‹ Correspondence 1819-1850 (volume 2)Chapitre 213 sur 229 · A MESDEMOISELLES SOPHIE ET VALENTINE SURVILLE, A PARIS · texte numérisé non relu

A MESDEMOISELLES SOPHIE ET VALENTINE SURVILLE, A PARIS

Vierzschovnia, novembre 1848.

Mesdemoiselles et très-honorées nièces,

Je suis très-satisfait de vos lettres, qui m'ont fait ici le plus grand plaisir et dont tout autre qu'un oncle connu par d' agréables

ouvrages aurait conçu la plus noire jalousie, à cause de la légèreté gracieuse et de la perfection du style. Aussi vous vaudront-elles à l'une et à l'autre, comme lécompense due à de si beaux talents, un caraco, en magnifique termolama\ garni des plus belles fourrures que votre auguste oncle tâchera de faire passer à la douane, et qui vous rendront l'envie de toutes vos compagnes à la classe de dessin. Vous n'userez sans doute jamais vos lermolamas; cette belle et solide étoffe circassienne dure des dix et quinze années ; il en est des termolamas comme des oncles à succession, il faut les assommer, les détruire soi-même avec préméditation, ce qui conduit (pour les oncles) en cour d'assises et (pour les termolamas) à en avoir de neufs; voilà!

Maintenant, ma pauvre Sophie, il ne faut pas t'inquiéter de la musique à faire avec madame la comtesse Georges, car elle a le génie de la musique comme elle en a l'amour, et, si elle n'était pas de naissance une héritière, elle eût été grande artiste. Si elle peut, dans dix-huit mois ou deux ans, venir à Paris, elle y prendra des leçons de contre-point et de composition; car il n'y a que cette science-là qui lui manque. Elle a des mains (sans exagération) d'enfant de huit ans, et ces mains imperceptibles, fluides, blanches, dont trois tiendraient dans la mienne, ont un doigté de fer, comme celles de Listz, proportion gardée. Ce n'est pas les doigts, c'est les touches qui plient, et elle étreint dix touches par l'eqvergure et l'élasticité de ses doigts; il faut voir ce phénomène pour le croire. La musique, sa mère et son mari, voilà son caractère en trois mots. C'est la Fenella du foyer domestique, elle est le feu follet de nos âmes, notre gaieté, la vie du château. Quand elle n'y est pas, les murs mêmes le savent, tant elle les égayé par sa présence. Elle n'a jamais connu le malheur, elle ne sait pas ce que c'est qu'une contrariété, elle est l'idole de tout ce qui l'entoure et elle est d'une sensibilité, d'une bonté d'ange; c'est, dans une seule expression, rassembler des termes que tout moraliste regarderait comme des impossibilités, et c'est pourtant d'une vérité qui saute aux yeux de tout ce qui la connaît.

Elle est profondément instruite sans pédanterie; elle est d'une

\. Étoffe de soie fort épaisse.

COKRESPONDANCE. 581

naïveU; délicieuse en plein mariage et d'une gaieté d'enfant, rieuse comme une petite fille; ce qui ne l'empêche pas d'être d'un enthousiasme religieux pour les belles choses. Au physique, elle possède la grâce, plus belle encore que la beauté, et qui triomphe d'un teint encore brun (elle a seize ans à peine!), d'un nez bien dessiné, mais qui n'est charmant que dans le profil; la taille est ravissante, souple, svelte; les pieds, les mains d'une attache fine, distinguée et d'une petitesse dont je viens de parler. Puis tous ces avantages sont mis en relief par un air fier, plein de race, par cet air de grandeur aisée que toutes les reines n'ont pas, et qui est tout à fait perdu en France, où tout le monde veut être égal. Cette distinction extérieure, cet air grande dame est un des plus précieux dons que Dieu, le Dieu des femmes, puisse leur donner.

