‹ Correspondence 1819-1850 (volume 2)Chapitre 35 sur 229 · LX BALZAC · texte numérisé non relu

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— Voyez un peu, nous disait-il, comme tous ces gens-là se démènent! Tirez» mes chers ennemis! Tarmure est bonne, et vous épargnez des réclames à mes libraires : vos éloges endormiraient le public, vos injures réveillent... Vont-ils bien! Si j'étais riche, on dirait que je les paye ; mais ne soufflons mot, ils seraient capables de se taire s'ils savaient le bien qu'ils me font.

Nous pensions autrement que lui et nous nous affligions de ces attaques.

— Êtes-vous simples de vous attrister 1 reprenait-il ; les critiques peuvent-ils rendre mes œuvres bonnes ou mauvaises? laissons faire le temps, ce grand justicier ; si ces gens se trompent, le public le verra un jour ou l'autre, et l'injustice profite alors à celui qu'elle a maltraité; d'ailleurs, ces guérilleros de l'art touchent juste quelquefois, et, en corrigeant les fautes qu'ils signalent, on rend l'œuvre meilleure; en fin de compte, je leur dois de la reconnaissance.

11 ne voulait donc ni protestations ni récriminations. Une seule fois il manqua à la loi qu'il s'était faite de n'opposer que le silence à ses détracteurs, en écrivant la Monographie de la presse; cette œuvre, où l'esprit scintille à chaque ligne, lui fut arrachée par ses amis ; ils accusaient mon frère de faiblesse, presque de couardise ; il montra la griffe, mais regretta depuis cette œuvre qui faisait tort, selon lui, à son caractère, si ce n'était à son talent.

Les conséquences funestes qu'eut pour lui le procès de la Revue sont exprimées dans la lettre suivante, écrite de la rue des Batailles, à Chaillot, où il alla demeurer en quittant la rue Cassini, avant d'habiter les Jardies :

Ton mari et Sophie sont venus hier faire un détestable dîner dans ma garçonnière de Chaillot; le procédé était d'autant plus malséant que le bon frère avait couru toute la journée pour moi...

Je viens de conclure une bonne affaire avec l'Estafette; les autres grands journaux me reviendront, ils ont besoin de moi. D'ailleurs, m'ont-ils enlevé mes champs cérébraux, vignes littéraires et bois inteliigentiels? et ne me

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rebto-t-il pas les libraires pour les exploiter? Ceux-ci, ne comprenant pas leur véritable intérêt (cela te paraîtra incroyable), préfèrent les ouvrages qui n'ont paru dans aucune revue; ce n'est pas le moment de les éclairer: il est certain néanmoins qu'une première impression leur épargne des annonces, et que plus une œuvre est connue, plus elle se vend.

Ne te chagrine donc pas, il n'y a pas encore péril en la demeure; je suis fatigué, il est vrai, malade môme ; mais j'accepte l'invitation de M. de Margonne et vais passer deux mois à Sache, oià je me reposerai et me soignerai. J'y essayerai du théâtre, tout en finissant mon Père Goriot et corrigeant la Recherche de l'absolu. Je commencerai par Marie Touchel, une fière pièce où je dresserai en pied de fiers personnages...

Je ne puis malheureusement donner qu'un fragment et une lettre de sa correspondance pendant les trois mois qu'il passa à Sache, dans cette année 183/^ :

Ta lettre est la première félicitation qui m'arrive sur la Recherche de V absolu. Ton affection prend toujours les devants sur tout le monde!...

Tu as raison, les éloges sur la vérité desquels nous pouvons compter font du bien à l'âme et sont nos récompenses à nous, pauvres ouvriers littéraires! Je me suis senti tout bêtement ému à tes bonnes phrases...

La lettre qui suit le montre dans un de ces découragements auxquels les artistes, quelque énergiques qu'ils soient, ne peuvent échapper :

Je suis si triste aujourd'hui, qu'il doit y avoir quelque sympathie soug cette tristesse. Quelqu'un de ceux que j'aime serait-il malheureux? Ma mère est-elle souffrante? Où est nàon bon Surville? est-il bien de corps et d'âme? Avez-vous des nouvelles de Henry? sont-elles bonnes? Toi ou tes petites, seriez- vous malades? Rassurez-moi vite sur tous ces chers sujets.

