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on train de se perdre ou pour une pauvre femme bien malheureuse dont le triste sort nous intéressait : »
— Ne m'étourdissez pas avec vos sensibleries, la vérité avant tout; ces gens-là sont faibles, inhabiles, il arrive ce qui doit arriver, tant pis pour eux!
Malgré sa jactance, leur désastre lui faisait bien aussi un peu de chagrin! Un des amis du docteur Minoret (le capitaine de Jordy) excitait notre curiosité. Mon frère n'a rien dit de sa vie, mais tout porte à croire qu'il a éprouvé de grandes infortunes; nous lui demandâmes des renseignements.
— Je n'ai pas connu M. de Jordy avant son arrivée à Nemours, nous répondit-il.
Je brodai un jour un roman sur son passé, et le contai à Honoré.
De telles préoccupations ne lui déplaisaient pas.
— Ce que tu dis est possible, et, puisque M. de Jordy vous intéresse, je tirerai quelque jour cette histoire à clair.
Il chercha longtemps un parti pour mademoiselle Camille de Grandlieu, et rejetait tous ceux que nous lui proposions:
— Ces gens ne sont pas de la même société, le hasard seul pourrait faire ce mariage, et nous ne devons user que fort sobrement du hasard dans nos livres : la réalité seule justifie l'invraisemblance ; on ne nous permet que le possible, à nous autres!
11 choisit enfin le jeune comte de Restaud pour mademoiselle de Grandlieu, et recomposa à ce sujet la très-admirable histoire de Gobseck, où la plus haute moralité se trouve dans les faits et non dans les paroles.
Comme les mères s'attachent aux enfants malheureux, mon frère avait un faible pour ceux de ses ouvrages qui avaient eu le moins de succès. Il était jaloux pour eux de l'éclat des autres. Ainsi les louanges universelles données à Eugénie Grandet avaient fini par le refroidir pour cette œuvre.
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Quand nous le grondions de cette injustice ;
— Laissez-moi donc! Ceux qui m'appellent le phre d'Kurjènie Grandet veulent m'amoindrir; c'est certainement un chef-d'œuvre, mais un petit chef-d'œuvre; ils se gardent bien de citer les grands!...
Arrivé à l'impression de son édition compacte, il l'intitula l.\ Comédie humaine, grande décision qui lui coiita bien des hésitations. Lui, toujours si résolu, tremblait qu'on ne le traitât d'audacieux; cette crainte paraît, du reste, dans la belle préface dont il l'accompagna et dont je ne peux lire la fm sans attendrissement ; il y fut malheureusement prophète, il ne devait pas achever cette œuvre tant aimée. C'est alors qu'il y associa tous ses amis en dédiant à chacun un des livres qui la composent. La liste de ces dédicaces prouve qu'il fut aimé d'un grand nombre de nos illustrations contemporaines.
De 1827 à 18/^8, mon frère publia quatre-vingt-dix-sept ouvrages formant dix mille huit cent seize pages de cette édition compacte qui triplent au moins celles des in-octavo ordinaires de la librairie. J'ajouterai qu'il écrivit cette énorme quantité de volumes sans secrétaire ni correcteur d'épreuves...
Quelques détails sur l'origine de quelques-unes de ses œuvres offriront peut-être de l'intérêt.
Le sujet de l'Auberge rouge, histoire véritable, quoi qu'on en ait dit, lui fut donné par un ancien chirurgien des armées, ami de l'homme qui fut condamné injustement. Mon frère n'ajouta que le dénoûment.
Le roman de Quentin Durward, qu'on admire surtout dans ce qui est historique, causa une grosse colère à Honoré; contrairement à la foule, il trouvait que Walter Scott avait étrangement défiguré Louis XI, roi encore mal compris, selon lui. Cette colère lui fit composer MaUre Cornélius, ouvrage où il met Louis XI en scène.
Les Deux Proscrits, qu'il écrivit après l'étude approfondie des
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œuvres de Dante, comme un hommage rendu à ce puissant génie, sortent également du plan qu'il avait adopté.
Un Épisode sous la Terreur lui fut raconté par le sombre héros de cette histoire.
Mon frère désirait voir Samson, l'exécuteur des hautes œuvres. Savoir ce que pensait cet homme dont Tâme était si remplie de sanglants souvenirs, apprendre comment il envisageait son terrible état et sa vie misérable, c'était une étude qui devait le tenter.
M. Appert, inspecteur général des prisons, avec qui mon frère était lié, lui ménage une entrevue. Honoré trouve un jour chez M. Appert un homme pâle, à figure noble et triste; sa mise, ses manières, son Içingage, son instruction le lui font prendre pour quelque savant attiré par la même curiosité que lui. Ce savant était Samson!... Mon frère, averti par M. Appert, réprime tout étonnement, toute répulsion et amène l'entretien sur les sujets qui l'intéressent. 11 attire si bien la confiance de Samson, que celui-ci, entraîné, arrive à peindre les souffrances de sa vie. La mort de Louis XVI lui avait laissé des terreurs et des remords de criminel (Samson était royaliste). Il fit dire pour le roi, le lendemain de l'exécution, la seule messe expiatoire qui fut peut-être célébrée à Paris ce jour-là!...
