A M. MIDY DE LA GRENER AYE-SURVILLE , A PARIS
Vierzschovnia, 9 février 1849.
Mon cher Surville,
La fm de ta lettre m'a fait bien du chagrin, car ce que tu avais en vue était magnifique!... Tant que la monarchie, et la monarchie forte et puissante, ne sera pas rétablie, il n'y aura pas d'affaires possibles en France. Bien plus, je crois que prochainement il y aura un mouvement montagnard; mais je crois que ce sera le dernier et qu'on en finira avec l'impossible République, qui nous coûte, à nous deux particulièrement, et à la France tant de pertes et de misères. Si tu n'as pas cette affaire, que feras-tu?
CORRESPONDANCE. ;j03
Je suis resté deux jours, avant-hier et hier, triste de cette lettre; car, comme tu le dis, je ne puis rien ici et je ne pourrais rien là-bas, puisque, loin d'avoir quelque chose à moi, j'ai une grosse dette pour la personne dont je suis en quelque sorte le prête-nom.
Ne crois pas qu'on jouisse de sa tranquillité en pensant à la situation des siens, telle que je la vois. Aussi, suis-je bien heureux, dans ce grand chagrin, d'avoir au moins assuré le bien-être nécessaire à ma mère, à qui je suis certain de donner la tranquillité jusqu'à ce que je puisse faire mieux. C'est une inquiétude de moins aussi pour Laure.
Les personnes avec qui je vis sont excellentes pour moi; mais je ne suis encore qu'un hôte très-choyé et un ami dans la véritable acception du terme. On connaît ici toutes les personnes de ma famille, et mes chagrins sont très-vivement partagés; mais que faire contre des impossibilités? Mon cher ami, l'Allemagne entière est minée, il n'y a pas d'intermédiaire entre la Russie et la France; enfin, l'empereur a défendu tout transport de fonds hors de ses États. Les payements que nous faisons à Paris coûtent douze pour cent de la somme envoyée, et encore par exception, grâce à l'intimité qui règne entre les Rothschild et la maison juive de Berditchef ; c'est à se ruiner! Non-seulement il y a cette double entrave, mais, en outre, la personne chez qui je suis a subi deux incendies en deux ans. Cela a été le coup le plus funeste porté à notre avenir.
Tu me dis, mon cher ami, de jouir de la tranquillité et de l'hospitalité que je trouve ici. Hélas! les affaires des miens et mes propres affaires ne me laissent pas la tranquillité bien nette. Je comprends trop les malheurs, en ayant souffert d'inouïs... II y a d'admirables [affaires à faire ici; mais les Français ne peuvent entrer dans l'empire et je suis, avec notre ambassadeur, la seule exception à l'ordre de fermer les frontières aux gens de notre pays. Tu ne peux pas te figurer les immenses ressources de ce vaste empire ! La Russie et l'Angleterre sont les deux seules puissances réelles, et l'Angleterre est factice, tandis que la Russie est positive ; elle possède les grandes matières premières de toutes les productions.
Tu as bien fait pour toi d'aller chez Victor Hugo; mais, pour moi, c'était inutile, et c'eût été dangereux, si je n'avais pas l'in-
tention de ne plus me présenter à l'Académie. Il a parfaitement deviné que je voulais mettre V Académie dans son tort.
D'après ce que me dit Laure, je vois, mon cher ami, que, pour le moment, tu vas procéder par une énorme réduction dans les dépenses et que tu vas chercher un appartement au fond de quelque faubourg. Je te recommande le faubourg du Roule ; il y a dans Chaillot et dans Passy, du côté de l'Étoile, des logements pour rien. J'aurais bien des choses encore à te dire, mais le temps et le papier me manquent, et, d'ailleurs, j'écris à Laure. Conserve bien ta santé, c'est ta fortune.
Tout à toi.
A MADAME LAURE SURVILLE, A PARIS
Vierzschovnia, 9 février 1849.
Ma chère Laure,
Quoique j'aie écrit à Surville quelques mots, j'ai oublié de lui dire que, s'il a du temps de reste, s'il est à Paris, et qu'il puisse épargner à ma mère l'ennui de l'affaire du versement par action, il me fera bien plaisir d'aller au chemin de fer du Nord.
J'espère que tu as fini l'affaire des violons et que tu auras v ua superbe collection de M. Sauvageot, dont la connaissance t'aura été procurée par l'auteur du Caïd. Pardonne-moi de t'avoir ennuyée de cela; mais, à cette distance, il faiit bien abuser des siens; d'ailleurs, la vue des merveilles Sauvageot aura été une compensation. J'attends avec bien de l'impatience la réponse pour les violons, et, par le temps qui court, ils doivent être à bien bon marché.
Tu as grand tort, à ton âge, de vouloir éclairer les amours-propres littéraires. Eh! qu'est-ce que cela te fait qu'Armand soit ou non un génie? D'abord, moi, je crois que, si Armand a une vocation, il peut parfaitement devenir un Glairville, et il fera fortune. En littérature, les médiocrités persévérantes font fortune, elles y gagnent l'incognito et dix mille livres de rente. Gela vaut bien une place. Il y a deux cents auteurs dramatiques sur six cents dans ce cas-là à
Paris. C'est le dilemme que j'aurais posé si l'on m'avait consulté. J'aurais dit : « Ou Armand a du génie ou il n'a que de l'entêtement; s'il a du génie, il sera malheureux, sans le sou et glorieux comme tous ceux qui ont du génie; s'il a de l'entêtement, il sera M. Clairville, M. Anicet, M. de Comberousse, qui gagnent, en travaillant, en piochant la terre dramatique, quinze ou vingt mille francs par an. » Ai-je pu éclairer B... lorsqu'il est venu à Passy et que j'ai essayé de lui démontrer que le français ne consistait pas à mettre des mots français à côté les uns des autres, et qu'une idée n'était ni un conte, ni une nouvelle, et qu'on ne pouvait gagner sa vie en littérature qu'en se faisant un nom? L'amour-propre littéraire en croit à peine l'expérience, comment veux-tu qu'il croie en ta parole ? D'ailleurs, dans ta position de mère, ayant en expectative deux filles à pourvoir, tu dois être, comme Sosie, amie de tout le monde !
