XXVIII BALZAC
S'il n'était pas retourné, après son désastre, dans quelque retraite semblable à celle de la rue Lesdiguières, c'est qu'il savait qu'à Paris on spécule sur tout, même sur la misère.
— Dans un grenier, me disait-il, on ne me donnera rien de mes œuvres.
Ce luxe qu'il affecta, qu'on a tant blâmé et si fort exagéré surtout, fut donc un moyen d'obtenir un meilleur prix de ses livres.
Mon frère, enthousiasmé de Walter Scott, qu'il admirait autant pour son talent que pour l'habileté avec laquelle il sut obtenir et conserver le succès, voulut d'abord faire comme lui l'histoire des mœurs de sa nation en la prenant à ses phases principales; les Chouans, Catherine de Médicis, qui suivit ce premier ouvrage ^ témoignent de ce dessein, qu'il explique d'ailleurs dans le préambule de Catherine (un de ses plus beaux livres, que peu de personnes connaissent et qui prouve à quelle hauteur Balzac se fût placé comme historien).
Il abandonna ensuite ce premier projet et se borna à peindre les mœurs de son époque, dont il voulait plus tard écrire l'histoire. Il intitula ses œuvres : Études de moeurs, et les divisa en séries : Scènes de la Vie privée — de la Vie de campagne — de la Vie de province — de la Vie parisienne, etc., etc. Ce ne fut que vers 1833, lors de la publication de son Médecin de campagne, qu'il pensa à relier tous ses personnages pour en former une société complète. Le jour où il fut illuminé de cette idée fut un beau jour pour lui!
Il part de la rue Gassini, où il alla demeurer en quittant la rue de Tournon, et accourt au faubourg Poissonnière, que j'habitais alors.
— Saluez-moi, nous dit-il joyeusement, car je [suis tout bonnement en train de devenir un génie 1
1. Il s'est glissé quelques inexactitudes dans l'ordre chronologique que madame Surville assigne aux ouvrages de son frère; mais nous ne relevons pas ici ces erreurs sans conséquence, qui se trouvent, d'ailleurs, rectifiées dans la notice bibliographique dont nous avons fait suivre la Correspondance.
BALZAC. \x\ix
Il nous déroule alors son plan, qui l'effrayait bien un peu; quelque vaste que fût son cerveau, il fallait du temps pour y emménager ce plan-là !
Que ce sera beau si je réussis! disait-il en se promenant par
le salon. (Il ne pouvait tenir en place, la joie resplendissait sur tous ses traits.) Comme je me laisserai tranquillement traiter de faiseur de nouvelles à présent, tout en taillant mes pierres! Je me réjouis d'avance de l'étonnement des myopes quand ils verront le grand édifice qu'elles formeront!
Ce tailleur de pierres s'assit alors pour parler de son œuvre tout à son aise; il jugeait avec impartialité les êtres imaginaires qui la composent, malgré la tendresse qu'il portait à tous.
— Un tel est un drôle et ne fera jamais rien de bon, disait-il. Tel autre, grand travailleur et brave garçon, deviendra riche et son caractère le rendra heureux. Ceux-ci ont fait bien des peccadilles, mais ils ont une telle intelligence, une telle connaissance des hommes, qu'ils arriveront forcément aux régions élevées de la société.
— Peccadilles! tu es bien indulgent.
• — On ne les changera pas, ma chère; ce sont des sondeurs d'abîmes, mais ils sauront conduire les autres. Les gens si sages ne sont pas toujours les meilleurs pilotes : ce n'est pas ma faute, à moi; je n'invente pas la nature humaine, je l'observe dans le passé et le présent, et je tâche de la peindre telle qu'elle est. Les impostures en ce genre ne persuadent personne.
11 nous contait les nouvelles du monde de la Comédie humaine comme on raconte celles du monde véritable.
— Savez-vous qui Félix de Vandenesse épouse? Une demoiselle de Grandville. C'est un excellent mariage qu'il fait là: les Grandville sont riches, malgré ce que mademoiselle de Bellefeuille a coûté à cette famille.
Si quelquefois nous lui demandions grâce pour un jeune homme