BALZAC. LUI
un client, que je crois, Dieu me pardonne, qu'ils m'auraient plutôt prêté de l'argent que de m'en demander.
Arrivé à Bastia sans un sou, il avait fait émeute parmi la bonne jeunesse en se nommant; tous connaissaient ses livres et étaient enthousiasmés de le voir : grande joie pour lui. « J'ai déjà de la réputation en Corse, nous disait-il; la brave jeunesse! le beau pays! » Reçu et fêté chez M. Béhic, inspecteur des finances, qu'il connaissait, il avait gagné chez lui, au jeu, l'argent qu'il lui fallait pour son retour en France au moment où il allait nous écrire de lui en envoyer. Il aimait ces chances qui lui faisaient croire à son étoile. Mais ce n'était pas tout: en piétinant en Sardaigne, et étant ballotté sur la mer, il avait trouvé des sujets... mais des sujets!... Les derniers surpassaient toujours tous les autres, à moins qu'on n'en convînt, car alors il prouvait l'excellence des premiers. Il nous racontait ces nouveaux sujets avec feu; plan, détails, il tenait tout.
— C'est un peu joli à faire ! ajoutait-il.
— Est-ce que tu contes ainsi tes idées à tout le monde ? lui demandais-je avec quelque effroi, sachant que, dans cette bonne république des lettres, où chacun veut être roi, on n'est pas toujours fort scrupuleux sur les titres de propriété.
— Pourquoi pas? répondait-il; le sujet n'est rien, c'est l'exécution qui est tout; qu'ils fassent donc du Balzac, je les en défie! Est-ce que les voleurs savent travailler? S'ils réussissent, tant mieux pour le public, je ne regretterai rien, et je retrouverai autre chose donc! ce monde est grand, et la cervelle humaine est aussi vaste que le monde.
Les échantillons rapportés des raines étaient remis aux chimistes; il fallait du temps pour les analyser; Honoré n'était pas prêt, d'ailleurs, pour aller demander la concession en Piémont : il avait auparavant à satisfaire ses libraires et à gagner l'argent du voyage.
Il vécut une année sur cette fortune de Sardaigne, et les projets
Liv BALZAC.
allèrent à l'avenant; il volait, ailes déployées, dans un Éden terrestre qu'il arrangeait à sa guise, il achetait en Touraine le petit château de Moncontour, qui lui faisait envie; car, malgré l'indifférence de ses compatriotes pour lui, il aimait ce pays, où il voulait finir ses jours.
— Les douces et tranquilles pensées y poussent en l'âme comme la vigne en terre, disait-il.
Là, il se reposait et vivait comme l'huître en sa coquille, bâillant au soleil couchant. 11 dorait cette existence campagnarde de toutes les richesses de son esprit, et se transformait en docteur Minoret entre son curé, son maire et son juge de paix, lui enviant déjà l'heureuse vieillesse qu'il lui donna dans Ursule Mirou'èt, (Nul doute qu'il ne connût dès lors le docteur Minoret.)
11 avait, d'ailleurs, garde à carreau contre la rouille dç l'intelligence : il venait tous les hivers à Paris; il y avait un salon comme celui du baron Gérard, le modèle de tous les salons d'artistes passés, présents et futurs; il meublait ce salon, y recevait, comme Gérard, toutes les célébrités nées ou à naître; il saurait les honorer comme il convient, lui qui savait tous les respects qu'elles méritent. Bah! il recevrait même les critiques. C'était une pacification générale; ce roi absolu était bonhomme et n'avait ni haine ni jalousie.
Il retournait chez lui aimé et béni de tous.
C'étaient là ses beaux rêves!...
Ces songes pesaient sur le cœur de ses amis tout autant que ses tristesses; n'accusaient-ils pas également le poids de ses tourments? Ce n'était que dans les songes qu'il pouvait s'en délivrer; aussitôt éveillé, il fallait recharger le fardeau.-
Un an après son voyage en Sardaigne, mon frère, ayant achevé les ouvrages promis aux libraires, aux revues et aux journaux, se rendit en Piémont pour obtenir la concession des mines. Expansif comme toujours, il avait raconté le motif de son voyage au capitaine génois qui l'avait transporté en Sardaigne. La lettre qui suit
BALZAC. Lv
explique comment le Génois profita de ces confidences au détriment de mon frère.
Milan.
Chère sœur,
II serait trop long de t'écrire tout ce que je te raconterai en détail quand je te reverrai; ce qui sera bientôt, je l'espère. Je suis, après des voyages très-fatigants, retenu ici pour les intérêts de la famille Visconti. La politique les embrouillait tellement, que le reste du bien qu'elle possède en ce pays eût été séquestré, sans toutes mes démarches, qui ont heureusement réussi...
Quant à l'objet principal de mon voyage, tout était comme je le présumais, mais le retard de mon arrivée m'a été fatal; le Génois a un contrat en bonne forme avec la cour de Sardaigne; il y a un million d'argent dans les scories et dans les plombs; une maison de Marseille avec qui il s'est entendu les a fait essayer. Il fallait, l'année dernière, ne pas lâcher prise sur l'idée et les devancer.
