BALZAC. XXXI
zac, malheurs si peu ou si mal connus, que ses amis mêmes les attribuèrent à des folies qu'il ne fit pas.
Quand Honoré venait à Paris, il descendait dans l'appartement que mon père y avait conservé; là, il s'était lié avec un voisin à qui il raconta le chagrin que lui causait sa. situation précaire. Ce voisin, homme d'affaires, lui conseilla de chercher, pour se faire libre, une bonne spéculation, et lui fournit les moyens de l'entreprendre.
Balzac, transformé en spéculateur, devait commencer par éditer des livres; ce fut effectivement ce qu'il tenta. Le premier, il eut l'idée des éditions compactes, qui enrichirent depuis la librairie, et publia en un volume les œuvres complètes de Molière et de la Fontaine. Il mena de front ces deux publications, tant il craignait qu'on ne lui enlevât l'une pendant qu'il ferait l'autre. Si ces éditions ne réussirent pas, c'est parce que l'éditeur, inconnu en librairie, ne fut pas soutenu par ses confrères patentés, qui se refusèrent à vendre et à recevoir ses livres ; la somme prêtée ne put suffire pour les nombreuses annonces qui auraient peut-être attiré les acheteurs ; ces éditions restèrent donc parfaitement inconnues: à une année de leur publication, mon frère n'en avait pas vendu vingt exemplaires, et, pour ne plus payer le loyer du magasin où elles étaient entassées et se perdaient, il s'en défit au prix du poids brut de ce beau papier qui avait coûté si cher à noircir.
Honoré, au lieu de gagner de l'argent dans cette première affaire, n'en retira qu'une dette ; ce fut le premier chevron de cette expérience qui devait un jour le rendre si savant sur les hommes et sur les choses ! Quelques années plus tard, il n'eût pas édité des livres en de pareilles conditions, il eût compris à l'avance l'insuccès d'une telle entreprise. Mais l'expérience ne se devine pas !
Le bailleur de fonds, qui avait ainsi perdu le gage de sa créance, intéressé à voir prendre à mon frère une profession qui lui donnât la chance de s'acquitter envers lui, le conduisit chez un de ses parents
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qui faisait une belle fortune dans Timprimerie. Honoré questionne, s'informe, reçoit les meilleurs renseignements et s'enthousiasme tellement de cette industrie, qu'il veut devenir aussi imprimeur. Les livres l'attiraient toujours ! Ne renonçant pas à écrire, il songe à Richardson, devenu riche en imprimant et en écrivant tout à la fois, et voit déjà de nouvelles Clarisses sortant de ses presses !
Le créancier de mon frère, satisfait de cette résolution, l'encourage, se charge d'obtenir le consentement de nos parents et l'argent nécessaire à cette nouvelle entreprise ; il réussit, mon père accorde à Honoré, à titre de dot, le capital de la rente qu'il avait désirée pour ne s'occuper que de littérature.
Honoré s'associa alors avec un prote habile qu'il avait remarqué dans les imprimeries lors de la publication de ses premiers romans ; ce jeune homme, marié et père de famille, lui inspirait de l'intérêt, mais il n'apportait malheureusement à l'association que ses connaissances en typographie ; elles manquaient à mon frère ; Honoré crut que l'activité et le zèle de son associé équivaudraient à une mise de fonds.
Les brevets d'imprimeur étaient chers sous Charles X ; les quinze mille francs du brevet payés, le matériel acheté, il restait peu d'argent pour faire face aux frais d'exploitation. Mon frère ne s'effraya pas ; la jeunesse espère toujours les chances heureuses ! Les jeunes imprimeurs, installés joyeusement rue des Marais- Saint-Germain, acceptent tous les clients qui leur arrivent; les recettes rentrent difficilement et ne s'équilibrent pas avec les dépenses ; la gêne se fait bientôt sentir !
Une magnifique occasion se présente de réunir une fonderie à l'imprimerie, elle assure de tels bénéfices, que, les autorités compétentes consultées. Honoré n'hésite pas à s'en rendre acquéreur. Il espère, en réunissant ces deux entreprises, trouver soit un prêt, soit un troisième associé. Il s'épuise en démarches à cet effet;
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toutes sont infructueuses, car les sûretés que son premier créancier a prises priment tout et font échouer les négociations entamées.
Mon frère, ayant la faillite en perspective, passa alors par des angoisses qu'il n'oublia jamais et qui le forcèrent à recourir de nouveau à sa famille.
Mon père et ma mère comprirent la gravité des circonstances et vinrent à son secours; mais, après quelques mois de continuels sacrifices, craignant que leur ruine ne suivît celle de leur fils, ils se refusèrent à fournir de l'argent le jour où la prospérité arrivait peut-être!
Cette histoire est celle de presque tous les désastres commerciaux.
Honoré ne put convaincre ses parents de la terminaison heureuse qu'il entrevoyait. Il chercha alors à vendre; mais, sa mauvaise situation connue, il ne trouva que des offres si restreintes, qu'il fallait tout perdre en les acceptant, sauf l'honneur de son nom. Néanmoins, pour éviter une faillite imminente, qui eût fait mourir de chagrin son vieux père et qui eût flétri sa jeune existence, il donna imprimerie et fonderie à un de ses amis, pour le prix qui lui en avait été offert. 11 assura ainsi l'avenir de cet ami, car ses prévisions étaient justes: il y eut une fortune dans la seule fonderie!
Le prix de cette vente étant insuffisant pour solder les dettes exigibles, notre mère fit le nécessaire. Honoré se retira de l'imprimerie chargé de nombreuses obligations, parmi lesquelles sa mère figurait comme principale créancière.
On était à la fin de 1827, nos parents avaient vendu leur campagne et vivaient près de nous à Versailles, où M. Surville était ingénieur du département de Seine-et-Oise.
Honoré, âgé alors de près de vingt-neuf ans, n'avait plus que des dettes et sa plume seule pour les payer, cette plume à laquelle personne ne reconnaissait encore de valeur; chacun le tenait en