MESDEMOISELLES SOPHIE ET VALENTINE SURVILLE, A PARIS
Vierzschovnia, avril 1849.
Mes chères petites nièces,
Faites-moi le plaisir de me glisser, dans la première lettre que m'écrira votre mère ou votre grand'mère, une note bien rédigée et bien claire, assez claire et assez bien rédigée pour que nous puissions faire faire à des cuisiniers moujiks : 1° la sauce tomate inventée par votre mère, de manière qu'il n'y ait pas de différence avec celle qu'on mange à votre table ; 2° la purée d'oignons comme la faisait Louise chez votre grand'mère ; car, ici, voyez-vous, nous sommes dans un vaste désert, et, pour avaler le morceau d'un bœuf qui, tout entier, ne vaut que cent francs, et des moutons qui ne sont pas de Pré-Salé, il faut toutes les ressources et toute la coquetterie des inventions de la cuisine parisienne.
Soyez fières, Sophie et Valentine, d'avoir été, ce faisant, les bienfaitrices d'un pays entièrement dénué de veau; je veux dire de
veau passable, car les vaches font des veaux ici comme ailleurs; mais ces veaux sont d'une maigreur républicaine. Le bœuf, tel qu'on en trouve à Paris, est un mythe; on s'en souvient en rêve ; en réalité, on a des viandes âgées de vingt ans, filandreuses, dont on grossit les paquets de chanvre destinés à l'exportation. On se console par d'excellent thé, du laitage exquis; quant aux légumes, ils sont exécrables; la carotte sent la rave, les navets ne sentent rien. En revanche, on a découvert des gruaux à l'infini; on fait des gruaux avec le millet, le sarrasin, l'avoine, l'orge, etc. On en fera avec des écorces d'arbre.
Donc, mes nièces, ayez pitié de ce pays, si riche en blé, mais si pauvre en légumes. Oh ! comme Valentine rirait en voyant les pommes, les poires et les prunes! elle n'aurait pas fini de rire au bout d'un an.
Adieu, mes petites filles ; prenez la République en patience, car vous avez du vrai bœuf, du veau, des légumes vrais, et un bon oncle bien heureux et nourri de gruau. Soyez toujours gentilles, et écrivez votre politique à votre oncle, relativement aux sauces.
A MADAME DE BALZAC, A PARIS
Vierzschvonia, 30 avril 18 49.
Ma chère mère.
J'ai reçu hier ta lettre du 12 avril, et je m'empresse d'y répondre.
Si tu retournes t'établir à Suresnes, viens souvent à Paris, tous les jours si tu peux, pour jeter un coup d'œil rue Fortunée; et prends des voitures, car tu sais que je ne veux pas que tu les épargnes. Ne me cause pas la plus légère inquiétude: je ne peux plus en ressentir!...
Il faudrait bien que le tapis de la salle à manger fut raccordé. Tache que M. Henry envoie son ouvrier poseur. Je dois un bon pourboire à cet homme, qui a posé tous les tapis et que j'ai brusqué un jour. Tu lui diras qu'en septembre, il pourra venir chercher sa gratification ; je tiens à la lui donner moi-même.
Si M. Santi fait faire les travaux que je lui demande, sois là, je t'en prie, pour veiller à tout.
Une indisposition au cœur peu sérieuse et qui est en voie de guérison m'a empêché de faire le voyage de Kiev ; je ne le ferai que dans une dizaine de jours, et, au retour, j'aurai probablement des nouvelles de toi.
La pièce dont on parle pour les Français ne peut être que le Faiseur ou celle que j'enverrai à Laurent-Jan par la première occasion. La pièce que je destine au Théâtre-Historique a un grand rôle pour madame Dorval ; si elle revient, tu peux le lui dire ; c'est un rôle immense, à sa convenance.
D'après tous mes calculs, il faudra que Marguerite vienne rue Fortunée dans la dernière quinzaine de juillet.
J'ai confié à ma sœur la pêche miraculeuse de deux bons domestiques, et si, toi ou ta Pigache, vous pouvez y coopérer, je t'engage à te mettre de la partie ; car, pour rencontrer de pareils phénomènes, plus on est de monde, mieux cela vaut. Si ces deux phénix se rencontrent, ils se tiendront prêts à entrer en fonctions vers le 1^1' ou le 10 août.