Mes essais de théâtre vont mal, il faut y renoncer pour le moment. Le drame historique exige de grands effets de scène que je ne connais pas et qu'on ne trouve peut-être que sur place, avec des acteurs intelligents. Quant à la comédie, Molière, que je veux suivre, est un maître désespérant ! il faut des jours sur des jours pour arriver à quelque chose de bien en ce genre, et c'est toujours le temps qui me manque. Il y a, d'ailleurs, d'in-

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nombrables difficultés à vaincre pour aborder n'importe quelle scène, et je n'ai pas le loisir déjouer des jambes et des coudes; un chef-d'œuvre seul et mon nom m'en ouvriraient les portes, mais je n'en suis pas encore aux chefs-d'œuvre. Ne pouvant compromettre ma réputation, il faudrait trouver des prête-noms; c'est du temps à perdre, et le fâcheux, c'est que je n'ai pas le moyen d'en perdre! Je le regrette; ces travaux, plus productifs que mes livres, m'auraient plus promptement tiré de peine. Mais il y a longtemps que, les angoisses et moi, nous nous sommes mesurés, je les ai domptées, je les dompterai encore. Si je succombe, c'est le Ciel qui l'aura voulu et non pas moi...

Mon frère était alors accablé par un grand chagrin de cœur ; je ne peux publier de sa volumineuse correspondance que ce qui a rapport à lui ou à ses œuvres, et le montrer que sous l'aspect de fils ou de frère ; ces restrictions privent le public de quelques pages intéressantes, notamment de celles qu'il m'adressa après la mort d'une personne bien chère. C'est ce que j'ai lu de plus éloquent dans l'expression de la douleur...

Le jeune homme qui m'écrivait de sa mansarde en 1825 : « Ajouter au titre de grand écrivain celui de grand citoyen est une ambition qui peut tenter encore, » eut en tout temps l'honorable ambition de servir son pays, ambition qu'il eût justifiée sans doute. C'était la conviction de ceux qui le connurent intimement dans les dernières années de sa vie ; cette conviction sera peut-être partagée par les lecteurs qui méditeront certaines œuvres de mon frère.

Il était sérieux dans toutes ses pensées, et il ne faut pas s'imaginer, comme on l'a fait, que toutes ces sciences auxquelles il a touché fussent pour lui aussi vite oubliées qu'apprises. Quand il savait, il ne savait pas superficiellement; quand il ignorait, il avouait fort naïvement son ignorance. Aussi, lorsqu'il avait à traiter certains sujets qu'il n'avait pu approfondir, allait-il consulter les gens spéciaux, à qui il rendait hautement la part qu'ils avaient dans quelques-unes de ses œuvres.

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L'orgueil se cachait peut-être sous ces aveux; il était bien capable de croire que le temps seul lui manquait pour tout savoir.

Ce désir constant de la fortune, enfin, qu'on a tant blâmé, sera, je crois, justifié par les détails que j'ai donnés; il la voulait d'abord pour s'acquitter envers tous. Celui qui la poursuivait par un tel motif ne mérite-t-il pas l'estime de chacun? Mon frère, engagé malheureusement dans la vie, lutta courageusement contre forage, comme le poète portugais, en élevant au-dessus des vagues qui menaçaient de l'engloutir cette œuvre qui devait aussi lui donner la célébrité; ces circonstances le grandissent encore. Aussi est-ce avec un sentiment de fierté que j'ai raconté ses infortunes!...

Je trouve une lettre de ces temps qui a rapport encore à ses œuvres; elle est écrite en 1835, de la Boulonnière, petite terre située près de Nemours, où il devait placer les personnages de son roman d'Ursule Mirouël:

... La Fleur des pois est achevée... (Ce fut d'abord sous ce tilre que parut le livre qu'il appela plus tard le Contrat de 7nariage.)y ai réussi, je crois, à ce que je voulais faire. La seule scène du contrat de mariage fait comprendre quel sera l'avenir des deux époux. Tu y trouveras une scène que je crois profondément comique : le combat du jeune et du vieux notariat. Je suis parvenu à intéresser à la discussion de cet acte, telle qu'elle a lieu. Voilà l'une des grandes Scîînes de la Yie privée écrite; plus tard, je montrerai l'Inventaire après décès, où l'horrible se mêle si souvent au comique! Les commissaires-priseurs doivent en savoir long sur les turpitudes humaines; je les ferai causer...

