XXXIV BALZAC
outre pour incapable, litre funeste qui prive de tout appui et achève si souvent le naufrage des infortunés. C'était nier ce jugement si sûr et si rapide qu'il possédait sur les hommes et sur les choses. Cette négation l'exaspérait plus que celle qui portait sur son talent et qui résonnait autour de lui, même après les preuves brillantes qu'il avait faites. Quelques-uns de ses amis le tourmentèrent certainement plus que ses nombreux ennemis.
Les premiers lui demandaient, après la publication de Louis Lambert, du Médecin de campagne, etc. :
— Eh bien, Balzac, quand nous ferez-vous quelque œuvre capitale?
Balzac n'était à leurs yeux qu'un esprit léger, un mince auteur de romans, et non un homme sérieux, titre qui impose tant à la foule! S'il eût écrit quelque gros livre, si savant que très-peu eussent pu le comprendre, tout le monde eût été plein de respect pour lui.
Ces gens, peu d'accord avec eux-mêmes, tout en déplorant la légèreté des œuvres de mon frère, le taxaient en même temps d'outrecuidance quand il se permettait de toucher à de graves sujets dans ses pelils livres, et l'en avertissaient paternellement.
— Pourquoi aborder les hautes questions philosophiques ou gouvernementales? lui disaient-ils; laissez cela aux métaphysiciens et aux économistes; vous êtes un homme d'imagination, on vous l'accorde; ne sortez pas de votre spécialité. Un romancier n'est pas obligé d'être un savant ou un législateur.
Ces discours, répétés sous toutes les formes, lui causaient de grandes irritations; il s'indignait surtout de se sentir froissé par ceux qui ne comprenaient pas sa force, et sa colère en redoublait.
— 11 faudra que je meure, disait-il amèrement, pour qu'ils sachent ce que je vaux!
Et pourtant de pareils aveuglements n'étonneront personne; ceux qui ont connu l'enfant le voient longtemps dans l'homme, et