La comtesse Georges parle quatre langues, comme si elle était née dans les pays dont elle connaît à fond le langage. Elle est d'une finesse d'observation qui m'étonne moi-même; rien ne lui échappe et elle a, de plus, une excessive discrétion et une sûreté de commerce admirable. Enfin, après quinze jours passés près d'elle, on ne trouve rien de mieux que le mot de perle fine pour se la peindre à soi-même. Son mari l'adore, je l'adore, deux cousines sur le point de vieillcfillifier l'adorent; et on l'adorera toujours, car on trouvera toujours de nouvelles raisons pour mieux l'aimer. Je serais bien heureux d'apprendre que Valentine étudie autant que la comtesse Georges, qui, en dehors de toutes ses autres études, travaille encore spécialement et tous les jours son piano. Ce qui a fait réussir cette sublime éducation, c'est le travail, que miss Valentine fuit un peu trop; or, je dirai à ma chère bien-aimée nièce que ne faire que ce qui plaît est l'origine de toutes les dépravations, surtout chez les femmes. La règle, le devoir accompli ont été la loi de l'enfance de la jeune comtesse, bien que fille unique et riche héritière; aussi, à cette heure encore, est-elle petite fille devant sa mère; elle dispute à tout le monde l'honneur de la servir; elle est d'un respect anglais et féodal pour sa mère; elle sait concilier le profond amour avec le profond respect, la tendresse avec la familiarité, sans le moindre danger pour l'énorme distance qui se trouve entre une mère qui nous a fait ce que nous sommes et une-fille, quelque achevée, quelque complète qu'elle soit. La jeune

comtesse n'a jamais dit que vous à sa mère, et le problème de la plus excessive tendresse et de ses obligations respectueuses est admirablement résolu. Ceci n'est pas une critique de nos mœurs, c'est une tentative d'explication de cette grande tournure, de cet air inexplicable de madame Hanska et de sa fille, et qui n'existe que par les nuances; or, nous avons, en France, supprimé les nuances, les dislances; on ne peut donc plus y rencontrer, chez les femmes, ces mélanges, ces alternatives de la dignité personnelle et de ces humilités domestiques et religieuses. C'est en mesurant à chacun ce qui lui est dû, et en s'en acquittant avec grâce et dignité que l'on a plus ou moins cet air.

Ne prenez pas ceci pour une leçon, mes chères nièces, car je connais votre affection absolue pour vos parents, qui vous ont donné tout entier ce beau poëme de l'enfance, que ni votre mère ni moi n'avons connu, et que votre excellente mère se jurait de vous laisser goûter. Nous ne sommes pas nés en voyant des populations se prosterner devant des grandeurs sociales; nous n'avons plus, en France, le droit de nous croire des inférieurs, et, si personne n'y a plus l'air grande dame, nous sommes tous obligés d'acquérir une immense valeur personnelle; c'est ce qui pourrait faire de nous un grand peuple, si nous ne nous laissions pas dominer par des vanités bourgeoises.

Donc, je conjure Valentine de ne pas se laisser prendre à la nonchalance créole, de bien écouter sa sœur, de se donner à ellemême des tâches, des travaux à exécuter, ne fût-ce que pour s'accoutumer au devoir, sans négliger les soins ordinaires et quotidiens du ménage, et surtout de réprimer sans cesse la pente que nous avons tous plus ou moins à nous abandonner à ce qui nous plaît; car c'est par cette pente-là qu'on devient mauvais et qu'on roule dans les malheurs.

Assez de morale, car vous êtes de petites pestes bien capables •de penser que je vous rends les caracos amers, et Dieu me garde d'imiter ces parents qui vous font acheter les plaisirs par des coups ou par des tartines pleines de rhubarbe morale. Néanmoins, je dirai encore à Sophie qu'il ne faut plus se moquer d'Armand. Armand est tout l'avenir de sa famille, il est l'espoir de sa vieille tante, il a pris la littérature comme état, il pioche beaucoup. A son âge, je

