BALZAC. II
La croyance faite, il se promenait joyeusement par la chambre en levant et agitant ses bras.
— Ah! Balzac est libre!... Vous verrez, mes chers amis et mes chers ennemis, comme il marchera!...
11 allait droit à l'Institut.
De là à la Chambre des pairs, il n'y avait qu'un pas : il y entrait.
Pourquoi ne serait-il pas pair? Tels et tels l'étaient bien devenus. De pair, il devenait ministre; qu'y avait-il encore là d'extraordinaire? des précédents existaient. Est-ce que ce ne sont pas les gens qui ont fait le tour de toutes les idées qui sont les plus aptes à gouverner les hommes? Il voudrait bien voir que l'on s'étonnât de son portefeuille?
Le ministre s'asseyait pour gouverner la France ; il signalait et réformait bien des abus. De belles idées, de sages paroles sortaient de ces rêves!... puis, comme tout marchait à souhait dans son ministère et dans le royaume, il revenait au banquier ou à l'ami qui l'avait conduit aux honneurs, pour le trouver aussi favorisé que lui.
— Sa part sera belle dans l'avenir, on dira : « Cet homme comprit Balzac, lui prêta de l'argent sur son talent, le mena aux honneurs qu'il méritait! » Ce sera sa gloire à lui, n'en a pas qui veut! Cela vaut mieux que de brûler un temple pour laisser son nom à la postérité.
Quand il avait voyagé sur ces beaux nuages d'or, il retombait dans la réalité; mais il s'était distrait et, partant, consolé ; il corrigeait ses épreuves, nous les lisait avec enthousiasme, puis nous quittait en se moquant de lui-même.
— Adieu I je ' cours chez moi voir si mon banquier m'attend, disait-il en riant de son bon rire; s'il n'y est pas, je trouverai toujours le travail, mon vrai bailleur de fonds.
Cet esprit ardent cherchait sans cesse les moyens d'arriver à la
Lîi BALZAC.
liberté, et ces recherches fatiguaient autant son esprit que ses travaux.
Un jour, il croyait avoir découvert une substance propre à la composition d'un nouveau papier. Cette substance était partout, coûtait moins que le chiffon; c'était une joie, des projets et des espérances bientôt suivies de déceptions, car les expériences ne réussissaient pas.
On le croyait désolé, on le retrouvait radieux.
— Et ton papier?
— Il s'agit bien de papier!... Vous n'aviez pas songé, vous autres, que les Romains, peu expérimentés dans l'extraction des mines, ont laissé des richesses dans leurs scories. Des savants de l'Institut, que j'ai consultés, le pensent comme moi, et je pars pour la Sardaigne.
— Tu pars pour la Sardaigne, avec quoi?
— Avec quoi?... Je parcourrai ce pays à pied, le sac sur le dos, vêtu comme un mendiant, faisant peur aux brigands et aux moineaux; j'ai tout calculé, six cents francs me suffiront.
Les six cents francs trouvés, il partait et nous écrivait de Marseille, le 20 mars 1833 :
N'aie aucune inquiétude, ma mère, et dis à Laure de n'en point avoir. J'ai assez, et, n'en déplaise à la sagesse laurêenne, je n'aurai sans doute besoin de rien pour le retour. Je viens de passer cinq nuits et quatre jours sur l'impériale. J'ai les mains si gonflées, que je puis à peine écrire. Demain, mercredi, à Toulon; jeudi, je pars pour Ajaccio.
Il fallait lui entendre raconter, au retour, les péripéties de ce singulier voyage. Il avait eu la chance de rencontrer de vrais brigands.
Ils sont assez bons diables en dehors de leur industrie, nous disait-il, ils m'ont renseigné sur tout ce que je voulais savoir. Ces gens -là toisent joliment le pays et les gens; ils ont si bien vu que je n'étais pas pour eux