BALZAC. XXXV
la supériorité coûte tant à accorder à celui qu'on a longtemps dominé et qui vous domine à son tour, qu'à peine est-on forcé de lui reconnaître une qualité, on s'empresse de nier toutes les autres; une spécialité n'est-elle pas suflisante, d'ailleurs, pour un homme? il y en a tant qui n'en ont pas! Balzac avait-il la prétention d'être universel? Une telle audace méritait répression, ses amis ne s'y épargnaient pas. Et comme il leur était facile de persuader à tous qu'avec son imagination, mon frère ne pouvait avoir de jugement! La réunion de ces deux qualités si contraires n'est-elle pas une exception fort rare, et les deux désastres commerciaux d'Honoré ne semblaient-ils pas leur donner gain de cause?
Si je parais attacher de l'importance à des opinions qui n*en on aucune aujourd'hui, c'est qu'elles composèrent les petites misères de celui dont je raconte la vie.
Mon frère, froissé sans cesse par ces injustices, ne s'abaissa plus à expliquer ni à défendre ses idées et ses actions, qu'on prit l'habitude de blâmer sans les comprendre; il marcha seul vers son but, sans encouragements ni appui, dans une voie que ses deux désastres avaient remplie de ronces et d'écueils! Quand il aura atteint ce but, c'est-à-dire conquis sa renommée, c'est à qui criera le plus haut : « Quel talent! je l'avais deviné !... »
Mais Balzac ne sera plus là pour rire de ces palinodies et pour jouir de ces réparations tardives !
Ces souvenirs m'ont entraînée; je reviens à l'année 1827, au moment où mon frère quittait l'imprimerie et louait une chambre rue de Tournon. M. de Latouche était son voisin; il s'éprit pour mon frère d'une amitié qui s'évanouit bientôt; il devint un de ses ennemis les plus acharnés.
Honoré composait alors les Chouans, premier ouvrage qu'il signa de son nom; accablé de travail, il ne paraissait plus à Versailles. Nos parents se plaignaient de son abandon; je l'avertis de ces plaintes. Ma lettre arriva sans doute dans un moment de grande