BALZAC. XXIII
Des mois passent à ce travail dont il m'entretient sans cesse avec de continuelles alternatives d'espérance ou d'inquiétude. Je les supprime comme redites.
De graves pensées se mêlent déjà dans ses lettres à sa juvénile gaieté :
J'ai abandonné le Jardin des Plantes pour le Père-Lacliaise. Le Jardin des Plantes est trop triste. Je trouve dans mes promenades au Père- Lachaise de bonnes grosses réflexions inspiratrices, et j'y fais des études de douleur utiles pour Cromwell; la douleur vraie est si difficile à peindre, il faut tant de simplicité!
Décidément, il n'y a de belles épitaphes que celles-ci : La Fontaine, Masséna, Molière, Un seul nom qui dit tout et qui fait rêver!...
Et il rêve aux grands hommes, il s'attendrit sur ceux qui furent victimes du vulgaire qui ne comprit ni leurs idées, ni leurs actions, ni leurs œuvres. Il conclut :
Que la biographie des grands hommes sera en tout temps la consolation de la médiocrité.
Il se plaît particulièrement sur la hauteur d'où Ton découvre tout Paris, où son Rastignac vient s'asseoir après avoir rendu les . derniers devoirs au père Goriot ; là même où Balzac repose aujourd'hui, il s'y demanda plus d'une fois, en songeant aux illustres morts qui dormaient autour de lui, si l'on viendrait aussi un jour saluer sa tombe!
Dans ses jours d'espérance, comme Rastignac, il s'écrie :
A moi ce monde, que je comprends!...
Puis il entre dans sa mansarde,
Où il fait noir comme dans un four, et où sans moi l'on ne verrait goutte, ajoute-t-il plaisamment.
Comme son Desplein de la Messe deValhce, il se plaint que l'huile
x\iv BALZAC.
de sa lampe lui coûte plus cher que son pain ; mais il aime toujours sa mansarde.
Le temps que j'y passerai sera pour moi une source de doux souvenirs! Vivre à ma fantaisie, travailler selon mon goût et à ma guise, ne rien faire si je veux, m'endormir sur l'avenir que je fais beau, penser à vous en vous sachant heureux, avoir pour maîtresse la Julie de Rousseau, la Fontaine et Molière pour amis. Racine pour maître et le Père-Lachaise pour promenade. Ah! si cela pouvait durer toujours!...
Le jugement de l'ami qui voulait faire de lui un expéditionnaire lui revient souvent à la mémoire et l'inquiète parfois; puis il s'en indigne et s'écrie :
• Je donnerai un démenti à cet homme!
Le démenti donné, il lui dédia, pour toute vengeance, l'une de ses plus belles œuvres.
Il n'oublie pas non plus le sourire des femmes qui accueillit sa chute au bal ; il espère obtenir d'elles d'autres sourires.
Ces pensées redoublent son ardeur au travail ; les plus petites circonstances mènent souvent à de grands résultats ; elles ne font pas la vocation, mais elles l'aiguillonnent.
Dans une autre lettre, assez remarquable pour que je m'en souvienne, il commençait à entrevoir les divers horizons de la vie sociale, les obstacles qu'il faut vaincre en toute carrière pour s'y frayer un chemin à travers la foule qui en encombre les abords ! Cette lettre, écrite évidemment pour ma mère, lui fut sans doute remise, car elle manque à la collection.
11 y analysait les soucis et les travaux qui attendent l'avocat, le médecin, l'homme de guerre, le négociant, les heureux hasards qu'il faut encore qu'ils rencontrent pour arriver à se mettre en lumière et pour réussir; il ne se dissimulait pas non plus les difficultés et les épines de la profession littéraire ; mais il y en avait