Enfin, j'ai trouvé aussi bien, et mieux même. Je causerai de tout cela avec ton mari à mon retour. Nous aurons à revenir ici avec lui et un ingénieur des mines; tu seras peut-être du voyage, car, grâce à l'expérience que je viens de faire, nous ne dépenserons pas beaucoup plus qu'on ne dépense à Paris dans le même temps; et, comme il n'y a pas de Génois dans l'affaire, nous pourrons attendre que nous soyons tranquilles; je suis donc à peu près consolé...
C'est ainsi qu'une espérance remplaçait aussitôt une déception dans l'esprit de mon frère ; entraîné par le courant de sa vie, il ne put donner suite à la nouvelle affaire dont il parle, et qui fut trèsfructueuse pour ceux qui l'entreprirent.
Absente de Paris au mois d'octobre de la même année, je reçus de mon frère la lettre suivante :
Tu pars sans ci'ier gare; le pauvre travailleur court chez toi pour te faire partager une petite joie, et pas de sœur! Je te tourmente si souvent de mes ennuis, que c'est bien le moins que je t'écrive cette joie. Tu ne te moqueras pas de moi, tu me croiras, toi!...
Je vais hier chez Gérard; il me présente trois familles allemandes. Je
LVi BALZAC.
crois rêver, trois familles!... rien que cela!... L'une de Vienne, l'autre de Francfort, la troisième prussienne, je ne sais d'où.
Elles me confient qu elles viennent fidèlement depuis un mois chez Gérard, dans l'espérance de m'y voir, et m'apprennent 'qu'à partir de la frontière de France ma réputation commence (cher ingrat pays!). «Persévérez dans vos travaux, ajoutent-elles, et vous serez bientôt à la tête de l'Europe littéraire! » De l'Europe! ma sœur, elles l'ont dit! Flatteuses familles!... Ferais-je pouffer de rire certains amis si je leur racontais cela! Ma foi, c'était de bons Allemands, je me suis laissé aller à croire qu'ils pensaient ce qu'ils disaient, et, pour être vrai, je les aurais écoutés toute la nuit. La louange nous va si bien, à nous autres artistes, que celle des bons Allemands m'a rendu le courage; je suis parti tout guilleret de chez Gérard, et je vais faire un triple feu sur le public et sur les envieux, à savoir : Eugénie Grandet^ les Aventures d'une idée heureusej que tu connais, et mon Prêtre catholique, l'un de mes plus beaux sujets...
Les Aventures d'une idée heureuse ne furent pas plus écrites que le Prêtre catholique. Le sujet du premier de ces deux livres lui avait été inspiré par les mauvaises chances d*un grand travail dont son beau-frère s'était chargé. Honoré se proposait, dans cet ouvrage, de faire l'histoire d'une idée utile à tous, mise à néant par les intérêts particuliers qu'elle froissait, et qui ruinait celui qui s'était dévoué à la mener à bien.
Ce sujet eût été fécond en observations et en vérités sociales sous sa plume, et n'eût pas été le moins saisissant de tous les livres qui composent son œuvre.
Après le voyage que mon frère fit en Suisse et à Genève, en 1836, je retrouve encore cette autre lettre qu'il m'adressa pendant une de mes absences de Paris :
J'ai de bonnes nouvelles à t'annoncer, sœurette.
Les revues me payent plus cher mes feuilles. Hé! hé!
Werdet m'annonce que mon Médecin de campagne a été vendu en huit jours. Haï ha!
J'ai de quoi faire face aux grosses échéances de novembre et décembre qui t'inquiétaient. Ho! ho!
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Je vonfls la réimpression des ouvrages do ce mauvais drôle d'Horace de Saint-Aubin, de lord R'hoone, de Viellerglé et autres pseudonymes. La vente se fait par un tiers, avec faculté de nier ces œuvres, que je ne reconnaîtrai jamais! Mais, comme on les réimprimerait sans moi dans cette damnée Belgique, qui fait tant de tort aux auteurs et aux libraires, je cède à la nécessité qui se traduit en bons écus, et de cette façon je circonscris le mal.
Enfin, Souverain édite mes Contes drolatiques. — Ecco, sorella!...
Ce projet amena plus tard Tacquisition d'un terrain à Villed'Avray, où mon frère fit bâtir les Jarclies. Mais le terrain en pente fit crouler les murs. Cette propriété coûta plus qu'elle n'aurait dû coûter; d'autres circonstances malheureuses obligèrent mon frère à la vendre. Aussi considéra-t-on cet achat comme une faute.
Honoré se proposait, dans les Contes cb^olatiques dont il est question dans sa lettre, de suivre toutes les transformations de la langue française depuis Rabelais jusqu'à nos jours, en imprégnant ces récits des idées de ces temps si différents.
