‹ Correspondence 1819-1850 (volume 2)Chapitre 31 sur 229 · BALZAC. XLV · texte numérisé non relu

BALZAC. XLV

état de situation qu'il avait toujours sous les yeux afin de stimuler sans cesse son courage!

— Après tant de travaux, quand donc aurai-je un sou à moi? me disait-il souvent; je le ferai certainement encadrer, car il fera à lui seul l'histoire de ma vie.

Quelques lettres des années 1832, 1833, 1834 et 1835, pendant lesquelles il voyagea, font bien connaître la situation de son âme. Elles sont écrites d'Angoulôme, d'Aix, de Sache, de Marseille, de Milan. Les ouvrages dont il y parle me guident pour en assigner la date, qui manque presque toujours à ses lettres.

Angoulême était la ville où vivait momentanément la famille Carraud, chez laquelle mon frère allait souvent (le commandant Carraud y dirigeait la poudrerie). Une vive amitié s'était établie entre mon frère et cette honorable famille en 1826, époque où j'habitais Versailles. M. Carraud était alors directeur des études à l'École militaire de Saint-Cyr. Je retrouvai avec joie sa femme, avec laquelle j'avais été élevée. Cette amitié fidèle et intelligente fut un des bonheurs de la vie de mon frère. Ses ouvrages signés d'Angoulême et de Frapesle (terre que madame Carraud possédait en Berry), témoignent de cette profonde sympathie.

Sache est une belle propriété située à sept lieues de Tours; elle appartient à M. de Margonne, ami de notre famille. Honoré trouva aussi chez lui en tout temps la plus noble hospitalité unie à la plus constante affection. Il avait chez ces amis la tranquillité qui lui manquait à Paris. Il écrivit là plusieurs ouvrages, notamment Louis Lambert, le Lys dans la vallée, la Recherche de l'absolu, e plusieurs autres qui ne me reviennent pas à la mémoire.

Angoulême, 1832.

Merci, ma sœur; le dévouement des cœurs aimés nous fait tant de bien ! Tu m'as rendu cette énergie qui m'a fait surmonter jusqu'ici les difru-uilés de ma vie! Oui, tu as raison, je ne m'arrêterai pas, j'avancerai, j'atteindrai le

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but, et tu me verras un jour compté parmi les grandes intelligences de mon pays!

Mais quels efforts pour arriver là! ils brisent le corps, et, la fatigue venue, le découragement suit !...

On comprendra les émotions que me causaient de pareilles lettres !

Dans Louis Lambert, mon frère, pour faire passer quelques idées qui n'étaient pas encore acceptées, se crut obligé de les mettre sous la sauvegarde de la folie.

— Encore, me disait-il, n'ai-je pas osé leur donner toute l'extension que je leur vois !

Louis Lambert se demande si l'électricité n'entre pas comme base dans le fluide particulier où s'élaborent et d'oii jaillissent nos pensées? Il voit dans les pensées un système complet, semblable à l'un des règnes de la nature, une sorte de floraison, une botanique céleste dont le développement passera peut-être pour l'ouvrage d'un fou !...

Oui, tout en nous et hors de nous, dit Louis Lambert, atteste la vie de ces créations ravissantes que je compare à des fleurs, pour obéir à je ne sais quelle révélation de leur nature.

Mon frère revient, dans plusieurs de ses ouvrages, sur ce sujet de méditations ; dans la Peau de chagrin, entre autres, il analyse la naissance, la vie ou la mort de certaines pensées, une des plus ravissantes pages de cette œuvre.

Louis Lambert trouvait les idées et les sentiments doués de certaines propriétés de la nature physique, de mouvement, de pesanteur, etc., et le démontrait par quelques exemples.

V attente j dit-il, n'est si douloureuse que parce que la souffrance passée s'additionne sans cesse à la souffrance présente et produit une pesanteur qui oppresse l'âme.

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La peur, co foudroiement intérieur semblable aux accidents électriques (si bizarres et si capricieux dans leurs modes), la peur^ qui presse si violemment la machine humaine, que les facultés y sont soudainement portées soit au plus haut point de la puissance, soit au dernier degré de la désorganisation, ne trouvera-t-elle pas l'explication de ses effets quand les savants auront reconnu le rôle immense que joue l'électricité dans nos pensées?...

La colère n'est-clle pas aussi un courant de la force humaine qui agit électriquement?

Sa commotion, quand elle se dégage, n'agit-elle pas sur les personnes présentes, même sans qu'elles en soient le but ou la cause ?

A quoi, si ce n'est à une puissance électrique, attribuer la magie avec laquelle la volonté s'intronise si majestueusement dans les regards, éclate dans la voix (courant de ce roi des fluides) pour foudroyer tous les obstacles au commandement du génie?...

Les idées, les sentiments sont des forces vives, et ces forces, chez certains êtres, deviennent des fleuves de volonté qui entraînent tout !

D'autres exemples viennent encore à l'appui : il parle du fanatisme de la foi qui enfante les miracles. Louis Lambert dit encore :

Les événements qui attestent l'action de l'humanité ont des causes dans lesquelles ils sont préconçus, comme nos actions sont accomplies dans notre pensée avant de se produire au dehors.

