XXXVI BALZAC
fatigue, car lui,. si patient et si doux, y répondit avec amertume :
Ta lettre m'a donné deux détestables jours, et deux détestables nuits. Je ruminais ma justification de point en point, comme le mémoire de Mirabeau à son père, et je m'enflammais déjà à ce travail ; mais je renonce à l'écrire : je n'ai pas le temps, ma sœur, et je ne me sens d'ailleurs aucun tort!...
A quelques jours de cette lettre, j'en recevais une seconde que je transcris, parce qu'elle peint son caractère. Deux écrans manquaient à l'arrangement de cette chambre qui lui avait valu des reproches! Il les désire comme il désirait jadis dans sa mansarde le Tacite de son père.
Ah ! Laure, si tu savais comme je raffole (mais motus ! ) de deux écrans bleus brodés de noir (toujours motus 1).
C'est au milieu de mes tourments un point sur lequel revient toujours ma pensée! Alors, j'ai dit : « Je vais confier ce désir à sœur Laure. Quand j'aurai ces écrans, je ne pourrai rien faire de mauvais! N'aurai-je pas toujours sous les yeux le souvenir de cette sœur si indulgente... pour ses pensées, si sévère pour les miennes? »
Les dessins, comme tu voudras, ce serait je ne sais quoi, que je les trouverai toujours jolis, puisqu'ils me viendront de mon aima soror!...
Il est interrompu par l'annonce de mauvaises nouvelles; il me raconte ses nouveaux chagrins avec la plus chaleureuse éloquence * et termine par ces deux lignes :
Toujours mes écrans; j'ai plus besoin encore d'une petite joie au milieu de tels tourments!...
Les Chouans parurent. Cet ouvrage, imparfait alors, et auquel il remit depuis ses touches magistrales, révélait néanmoins déjà tant de talent, qu'il attira l'attention du public et celle de la presse, qui fut d'abord bienveillante pour lui.
Encouragé par ce premier succès, il se remit avec ardeur au travail. Même retraite, mêmes plaintes de mes parents, même
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averiissoment de ma part. Content peut-être de son travail quand ma lettre arrive, il me répond cette fois sur un ton enjoué :
J'ai sous les yeux vos gronderies, madame; il vous faut encore, je le vois, quelques renseignements sur le pauvre délinquant.
Honoré, chère sœur, est un étourdi criblé de dettes sans avoir fait une seule bamboche, prêt quelquefois à se frapper la tête contre le mur, quoiqu'on ne lui accorde pas de têlel...
Il est en ce moment prisonnier dans sa chambre avec un duel sur le corps; il faut qu'il tue une demi-rame de papier et la transperce d'une encre assez passable pour mettre sa bourse en joie et liesse!...
Mon frère passa les premières années de sa vie littéraire au milieu d'angoisses plus grandes encore que celles qu'il avait éprouvées dans cette rue des Marais-Saint-Germain, devant laquelle il ne passait jamais sans soupirer, en songeant que là avaient commencé ses malheurs! Sans sa foi en lui et l'honneur qui lui commandait de vivre pour s'acquitter, il n'eût certainement pas écrit LA Comédie humaine !
11 m'avoua que, dans ce temps, il avait été saisi plusieurs fois de vertiges et de tentations semblables à celles qu'il a données au héros de cette œuvre si remplie de jeunesse et de talent qu'il appela la Peau de chagrin.
Quelles amertumes et quelles déceptions en tout genre ne dut pas connaître celui qui formulait les pensées suivantes dans ses dernières années :
On passe la seconde moitié de la vie à faucher ce que Ton a laissé pousser en son cœur dans la première; c'est ce qu'on appelle acquérir l'expérience!...
Et celle-ci, plus amère encore :
Les belles âmes arrivent difficilement à croire aux mauvais sentiments, à la trahison, à l'ingratitude; quand leur éducation est faite en ce genre, elles s'élèvent alors à une indulgence qui est peut-être le dernier degré do mépris pour l'humanité!...