Ce que tu m'as écrit de madame Delannoy me fend le cœur! Mon Dieu, moi qui ne peux rien tant que la littérature ne reprendra pas, et quand reprendra-t-elle? Je travaille beaucoup ici; mais je ne me mettrai à écrire que dans quelques jours, car j'attends une nouvelle qui doit influer sur mon sort, et, dans l'état d'incertitude où je suis, je ne peux pas me livrer à un travail suivi.
Je réponds par ce courrier à Laurent-Jan sur le Faiseur, relativement à ce que tu m'en as écrit. Si, par hasard, tu peux voir Laurent-Jan, qui est ton voisin, à propos de tout cela, tâche bien de déraciner en lui l'idée absurde qu'on lui a fourrée en tête sur les prétendus millions dans lesquels je nage. Une personne surtout aurait pu lui dire que je suis riche, ne fût-ce que pour me mettre en tort vis-à-vis de lui. Mais, hélas! tu ne le sais que trop, j'ai encore personnellement quelques dettes, et j'ai, en outre, plus de soixante -quinze mille francs à payer pour le compte de la maison de la rue Fortunée; sans mes amis, je ne saurais que devenir. Mais fais cela bien adroitement, car Laurent est un homme assez spirituel pour prendre le contraire de ce qu'on dit pour le vrai, lorsqu'on fait trop d'efforts pour le lui faire croire.
Tu me dis que vous pensez à quitter l'hôtel Rogron et à prendre sans doute un appartement à meilleur marché. Vous ferez bien ; .car, dans ces moments de crise, il faut restreindre les dépenses à
la nécessité pure, et, sous ce rapport, je puis me citer, car je ne dépensais à Paris que deux cents francs, tout compris, même mes voitures et mes voyages à Sache. Je vous conseille de battre les alentours de Passy du côté de l'Étoile, les Ternes, Chaillot, et vous trouverez, à bon marché, un appartement aussi considérable que le vôtre, et avec cela, si vous le voulez, vous pouvez réduire toutes les dépenses. A la place de Surville, je prendrais une seule chambre, dans un quartier central, où je mettrais mon bureau pour mes affaires. Et vous passeriez ainsi la crise. Tu sais quels moyens j'employais pour vivre à bon marché : je ne faisais la cuisine que deux fois par semaine, le lundi et le jeudi, et je mangeais la viande froide dans de la salade. En me contentant du strict nécessaire, à Passy, je pouvais restreindre toutes les dépenses à un franc par tête. Je recommencerais cela très-bien sans sourciller.
Hélas! ma chère sœur, mes deux dents de devant, celles d'en bas, sont tout à fait perdues. L'une est tombée comme un fruit mûr, et l'autre sera tombée quand tu recevras cette lettre; ainsi nous ne pourrons plus nous mordre dans nos grandes petites querelles. C'est un vif chagrin pour moi, car je n'ai pas encore ce que tu as : mari et enfants. Ma carrière est libre, et ni le maire ni le curé ne l'ont ouverte; l'âge augmente, les agréments diminuent. 0 mes nièces! mes nièces! pensez à votre oncle, priez pour lui, pendant qu'il prie pour vous !
Alfred a pris un bon parti, car, en Afrique, il gagnera un grade et perdra ses illusions sur madame ***. En effet, elle aura sûrement un amant, et cela seulement pourra dégriser le pauvre garçon ! Quant à Marie, rien ne m'étonne d'elle : elle a la légèreté de sa mère ou son insouciance sans avoir ses millions; elle vit toujours dans les nuages; je la plains comme je plaindrais un oiseaumouche qui serait transporté en une seconde des tropiques en Laponie. Elle était faite pour fleurir dans un monde riche, élégant, sans s'inquiéter de rien, et les circonstances en veulent faire une madame Grandmain : il y a incompatibilité d'humeur entre son sort
et son caractère.
J'espère que tes filles vont bien ; je sais que, dans les circonstances où vous allez vous trouver, elles ne manqueront pas de courage, qu'elles sauront se passer de bien des choses, car elles ont un père
et une mère comme il y en a peu sous le rapport de la tendresse! Surtout, toi, Laure, défie-toi de ton imagination, qui grossit le mal autant que le bien. Si j'avais fait des recettes au théâtre par le Faiseur, j'aurais pu partager avec vous; mais il faut attendre.
Adieu! n'oublie pas de m'écrire ; car, même les choses pénibles, il faut les dire à ceux qui nous aiment et les cacher aux autres. Donc, tiens-moi au courant de toutes vos affaires.
Embrasse pour moi tes deux chères petites et songe à te vouer avec elles u aux choses les plus embêtantes de l'économie domestique », comme disait Flore dans je ne sais plus quelle pièce des Variétés. On s'y livre ici avec amour pour, un jour, n'avoir plus à s'en occuper. Les amis chez qui je suis sont admirables; ils vivent loin de tout commerce, dans une île déserte, avec cinq ou six Vendredis, et moi pour Robinson !
Allons, mille tendresses encore à tout le monde, et espéroni que c'est au milieu des malheurs que tout change en mieux. Adieu.
GGCLIV.
A M. LAURENT-JAN, A PARIS
Vierzschovnia, 9 février 1849.
Mon cher Laurent,
Ma sœur m'écrit les étranges transformations que Hostein veut faire subir au Faiseur. Ton esprit et ta raison ont dû te démontrer avant ma lettre qu'il est impossible de changer une comédie de caractère en un gros mélodrame.
Je n'ai jamais pensé que cette pièce put aller au boulevard sans Frederick Lemaître, Glarence, Fechter et Colbrun.
Donc, je m'oppose formellement à ce qu'on la travestisse. Mais je n'empêche pas que Hostein fasse faire une pièce sur ce sujet; seulement, il fauj; que tu saches et que tu dises qu'au théâtre personne ne s'intéresse aux affaires d'argent; elles sont antidramaliques et ne peuvent donner lieu qu'à des comédies comme celle du Faiseur, qui rentre dans l'ancien genre des pièces à caractère. • Donc, je me résume : ma pièce restera telle qu'elle est. Les sujets
sont à tout le monde. Hostein, qui a une grande habitude du théâtre, n'en fera pas faire un drame, car il faudrait alors aller jusqu'à l'assassinat pour intéresser.