Pour ne rien omettre des agitations et des travaux de mon frère» il faut parler encore de la Chronique de Paris et de la Revue pari-sienne, feuilles littéraires qu'il voulut créer. Sa place littéraire conquise, il espéra que l'excellente rédaction de ces feuilles les ferait réussir, et le désir de s'acquitter le plus vile possible, désir qui le poursuivait toujours, lui fit tenter ces entreprises. Une amie de ma mère lui prêta l'argent nécessaire pour la -composition et les frais

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des premiers numéros de la Clironique, qui précéda la Revue parisienne. Ses bons et fidèles amis lui vinrent en aide : Théophile Gautier, Laurent-Jan, Léon Gozlan, le marquis de Belloy, le comte de Gramont. Il appela aussi les jeunes talents dont il prévoyait l'avenir; Charles de Bernard, entre autres, publia, dans la Chronique, la Femme de quarante ans, un de ses chefs-d'œuvre qui eut depuis tant de succès.

Malgré ces puissants appuis, la Chronique tomba faute d'argent et faute d'abonnés.

Quelques années après cet échec, cet homme, infatigable à l'espérance, écrivit presque seul les trois numéros de la Revue parisienne (il habitait alors Ville-d'Avray). Il publia dans cette revue des articles sur Frédéric Stendhal, Walter Scott et Cooper, qui, m'a-t-on assuré, sont des modèles de critique littéraire.

La fatigue que la composition de sa revue lui coûta est exprimée dans ces quelques lignes, datées de Ville-d'Avray :

Je ne peux aller te voir, chère sœur, la fatigue me cloue ici; j'arrête mon travail de nuit, me couche tôt et dors. Je ne vais nulle part, je suis brouillé avec Girardin ; j'ai déjà rompu avec ce coin du monde. Ma troisième livraison de la Revue paraîtra dans deux jours. Ne te tourmente pas, j'arrangerai le payement dont tu parles. Pourquoi ma mère est-elle triste? J'ai encore à souffrir, il est vrai ; mais, dans le combat, il faut marcher sans s'attendrir. A bientôt, quoique cela; tu sais si le faubourg Poissonnière m'attire. Venez à Ville-d'Avray, d'ailleurs, si vous vous ennuyez trop après le frère.

Pendant qu'il habitait Ville-d'Avray, il avait loué une chambre chez Buisson, tailleur, au coin du boulevard et de la rue Bichelieu ; c'était là qu'il couchait quand il venait passer ses soirées à Paris. Après avoir vendu les Jardies, il alla demeurer rue Basse, n" 19, à Passy, où il resta plusieurs années, et qu'il ne quitta que pour s'installer dans sa maison de Beaujon. Là se bornèrent ses pérégrinations.

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Cependant, les attaques contre mon frère redoublaient au lieu de s'apaiser, et les critiques, ne pouvant se répéter, changèrent leurs batteries et l'accusèrent d'immoralité; c'était le meilleur moyen de lui faire du tort et de lui aliéner le public, qui s'effraya et s'indigna contre l'auteur de la Comédie humaine. Ses œuvres furent défendues en Espagne, en Italie, notamment à Rome. L'immoralité, facile à juger dans les actions, est fort difficile à préciser dans les œuvres d'art. N'instruit-on pas, au théâtre et dans les livres, aussi bien par la peinture des vices que par celle des vertus ? Quel écrivain, à moins d'être Berquin ou Florian, a échappé au reproche d'immoralité de la part des critiques contemporains? C'est leur ressource quand ils n'ont rien à dire sur la valeur littéraire des œuvres. Molière fut en butte à leurs attaques pour son Tartufe, Richardson pour la création de son Lovelace, cet homme si vicieux et si brillant. Que ne dut-on pas dire sur la maison où Lovelace conduit Clarisse? Quelles clameurs enfin n'accueillirent pas la Manon Lescaut de l'abbé Prévost?

Ces accusations furent très-funestes à mon frère; elles le chagrinaient profondément et, par moments, le décourageaient.

