A M. CHAMPFLEURY, A PARIS
Paris, 1 0 septembre 18 4 8.
Mon cher monsieur,
Si Ton donne la Reine des Carottes avant le 16, faites-moi manger de ce légume littéraire, en m'avertissant et en me donnant une place.
CGGXXXIX.
A M. FROMENT MEURICE, A PARIS
Vierzschovnia, 184 8.
Mon cher monsieur Froment Meurice,
Le jour de mon départ, j'ai été si affairé, que j'ai oublié de vous reparler de la coupe de cornaline que vous avez à monter depuis deux ans, et j'ai été très-chagrin pour vous d'avoir à dire ici que cette chose était à faire; car vous perdez ainsi le commerce français, dont les inexactitudes sont l'antipode des mœurs de ce pays-ci, qui vit d'obéissance et d'exactitude. Aussi les Français passent-ils, à juste titre, pour des fous, surtout depuis février I848. Je suis trèshumilié de voir les individus appuyer ces opinions-là.
Mais vous pouvez réparer cette omission en y mettant un peu de bonne volonté. Voici les détails de celte monture, que je vous répète, car vous les avez bien certainement oubliés.
Je désire que la coupe soit soutenue à ses deux extrémités par deux figures, l'une représentant TEspérance et l'autre la Foi. Vous trouverez des allégories dans le tombeau du duc de Bretagne ou dans quelques ouvrages de dessin. Au besoin, M. Laurent-Jan vous en dessinerait pour moi, si vous l'en priiez. L'Espérance doit ter'r une page, sur laquelle sera gravé en émail bleu : Neiichalel, i833, et la Foi une autre page, sur laquelle il y aura un Amour à genoux qui tiendra la coupe de ses deux mains. La terrasse sur laquelle le tout reposera doit représenter des cactus, des plantes épineuses et des ronces. Sur les champs de la terrasse, disposée ainsi, et qui aura deux côtés, il faut de petits bas-reliefs représentant des arabesques ou des guirlandes de fleurs et de fruits. Le tout en vermeil.
Comme je vous donne cinq à six mois pour exécuter ce petit travail, vous pouvez m'en faire faire un croquis et le remettre à ma mère, qui me l'enverra.
Agréez mille compliments, pour vous et madame Froment Meurice.
CGCXL.
A MADAME DE BALZAC, A SURESNES
Vierzschovnia, 26 octobre 184 8.
Ma chère mère,
Je suis arrivé depuis un mois environ, en très-bonne santé; c'est une nouvelle que tu donneras toi-même à ma sœur, si elle est à Paris; car j'espère qu'elle peut être dans le Midi, tant je désire que son mari ait eu l'affaire. J'espère aussi que ma lettre te trouvera heureuse et bien portante dans ton nouveau domicile, et que les complaisances que tu as eues pour moi n'auront pas trop dérangé tes habitudes.
Voici deux commissions que je te prie de faire :
1° Tu prieras Surville de t'indiquer le véritable et exact titre de l'ouvrage de.Vicat sur les chaux hydrauliques et les bétons, et tu
prieras Souverain de l'acheter pour mon compte et de l'envoyer par les messageries; il faut faire plomber cet ouvrage à la douane de Radjivilof, et le soumettre à la censure de Kiev ; 2' tu m'enverras la mesure exacte d'une nappe et de son napperon pour la table de ma salle à manger.
Dis au tapissier et à Grohé que je reviens dans les premiers mois de l'année prochaine, et talonne M. Paillard pour qu'il apporte la garniture de la cheminée du salon.
Aie la bonté d'assortir les bobèches en cristal doré, de manière à garnir toutes les bougies qui en manquent; mais tu ne t'occuperas de cela que lorsque les bras seront mis au salon blanc.
Enfin j'espère, ma chère mère, que nos affaires seront en assez bon état, malgré tous les malheurs, pour que je puisse, mes travaux aidant, te continuer, sans aucune chance de cessation, à Suresnes, la petite pension que je te fais actuellement, et c'est une nouvelle qui te fera autant de plaisir que j'en ai à te l'annoncer. Tous mes efforts tendront à pouvoir augmenter le chiffre le plus tôt possible.
Chère mère, dans ta première lettre, donne-moi la liste de tout ce qu'il y a de vaisselle plate à la maison, pour que je sache ce qu'il y a à commander à Froment Meurice, et que le service soit bien complet.