Les faits n'existent pas, il ne reste de nous que des idées.

Je borne là mes citations; je n'ai voulu que prouver ce que j'ai avancé : le livre seul peut faire apprécier la hauteur de cet esprit si ardent à chercher la solution des questions qui occupent le plus les penseurs!...

Mais revenons aux réalités de la vie, et voyons si celui-là savait juger les choses humaines qui , en 1840 , faisait ainsi parler Z. Marcas, dans un numéro de la Revue parisienne :

Je ne crois pas que la forme actuelle du gouvernement subsiste dans dix ans, dit Z. Marcas; la jeunesse qui a fait août 1830, et qu'on a oubliée,

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éclatera comme la chaudière d'une machine à vapeur. La jeunesse n'a pas aujourd'hui d'issue en France ; elle y amasse une avalanche de capacités méconnues, d'ambitions légitimes et inquiètes.

Quel sera le bruit qui ébranlera ces masses? Je ne sais; mais elles se précipiteront sur l'état de choses actuel et le bouleverseront.

11 est des lois de fluctuation qui régissent les populations. L'empire romain les avait méconnues quand les barbares arrivèrent.

Aujourd'hui, les barbares sont les intelligences. Les lois de trop-plein agissent en ce moment lentement, sourdement autour de nous. Le gouvernement... méconnaît la puissance à qui il doit tout. Il s'est laissé lier les mains par les absurdités du contrat; il est tout préparé comme une victime.

Louis XIV, Napoléon, l'Angleterre, étaient et sont avides de jeunesse intelligente. En France, la jeunesse est condamnée à l'inaction par la légalité nouvelle, par les conditions mauvaises du principe électif, par les vices de la constitution ministérielle.

En examinant la composition de la Chambre élective, vous n'y trouvez pas de députés de trente ans. La jeunesse de Richelieu, celle de Mazarin, celle de Colbert, de Pitt, du prince de Metternich, de Napoléon, n'y trouveraient pas de place!... Burke, Sheridan et Fox ne pourraient s'y asseoir!... On devine les motifs d'une circonstance à venir, mais on ne peut prévoir la circonstance elle-même. En ce moment, on pousse la jeunesse entière à se faire républicaine, parce qu'elle voudra voir dans la république son émancipation. Elle se souviendra des jeunes représentants du peuple et des jeunes généraux!... La France en état d'infériorité vis-à-vis de la Russie et de l'Angleterre!... la France au troisième rang!... On nous donne la paix en escomptant l'avenir!... Les reculades de la peur passent pour manœuvres d'habileté! Mais les dangers viendront, la jeunesse surgira comme. en 1790, et vous périrez pour n'avoir pas demandé à la jeunesse de la France ses forces et son énergie, son dévouement et son ardeur; pour avoir pris en haine les gens capables, pour ne les avoir pas triés avec amour dans cette belle génération !

Ces lignes, écrites au moment de la plus grande prospérité du règne de Louis-Philippe, prouvent combien Balzac voyait loin et jugeait de haut.

Mon frère, après Louis Lambert terminé, partit d'Angoulêmepour

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la Savoie. Je trouve deux lettres datées d'Aix : une écrite à ma mère, une autre à moi.

Aix, l*»" septembre 1832.

Je suis tombé dans l'attendrissement le plus profond à la lecture de ta lettre, ma mère, et je t'ai adorée! Comment et quand te rendrai-je, et pourrai-je jamais te rendre en tendresse et en bonheur tout ce que tu fais pour moi?...

Aix, 15 septembre.

Un souvenir à toi, ma sœur bien-aimée, au milieu de mes voyages. J'ai vu des pays délicieux; j'en verrai de plus beaux encore peut-être, je veux que tu saches qu'ils ne peuvent te faire oublier...

Je suis aux portes de l'Italie et je crains de succomber à la tentation d'y entrer. Le voyage ne serait pas très-coûteux; je le ferais avec la famille Fitz-James, qui m'y donnerait tous les agréments possibles; ils sont tous parfaits pour moi ; je voyagerais dans leur voiture, et, toute dépense calculée, il en coûterait mille francs pour aller de Genève à Rome...

Tout compte fait, le voyage d'Italie coiitait trop cher, mon frère ne se le permit pas alors et revint à Angoulême, où il acheva la Femme abandonnée, écrivit la Grenadiere, le Message, et commença le Médecin de campagne, qu'il termina rue Cassini, à son retour.

Les détails qui vont suivre intéresseront-ils?... L'affection me rend mauvais juge en cette cause; je les crois propres à révéler ce caractère aux qualités multiples où la jeunesse résista si longtemps; et la conviction qu'ils ne peuvent amoindrir Balzac me fait écrire sans crainte mes souvenirs au moment où ils me reviennent. Il Ta dit lui-même : les illusions l'ont aidé à vivre!...

Mon frère, pour se forcer à l'exercice si nécessaire à sa santé au milieu de ses travaux sédentaires, corrigeait ses épreuves, soit aux imprimeries, soit chez moi.

Selon le temps, qui avait de grandes influences sur lui, ses

embarras du moment, les diflicultés de son travail ou l'extrême

fatigue de ses veilles, il arrivait quelquefois se traînant à peine,

morne, accablé, le teint jaune et bistré.

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