ne faisais peut-être pas mieux qu'il ne fait; pourquoi ne finirait-il pas par réussir? 11 y a plus de Dominiquins que de Raphaëlsdans les arts. Laissez-lui ses illusions; sans elles, que ferait-il? Laissezlui cuver ses chutes, c'est son instruction; le public le cognera bien sans vous. Le rôle des femmes est de panser les blessures et de ranimer les courages abattus. Armand doit croire qu'il fait des chefs-d'œuvre; hélas! j'ai cru que la Dernicre Fèe était un livre incomparable, et le premier emprunt que j'ai fait a servi à imprimer les cinq cents exemplaires qui sont restés trois ans au fond d'un magasin! D'ailleurs, pensez à cette héroïque tante, si vraie mère! dorez ses vieux jours de quelques espérances, elle n'a plus que cela pour l'aider à mourir. Songez que, auprès d'Armand, il y a un père enrhumé de la gloire de son fils, comme le père du jeune Ducantal, et qu'il faut faire la part des énormités qu'une ferveur paternelle de ce genre fait commettre à un jeune auteur. Si l'on m'eût admiré comme cela, chez les miens, je ne sais pas ce que j'aurais pu envier au soleil!

Vous trouverai-je encore à Paris?... Je ne le crois guère. Vous serez sans»doute dans le Midi. J'espère que votre mère se donnera le plaisir de me bavarder sur tout cela dans sa réponse. Engagez beaucoup votre grand'mère à venir vous voir, car j'ai peur qu'elle n'outre les devoirs qu'elle s'impose en gardant la petite maison de la rue Fortunée; François est sûr, et, quand elle lui .dira de ne pas sortir qu'elle ne soit rentrée, elle peut être tranquille. Dites-moi bien ce que vous comptez faire dans le Midi et si vous vous y établissez tout à fait... Puisque vous [donnez tant dans les arts, vous devez voir, mes petites filles, que c'est bien utile, non pas pour faire parade de ses talents ou d'en ennuyer son mari, mais pour devenir un vrai connaisseur et acquérir des objets d'art d'une grande valeur à des prix relativement insignifiants.

La petite maison de la rue Fortunée va bientôt recevoir de beaux tableaux; il y a, entre autres, une tête charmante de Greuze, connue sous le nom de la Jeune Fille effraijce, qui provient de la galerie du dernier roi de Pologne; deux Canaletti ayant appartenu au pape Clément XIII (Rezzonico); le portrait de la première femme de Jacques II, fille de Hyde Glarendon, par Netscher, et le portrait de Jacques dans sa jeunesse par Lely; deux Van Huysum, un Van

Dyck, etc. Il y a aussi trois toiles de Rotari, peintre vénitien du xviii^ siècle, presque -inconnu en France, qui a peint à Vienne, à Dresde, à Varsovie, à Saint-Pétersbourg. Il a fait une grande fortune moyennant ses pinceaux, et l'impératrice Marie-Thérèse l'a fait comte d'empire romain; c'est le Greuze de l'Italie. Ces tableaux sont di primo cartello et ne dépareraient pas la plus belle galerie. Il y a, entre autres, une Judith de Granach qui est une merveille. Quelle destinée ont les tableaux de toujours voyager, aller, venir, comme les pinceaux qui les ont faits!

Adieu, mes chères petites filles; étudiez le dessin et même la peinture, apprenez à distinguer les maîtres, à saisir leur manière, leur faille, afin de vous donner ces connaissances réelles qui vous empêcheront d'acheter de petites horreurs s'étalant effrontément dans leurs cadres dorés, qui ont l'air d'en jaunir d'humiliation et de dégoût.

Adieu, mes petites chéries. Je vous embrasse et vous aime.

A MADAME DE BALZAC, A PARIS

Vierzschovnia, 29 novembre 18 48.