Enfin, lorsque M. Feuchère apportera les bras, je te recommande de les faire monter dans la chambre à coucher du premier étage et de le prier de prendre la mesure de deux consoles en cuivre doré à mettre de chaque côté de la porte des cabinets, dans le champ que fait le retrait de la boiserie; qu'il veuille bien me composer de très-jolies consoles dont la tablette soit en bois noir orné sur le champ de marqueterie de Boule. 11 faut que ces consoles soient faites pour le mois d'avril, et le prix de chacune d'elles ne doit pas dépasser quatre-vingts francs. Elles sont comprises dans mon inventaire et doivent supporter deux vases de Chine, l'un en céladon gris craquelé (qu'il faudra que tu prennes par le bas pour le mettre en place, car tu ferais casser le haut, dont la monture est trop lourde), et l'autre est plat, à médaillons et à reliefs de fleurs et d'animaux. M. Paillard m'a tellement mécontenté que je ne lui ai pas commandé ces consoles et j'ai oublié de les demander à M. Feuchère.
576 CORRIiSPONDANGE.
J'espère que tout va bien, que tu es bien servie, que Zanella et François ont bien soin de toi. Tâche donc de trouver une jolie galerie en cuivre doré pour ta cheminée; c'est la seule chose qui manque dans ta chambre, et elle est urgente à cause du tapis. Je te recommande surtout que personne ne vienne dans la maison, nous tenons à cela plus que jamais.
Adieu, ma chère mère; soigne- toi bien, ne te laisse manquer de rien, et, si tu as besoin de quoi que ce soit, dis-le-moi dans ta réponse pour que je voie à te contenter. Embrasse bien mes nièces et Laure pour moi si elles sont à Paris, et mille amitiés à Surville. Si Surville en avait le temps, il serait bien aimable de te donner une note sur la manière de fabriquer le béton pour faire des digues en attendant que nous ayons Vicat, et de tout y bien expliquer sur les caractères de la chaux hydraulique. Mes amis sont dévorés par l'entretien des digues des étangs, et une instruction sur la manière dont on peut faire des digues en béton leur rendrait grand service. Ils font leurs digues avec des fascines de paille et de la terre.
Adieu encore, ma chère mère; je t'envoie mille tendresses en me disant, comme toujours, ton fils affectionné et respectueux.
CGGXLI.
A M. LAURENT-JAN, A PARIS
Vierzschovnia, 1848.
Mon cher Laurent,
Si le Théâtre-Français refuse Mercadet, tu peux offrir la pièce, avec toutes les précautions d'usage, à Frederick Lemaître. Je jouis ici d'une tranquillité qui m'a permis de travailler ; aussi recevras-tu, cet hiver, plusieurs scénarios qui pourront occuper tes loisirs, car je veux ta collaboration. Tu auras bientôt le Roi des Mendiants. Je voudrais bien savoir ce que devient notre pauvre France, que les républicains tiennent au lit, il me semble. Je suis trop patriote pour ne pas penser à la profonde misère qui doit étreindre chacun, les artistes et les gens de lettres surtout ! Quel gouffre que celui du Paris actuel ! Il a englouti L..., H... et bien d'autres sans doute. Et toi, mon ami, que deviens-tu ? La République te permet-elle
COR UE s POND ANGE. 677
encore de déjeuner au café Cardinal et de dîner chez Vachette?
Nous avons ici un homme qui travaille le fer d'une manière merveilleuse ; si tu voulais m'envoyer le dessin d'une coupe, si riche qu'elle soit, il saurait Texécuter, soit en fer, soit en argent. C'est un Benvenuto Cellini poussé en pleine Ukraine, comme un champignon. Si tu pouvais enfin joindre à ce dessin quelques bonnes gravures qui se vendent souvent pour peu de chose et faire une petite collection d'ornements, je te rembourserais ces frais avec plaisir; je te dirais comm.ent tu peux me les faire parvenir, et nous aurions aidé ainsi un digne et grand artiste en lui donnant des modèles.
Mille amitiés, malgré ton laconisme. Tout à toi de cœur.
cccxl;ii.
A MADAME DE BALZAC, A PARIS
Vierzschovnia, 6 novembre 184 8.
Ma chère mère.