Je souhaite, ma chère mère, que tu te portes bien et que tu te soignes ; n'épargne rien pour cela, car je te veux heureuse.
Ah! n'oublie pas d'aller, le jour de la Sainte-Anne, chercher une magnifique fleur ou deux; tu mettras dessus: Un ami absent; tu feras porter la chose chez madame Gavault, la veille de la fête. Si je te dis cela de si bonne heure, c'est qu'il est très-possible que je sois en état de l'oublier en juin.
Mes affaires les plus chères ne vont pas aussi bien que je le voudrais; mais, comme la raison en est triste et m'est entièrement personnelle, je n'ai pas besoin de te la dire, je ne veux t'annoncer que du bon; si j'étais entièrement hbéré, je serais bien plus fort.
Adieu, ma chère mère; nous faisons tous des vœux pour ta santé. Quant à ton bien-être, je l'ai déjà commencé, et tu auras de bons vieux jours, si Dieu me prête vie; aussi prie-le bien pour moi, j'en ai besoin !
Mille tendresses de ton fils respectueux.
CORRESPONDAxNCÊ. G19
CCGLXII.
A MADAME LAURE SCRVILLE, A PARIS
Vicrzschovnîa, 30 avril 1840.
Ma chère sœur ,
J"ai reçu ta lettre du 12 de ce mois, incluse dans celle de ma mère et je t'en remercie. Celle des petites était très-gentille ; elle nous a fait le plus grand plaisir. — Une observation : Sache bien que, affranchies ou non, les lettres venant de France coûtent toujours le même prix. — Il est donc bien inutile de les affranchir, c'est une grande dépense ici, que les ports de lettres ; car le jeune comte a des correspondances dans l'univers entier pour ses collections d'insectes, et il reçoit des lettres des Indes et du Brésil qui coûtent des prix fous. Si tes petites, dont les lettres plaisent beaucoup à la jeune comtesse, veulent m'écrire, qu'elles ne se gênent pas, et toi-même ne te gêne pas non plus. Écrivez-moi directement, mais ne donnez mon adresse à personne.
Je reste ici cloué par la maladie. Hélas ! j'ai payé tribut à 18^8, comme tous ceux qui en sont morts ou qui en mourront! seulement, mon tempérament de taureau donne du fil à retordre à la souveraine de l'humanité : je fais partie de l'opposition qui s'appelle la vie. A la suite des chagrins de février, qui a sapé fortune et littéture, il s'est déclaré chez moi, pendant que j'étais à Sache, une hypertrophie du cœur (tiens cela secret pour ma mère!). Je ne pouvais pas marcher vite ni gravir la moindre éminence. Enfin, ici, je suis arrivé à ce point que je ne pouvais pas me peigner sans des étouffements et des palpitations ; et il y a eu deux fois des attaques de strangulation complète, par impossibilité d'aspirer et d'expirer l'air. Il m'est impossible de monter un escalier, ou il faut que j'y mette les plus grandes précautions ; aussi a-t-il été de la dernière urgence de me remettre entre les mains des docteurs. Heureusement, il y a ici l'un des premiers élèves du fameux Franck, l'original de mon Médecin de campagne, et, depuis ma dernière attaque, je l'ai consulté. Lui et son fils ont reconnu une hijpcrlrO' phie simple, et ils sont unanimes à répondre de ma guérison. Mais me voilà dans les remèdes! pour combien de temps. Dieu le sait!
Toujours est-il qu'il me serait impossible de faire, sans danger, les huit cents lieues qui me séparent de Paris, tant que je ne serai pas tout à fait guéri. Ces affreux étouffements me prennent pour des contrariétés, pour des sentiments trop forts; il faut que dans ma vie tout soit couleur de rose. Les atrocités de la dame que tu sais ont été l'origine du mal ; puis les désastres de 18/|8, qui m'a emporté soixante mille francs de travaux sur lesquels je comptais; les pertes que madame Hanska a subies ici et qui ont changé la face heureuse de mes affaires , tous ces ennuis m'ont achevé.