— Il en sera pour cet ouvrage comme pour la Comédie humaine, nous disait-il : on ne verra le but qu'après l'achèvement; jusque-là, ces contes feront seulement le délassement des artistes, qui y trouveront la gaieté dont ils ont si souvent besoin.
Il croyait qu'à défaut de ses autres œuvres, ces contes suffiraient pour le sauver de l'oubli.
Les études que mon frère fit alors sur les vieux prosateurs français le portaient à regretter certains mots tombés en désuétude et qui n'avaient pas été remplacés. Il s'attendrissait sur leur sort comme eût pu le faire Vaugelas.
— Quels jolis mots! expriment-ils bien ce qu'ils veulent dire! quelle grâce naïve! On ne les trouve qu'à l'enfance des langues; il faut aujourd'hui des phrases pour les remplacer! Quand je travaillerai au dictionnaire de l'Académie!...
Ces paroles le jetaient dans des projets par lesquels la langue française devenait millionnaire.
Lviii BALZAC.
Il s'emportait un peu à ce sujet contre ceux qui le querellaient pour quelques expressions qu'il avait créées par-ci par-là dans ses livres.
— Qui a donc le droit de faire Taumône à une langue, si ce n'est l'écrivain? La nôtre a très-bien accepté les mots de mes devanciers, elle acceptera les miens; ces parvenus seront nobles avec le temps, qui fait toutes les noblesses. Mais laissons japper les critiques après mes néologismes, comme ils disent, il faut bien que tout le monde vive.
Je passe des lettres qu'il m'écrivit pendant son voyage en Suisse, en 1833. Ces lettres, datées du Val-de-Travers et de Genève, contiennent principalement des détails sur les amis qu'il y allait voir.
A son retour en France, il séjourna à Angoulême. Voici ce que je lis dans une des lettres qu'il m'adressa de cette ville :
Deux lettres de ma sœur sans réponse! Heureusement que tu ne comptes pas avec moi ; il y a longtemps que je le sais. Quelle chère et douce affection que celle qui ne vous donne aucune inquiétude! Tu es convaincue, n'est-ce pas ? que je ne puis oublier celle qui parlait pour moi quand j'étais enfant, qui me battait et me faisait ces bonnes niches qui amenaient de si joyeux rires!... Heureux temps, où es-tu?...
J'ai rapporté de Suisse l'idée d'un beau livre, par ma foi! Nous en causerons à mon retour.
Ce livre était le Lys dans la vallée. Je suis obligée , quoique à regret, de parler du procès que cet ouvrage suscita et que mon frère soutint contre la Revue de Paris; non que je veuille raviver des inimitiés. Dieu m'en garde! Mais ce procès compta trop dans sa vie pour que je puisse le passer sous silence, car il lui rendit momentanément la détresse de ses premières années littéraires, quand il commençait à en triompher, en lui retirant l'appui des revues et des journaux et suscitant contre lui beaucoup de malveillances.
Pendant que le Lys dans la vallée paraissait dans cette Revue,
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des amis de Saint-Pétersbourg apprennent à mon frère qu'on y publie en entier cet ouvra^^e, qui n'était encore qu'à la moitié de sa publication à Paris. Mon frère croit que c'est à l'insu du directeur qu'on fait ce tort à ses intérêts, et court le prévenir. C'était le directeur qui, se croyant sans doute dans son droit, faisait faire cette reproduction. Mon frère réclame, le directeur se fâche et ne veut entendre à aucun arrangement amiable. Honoré lui déclare alors qu'il va faire juger le différend par les tribunaux pour faire constater juridiquement la propriété des auteurs. Il ne veut pas laisser passer un pareil fait, sur lequel on pourrait s'appuyer à l'avenir, au détriment de ses confrères comme au sien.
Intenter cette action était beaucoup oser; le procès, gagné ou perdu, devait toujours avoir de funestes conséquences pour Honoré; indépendamment de la question d'argent, fort importante pour lui, la Revue lui fermerait à l'avenir ses colonnes et lui deviendrait certainement hostile, on n'en pouvait douter.
Ces considérations prévues ne l'arrêtent pas ; il entame le procès. Quel n'est pas son étonnement en voyant son adversaire armé, devant les juges, d'attestations de bonne vie et mœurs littéraires signées par presque tous ses confrères, qu'il avait voulu défendre à ses risques et périls !
Honoré fut très-ému de ce qu'il appelait au moins une défection ; longtemps il partagea ses confrères en deux camps : ceux qui avaient signé et ceux qui s'étaient abstenus. Sa colère passée, le manque de logique des premiers le révoltait encore!
Son droit était évident; il gagna son procès, mais se fit beaucoup d'ennemis!
Ce procès et le livre intitulé Illusions perdues, dans lequel il peint les feuilletonistes, déchaîna la presse contre lui, et les haines littéraires sont si vivaces, que sa mort ne les a pas toutes désarmées. Il se tourmentait si peu de ces attaques, qu'il nous apportait souvent à lire les articles où on le maltraitait le plus.