Maintenant, mon cher Laurent, si tu peux savoir de source certaine quels sont les deux académiciens qui m'ont donné leur voix dans ma seconde défaite, tu me feras grand plaisir, car je veux les remercier d'ici moi-même. Mais, comme plusieurs voudront être de ces deux voix, ne te trompe pas ; je veux être sûr des deux vraies voix.
L'Académie m'a préféré M. de Noailles. Il est sans doute meilleur écrivain que moi; mais je suis meilleur gentilhomme que lui, car je me suis retiré devant la candidature de Victor Hugo. Et puis M.' de Noailles est un homme rangé, et, moi, j'ai des dettes, palsambleu !
Janin a été très-gracieux pour moi ; je te prie de l'en remercier vivement. Si tu rencontres Gautier, dis-lui des choses affectueuses de ma part, car il me revient, de côté et d'autre, des nouvelles de la Presse. Ses articles font sensation en Allemagne, malgré les révolutions, les sermons philosophiques et autres nuages allemands. Autant à Rolle, mon vieux camarade, qui a, dit-on, parlé fort gentiment de LA Comédie humaine.
Tu auras sous peu le Roi des Mendiants, pièce de circonstance en république et flatteuse pour la majesté populaire. Un scénario 'superbe !
Dieu te garde, et compte sur moi comme sur un homme qui se dira toujours ton ami.
GGCLV.
A MADAME DE BALZAC, A SURESNES
Vierzschovnia, février 1849.
Ma chère mère.
Tu te plains de mon silence, et pourtant, si je compte bien, je ne t'ai pas écrit moins de sept fois depuis mon départ. Au reste, tu ne sais pas que la poste coûte fort cher dans ce pays, qu'on affranchit les lettres que j'envoie, qu'on paye celles qui m'arrivent, et
qu'on est trop délicat pour m'en parler. Or, je ne suis encore ici qu'un hôte, magnifiquement, royalement reçu, mais rien qu'un hôte qui ne doit pas abuser de Thospitalité.
Il te paraît singulier que je n'écrive pas à mes nièces. C'est toi, leur grand' mère, qui as de pareilles idées sur l'étiquette de famille ! ïu trouves que ton fils, âgé de cinquante ans, est obligé d'écrire à ses nièces ! Mes nièces doivent se trouver très-honorées et trèsheureuses quand je leur adresse quelques mots, je leur écris quand j'ai le temps; leurs lettres sont gentilles, d'ailleurs, et me font toujours plaisir.
Ce que tu me dis de la situation de Surville est navrant ! Je devinais bien que, depuis un an, il n'était pas sur des roses; et j'ai le chagrin de ne pouvoir encore lui venir en aide.
Surville, une si belle intelligence, un si grand, un si courageux travailleur, le voilà traqué par les événements, comme je l'ai été pendant vingt années! Mais, moi, j'étais seul, et lui a femme et enfants, et sa femme est ma sœur, et ses filles sont mes nièces! Aussi quels regrets n'ai-je pas d'avoir entrepris la maison de la rue Fortunée sur des bases si coûteuses ! et d'y devoir encore soixantedix-sept mille francs, lorsque soixante-dix-sept mille francs, au taux des rentes, sont aujourd'hui une fortune, lorsque toutes mes ressources m'ont manqué, par suite de Tannée de chômage littéraire!... Quand je pense que, sans Souverain, qui m'a prêté cinq mille francs, je ne pouvais pas partir, et que ces cinq mille francs sont remboursables en avril prochain! Est-ce gai?... Mais à quoi sert de gémir; il faut payer, et c'est ce que j'essayerai de faire.
N'oublie pas, je te prie, d'aller chez l'agent dramatique, qui demeure rue Saint-Marc, k ou 6, au deuxième étage ; — M. Hostein te dira le nom; — et, là, tu toucheras ce qui peut me revenir de mon tiers dains. Madame Marneffe^, et un reste de compte de la Marâtre. Tu te feras connaître comme ma mère, et, au besoin, tu prieras l'agent de faire vérifier chez Gossart que ma procuration y existe en minute, afin de n'avoir pas la peine d'en prendre une
1. Dramc-vaudcvillc en cinq actes, tiré de la Cousine Bette, par M. Clairville, et représenté le 14 janvier 1849, au Gymnase-Dramatique.
expédition. Dès lors, il te payera mes droits tous les 8 ou 10 de chaque mois. J'espère qu'à la longue ce tiers de Madame Marnefje me donnera une petite somme.
Allons, adieu, ma bonne chère mère ; car j'ai beaucoup à écrire, et c'est demain le jour de départ du courrier. Tout ce qu'il me reste à te dire, c'est de te bien soigner, de ne pas te tourmenter et de prendre, pour tout ce qui me concerne, omnibus et voilures à gogo ! Quand je dis ce qui me concerne, tu sais bien que ces affaires-là sont aussi celles de la comtesse, et elle entend que tu aies le moins de fatigue possible.
Cette pauvre comtesse va de malheur en malheur : non-seulement elle a subi deux incendies, mais encore on lui a volé des sommes considérables dans la succession d'un oncle! Tous ces événements funestes ont agi sur les heureux résultats qui sont à venir ; et voilà comment nous sommes comme des oiseaux sur la branche, et comment je ne suis toujours que l'hôte très-aimé, très-choyé de Vierzschovnia.
Adieu encore. Mille tendresses filiales et surtout mille remercîments pour tous les soins et toutes les peines que tu prends de mes affaires.
Je t'en supplie, quitte le moins possible la maison de la rue Fortunée; car, si François est fidèle et bon, il n'est pas très-spirituel et peut faire bien des sottises !
CGGLVI.
A MADAME LAURE SURVILLE, A PARIS
Vierzschovnia, 3 mars 18 4 9.