Cette horrible maladie, horrible pour un homme de ma vivacité (car est-ce vivre que de prendre garde à tout, à la moindre expression de sentiment, à une parole trop vive, à un pas trop rapide?), s'est compliquée, depuis quinze jours, du tribut que je paye au climat. Jusqu'à présent, je n'avais pas ressenti les influences terribles de ce climat asiatique. C'est effrayant ! j'ai des migraines tous les jours, je dors avec des maux de tête continuels. Ici, chaleur et froid, tout est excessif. L'Asie nous envoie des vents chargés de principes tout autres que ceux de l'atmosphère européenne. Mais, comme je te le dis, les deux docteurs Knothe répondent de ma guérison, et je t'avouerai que je serais plus mal soigné à Paris qu'ici, où tout le monde a pour moi des sentiments si tendres, si paternels, si filiaux, et des attachements si sincères, qu'ils suppléent à ceux de la famille la plus aimante.
Assez parlé de moi ; surtout motûs à ma mère! dans l'état où tu me la dépeins, elle pourrait s'affecter outre mesure; seulement, dis-lui d'éviter dans ses lettres tout ce qui pourrait me faire de la peine.
Tu as bien fait de rester rue des Martyrs ; tu as pensé ce que je pensais moi-même : c'est que le déplacement coûterait plus cher que tu ne ferais d'économies en déménageant. On peut se rétrécir comme existence, dans un appartement de quinze cents francs comme dans un appartement de trois cents. Tu n'as pas répondu aux choses essentielles de ma lettre; par exemple, sur Marguerite et sur le phénix que je te priais de me chercher. Ces deux points sont très-importants, car il faut que j'aie quelqu'un pour le mois d'août au plus tard. Coûte que coûte, je serai revenu en août. Il faut mourir au gîte... Peut-on offrir une vie délabrée comme la
mienne ! Je veux mettre ma situation en règle avec l'amie incomparable qui, depuis seize ans, a lui sur ma vie comme une étoile bienfaisante.
Ah! ma pauvre sœur, tous les désastres de la révolution de Février ne sont pas connus ni finis. Cette sotte levée en masse de la démocratie, Lamartine en tête, a causé bien du mal à la France, et elle dévorera ses auteurs! Si lu rencontres dans cette débâcle un brave homme, de quarante à cinquante ans, d'une probité reconnue, pouvant tenir à orgueil d'être chez moi, pour tout mettre sur le pied d'une propreté flamande, arrête -le incontinent! Si tu rencontres également la femelle de ce mâle, garde-lamoi aussi; mais surtout observe-les avec finesse pour savoir s'ils ont réellement les qualités dont se parent tous les domestiques qui veulent une place, et réponds-moi sur ces trois articles, car je ne veux de Marguerite que si tu la renvoies.
Sans doute, le fameux violon sera déjà en route lorsque tu recevras cette lettre. Remercie bien M. Sauvageot de ma part, s'il m'a trouvé quelque belle chose, car ce violon est un cadeau que destinent au docteur qui me guérit deux demoiselles, cousines de la comtesse Anna et qu'il a sauvées elles-mêmes.
Adieu, ma chère sœur ; que Dieu protège ta famille et tes intérêts ! que Surville soit toujours en bonne santé! que ses affaires prospèrent! 11 faut que j'aille à Kiev présenter mes devoirs au général gouverneur, et je ne recevrai de vos nouvelles qu'à mon retour. Soigne-toi bien, prends garde aux inflammations. Tu as deux petites filles charmantes; leurs lettres font toujours les délices de la jeune comtesse Anna. Je l'envoie mille bénédictions de tendresses. Merci des nouvelles d'Henry.
Prends du papier moins fin, car je peux à peine te déchiffrer.
CCCLXIII.
A LA MÊME
Vierzschovnia, 21 juin 1849.
Ma chère Laure, J'attends réponse à deux lettres que j'ai écrites à ma mère et surtout une réponse pressée de M. Gavault. Vous ne vous figurez
pas, dans ce Paris si ignorant de tout ce qui n'est pas lui, que vos réponses mettent vingt ou vingt-cinq jours à me parvenir, tandis que mes lettres vous arrivent en dix jours.
