‹ Correspondence 1819-1850 (volume 2)Chapitre 215 sur 229 · A MADAME CIIIRKO VITCH , A DRESDE · texte numérisé non relu

A MADAME CIIIRKO VITCH , A DRESDE

Vicrzschovnia, janvier 18 49.

Madame,

Votre aimable lettre m'a prouvé, pour la dix millième fois, que les hommes suspectés de supériorité sont des parias. Si j'eusse été un homme ordinaire, vous seriez venue à Vierzschovnia, et vous nous auriez accordé le charme de votre présence. Il y a bien longtemps que j'envie les sots. Par politesse, tout le monde s'efforce de prouver à un sot qu'il est un homme supérieur ou qu'il n'a rien à envier aux gens supérieurs, tandis que le monde tend à prouver à ceux à qui souvent par erreur il accorde le fatal don de supériorité, qu'ils ressemblent, la plupart du temps, à des sots. Je me suis trouvé un homme très-ordinaire en lisant votre lettre, car elle était évidemment destinée à me démontrer que j'étais encore plus supérieur que je ne le pensais dans ces moments où l'on prend les flatteries pour des vérités, et c'est à ce seul titre que j'accepte la promesse d'amitié que vous daignez me faire. Je serai sûr qu'une autre fois j'aurai le bonheur de vous voir et celui d'être toujours bien accueilli de vous.

Plaisanterie à part, je crois qu'on admire les gens supérieurs qui sont toujours supérieurs, mais qu'on aime ceux qui, dans la vie ordinaire, oublient complètement leurs rayons. C'est ce qui m'a expliqué pourquoi Ton ne pouvait pas aimer faiblement l'adorable sœur que vous avez à Vierzschovnia. Voilà, madame, la plus extraordinaire supériorité que j'aie rencontrée : elle a tout, même la vertu la plus rigide, et elle ne montre jamais ni son universelle instruction, ni sa piété, ni sa vertu, ni ses immenses qualités. Il est impossible de lui appartenir sans lui ressembler, et c'est parce que je le crois que tous les siens me sont sacrés.

Vous comprenez alors, madame, qu'il m'est impossible de rester indifférent aux bontés que vous daignez me témoigner. Je regarde, d'ailleurs, votre amitié sincère comme une chose trop précieuse XXIV. 38

pour ne pas en être fier, et j'irais jusqu'à Dresde vous en remercier, s'il m'était possible de quitter votre sœur; or, on peut tout faire ici-bas, excepté l'impossible.

Je ne peux vivre que là où est madame Éveline, et, avec le temps, rattachement et ses douceurs, c'est devenu pour moi la nécessité de mon existence. Il n'y a plus en France ni gloire, ni ambition, ni succès ; tout cela, .pour moi, c'est elle ! Mais, entre nous, ne méritet-elle pas d'être servie et aimée ainsi, celle dont toute la vie est piété vraie, devoirs accomplis, sentiments profonds, douceur, bienfaisance, et qui certainement, pour ceux qui la connaissent, est le Bien qui s'est fait beau et femme.

Quant à moi, je ne comprends pas qu'on ne vive pas près d'elle, car elle est, pour l'àme, ce que le climat de Naples et de Nice est pour les poitrinaires.

Pardonnez-moi, madame, de vous faire ainsi l'éloge d'une personne de votre famille et que vous connaissiez bien avant que j'eusse le bonheur de la rencontrer; mais j'ai une excuse, car si vous saviez avec quelle ardeur je voudrais avoir le droit de ne plus rien dire d'elle! L'aurai-je jamais? Si Dieu le veut, je me dirai alors avec une bien grande joie autre chose que

Votre respectueux serviteur.

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