Il y a bien longtemps que je n'ai reçu de lettres de toi, ma chère sœur, et je n'en recevrai bien certainement plus ; car, lorsque tu auras celle-ci, je serai déjà ailleurs qu'à Vierzschovnia, préparant mon départ, qui, par les temps que nous avons, n'est pas une chose facile. Quand le tramage cesse, le dégel rend les routes impraticables, et les débordements font de tous les cours d'eau des obstacles invincibles, puisque les rivières sont sans ponts. L'hiver
COUKHSPONDANCE. 603
ne nous a pas épargnés ici : nous avons eu les froids de 1812, et j'ai été pris, à Kiev, d'un quatrième riiume qui m'a fait longuement et cruellement souffrir ; le traitement de la maladie du cœur et du poumon étant interrompu, je n'avais plus de force; car la période où j'en suis est un affaiblissement total du système musculaire dans ces deux organes. De là ces étouffements à propos de tout, même d'une parole dite sur un ton trop élevé. Pourtant, ce dernier rhume tire à sa fin, et nous allons tâcher maintenant de remédier à cette atonie musculaire ; autrement, le voyage serait bien difficile. Déjà l'état où je suis m'oblige à prendre un domestique, étant, quant à moi, incapable de porter un paquet et de faire des mouvements tant soit peu violents.
Tout cela n'est pas gai !
Je ne sais de vos affaires que les quelques lignes que ma mère m'en dit. Il paraît qu'elles vont bien. Je sais que tes petites s'amusent, et que vous ballez même quelquefois.
J'aurais bien voulu apprendre que M*** est de tous ces bals et que la grande affaire touche à sa fin. Mais le silence de la grand'maman à cet égard me fait croire que, malgré les singuliers obstacles que je rencontre et qui sont interminables, l'oncle de cinquante ans pourrait bien devancer la jeune nièce et finir par gagner le pari. Nous sommes sevrés depuis bien longtemps des jolis bavardages de ces filles, à notre grande douleur.
J'espère être à Paris ou le 15 ou le 30 avril ; cela dépend de beaucoup de choses. L'état de la Gallicie offre aujourd'hui de si graves dangers aux voyageurs, qu'il faut attendre le résultat des mesures que prend le gouvernement pour rendre la sécurité aux routes. 11 y a des bandes de voleurs armés qui pillent dans les villes en plein jour et y font des enlèvements. Puis, ici, la conclusion de la grande affaire de toute ma vie rencontre des difiicultés malheureusement prévues et causées par de simples formalités; en sorte que, bien qu'il nous tarde à l'un comme à l'autre de voir la rue Fortunée, il y a une grande incertitude sur le départ.
J'ai vu à la foire des Contrats, à Kiev, de magnifiques lapis persans dans le genre de la portière que M. II... m'a donnée Tannée dernière, et, entre autres choses, douze chaises d'un travail miraculeux. Mais tout cela était d'un tel prix, qu'il a fallu y renoncer.
Nous avons préféré avoir des termolamas, pour Sophie et Valentine, qui auront là des meubles éternels ; car la jeune comtesse a un vêtement fourré fait avec du termolama que sa mère portait en 1830, et qui conserve encore ses couleurs. Je ne sais pas comment les Orientaux font pour traduire ainsi leur soleil en étoffes dans tous les genres. Ces peuples-là sont ivres de la lumière.
Je suis resté pendant vingt jours dans ma chambre, et mon seul plaisir a été de voir madame Georges Mniszech allant au bal dans des costumes d'une magnificence royale, car on ne sait pas ce que sont les toilettes en Russie; c'est au-dessus, bien au-dessus de tou ce qu'on voit à Paris. La plupart des femmes ruinent leur mari par le luxe de leurs toilettes, et les danseurs ruinent la toilette des femmes par leurs brutalités. Dans une figure de la mazurka où l'on se dispute le mouchoir de la danseuse, on a mis en pièces un mouchoir de plus de cinq cents francs de la jeune comtesse, un des plus beaux de sa corbeille, que j'avais admiré avant son départ. La mère adorable a réparé cela en donnant le plus beau des siens, qui était deux fois plus riche : il n'y a de toile que pour se pincer le nez, tout est en point d'Angleterre. Voilà nos grands événements; juge du reste.
Adieu ; mille tendresses à toi et à tes muettes filles , que je boude, et mille amitiés à Surville, à qui je souhaite un bon succès.
Vierzschovnia, 22 mars 18 49.
Ma chère Laure,
Il n'y a point de nouvelles à donner d'un désert; il n'y a que celles qui me regardent personnellement, et celles-là ne sont point favorables.
Mes affaires se gâtent. Aussi ai-je hésité à t'écrire ; car pourquoi nous affliger de choses fatales qu'on ne peut que déplorer et subir? Je n'ai rien dit à ma mère de ces tristesses; elle ne les a déjà que trop aggravées en compliquant ma situation d'une letti*e
CORRESPONDANCE. 60o
OÙ, pour la première fois, elle m'écrit vous!... « Je comprends, mon cher fils, quelles ont pu être vos inquiétudes là-bas, à la réception, etc.. »
Il faut que tu n'aies pas su cela, car tu l'aurais empêché, toi qui es si bonne et si conciliante ! Dans les circonstances où je suis, c'était bien fatal. M'écrire une lettre qui, pour des gens logiques, donnait à penser qu'il en résultait ou un mauvais fils ou une mère d'un caractère difiicile, pointilleux, etc. Enfin, c'était la lettre d'une mère à un petit garçon de quinze ans qui a fait des fautes. Et, au milieu de tout cela, ma mère est toute à mes affaires; elle me remplace ; elle ne mérite que des éloges, et je la vénère!
i[ est à peu près sûr que je reviendrai comme je suis parti ; sans l'état de la Gallicie, qui offre des inquiétudes, je serais en route. Cette lettre si inopportune, où ma pauvre mère non-seulement ne me dit pas un mot de tendresse, mais termine en déclarant qu'elle subordonne sa tendresse à ma conduite ( une mère maîtresse d'aimer ou non un fils comme moi ; soixante et douze ans d'une part, cinquante de l'autre!), est arrivée au moment où je vantais les services de ma mère, où je disais quelle bonne comptable elle était, quelles peines elle se donnait à son âge en allant au chemin de fer, etc., etc.
