‹ Correspondence 1819-1850 (volume 2)Chapitre 190 sur 229 · A. M. LE DOCTEUR J. MOREAU, A PARIS · texte numérisé non relu

A. M. LE DOCTEUR J. MOREAU, A PARIS

Passy, décembre 1845.

Monsieur,

J'ai reçu votre livre sur l'aliénation mentale, et je suis en train de le lire; j'éprouve donc le besoin de vous remercier, et du plaisir que m'a fait le début, et de votre attention.

C'est une idée que j'ai eue aussi, que celle de rechercher les causes de la folie dans celles de nos aberrations ou exaltations momentanées. Vous savez ou vous ne savez pas que voici vingtsept ans bientôt que je m'occupe de ces matières dites physiologiques ; mais je ne suis pas assez instruit en anatomie et surtout en myologie pour être de quelque utilité. Je ferai plus tard des

études en ce genre. Voici pourquoi. Je crois que nous ne ferons rien de bon, tant que l'on n'aura pas déterminé la part que les organes de la pensée, en tant qu'organes, ont dans les cas de folie. En d'autres termes, les organes sont les gaines d'un fluide quelconque, inappréciable encore. Je tiens cela pour prouvé. Eh bien, il y a un quantum quelconque d'organes qui se vicient par leur faute même, par leur constitution, et d'autres qui se vicient par un trop grand afllux. Ainsi ceux qui (tels que Cuvier, Voltaire, etc.) ont de bonne heure exercé leurs organes, les ont faits si puissants, que rien ne peut les rendre fous; aucun excès ne les atteint; tandis que ceux qui s'en tiennent à certaines parties de Yencèphale iiUal, que nous nous représentons comme le laboratoire de la pensée, les poètes qui laissent dans l'inaction la déduction, l'analyse, et qui font jouir le cœur et l'imagination exclusivement, peuvent devenir fous; mais on devient nécessairement fou quand on abuse de Vénus et d'Apollon à la fois.

Enfin, il y aurait une belle expérience à faire et à laquelle j'ai pensé depuis vingt ans : ce serait de refaire un cerveau à un crétin, de savoir si l'on peut créer un appareil à pensée, en en développant les rudiments. C'est en refaisant des cerveaux qu'on saura comment ils se défont.

En voilà assez. Mon remercîment pourrait vous paraître un cas pathologique; quoique, dans cette dernière idée réussie, il y ait toute une gloire pour un médecin. Nous sommes compatriotes, monsieur, et vous ne vous étonnerez pas de me voir étonné de trouver un Tourangeau de plus faisant des livres ; mais le vôtre est dans les bons, et les miens sont spéculatifs.

Vous savez que vous me devez une autre partie de hachich, puisque je n'en ai pas eu pour mon argent la première fois. Ayez l'excessive bonté de m'avertir à l'avance du lieu et de l'heure; car je tiens à être le théâtre d'un phénomène complet, pour bien juger de votre œuvre.

Agréez l'expression de mes sentiments les plus distingués.

A MADAME HANSKA, A DRESDE

Passy, !<=*■ janvier 1846.

Une année de plus, chère, et je la prends avec plaisir; car ces années, ces treize années qui se consommeront en février, au jour heureux, mille fois béni où j'ai reçu cette lettre adorable, constellée de bonheur et d'espérance, me semblent des liens indestructibles, éternels. La quatorzième commencera dans deux mois; et tous les jours de ces années ont ajouté à mon admiration, à mon attachement, à ma fidélité de caniche.

J'ai l'esprit très-Grandet, je vous assure. Encore quelques jours, ie roi d-e Hollande donnât-il soixante mille francs de mes meubles florentins, il ne les aurait pas ! C'est plus grave encore pour les choses de cœur. Je vous l'aurai prouvé dans quatorze ans d'ici , quand vous m'aurez vu n'oubliant jamais rien de mes félicités grandes ou petites.

Ce 4.