Ma chère mère,

Je ne veux pas écrire à Laure et à ses pelites, sans te dire un mot d'affaires et de tendresse. Tu n'as jamais répondu à une question que je t'ai faite à deux reprises sur François : à savoir si tu Vas bien forme à faire et nettoyer les lampes ; car c'est un article essentiel. J'aimerais mieux être assuré qu'il a ta dextérité, la propreté voulue dans cette fonction que d'apprendre qu'il fait de la tapisserie. Ainsi la direction des calorifères, la surveillance delà chaleur dans la maison, le service des cheminées, celui de la porte, et le soin des belles choses, voilà à quoi je destine maître François. Or, toi seule peux bien lui enseigner à avoir des mains de fille allemande, douces à ces belles choses, à les traiter avec délicatesse, à ne pas lâcher son balai ou son plumeau à travers tout. Tâche surtout de lui inspirer de rattachement pour la maison, pour moi-même, en stimulant son amour-propre et lui disant

qu'il doit être fier d'être à moi, que je m'intéresse à lui, que je compte sur lui; car il est vraiment du bois dont se font les bons vieux domestiques d'autrefois qui s'incrustaient dans les familles.

J'ai dit un mot de Marguerite à Laure, car j'ai besoin de savoir si elle peut être à la rue Fortunée vers le 20 janvier. 11 faut qu'elle connaisse l'usage du fourneau, et, pour elle, un peu novice, il sera peut-être nécessaire que M. Santi ou le fumiste lui fasse la leçon et lui apprenne à bien s'en servir.

Je te rappelle aussi qu'un domestique sûr, dans le genre d'Antoine, me sera indispensable, si nous ne rattrapons pas Antoine, dont tu m'as parlé comme d'une perfection.

Depuis la lettre que je t'ai écrite il y a quelques jours, j'ai repris mon traitement et le docteur demande six semaines pour me mettre en état de voyager; ainsi je serai bien sûr vers la fin de janvier à Paris, mais je t'écrirai quinze jours à l'avance, comme tu le désires pour arranger la maison et lui donner tout son lustre. J'ai un peu repris, la maigreur a disparu, et je reviendrai rajeuni, nonobstant la maladie.

J'espère que tu vas bien, et que tu prendras en patience les deux mois que tu as encore à passer dans ton petit désert parisien. Ah! si tu étais ici, que deviendrais-tu donc?... Il faut faire quatre lieues dans les neiges ou les champs de blé avant de trouver un curé qui, rien que pour se montrer, demande seize francs, et qui n'administre les sacrements qu'à beaux deniers comptants. Ah! quinze jours en Ukraine te feraient trouver la rue Fortunée bien ravissante, d'autant plus que, sûre de François, tu peux aller voir Laure et ses filles, tant que tu veux. Nous serions désespérés de te savoir esclave au point de n'oser aller et venir; amuse-toi donc autant que tu le pourras. Si tu savais combien nous sommes reconnaissants ici des peines que tu te donnes pour tout bien entretenir rue Fortunée, car ce serait affreux d'avoir dépensé tant d'argent et de ne pas trouver cette maison dans toute sa fraîcheur; pour ma responsabilité, j'en serais au désespoir.

Adieu, ma chère mère, je t'embrasse bien tendrement et te présente mes respects.

CCGXLVI.

A MADAME CHIRKOVITCH, NÉE RZEVUSKA, A DRESDE.

Vierzschovnia, 29 novembre 1848.

Je ne m'attendais pas, madame, au plaisir de vous remercier, à Dresde, de l'aimable lettre d'adieu que vous m'avez écrite d'Ostende et qui a fait tant de plaisir à votre sœur. Je vous croyais en Italie, et vous voici sur la route d'Olesine : permettez-moi de vous en féliciter; vous savez pourquoi, et je ne veux pas imiter M. de Voltaire en me répétant. Passer l'hiver à Dresde quand la comtesse Olizar s'y trouve, cela vaut mieux que Nice, et vous ne perdez pas au change, car, par les quelques heures que j'ai eu le bonheur d'obtenir d'elle, j'ai vu pourquoi votre sœur l'aimait tant; c'est une délicieuse personne, aimante, spirituelle; enfin, je ne sais si c'est l'affection si touchante qu'elle lui porte qui a été le talisman, mais elle m'a tourné la tête. Vous savez par vous-même que tout ce qui a frôlé la rose m'est sacré. Je suis ici, vous le comprenez, le plus heureux du monde, Georges et Anna sont deux anges du plus beau modèle, s'aimant évidemment pour la vie, exquis et gracieux pour tous ceux qui les entourent, et particulièrement pour moi, ce qui m'ôte jusqu'à la pensée de Paris. Je ne sais pas comment l'on ne préfère pas Vierzschovnia au monde entier, quand on a la possibilité d'y être près de votre adorable sœur et de ses deux enfants.