J'ai tardé près de quinze jours à te répondre, ma chère sceur, car j'ai eu une affreuse crise. Ma maladie de cœur (sans parler de mes douleurs à l'estomac qui en sont une conséquence) était arrivée à un degré d'intensité si visible, qu'il a fallu se remettre entre les mains des médecins de Vierzschovnia. On m'a ausculté, et la maladie a été parfaitement reconnue; on l'a nommée, pour ne pas m'effrayer, liyperlrophie simple. Le père a été d'avis d'entreprendre la guérison contre l'avis de son fils, qui, imbu de nos idées françaises, me regardait comme fini. Au bout d'un mois et demi de traitement, traitement qui a consisté à rétablir la circulation du sang veineux assez oblitéré et à le purifier, attendu qu'il s'était épaissi et que la pléthore était causée par un défaut d'équilibre entre le sang artériel et le sang veineux, — il est venu une période de traitement qui me soumettait à prendre deux fois par jour du citron pur et dans laquelle je vais rentrer. Or, un beau matin, il éclate une perturbation telle dans le plexus solaire, que je commence par être comme foudroyé, renversé d'un canapé, et il arrive des vomissements qui me font croire à ma dernière heure. On me couche, et alors les sensations extraordinaires que le hachich développe en plaisir se manifestent en douleur. Ma tête pesait des millions de kilogrammes et je suis resté neuf heures sans la pouvoir bouger; puis, lorsque j'ai voulu faire un mouvement, j'ai ressenti des douleurs vertigineuses telles que, pour les expliquer, il faudrait comparer ma tête à la coupole de Saint-Pierre, imaginer les douleurs pareilles à des sons qui se répercuteraient sous les étendues de cette coupole. J'avais la sensibilité démesurément agrandie pour souffrir. Le médecin ne me quittait pas, il craignait une fihvre gastrique. J'ai eu un second vomissement; enfin, après vingt-cinq heures d'agonie, j'ai pu prendre une médecine préparée pour empêcher l'inflammation des intestins.
Je suis resté six jours au lit et six jours en convalescence. 11 paraît que c'était une violente émeute de ma maladie contre mon excellent tempérament, et voilà que, relevant de mon lit de douleur, je constate que les symptômes de ma maladie de cœur
COURE s POND ANGE. 623
ont disparu : je puis monter, marcher, me coucher de plat, les voies sont libres, le cœur l'est aussi. Néanmoins, sans se fier à ce mieux, le docteur va achever son œuvre et me remettre à neuf; il faut encore un mois. C'est un bien grand médecin, tout à fait m^}dlt. Il rend justice aux médecins français, les premiers du monde pour reconnaîlre et déterminer les maladies ; mais il les déclare tout à fait ignorants, à quelques exceptions près, en thérapeutique, c'est-à-dire dans la connaissance des moyens curatifs. N'est-il pas affreux de penser que Soulié est mort faute de ce docteur, car j'étais, il y a deux mois, aussi malade que l'était Soulié quand il s'est mis à se traiter. J'avais sa maladie, causée par les mêmes excès de travail et je ne pouvais plus faire dix pas sans m'arrêter; toutes mes douleurs d*estomac ont disparu depuis deux mois. Quelle reconnaissance ne dois-je pas à ce médecin! Il aime les violons; une fois à Paris, il faut que je trouve un vrai stradivarius pour le lui offrir.
25 juin.
Cette lettre n'ayant pu être remise au cosaque expédié à Berditchef pour le dernier courrier, je la reprends aujourd'hui, et je me félicite d'autant plus qu'elle ait été ajournée que j'ai reçu le paquet de lettres du 25 mai. Donc, si vous avez promptement nos lettres, les vôtres tardent à nous arriver.
Ma chère sœur, tu as tort de ne pas suivre mes recommandations, car tout ce que tu me dis de particulier était dans les six journaux que nous recevons et qui ont quinze jours d'avance sur les lettres, quoiqu'ils nous viennent de Pétersbourg; j'enrage de te voir gaspiller ainsi ton papier!
Je n'ai que des actions de grâces et mille millions de remercîments à t'adresser pour la découverte d'Antoine, surtout si Antoine, bien examiné, répond à tout ce que tu m'en dis. Envoie-le à ma mère pour qu'elle le soumette à ses investigations. Antoine, François et Marguerite feront une trilogie d'où dépendra mon repos, car tu comprends que, a à voyager passant ma vie », il est de la dernière importance que la rue Fortunée soit bien gardée et que ma mère ne soit plus liée comme un chien de garde ; c'est bon une fois, je serais au désespoir de l'employer une seconde.
Hélas! je n'ai pas de bonnes nouvelles à t'envoyer d'ici. Quant à
l'affection, à la tendresse de tous, au désir de sarcler les mauvaises herbes qui encombrent ma route dans la vie, mère et enfants sont sublimes; mais l'aftaire principale est encore soumise à des embarras, à des retards qui me font douter que Dieu veuille que ton frère soit heureux au moins dans ce sens-là, car il est impossible d'avoir une famille pareille comme union, amour mutuel, délicatesse et bonté. Nous vivons comme si nous n'avions qu'un cœur pour quatre; c'est une répétition indispensable, c'est la seule définition de la vie que je mène ici.