G chère comtesse, j'ai reçu ce matin, à huit heures et demie, la lettre de votre chère enfant, avec le portrait de Léonidas; décidément, j'aurai un Album G7'ingalet! Je ne comprends pas qu'à la date du 22 vous n'ayez pas reçu ma lettre n° 3, qui vous a été envoyée par le comptoir Rothschild. Quand celle-ci partira, ce sera la septième en route. Je n'ai jamais failli à vous dire jour par jour ce qui m'arrive et ce que je fais ; et vous verrez, à votre retour, que c'est moi qui aurai écrit le plus. Je vais aller voir votre chère Lirette, car je ne veux pas oublier que je vous remplace toutes les deux, mère et fille, auprès d'elle; puis il faut que je sache quand elle aura besoin de la somme que vous m'avez confiée pour elle.

J'ai dîné, comme je vous le disais dans ma dernière lettre, avec Nestor Roqueplan, le dernier mercredi de décembre, et le dernier jour du mois, chez l'illustre Delphine. Nous avons autant ri que je puis rire sans vous et loin de vous. Delphine est vraiment la reine de la conversation ; ce soir-là, elle a été particulièrement subUme, étincelante, ravissante. Gautier était là aussi; je suis sorti après avoir longtemps causé avec lui; il a été avéré qu'il n'y

avait rien de pressé pour Richard Cœur-cri'ponge : le théâtre est plus que fourni. Gautier et moi, nous ferons peut-être à nous deux la pièce plus tard. Tel est la fin de ce dîner, dont l'historique vous était dû. De retour chez moi, j'ai vu deux ou trois ennuyeux; cela m'a bien fatigué! vous ne le croirez pas, car vous semblez trop ignorer que j'aime à n'avoir que vous, et ne voir que vous dans le monde. Mais, chère comtesse, ce qu'il y a de triste, c'est que je ne fais pas une ligne... et je gémis !...

5, minuit.

En voilà de l'étrange!... j'ai reçu ce matin votre longue lettre à un jour de distance de celle de votre enfant; c'est un mystère. Toutes deux sont venues par Marseille. G chère! quelle journée j'ai eue! atroce, affreuse, épouvantable! Figurez-vous que j'avais des courses à faire : je devais aller chez Froment Meurice, chez M. Gavault, chez un armateur qui construit un bâtiment auquel je ne sais pourquoi il s'obstine à vouloir donner mon nom, aux journaux, et spécialement à la Presse j etc. Après déjeuner, à midi, je vais à la poste; bon! je reçois une bonne grosse lettre, bien lourde; mon cœur tressaille à se briser de joie; non, j'étais heureux ! et si heureux, que, dans la voiture de Passy à Paris, j'ouvre la lettre mille fois bénie, et je lis, je lis! J'arrive enfin au feuillet que vous a dicté l'étrange et inconcevable conduite de madame Â... avec Koref, et, après avoir lu vos foudroyantes réflexions de terrasse, je reste terrasse ! Je ferme'la lettre et la mets dans ma poche de côté. D'abord, on m'aurait vu pleurant, puis j'ai été envahi par une tristesse dont voici les effets physiques. Il était tombé hier deux pouces de neige sur le pavé de Paris, j'étais en chaussure d'été; mais je me sentais si malheureux, que j'avais besoin d'air, j'étouffais dans mon fiacre. Je me fais mettre à terre rue de Rivoli, et je marche, je marche, les pieds dans cette boue de neige, à travers tout Paris, dans une foule immense sans la voir, parmi les voitures sans en tenir compte; j'allais, j'allais toujours, le visage décomposé comme un fou... On me regardait. Enfin, j'ai marché de la rue de Rivoli jusque derrière l'hôtel de ville, dans les rues les plus populeuses sans m'apercevoir de la foule, ni du froid, ni de rien. Quelle heure! quel temps! quelle saison! quelle ville! où étais-je? Si l'on m'eût questionné, je n'aurais pu rien dire,