Mais rien n'est insupportable comme les gens heureux; cela fait une si grande dissonance avec le monde, que je me hâte d'en finir sur notre égoïsme à quatre.

Parlons de vous et de vos enfants. Votre chère Pauline aura, je l'espère, recouvré sa fraîcheur de camellia qui la rendait si ravissante, que tous les Parisiens se retournaient pour la voir, et peutêtre aussi pour déguster la grâce de la mère. Elle se porte sans doute à merveille et vous la marierez peut-être à Dresde. J'ai vu, par un passage de la lettre de madame Caroline à Anna, que, sans doute, grâce à vous, j'avais le bonheur de ne pas lui être indifférent; j'ai reconnu là votre partiale amitié. Je vous en prie, donnez

de la grâce aux remercîments que je vous prie de lui faire pour moi. Peut-être vous remercierai-je de ce service d'amie si vous venez en Ukraine, dans ce paradis terrestre où j'ai déjà remarqué soixante-dix-sept manières d'accommoder le pain, ce qui donne une haute idée de l'invention des naturels du pays pour varier les choses les plus simples. Aussi croiriez-vous que, dans cette vie en apparence uniforme de Vierzschovnia, il n'y a pas la moindre monotonie! Voilà deux mois et demi que j'y suis, et je n'ai pas eu encore dix minutes pour penser à la littérature ou à mes affaires, et je ne prévois pas le jour où je pourrai travailler. En est-il ainsi en Lithuanie? Y arrangez-vous les gruaux de soixante-dix-sept manières ?

A propos, y apportez-vous des bronzes et des pendules? Cette si forte envie de mettre des pendules chez vous m'a fait soupçonner qu'on devait y oublier les heures ^

Puisque vous voyez madame Olizar, rendez-moi le service de mettre mes hommages à ses pieds, en me rappelant à son souvenir; dites-lui que sa lettre a fait sauter de joie madame Éveline, et que j'ai raconté très-orgueilieusement sa visite de point en point à la petite maison Beaujon que vous avez honorée de votre attention.

Vous savez tout ce que vous devez dire pour moi à vos chers enfants; mais, quant à vous, cela se dit en deux volumes ou en trois mots; aussi faut-il prendre ici le plus court, en signant avec respect, tout à vous.

CCGXLVII.

A MADAME DE BALZAC, A SURESNES

Vierzschovnia, 20 décembre 184 8.

Ma chère mère.

Les affaires sont si dures, ici comme ailleurs, que j'ai été obligé d'écrire à Souverain pour le prier d'attendre encore. C'est assez

1. Les Polonais ont un goût très -prononcé pour les pendules et les bronzes, ils le poussent mOme jusqu'à l'extravagance : point d'hôtel ni de château qui ne soit littéralement encombre de ces objets, lesquels ne sont pas toujours des œuvres d'art.

te dire que les sacrifices ont un terme, et qu'il ne faut lasser personne, pas même les gens qui nous sont le plus attachés. Ces perpétuelles dettes de la maison n'ont pas été sans faire un mauvais effet, et, si quelque nouvelle affaire survenait, je ne sais pas si mon avenir n'en serait pas atteint.

Néanmoins, songe bien que, quant à toi, rien n'est changé; ta petite pension sera toujours exactement payée, et je suis trèschagrin lorsque j'apprends, par la lettre de Souverain, qu'à ton âge tu vas à pied, de la rue Fortunée chez lui. Songe bien que, si tu vas à pied, c'est parce que tu le veux bien, car je t'autorise, pour tout ce qui me regarde, à prendre des voitures et à les porter en dépense sur mes comptes. 11 n'est pas naturel que tu ne fasses pas pour moi comme je ferais moi-même.