Enfin, j'avais amené la comtesse à concevoir qu'il fallait que ma mère eût une bonne à Suresnes, qu'il fallait s'occuper d'elle, la rendre heureuse, quand est survenue cette bise en forme de lettre, deux mois après un reproche que j'avais fait à ma mère, et tu sais s'il était fondé!... Dans quelles inquiétudes nous avons été pendant un grand mois! Moi, je n'en ai pas eu; mais pouvais-je empêcher les commentaires d'une personne ultra-prudente, même défiante, et que ceci regardait exclusivement? J'ai deviné d'ici comment la chose s'était faite là-bas. Enfin, à propos des volumes que je lui écris, ma mère se plaignait que je no lui écrivisse point ; bien plus, elle me créait des obligations d'écrire et de répondre à mes nièces, ce qui était un renversement des principes élémentaires de la famille; et il faudrait que tu susses bien ce que sont les personnes chez qui je suis pour comprendre le mauvais effet de ces phrases, que ma mère, dans sa réponse, traite de plaisanteries mal entendues. Elle oublie que, depuis six mois, mes nièces
ne m'ont rien écrit, et, comme leurs lettres ont été remarquées pour leur gentillesse, cette plaisanterie de ma mhre a paru plus que sérieuse. Je te dis cela pour te faire voir comment des bêtises prennent des proportions gigantesques quand on est si loin les uns des autres. Sur quoi veux-tu qu'on juge les miens, si ce n'est sur les rapports que nous avons ensemble, vous et moi?
Eli bien, donc, la lettre de ma mère est venue dans les circonstances que je te dis et dans d'autres bien plus graves. J'en étais arrivé à me faire permettre d'écrire à Saint-Pétersbourg pour avoir l'autorisation du maître souverain, et non-seulement le maître n'a pas consenti, mais encore, par l'organe du ministre, il nous a été dit qu'il y avait des lois et que je n'avais qu'à y obéir.
De guerre lasse , madame Hanska a parlé de m'envoyer tout vendre rue Fortunée. Elle est ici riche, aimée, considérée ; elle n'y dépense rien, elle hésite à aller dans un endroit où elle ne voit que troubles, dettes, dépenses et visages nouveaux ; ses enfants tremblent pour elle ! Joins à cela la lettre digne et froide d'une mère qui gronde son petit dernier (cinquante ans), et tu te diras que, sur des doutes exprimés relativement au bonheur et à l'avenir, un galant homme part, remet la propriété de la rue Fortunée à qui elle est, reprend sa plume et va s'enfouir dans un trou comme celui de Passy. A quarante-cinq ans, les considérations de fortune pèsent d'un poids énorme dans les plateaux du sort.
Toi qui as deux filles à marier, laisse-moi te donner une leçon extrêmement amicale et positive :
Tu as fait une belle affaire, je suppose; tu as cent mille livres de rente, un château, et tu donnes quatre cent mille francs de dot à chacune de tes filles ; naturellement, elles sont très-recherchées, les gens les plus considérables, les fils des meilleures familles demandent Sophie ; mais Sophie a rencontré un sculpteur comme David, comme Pradier, elle l'aime et vous l'avez reçu chez vous; il est au château, vous vivez pendant trois ans en famille, et la vie de famille s'est si bien établie, que vous vivez cœur à cœur ; rien de caché, tout est à jour, tout est à découvert. Alors, vous apprenez que l'état de sculpteur a des chances, que le gouvernement réduit ses commandes, que les travaux s'arrêtent, que l'artiste a eu des dettes, les a payées, mais qu'enfin il doit encore à un marbrier, à
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des praticiens, et qu'il compte sur son travail pour payer cela. Une lettre d'un frère marié vous révèle que ce frère lutte avec courage pour sa femme et ses enfants, et qu'il est en péril; qu'une sœur mal mariée est à Calcutta dans une profonde misère, ayant une petite place qui suffît à peine à ses besoins; et enfin une autre révélation vous arrive que le sculpteur a une vieille mère à laquelle il est obligé de faire une pension, et qui vit dans un village après avoir eu autrefois une très-belle existence, et cette mère écrit à son fils, qui est David ou Pradier ou Ingres, une lettre où elle le traite comme un gamin, et lui dit qu'elle l'aimera sous condition.
Suppose encore que, dans ces circonstances, un autre parti se présente. Le jeune homme est bien, il n'est grevé d'aucune dette, il a trente mille francs de rente et est avocat général. Que font madame Surville et son mari? Ils voient d'un côté une famille pauvre, un avenir incertain ; ils trouvent des prétextes, et Sophie devient femme d'un procureur général avec trente mille livres de rente.
Le sculpteur remercié se dit: « Que diable ma mère a-t-elle fait en m'écrivant! que diable ma sœur de Calcutta faisait-elle de m'écrire sur sa situation ! que mon frère ne se tenait-il tranquille ! Nous voilà tous bien avancés ; j'avais un mariage qui faisait ma fortune, m.ais par-dessus tout, mon bonheur; tout est à vau-Feau pour des vétilles! »
Sache qu'il en est des mariages comme de la crème, qu'un rien, une atmosphère changée, une odeur fait tourner ; que les mauvais mariages se font avec la plus grande facilité, que les bons veulent des précautions infinies, une attention scrupuleuse, ou qu'on ne se marie pas, et que je suis en train de rester garçon.
J'ai et j'aurai toujours dans madame Hanska la meilleure, la plus dévouée des amies, une amie comme on n'en a qu'une dans sa vie ; ses enfants m'aimeront comme si j'étais de la famille, mais ils ne veulent point de chances mauvaises pour l'avenir d'une mère exactement adorée, et ils ont bien raison.
On ne se figure pas la raison, la sagesse de madame Hanska: elles sont égales à son instruction, qui est colossale ; elle est belle
encore, mais elle a le monde et ses tracas en horreur ; elle aime le repos, la solitude et l'étude.
Nous sommes de plus en plus inquiets sur la situation de la France, et il faut avouer que celle de Paris n'a rien d'engageant.
Que fait Surville ? Comment passez-vous la tourmente? Ces questions, au milieu du calme et de la solitude où je suis, me préoccupent continuellement, et mes amis, qui épousent mes sentiments, sont aussi tourmentés que moi. La comtesse Georges Mnizsech connaît Sophie et Valentine, elle parle d'elles; j'ai fait leur description, et on s'intéresse à elles. Mes nièces auraient dû m'écrire tous les mois. Quoiqu'une lettre de l'étranger coûte dix francs, on aurait toujours salué de cris de joie les caquetages de ces deux jolies perruches.
