‹ Correspondence 1819-1850 (volume 2)Chapitre 214 sur 229 · A M. MICHEL LÉVY, ÉDITEUR, A PARIS · texte numérisé non relu

A M. MICHEL LÉVY, ÉDITEUR, A PARIS

Berditchef, •! 9 janvier 1849.

Mon cher monsieur Lévy,

La façon dont la Comédie-Française a accueilli la pièce du Faiseur, en manquant à des conventions préalables qui l'engageaient, m'a obligé à retirer la pièce. Je n'oublie point qu'elle a été composée sous votre responsabilité ; donc, je vous prie de faire faire le compte de ce qui peut être du pour la composition et les corrections, de remettre ce mémoire à ma mère, rue Fortunée, 14, et de la prier de me l'envoyer ; et, alors, à la fin d'avril, on l'acquittera chez moi. Seulement, veillez à ce que le mémoire soit strictement fait, comme pour vous.

Je vous remercie de tous vos bons soins dans cette circonstance, et, dans peu, j'espère que cette affaire sera remplacée par d'autres. Il y a bien longtemps que je pense qu'on ne doit travailler que pour des théâtres à directeurs, et encore avec des traités.

Puis-je compter sur vous, monsieur, pour veiller à ce qu'il ne soit pas tiré d'épreuves du Faiseur, pas même pour moi, et à ce que les formes soient distribuées promptement?

Mille pardons de ces petits soins, que je réclame de vous à cause de mon absence ; et agréez l'assurance des sentiments distingués avec lesquels j'ai l'honneur d'être

Votre tout dévoué serviteur.

A MADAME LAURE SURVILLE, A PARIS

Vierzschovnia, janvier 1849.

Ta lettre, ma chère sœur, m'a fait un très-grand chagrin, à cause de la nouvelle du non-payement de G... Les affaires ne peuvent

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pas aller bien en France, tant qu'il n'y aura pas un gouvernement régulier; et Louis-ISapoloon est, comme dit Laurent-Jan, une échelle pour nous retirer de l'égout de la République. Ainsi, pendant encore un an, les affaires souffriront et seront en suspens en France. Que Dieu nous protège !

Je travaille beaucoup, car je ne vois rien en beau. J'ai mes amis avec trois grands procès sur les bras, et nous irons sans doute à Pétersbourg, où ces procès les mèneront. La comtesse ne veut rien décider que ses enfants ne soient tranquilles et sans ennuis de fortune. D'ailleurs, les dettes de ton frère, soit particulières, soit communes à la maison, l'inquiètent énormément. Néanmoins, j'espère revenir vers la lin d'août, et, dans tous les cas, je ne veux plus me séparer de la personne que j'aime. Ainsi, je suis comme le Spartiate : je reviens dessus ou dessous le pavois.

Je compte beaucoup sur toi pour la petite commission musicale que je t'ai donnée. J'ai si peu d'occasions de faire plaisir à mes amis, que je les saisis au vol.

Laurent-Jan a ordre que, pour le Faiseur, tu aies une bonne loge; car, puisque ma mère ne va pas au spectacle, toi, ton mari et tes filles, vous représentez la famille, et vous devrez avoir une place d'honneur, comme à une bataille. S'il y a victoire, cela ne peut pas faire d'argent; ce sera un succès... Marâtre! et je finis une pièce, lu Roi des Mendiants, qui, j'en suis sûr, donnera à Hostein les cent quarante belles représentations des Girondins, et à moi vingt mille francs dont j'ai bien besoin, car, depuis septembre 1847, je n'ai rien gagné.

Gomment t'en tires-tu dans ton ménage? comment Surville voit-il les affaires? comment vont ses ponts? L'alternative que je savais, pour G..., m'a navré. Mais quelles fortunes sont sûres par le temps qui court! Mes amis sont bien inquiets; aussi travaillé-je à me créer un répertoire, car l'avenir m'épouvante! Et comme nous regrettons la maison, celte scélérate de bonbonnière du prix de quatre cent mille francs ! Que ne fait-on pas aujourd'hui avec quatre cent mille francs! Il est vrai que nous en devons encore cent mille.

Tout est désespérant! car figure-toi qu'on ne peut pas envoyer d'argent hors de ce pays. Outre la défense impériale, les juifs

prennent quinze et vingt pour cent de commission; en sorte que, le voudrait-on, le pourrait-on, c'est une ruine! On n'a pas idée de Tavidité des juifs d'ici. Shylock est un drôle, un innocent. Songe qu'il ne s'agit que de change. Quant au prêt, c'est du cinquante pour cent quelquefois, et même de juif à juif!

Vous avez, toi et tes filles, tout le temps de m'écrire. Ainsi, tenez-moi au courant de ce que ne disent pas les journaux.

Si Hostein avait su avoir Frederick (qui, me dit-on, a quitté la Porte-Saint-Martin) pour jouer le Faiseur, tout eût été sauvé : il aurait eu cinquante bonnes représentations, et il aurait pu reprendre Vautrin. C'eût été un bien beau coup de partie. Mais je vois d'ici que cet esprit d'audace lui a manqué entièrement. Mercadet sans Frederick ou sans Régnier, c'est la mort du Faiseur. Peutêtre, lorsque tu auras cette lettre, tu seras à la veille de cette catastrophe... ou du triomphe. Que l'un et l'autre te soient légers!

Mille gentillesses à tes deux petites. Je vois déjà Valentine insurgée contre les murmures et les sifflets, Sophie plus digne, toutes deux en grande toilette; et toi ma chère sœur... Mais que peut une loge contre une salle ?

J'attends des lettres de vous, car vous avez dû en recevoir de moi.

Mille amitiés à Surville, et à toi mille tendresses, ma pauvre Laure! Hein, la vie est lourde, n'est-ce pas? Eh bien, sois tranquille, tu n'es pas la seule à trouver tes épaules chargées, et je ne sais pas si l'incertitude du bonheur n'est pas plus cruelle que l'incertitude de la paix et du travail; car enfin Surville est un grand travailleur, et jamais le travail n'a été sans récompense. Espérons tous! l'espérance m'a toujours sauvé.

J'espère que tu me rafraîchiras le cœur de quelques bonnes nouvelles. Si ma lettre arrive à temps, je te recommande de n'oublier personne dans la distribution des loges; et demandes-en largement à Hostein; s'il ne te satisfait pas, gare à lui !

Encore mille tendresses, et mille bénédictions à tes enfants !

CGCLI.

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