Je ne veux revenir que tout fini, en bien ou en mal.

Sois donc extrêmement prudente pour tout ce qui me regarde, car il serait fatal de causer de mes espérances, qui deviennent trèshypothétiques.

J'aime mieux que tu paraisses désespérée qu'autrement. Et j'ai mes raisons pour l'écrire ainsi. Dis toujours que tu m'attends d'ici à trois mois.

Souverain a dû envoyer chez moi un Dictionnaire des sciences médicales relié; mais il aura maintenant à envoyer d'autres livres que je lui ai demandés pour ma bibliothèque.

Nous avons fini l'inventaire de la maison, et nous trouvons que mobilier et maison vont à trois cent cinquante mille francs ! C'est cela qui épouvante; nous ne sommes pas encore à même d'en jouir, et l'on est fâché d'avoir engagé une si forte somme, en voyant quel parti l'on en tirerait actuellement dans les fonds publics, au prix où ils sont.

Je confie à cette lettre mes vœux pour l'année 18/(9 : je souhaite que tu te portes bien et que les affaires de Surville aillent à son gré; que la grande affaire de ma vie se termine, et qu'alors tu puisses vivre tranquille et heureuse.

Relis attentivement mes notes sur mes affaires, pour les bien suivre au pied de la lettre.

Enveloppe tous les bronzes dorés de vieux linges en coton, car il faut tout conserver frais.

Adieu, ma chère mère ; pense que les peines que tu prends pour moi seront les derniers petits ennuis que je te donnerai. Mille tendresses respectueuses de ton fils affectionné.

CCCXLVIII.

A MADAME LAURE SURVILLE, A PARIS

Vierzschovnia, 6 janvier 1849.

Ma chère sœur,

Je vais te charger d'une commission à la bonne exécution de laquelle je tiens énormément, car il s'agit d'être agréable à quelques personnes ici, et c'est une de ces occasions rares que je saisis avec empressement.

Ton rôle est excessivement agréable, car il ne s'agit que d'aller remettre, en compagnie de M. Ambroise Thomas, qui ne sera pas inutile, la lettre ci-incluse à M. Sauvageot, ancien premier violon de l'Opéra et ancien inspecteur des douanes. M. Sauvageot est un des plus célèbres connaisseurs en bric-à-brac ; c'est un archéologie pratique d'une haute distinction, et il a la plus belle collection de Paris. Je devais toujours Taller voir, mais je n'aurai de temps à moi qu'après que j'aurai ^onquis à la fois mon bonheur et ma tranquillité. Je lui écris pour 'e prier de me chercher deux violons, voilà tout, et je lui donne Ks indications nécessaires. Tu te borneras donc à lui demander l'h ure à laquelle on peut le voir pour lui remettre une lettre de mVi, à lui aller porter cette même lettre, à tâcher de voir sa coliectij n, et à le prier de permettre que tu envoies ou viennes savoir U résultat de ses recherches.

M. Thomas doit connaîtrez Sauvageot, et il peut t'épargner la peine de lui écrire en allant vo'r M. Sauvageot, qui demeure rue du Faubourg-Poissonnière, ôV», maison de Poirson, ou à côté. Et alors, une fois que M. Thomis aura demandé à M. Sauvageot l'heure favorable pour le venir voir, tu lui remettras ma lettre, et il sera possible que, séduit par \es grâces, le célibataire Sauvageot vienne te donner lui-môme sa réi onse, que tu m'enverras aussitôt que tu l'auras. \

Goianie le cosaque va à Berd, chef et que, par un effet du

hasard, je t'écris au moment même où il va partir, je n'ai que le temps de le faire mille amitiés, et de t'embrasser, toi et tes filles, en te souhaitant une bonne année. Une poignée de main à Surville.

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