Songe donc, ma bonne chère Laure, qu'aucun de nous n'est, comme on dit, arrivé; que, si, au lieu d'être obligé de travailler pour vivre, je devenais le mari d'une des femmes les plus spirituelles, les mieux nées, les mieux apparentées et d'une fortune solide quoique restreinte, malgré le désir de cette femme de res~ ter chez elle et de n'avoir aucune relation, pas même de famille, je serais dans une position bien plus favorable pour vous être utile à tous. J'ai la certitude d'une bienveillance et d'un intérêt vifs pour les chères petites chez madame Hanska.
C'est donc plus qu'un devoir pour ma mère et pour tous ceux qui m'appartiennent de ne pas me nuire dans l'heureux accomplissement d'une union qui, avant tout, est pour moi le bonheur... Il ne faut pas non plus oublier que cette personne s'est vue, à raison de la maison dont elle sort, et à raison de sa grande réputation d'esprit, de beauté, de fortune (car on lui donnait les millions de sa fille), demandée par les personnages les plus illustres et les plus élevés, et cela constamment. Elle est mieux que riche et noble, elle est d'une exquise bonté, d'une douceur d'ange, d'une facilité d'existence intérieure qui étonne de jour en jour, et enfin réellement pieuse. Aussi, quand le monde considère de si grands avantages de toutes parts, mes espérances sont-elles l'objet d'une incrédulité quasi moqueuse. On nie, et cela part de tous côtés, on nie la possibilité du succès.
Si nous devions tous vivre sur le même vaisseau et sous le même
toit, je concevrais les questions de dignité que soulève ma mère ; mais, pour rester dans les termes oii doit être cette personne, qui apporte avec elle (fortune à part) les plus précieux avantages sociaux, je crois qu'il faut se contenter de donner de soi l'idée de parents trés-affeclueux et très- affectionnés à Thomme qu'elle aime. C'est le meilleur moyen d'exciter son intérêt et de se conserver son influence, qui sera énorme! Vous pouvez tous dire, dans un bel accès d'indépendance, que vous n'avez besoin de qui que ce soit et que vous parviendrez par vous-mêmes. Mais je crois, entre nous, que les événements de ces dernières années vous démontrent qu'on ne fait rien sans relations, sans la puissance d'autrui; et les forces sociales les moins à dédaigner sont celles qui sont les plus proches.
Va, Laure, c'est quelque chose, à Paris, que de pouvoir, quand on le veut, ouvrir son salon et y rassembler l'élite de la société, qui y trouve une femme polie, imposante comme une reine, d'une naissance illustre, alliée aux plus grandes familles, spirituelle, instruite et belle; il y a là un grand moyen de domination. On compte avec une maison ainsi établie, et bien des gens des plus hauts placés l'envieront, surtout lorsque ton cher frère n'y apportera que gloire et tiès-habile esprit de conduite. Entrer dans des luttes quelconques avec une femme qui résume tant de grandeurs en elle, est donc une folie, et je te dis cela confidentiellement. Ni servilité, ni morgue, ni susceptibilité, ni trop de complaisances; du naturel et de la bonne affection, voilà ce que le bon sens écrit comme ligne et règle de conduite vis-à-vis d'une telle femme.
Je n'ose pas te dire que, pour ces trois personnes, je suis, comme talent, l'objet d'une admiration qui ne s'est pas démentie depuis huit ans, et que les rapports intimes des voyages à quatre, que la connaissance de mon caractère, de mes sentiments, de mes habitudes, de mes manières n'ont fait qu'accroître. Tu t'imagineras que je m'encense; non, je te dis un fait, un fait certain, qui repose sur des fictions de cœur, ou sur des réalités. Or, les trois chères personnes ne pardonnent jamais à ceux qui blessent leurs sentiments sur moi. C'est ce que j'ai essayé de faire comprendre à ma mère dans la lettre qui m'a valu la sienne, et cette dernière lettre n'a pas guéri le mal. Si j'avais su ce que contenait sa lettre, je xxiv. 39
Taurais gardée pour moi, car je suis bien le maître de ne pas communiquer une lettre; mais j'ai poussé une exclamation, en disant: (i Ma mère est fâchée contre moi! » De là le dommage.
ïu sens bien que la lettre que j'ai répondue à ma mère et celle-ci sont écrites, cachetées et remises au comte Georges au départ du cosaque pour Berditchef, et, si tu m'écrivais des choses que tu voulusses n'être lues que de moi, tu n'as qu'à mettre en tête u Pour toi » ou (( Confidentiel », et c'est fini. Les personnes avec qui je vis me montrent toutes leurs lettres, les plus intimes, d'affaires et de famille ; mais elles ont autant de respect que d'affection pour moi; je suis le vieillard de la famille, et il ne faut pas vous imaginer que je sois en lisières. L'union qui nous fait vivre tous quatre d'un seul cœur n'est comparable qu'à notre attachement les uns pour les autres. Mes peines sont les peines des trois autres, et, quand ta lettre, ta première, où tu peignais ta position si sombre est arrivée, mon chagrin a été si partagé, que cela faisait oublier l'impuissance où sont mes amis et qui est de plusieurs genres : impuissance venant des lois et impuissance réelle ; car tu sais que les deux frères Mniszech ont à sauver la royale terre deViezniovicz qui a sept mille paysans et seize mille arpents de forêts plantés par le roi Michel Vieznioviçki, dont ils ont été héritiers, le roi n'ayant laissé que des nièces. Le père de madame Hanska descend d'une de ces nièces et les Mniszech de l'autre, car c'est la troisième fois que ces deux grandes familles s'allient. Le jeune comte André épouse, au moment où tu recevras cette lettre, la comtesse Anna Potoçka, l'une des deux ou trois riches héritières qui restent en Pologne, car elles sont aussi rares par ici qu'en France, les héritières! Ce mariage est un grand bonheur de toute façon.