Je t'envoie la somme que je t'avais annoncée. Depuis que je t'ai écrit, j'ai été attaqué si vigoureusement par une espèce de bronchite aiguë, que je suis resté dix jours sans pouvoir ni écrire ni sortir; et cette maladie n'a pas fait de bien au poumon en traitement. Donc, je ne pourrai pas être au jour de l'an à Paris, comme je le croyais; mais ce n'est pas une raison pour que j'oublie tes étrennes et celles de François. Puisque tu es contente de ce garçon, remets-lui de ma part quarante francs. Toi, chère mère, tu prendras cent francs avec lesquels tu te feras le cadeau qui te plaira. En outre, je crois qu'il y a pour vingt ou vingt-cinq francs d'étrennes indispensables, ce qui te rend compte du surplus ajouté à la somme que je devais t'envoyer; d'ailleurs, tu encaisseras le tout et tu m'enverras un arrêté de compte.
Nous avons ici un temps des plus doux, en sorte que le traînage ne pourra pas avoir lieu avant le mois de janvier, et je ne pourrai partir qu'alors. Dans cette extrémité , comme madame Hanska reçoit son fermage vers cette époque et qu'elle veut éteindre la dette faite pour la rue Fortunée, il est probable que je t'enverrai XXIV. 37
la somme nécessaire, avec des instructions à M. Gavault, pour que cette affaire soit terminée dans les premiers jours de janvier; à cet égard, je t'écrira ien temps et lieu.
J'ai été l)ien m ade avant la bronchite; mais, au moment où je t'écris, il y a un tel mieux dans le cœur et dans le poumon, qu'il faut croire que ces deux maladies successives ont été des crises heureuses pour la grande affection chronique que traite le docteur. Maintenant, il n'y a plus que les mouvements de haut en bas et les mouvements des bras qui déterminent des étouffements. Je puis marcher et même monter sur des collines sans trop de peine. On va reprendre le traitement pour deux mois.
Aussitôt mon arrivée, je terminerai tous les comptes de maison et les reliquats des fournisseurs.
Je te remercie bien d'avoir fini avec Zanella, elle quittera le faubourg oia elle n'a rien à faire; mais recommande bien à François (à qui elle voulait jouer les plus mauvais tours) de finir par ne plus avoir aucune relation avec elle; et surtout qu'elle ne mette jamais le pied à la maison ni même à la porte, car elle est trop dangereuse.
Recommande toujours à François la plus grande discrétion avec les personnes du faubourg, car il a bien par là quelques petites accointances.
Vous pouvez, toi et Laure, toujours m'écrire, jusqu'à ce que je vous avertisse de ne plus le faire; car je calculerai l'époque à laquelle la correspondance de Paris devra cesser.
Avant l'hiver, fais prier le couvreur de bien visiter les toils, les gouttières et surtout la terrasse des coupoles et les coupoles elles-mêmes, afin qu'il ne puisse arriver aucun accident par la neige et les pluies.
N'oublie pas de faire du feu dans toutes les cheminées par les temps humides; n'épargne rien là-dessus et fais régner, au moyen du calorifère, la même température dans toute la maison.
Enfin, ma chère mère, voilà une terrible année terminée! elle a coûté des efforts qu'il est impossible de recommencer. Et n'y a-t-il pas de quoi effrayer en pensant qu'il sera dû encore tant d'argent pour cette maison?
Adieu; soigne-toi bien, attends-toi à me revoir pour la fin de
janvier ou au plus tard les premiers jours de février, et fais bien des amitiés de ma part à mes nièces, à ma sœur et à Surville. Je ne sais rien de leurs affaires, j'attends des lettres. Mille tendresses de ton fils soumis et respectueux.
CCCXLIII.
A MADAME LAURE SURVILLE, A PARIS
Vierzschovnia, novembre 18 4 8.
Ma chère sœur,
J'ai renvoyé Zanella, car il m'était impossible de garder une femme qui me coûte des gages et de la nourriture, par le temps qui court; je conserve François, qui est indispensable pour garder la maison.
Mes obligations remplies, il ne me reste pas deux cents francs, et, après cela, je n'aurai plus de ressources qu'au théâtre, où je prévois que, même avec des chefs-d'œuvre, on ne fera pas de recettes. Dans cette extrémité , puis-je, moyennant une pièce de quarante sous donnée à ta cuisinière, l'avoir tous les lundis de grand matin? Elle ferait du bœuf à la mode pour huit jours, à moi et à François.
Mes amitiés à tout le monde.
■ Ce moment d'espérance qu'on a ne me trompe pas : la hausse est faite pour réaliser des bénéfices ; je regarde les affaires comme plus mauvaises que jamais, et je ne sais ce que nous deviendrons.
CCGXLIV.