XXVIII " BALZAC
de tels progrès d'un ouvrage à l'autre, qu'il eût pu signer les derniers, sans faire tort à sa réputation à venir.
Heureusement, il passait vite de la peine à la joie, car les lettres qui suivent sont pleines d'entrain et de gaieté.
Ses romans lui sont payés plus cher et lui coûtent moins à faire.
Si tu savais comme le plan de ces ouvrages-là coûte peu à tracer, les titres des chapitres à écrire et les pages à remplir! Tu en jugeras d'ailleurs, car, puisque ton mari m'invite, j'irai bien certainement passer trois bons mois chez vous cette année.
Il fait force projets, il a force espérances ; il se voit déjà riche et marié. 11 commence à désirer la fortune, mais seulement comme moyen de réussite. Il décrit la femme qu'il veut et parle du bonheur conjugal en homme qui ne médite pas encore la Physiologie du mariage.
Pour me distraire du chagrin que me cause mon éloignement de ma famille, il me fait mille contes, me gronde de ma tristesse en citant du Rabelais et termine par l'éloge de Roger Bontemps.
Un autr-e jour, il raconte les nouvelles du village avec une verve pleine de folie. Chaque voisin se plaint de son voisin, il fait causer tout le monde. C'est déjà le chercheur de secrets, l'explorateur de l'âme; de fines critiques, de fines remarques, de sages réflexions surgissent tout à coup au milieu de sa gaieté. Ces spirituelles chroniques provoquent le rire et trahissent déjà cette verve rabelaisienne qui le distingue des écrivains de son temps.
Je t'écris aujourd'hui sur des sujets de la plus haute importance. Il ne s'agit de rien moins que de savoir l'opinion qu'on aura de nous. Tu crois peut-être, d'après ce début, que je m'inquiète de ce que Baveux, Gaen et la Normandie tout entière pensent de mes belles œuvres? Ah bien oui! C'est bien autrement grave!
Il est question, ma chère, du voyage de notre mère chez toi, et voici les problèmes que tu auras à résoudre dans ta réponse...
BALZAC. x\ix
Il va à risle-Adani. Il y assiste au convoi d'un docteur tel que celui qu'il a décrit dans son Médecin de campagne. Cet homme, qu'il a connu dans ses précédents séjours, bienfaiteur du pays, aimé et regretté de tous, lui donna l'idée de ce livre. Ce mort deviendra un jour le vivant M. Bénassis! Partout il étudie, villes, villages, campagnes, habitants, recueillant les mots qui peignent un caractère ou résument une situation. Il appelait fort trivialement l'album où il consignait tout ce qu'il entendait de remarquable, son gardemanger.
Mais, bercé et endormi un instant par l'espérance, il est bientôt réveillé par la triste réalité. Ses romans non-seulement ne le font pas riche, mais ne suffisent même pas au nécessaire.
Les doutes et les anxiétés de la famille recommencent; on parle de prendre un parti.
Réussira faire imprimer ses livres était néanmoins déjà un grand succès, et révélait une habileté hors ligne et des talents de fascinalion peu communs, car l'éditeur est longtemps un mythe pour le pauvre débutant, ordinairement accueilli et éconduit par le libraire avec cette phrase décourageante : u Vous êtes inconnu, et vous voulez que j'édite vos livres ? » Être célèbre avant d'avoir écrit est donc le premier problème à résoudre dans cette carrière, à moins d'entrer dans le champ de bataille littéraire à la façon du boulet de canon; or, mon frère ne reconnaissait pas encore à ses œuvres cette force d'impulsion; il n'avait d'ailleurs aucune protection dans les lettres, et, sauf un ami de collège, entré depuis dans la magistrature et qui avait fait avec lui son premier roman, personne ne l'aidait ni ne l'encourageait ! Craignant d'être contraint d'accepter des chaînes, honteux d'ailleurs de la dépendance dans laquelle on le tenait toujours au logis, il se résolut à tenter des spéculations qui seules pouvaient lui donner sa liberté. On était en 1823, mon frère avait alors près de vingt-cinq ans.
Ici commencèrent des désastres qui décidèrent des malheurs de