Tu vois que je t'écris comme à une sœur aimée; aussi n'en laisse transpirer que ce que tu croiras possible de dire : tâche de rendre ma mère raisonnable. Ne prends pas en mal tout ce que je te dis ; cela part d'un bon cœur et d'une envie de t'éclairer sur les manières d'agir en fait de mariage. Alors, chère enfant, il faut marcher comme sur des œufs, réfléchir à un mot, à toutes tes actions. Enfin, si j'ai tort en quelque point de cette longue lettre, il ne faut pas m'en vouloir; surtout n'en parlons plus; c'est ce que je recommande aussi à ma mère. Mets-toi bien dans la tête que
je n'ai nulle envie de mener ma famille, d'être absolu et tyrannique : c'est bien ce qui m'ennuierait le plus au monde. La seule chose dont j'ai soif, c'est la tranquillité, la vie intérieure et le travail modéré pour terminer la Comédie humaine. J'espère, si par hasard mes projets se renouent ici, faire, comme on dit, une bonne maison; si j'échoue complètement, je reprendrai ce qui m'appartient rue Fortunée et je recommencerai philosophiquement ma vie ; mais, cette fois, je me mettrai en pension dans un établissement quelconque, et je n'aurai qu'une chambre garnie, afin d'être indépendant de toute chose, même de mobilier. Et, le croirais-tu? cette perspective n'a rien qui m'effraye, excepté pour ma mère; et encore pourrais-je, en ne dépensant que cent cinquante francs par mois, lui servir sa pension. Que veux-tu! pour moi, l'affaire actuelle, sentiment à part (l'insuccès me tuerait moralement), c'est tout ou rien, c'est quitte ou double. Une fois la partie perdue, je ne vivrai plus, je me contenterai de la mansarde de la rue Lesdiguières et de cent francs par mois: le cœur, l'esprit, l'ambiiion, ne veulent pas en moi autre chose que ce que je poursuis depuis seize ans ; si ce bonheur immense m'échappe, je n'ai plus besoin de rien et je ne veux plus rien. Il ne faut pas croire que j'aime le luxe : j'aime le luxe de la rue Fortunée avec tous ses accompagnements, une belle femme bien née, dans l'aisance et avec les plus belles relations; mais je n'ai rien de tendre pour cela en soi-même, et la rue Fortunée n'a été faite que pour et par elle. J'attends donc tout de ce difficile succès, contre qui tout conspire. Si je ne suis pas grand par la Comédie humaine, je le serai par cette réussite, si elle vient.
Comme j'agis toujours dans le bon sens et en vue du triomphe, dis à ma mère de faire les doubles rideaux de l'alcôve et d'y coudre les dentelles qu'elle a. Dis-lui aussi de faire prendre l'air aux tapisseries qui sont dans un tiroir de la commode de la Reine.
Adieu, ma chère Laure; que Dieu protège toi et les tiens, et que nous puissions nous revoir heureux! Mille tendresses à tes deux filles et mille amitiés à Surville.
On ne peut rien faire venir ici de Paris, car il est probable que vos marrons glacés arriveront en été. Les affaires de Gallicie reu-
dent les transports du Commerce très-difiiciles ; il ne passe sûrement que les lettres.
A propos, mon portrait par Boulanger est devenu la croiite la plus hideuse qu'il soit possible de voir; les couleurs étaient ou mauvaises ou mal combinées, et c'est tout noir, c'est affreux! Nous n'avons plus de peintres; ils ignorent tous quelles couleurs ils emploient, et il n'y a pas de peinture sans science des couleurs. Je suis honteux pour la France d'une pareille toile; et elle est reléguée dans une bibliothèque où Ton va peu. Quelle différence avec ce Holbein de ma galerie, frais et pur après trois cents ans!
Mille tendresses encore, ma pauvre chère sœur, et adieu. Vous saurez toujours, toi ou ma mère, si je reviens. Avez-vous des nouvelles d'Henry? Je vous embrasse tous.
CGCLVIII.
A MADAME DE BALZAC, A PARIS
Vierzschovnia, 9 avril 1849.
J'ai reçu avant-hier ta lettre du 23 mars dernier, ma bonne chère mère, et j'y réponds aussitôt. Il n'y a pas moyen de faire cette année le moindre payement, et, si je reviens seul, — ce qui paraît malheureusement probable ! — il faudra que je travaille comme aux plus rudes années de ma vie.
Ta caisse de bonbons nous est arrivée hier; mais, hélas ! tout y était pêle-mêle et plus ou moins gâté, par suite du ballottement. Sans doute tu avais rempli les vides avec des journaux, et tout ce qu'il y avait d'imprimés aura été retranché par la douane ! Je vois que vous ne comprendrez jamais ni la Russie ni ses habitants. Envoyer des imprimés, c'est me causer les plus grands ennuis ; on peut être renvoyé d'ici pour ce simple fait. Recommande bien à Souverain de n'employer dans ses ballots que du papier gris ou blanc, c'est absolu, cela; ainsi Tinstruction pour les lampes et tous les inprimés de Gagneau sont à la censure h Pétersbourg et occupent les censeurs, qui tâchent d'y chercher un sens politique.
Maintenant, quant à Marguerite, je la prends ; elle n'aura jamais
à entrer dans les appartements ; elle n'aura rien à faire que la cuisine et ne sortira pas de là.
Tu Mie parles de désastres, tu veux te parer du nom de Cassandre; tu oublies que Laure tient ti ce titre-là. Mais, je t'en supplie, ne me parle jamais de choses pareilles : j'en sais plus que toi là-dessus, et tu ne saurais avoir, en ce qui touche les affaires d'argent, plus de prudence que la per^^onne à laquelle tu t'adresses. Cette personne a peu de choses, mais elle y tient beaucoup ; aussi est-elle avare et prévoyante au delà de toute expression, parce qu'elle ne croit pas ton fils, malgré tous ses mérites, capable de prudence, d'avarice et de prévoyance. Tu vois comme elle s'effraye d'avoir anticipé sur ses revenus, et comme tout est en question à cause de quelques broutilles de dettes!
Quand je te prie de faire quelque dépense pour la maison, ce n'est pas de mon chef, c'est parce qu'elle le désire. On ne veut même pas d'union que toutes les dettes de la maison ne soient payées, car une personne de quarante ans bien passés n'est pas une jeunesse folle, et on ne veut pas une seule cause de trouble à la profonde tranquillité dans laquelle on veut vivre.
Adieu, ma chère mère ; soigne-toi bien, n'épargne rien pour ton bien-être, et j'espère que, vers juillet, je reviendrai te décharger de ton fardeau, te rendre tout à fait à ta campagne de Suresnes, oia, étant avec ta bonne et ton petit revenu, tu seras un peu moins malheureuse. Je verrai à te débarrasser de toute obligation dès que j'aurai fini avec les miennes, car j'^i bien soif de savoir qu'à ton âge tu es, dans le coin que tu as choisi, bien servie, et jouissant de toutes les aises qui sont dues à une vieille mère de famille.