j'étais insensé de douleur. La sensibilité, c'est le sang de l'âine, et, par ma blessure, il s'en allait à torrents. Et voici ce que je me disais: u Je n'ai, moi, de ma vie commis aucune parole indiscrète, et voici, à défaut de ma sincérité, les raisons de mon silence dans la circonstance en question : 1° honneur et probité; 2" certitude de nuire à l'objet de mes espérances; 3° certitude de rendre ma liquidation impossible; k"^ incertitude complète sur le résultat de mes souhaits. Et me voilà accusé de bavardages ignobles, moi dont la conduite est irréprochable ! » Trouver cette injustice, même involontaire, chez vous, me brisait; je sentais des coups de massue sur ma tête à chaque pas. Ce Koref est un infâme espion, espion de l'Autriche connu; il n'est plus reçu nulle part, je ne le salue plus, je lui réponds à peine quand il me parle. Madame A... ignore cela et elle se confie et parle de vos intérêts, ainsi que de mes affaires, à l'homme le plus dangereux que je sache, c'est vraiment incroyable ! De plus, Koref est lié avec une très-vilaine femme, une madame de B... qui fait des cancans et qui espionne comme espionnent les espions, même en dehors de la politique, et seulement pour s'entretenir la main. Qui sait si ces gens-là ne feront pas de celaj'objet d'un rapport? qui sait si, trop connu pour être de la police autrichienne, Koref n'a pas profité des confidences absurdes de cette stupide madame A... pour passer à une deuxième puissance hyperboréenne?... Ah! vraiment, cette madame A... m'aura fait sans exagération un mal incalculable ! Et moi qui souffre déjà pécuniairement un tort très-grave à cause d'absurdes cancans venus de Baden, y voir ajouter, grâce à cette femme, de pareilles souffrances !

Et, pensant ainsi, j'allais toujours, ne voyant devant moi que trouble et confusion. — Koref, que je n'ai pas vu depuis dix-huit mois, à qui, depuis trois ans, je n'ai pas adressé la parole et qui se dit mon ami ! C'est aussi par trop impudent ! — J'allais le cœur saignant, les pieds dans les décombres de mon avenir rêvé, et pensant toujours aux réflexions impitoyables que vous a suggérées la fatale lettre de madame A... Je suis arrivé à quatre heures chez Froment Meurice, où je n'ai trouvé ni parure prête, ni bracelet, ni rien, pas même mon cachet {falge, vivam)^ que j'attends depuis si longtemps.

Je suis allé chez Gavault à pied, de l'hôtel de ville à la Made-

leine. Gavault a été effrayé de ma figure et m'a vu sans âme, sans force, sans vie. De là, à pied encore, je suis retourné à Passy, à huit heures, sans sentir de fatigue corporelle; Pâme brisée tordait le corps, la fatigue morale tuait l'abattement physique. A dix heures, je me suis couché : impossible de dormir. A onze heures, j'ai rallumé mes bougies et mon feu, j'ai pris mon café; je viens d'achever votre lettre, et les baumes des derniers feuillets m'ont calmé, sans faire cesser tout à fait les derniers retentissements de ma douleur.

A demain; la fatigue corporelle revient et je dors; je vais me coucher, il est une heure.

Aujourd'hui 6 janvier, jour de votre naissance, chère comtesse, je ne veux vous exprimer que des pensées de douceur et de paix. Couché à une heure et demie, je me suis endormi dans les charmantes choses de la fin de votre lettre, et je n'ai eu ni rêve ni rien; la fatigue d'hier, au moral et au physique, était telle, que j'ai dormi jusqu'à dix heures. Je viens de déjeuner, et je reprends votre lettre; ce qu'elle a de chagrinant ne vient pas de vous, c'est venu de l'étranger, de la sotte lettre de madame A...; et vous ne pouviez penser autrement que vous n'avez fait en la lisant. Par une fatalité bizarre, j'ai lu votre lettre en deux fois et j'ai souffert par ma faute; je pouvais prendre un fiacre et achever ma lecture, mais, je le vois^ les sentiments violents et profonds ne calculent pas, ils se précipitent comme des torrents ou des coups de foudre. Ce qui m'a bouleversé aussi, c'est que j'ai bien vu qu'on tâchait de vous donner des impressions malveillantes à mon sujet. Je n'ai pas besoin du monde : bien loin de là, j'en ai la plus profonde horreur; la célébrité me pèse, j'ai soif d'un home, d'un chez moi; j'ai soif de boire à longs traits la vie en commun, la vie à deux. Je n'ai pas une affection au monde qui puisse traverser de quelque manière que ce soit celle que j'ai dans Pâme et qui est comme l'étoffe même de cette âme. « Le reste est un vain songe. » Pour en finir avec les mauvaises gens et les mauvaises paroles, ditesvous bien, chère, que le monde est composé de forçats qui ont horreur des honnêtes gens, des gens sans faute, et de malheureux qui haïssent le bonheur qui les évite.