Ce fut aussi la conversation que mon frère eut avec Martin, le célèbre dompteur d'animaux, à l'issue d'une de ses représentations, qui lui fit composer l'article intitulé une Passion dans le désert.
Séraphita, cette œuvre étrange, qui semble la traduction d'un livre allemand, lui fut inspirée par une amie. Notre mère lui vint en aide pour les moyens d'exécution. Ma mère, fort occupée d'idées religieuses, lisait alors les mystiques et les avait collectionnés. Honoré s'empare des œuvres de Saint-Martin, de Swedenborg, de mademoiselle Bourignon, de madame Guy on, de Jacob Boehm, qui formaient plus de cent volumes, et les dévore. Il hsait comme d'autres feuillettent, et cependant -s'assimilait tout ce qu'il y avait d'idées dans un livre!... 11 se plonge dans l'étude du somnambu-
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lisme et du magnétisme, qui se relient au niNsticismc; et ma mère, ardente au merveilleux, lui fournit encore les occasions de ces études : elle connaissait tous les magnétiseurs et les somnambules célèbres de celte époque.
Honoré assiste à quelques séances, s'enthousiasme pour ces facultés inexplicables et les phénomènes qu'elles produisent, trouve à ces facultés plus d'extension qu'elles n'en ont peut-être, et compose Sèraphita sous l'impression de ces idées.
Mais, emporté par les nécessités de sa vie, qui ne lui permettaient d'écrire d'autres livres que ceux qui plaisaient au public et qui se vendaient, il revint heureusement au réel et fut arraché de ces méditations métaphysiques qui eussent peut-être égaré cette grande intelligence, car elles en ont perdu plus d'une.
Il faut abréger des détails qui paraîtront trop longs peut-être et qui me conduiraient à apprécier des œuvres que je ne puis juger.
Je me sens effrayée au seul souvenir des travaux et des événements entassés dans les vingt dernières années de l'existence de mon frère.
Indépendamment de ses ouvrages, il avait à faire face à de nombreuses correspondances d'affaires, et à d'autres qui lui prenaient encore plus de temps. Je trouve pendant ce laps de temps des voyages en Savoie, en Sardaigne, en Corse, en Allemagne, en Italie, à Saint-Pétersbourg, dans la Russie méridionale, où il séjourna deux fois, sans compter ceux qu'il faisait dans l'intérieur de la France, partout où il plaçait ses personnages, pour décrire fidèlement les villes ou les campagnes où il les faisait vivre.
En venant prendre congé de nous, il nous disait :
— Je pars pour Alençon, pour Grenoble, où demeurent mademoiselle Cormon..., M. Bénassis...
L'impossible n'existait pas pour lui; il le prouva d'abord en trouvant le courage de vivre dans les premières années de sa vie littéraire, où il se priva plus d'une fois du nécessaire afin de se
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procurer le superflu, si utile pour occuper une place dans cette société qu'il voulait peindre! Ces temps me rappellent de si grandes angoisses, que je ne puis y revenir sans tristesse.
De 1827 à 1836, mon frère ne put se soutenir qu'en faisant des billets dont les échéances l'inquiétaient perpétuellement, car il n'y pouvait faire honneur qu'avec le produit de ses œuvres, et l'époque où il les achevait était toujours incertaine.
Après avoir fait accepter et escompter ces billets aux usuriers, première affaire difficile, il fallait souvent les leur faire renouveler, seconde affaire plus difficile encore, et dont lui seul pouvait se charger, car d'autres eussent échoué en de telles négociations; mais il fascinait tout le monde, même les usuriers.
— Quelle dépense d'intelligence perdue! nous disait-il tristement en revenant accablé de fatigue de toutes ces démarches qui interrompaient son travail.
Il ne pouvait empêcher toutefois que les escomptes des usuriers et les intérêts cumulés de ses obligations principales ne fissent ressembler sa dette flottante (comme il l'appelait dans ses jours de gaieté) à la boule de neige qui va toujours grossissant en roulant; cette dette augmentait tellement en passant sur les mois et les années, que mon frère désespérait par moments de s'acquitter jamais.
De temps à autre, pour apaiser les plus menaçants de ses créanciers, il faisait des prodiges de travail qui effrayaient les libraires et les imprimeurs. Ces travaux surhumains furent certainement une des causes qui abrégèrent sa vie. Une grande commotion morale détermina la maladie de cœur dont il mourut, mais elle n'eût pas marché si vite si elle ne se fût pas développée dans un sang enflammé.
Cet état d'anxiété dura jusqu'à l'heure des réimpressions, qui commencèrent à lui permettre de s'acquitter partiellement. Avec quelle joie il supprimait quelques chiffres de ce terrible