Ne t'étonne pas si quelque retard survenait pour des réponses attendues, car, dans quelques jours, il faut que j'aille à Kiev me présenter au général gouverneur; c'est une obligation imposée à tous les étrangers et que des rhumes continuels m'ont obligé de retarder, et ce n'est pas une bagatelle que ce coûteux voyage. J'ignore combien de temps il prendra et quand nous serons de retour.
A MADAME LAURE SURVILLE, A PARIS
Vierzschovnia, 9 avril 18 49.
Nous avons élé si attendris de ce que tu m'as écrit du désespoir de Surville, ma chère Laure, que nous avions tous des larmes aux yeux ; mais heureusement que tu nous as rendu de l'espoir à la page suivante, et nous voilà tous attendant de savoir si les affaires s'arrangeront, et Dieu sait quels vœux nous formons pour la combinaison la moins onéreuse à vos intérêts. Écris-moi la nouvelle à ce sujet, aussitôt qu'elle sera sûre, car tu ne te figures pas l'intérêt que nous prenons à Surville et à tes petites.
Comprends-tu que les chagrins m'aient fait tomber deux dents saines, entières, blanches, et cela sans douleur ! On ne sait pas ce que me coûtent l'année 18/^7 et février 18/|8, et surtout l'incertitude actuelle de mon sort! J'ai ici la tranquillité matérielle, voilà tout. Et qu'eussé-je fait en France? les journaux et le théâtre ne donnent pas de quoi vivre; au moins, malgré mon éloignement, j'ai pu mettre ma mère à l'abri du besoin.
Elle m'écrit que tu ne gardes pas Marguerite ; si c'est par économie, je te prierai de dire à cette brave fille de rester chez toi ; je payerai ses gages et, à mon retour en France, je la prendrai à mon service. Il me suffît qu'elle soit probe et bonne cuisinière, car elle n'aura rien à faire chez moi que la cuisine, rien autre chose que cela.
Comme voilà deux ou trois maisons qui tombent autour de toi, il se peut que tu entendes parler d'un vieux domestique, c'est-à-dire d'un homme de quarante à cinquante ans au plus, fait au service, bien propre, rangé et sûr. J'ai bien besoin d'un pareil sujet et tu pourrais me l'arrêter, car, avec François et Marguerite, je serais tranquille; je ne peux me passer d'une cuisinière qui soit cuisinière et d'un domestique capable de tenir la maison. Or, François ne peut faire que la porte, le calorifère, les cours, les escaliers, les commissions, les lampes et le gros ouvrage; il me faut une personne spéciale pour mon service et les appartements. C'est en
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lâchant son balai pour courir à la porte que François m'a crevé un tableau et qu'il me casserait des porcelaines et des cristaux. D'ailleurs, il est impossible de laisser cette maison seule : que François fasse une commission et que je sois à travailler, est-ce qu'une femme peut aller à la porte dans ce quartier-là? Donc, si tu entendais parler d'un phénix quadragénaire, capable de remplir la place, écris-m'en, et surtout pense qu'il faut qu'il frise l'homme de confiance.
Ma mère dira à Marguerite (s'il y a lieu, bien entendu) quand elle devra venir chez moi, car il faut qu'elle soit mise au fait avant mon arrivée.
Pardon de t'ennuyer de tous ces détails ; mais remarque que je ne t'en parle qu'en cas d'un hasard, d'une rencontre heureuse. Je tiens par-dessus tout à la propreté flamande et à l'adresse, qui n gâte rien.
Je remercie bien tes deux petites de leur lettre; il m'est impossible d'écrire à d'autres que toi et ma mère, car je n'en ai pas le temps. Aussi te prié-je de dire à Laurent-Jan de ma part que je le remercie de son excellente et spirituelle lettre; la comtesse Anna m'a prié delà lui laisser dans ses autographes, tant elle l'a trouvée bien écrite ; je l'appelle M. de Sévignè. Dis-lui qu'il recevra la pièce dès que j'aurai une occasion sûre, et c'est là ce qu'il faut attendre, car comment envoyer un manuscrit? on ne les reçoit pas à la poste; il faut trouver une occasion pour Pétersbourg (nous en sommes à quatre cents lieues) et obtenir que l'ambassadeur s'en charge.
Quant à la Californie, tu m'as fait frémir en m'en parlant: c'est aussi stupide que les projets de Cabet ! Qu'un savant comme ton mari pense qu'il y a encore des gisements comme ceux de l'Oural (prophétisés par Humboldt, vingt -cinq ans avant leur exploitation), comme ceux de la Californie, et aille les chercher, en se fondant sur des similitudes géologiques et minéralogiques, bien ; mais aller là où le monde entier (vingt-cinq mille Chinois!) se précipite, aller là où le fret et le retour sont si difliciles, aller là où il y a concurrence effrénée, c'est ce qui me semble folie. Se mettre à la recherche d'un autre Oural, d'un autre Sacramento où l'on sera le premier, voilà ce qui est possible et ce que je ferais
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avec lui, si j'avais dix ans de moins. J'y ai pensé il y a vingt- cinq ans : c'est madame de Berny qui m'en a empêché; si elle vivait, elle pourrait dire qu'en 1829, je lui ai dit qu'il devait y avoir des tas d'or au pied des chaînes de montagnes non explorées et nouvelles par rapport à nos recherches.
Je voudrais avoir à te dire quelque chose de rassurant sur mon avenir; mais tout est en question et du plus mauvais côté. Je reviendrai bientôt et sans doute seul. Tu sauras cela par ma prochaine lettre.
Adieu ; mille amitiés à Surville ; tu as là un bien vaillant mari ! tes enfants doivent bien aimer leur père et on ne peut faire trop de sacrifices à un si grand courage.
• Embrasse bien mes chères petites nièces, et qu'elles m'écrivent toujours, car leurs lettres nous réjouissent comme des fleurs qu'on voit dans les appartements. Tu sais tout ce que je te souhaite et ce que je suis pour toi. Continue à m'écrire avec force détails... Adieu.