Laissez-moi vous dire, avant de fermer ma lettre, que mon parti est pris; si l'on m'obligeait à abandonner mes espérances, si, à force de persécutions hostiles et surtout intimes, vous me tourniez le dos, mes résolutions sont bien arrêtées, c'est pour cela que j'ai essayé le hachich. On se rend imbécile au bout d'un an, et Ton reste ainsi sans plus rien savoir des peines et des bonheurs de la vie, si l'on ne meurt pas. Vous savez que le hachich n'est que de l'extrait de chanvre; décidément, le chanvre contenait la fin de l'homme. Non, si je ne puis obtenir ma belle vie rêvée, je ne veux rien. Hier, tous les trésors de mobilier que j'accumule étaient devenus des morceaux de bois et des tessons! et la misère, dès que je suis seul, a des charmes pour moi. Je ne veux rien que par rapport au but secret de ma vie, c'est la raison suprême de tous mes vœux, de tous mes pas, de mes démarches, de mes idées, de mes efforts, de mes travaux, de la gloire que je veux acquérir, enfm de mon avenir et de tout ce que je suis. Depuis treize ans, cette aspiration est devenue la base de mon sang, puisque les idées et les sentiments influent sur le sang.

Je vous remercie des renseignements que vous me donnez sur Lirette; je lui remettrai la somme convenue en allant la voir demain à son couvent, et je m'informerai du chiffre qu'il vous faudrait ajouter encore. Je suis si heureux de faire vos affaires que vous devriez me faire payer des commissions à votre profit. Pauvre chère Atala! pauvre chère Zèphirine! le tableau de vos pertes et de vos déceptions financières m'a navré; mais, hélas! il n'y a rien à faire qu'à regagner vos foyers aussitôt votre traitement thermal de Bade bien et dûment achevé; oui, il faut revenir courageusement arranger tout, compléter votre œuvre enfm pour avoir le droit de vous reposer.

Je vous quitte pour aller à la poste, car j'attends une lettre d'avis pour les colis d'Amsterdam, qui tardent autant à venir de Rouen à Paris qu'ils ont tardé à venir d'Amsterdam à Rouen. Si je ne finis pas ma lettre aujourd'hui, ce sera pour demain; car, demain, ceci sautera dans la boîte de poste et sera après-demain à Roanne. Quel hippogriffe que la poste !

Adieu donc, chère; je vais me mettre à travailler comme un enragé; je partirai le l^"" avril par le bateau pour Givita-Vecchia ;

Pâques tombant le 12 avril, je verrai Rome pendant dix jours, puis je reviendrai avec vous par la Suisse, voilà mon plan. D'ici là, j'aurai ma liberté. Soignez-vous tous bien, vous surtout. Je répondrai la semaine prochaine à votre chère enfant et à Georges.

Quand je pense qu'il faut qu'après Bade vous retourniez chez vous, il me prend un horrible frisson. On sait quand on y entre, on ne sait pas quand on en peut sortir. Mais je ne veux pas finir par des tristesses ; trouvez ici mille fleurs nouvelles d'une vieille affection. Mon cœur vous bénit, mon âme est autour de vous avec toutes ses pensées. Quant à mon esprit, vous savez bien qu'il n'est que le reflet et l'écho du vôtre.

CGC.

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