Les lettres de tes petites font une joie indicible; on a deviné leur caractère, leur genre de beauté, leurs façons, leur esprit, d'après le style et l'écriture. C'est leurs lettres qu'on demande à grands cris lorsqu'un paquet arrive oii je reconnais ton écriture. Si jamais la comtesse Anna vient à Paris, elle leur offrira souvent des places aux Italiens, à l'Opéra et à l'Opéra-Gomique ; mais Paris n'est-il pas menacé de perdre bientôt ces deux petits quinquins! Tu m'as mis du baume dans le sang par ce que tu me dis ; Surville a fort bien mené sa barque. Surtout écris-moi promptement les nouvelles,bonnes ou mauvaises. Je voudrais savoir, dans ce Longchamps de malheur, qui sera le premier déguignonné, de lui ou de moi?
Marie est doublement follette ! Gomment donc ignore-t-elle qu'on traverse aujourd'hui l'Allemagne en cinquante heures sans s'arrêter, de Gracovie à Cologne, pour deux cent quarante francs; que son projet ou le service qu'elle réclame exigerait un voyage de capitale à capitale, où chaque séjour coûterait deux fois tout le voyage d'Allemagne actuel; que l'éternelle prétention des Allemands est de ne jamais ressembler aux Français; qu'ils ragent toutes les fois qu'on leur parle de la France ; que les Viennoises ont, non pas la prétention, mais la certitude d'être plus comme il faut, plus élégantes, plus spirituelles que les Parisiennes, et que, d'ailleurs, l'Allemagne est le pays le plus gueux, le plus dénué du monde ; qu'il y a soixante-cinq mille Allemands dans le faubourg Saint- Antoine et qui y vivent, faute de pouvoir vivre en Allemagne ; qu'il n'y a pas une seule Allemande venue à Paris, depuis que Paris existe, pour y faire autre chose que vendre des petits balais ou sa personne, ce qui se fait sans aucune instruction.
Après cela, te figures-tu monsieur ton frère reçu chez M. de Hum-
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boldt à Berlin, ou à la cour, ou chez les ambassadeurs, ou chez les riches banquiers (juifs pour la plupart) et saisissant un joint pour expliquer sa petite réclame. L'idée m'est venue d'exécuter la scène en façon de Sosie parlant à sa lanterne, et nous avons tous failli mourir de rire.
Espérons, ma bonne chère sœur, qu'un rayon favorable luira sur nous ; et je serai bien heureux s'il luit d'abord sur l'étang du Midi.
Ce matin, en reprenant le citron, j'ai eu une crise qui me fait abandonner ce moyen curatif; mon estomac ne le supporte pas, et cependant je l'aime, chose étrange ! Est-ce un legs de ma mère que je recueille à cinquante ans, et de son vivant? Sais-tu que, m'étant couché par suite de cette crise au milieu de la journée, je t'écris à deux heures de la nuit et que je commence, voyant le jour se lever, à ne plus savoir ce que je fais? Donc, je te dis adieu, en souhaitant avoir bientôt de bonnes nouvelles. Mille amitiés à Surville ; embrasse tes petites pour moi; je leur écrirai par le premier courrier. Quant à toi, ma chère Laure, trouve ici les vieilles (hélas!) tendresses de ton pauvre frère, dont le cœub est toujours le même, quoique refait par un docteur de l'Ukraine.
Tu vois que les Allemands font de telles bêtises, qu'on ne peut plus passer par chez eux ! Quel peuple que celui-là ! il fait une révolution, soi-disant pour se débarrasser de ses princes, et il commence par s'en donner un de plus.
Par où reviendrai-je , je ne sais, mais je serai en septembre à Paris.
Après m'avoir trouvé Antoine, pense au phénix femme de charge (quarante ans et pas de malheurs)!
GCCLXIV.
A MADAME DE BALZAC, A SURESNES
Vierzsclîovnia, 5 août 184 9.
Ma chère mère,
J'ai reçu hier ta lettre du 23 juillet dernier, et j'y réponds, ainsi qu'à celle du 8 juillet précédent.