— On s'obstine à nier l'ensemble de mon œuvre pour en déchirer à belles dents les détails, disait-il; mes critiques pudibonds se voilent la face devant certains personnages de la Comédie HUMAINE, malheureusement aussi vrais que les autres, et qui font repoussoir dans ce vaste tableau des mœurs de notre époque; il y a des vices dans notre temps comme dans tous les autres; voudraient-ils, au nom de l'innocence, que je vouasse au blanc les deux ou trois mille personnages qui figurent dans la Comédie HUMAINE? Je voudrais bien les voir à l'œuvre. Je n'invente pas les Marneffe mâle et femelle, les Hulot, les Philippe Bridau, que chacun coudoie dans notre vieille civilisation. J'écris pour les hommes et non pour les jeunes filles! qu'ils citent donc les pages où la religion et la famille sont attaquées! Ces injustices soulèvent le cœur XXIV. e

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et attristent l'âme!... De quels tourments les succès sont-ils faits! ajoutait-il en appuyant sa tête sur ses mains. — Après tout, pourquoi se plaindre?

La condition des gens supérieurs n'est-elle pas effectivement d'être ainsi tourmentés, et leur couronne n'est-elle pas souvent une couronne d'épines que le vulgaire salue ironiquement, en niant leur royauté, jusqu'au jour où la mort leur donne l'immortalité? Mon frère a dit quelque part dans ses œuvres : « La mort est le sacre du génie. »

Il est juste, toutefois, de dire que, si Balzac fut souvent froissé par ceux qui méconnaissaient volontairement ses idées et son caractère et par ceux qui ne le comprenaient réellement pas, il eut aussi des triomphes qui le vengeaient de ces injustices. Je ne citerai qu'un seul de ces triomphes.

A Vienne, en Autriche, il entre un soir dans une salle de concert, et tous les assistants se lèvent en masse pour saluer l'auteur de LA Comédie humaine. En sortant, au milieu de la foule, un jeune étudiant se saisit de la main de mon frère, la porte à ses lèvres en disant : a J'embrasse la main qui a écrit Sèraphita! »

— Il y avait tant d'enthousiasme et de conviction sur ce jeune visage, me disait Honoré, que cet hommage sincère m'a été au cœur; et, quand on nie mon talent, le souvenir de l'étudiant me console.

Cet homme existe encore, sans doute; si cet écrit tombe sous ses yeux, il sera peut-être heureux en pensant qu'il a donné une joie au grand écrivain, joie qu'il garda dans sa mémoire.

Les fragments de lettres que je publie feront juger de l'ardeur de cet esprit et du sang chaleureux qui faisait battre ce cœur -qu'aucune déception ne put jamais refroidir.

La lecture de cette correspondance donne le vertige; que de travaux, d'espérances et de projets s'y succèdent ! quelle activité d'esprit ! quel courage sans cesse renaissant ! quelle riche organisa-

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tion! Si les chagrins de cœur, qui ne lui manquèrent pas, ou la fatigue, lui causent çà et là quelques découragements, comme il les dompte et retrouve aussitôt son énergie puissante et cette force pour le travail qui ne lui faillit jamais!

Du reste, le Balzac du monde n'était plus celui qui s'épanchait avec nous dans ses conversations ou dans ses lettres; il était aimable, brillant, et savait si bien dominer toutes ses peines qu'il paraissait l'égal des plus heureux; sentant son intelligence, il se mettait volontiers au-dessus de tous.

Il cachait fièrement sa pauvreté, parce qu'il n'eût pas voulu être plaint; s'il se fût senti plus libre d'agir, plus indépendant des hommes, il l'aurait fièrement avouée.

C'est donc par l'infortune que Balzac arriva à la connaissance de la société.

Guidé par le génie de l'observation, il hantait vallées et hauteurs sociales, étudiait comme Lavater, sur tous les visages, les stigmates qu'y impriment les passions ou les vices, collectionnait ses types dans le grand bazar humain comme l'antiquaire choisit ses curiosités, évoquait ces types aux places où ils lui étaient utiles, les posait au premier ou au second plan, selon leur valeur, leur distribuait la lumière et l'ombre avec la magie du grand artiste qui connaît la puissance des contrastes, imprimait enfin, à chacune de ses créations, des noms, des traits, des idées, un langage, un caractère qui leur sont propres et qui leur donnent une telle individualité, que, dans cette foule immense, pas un ne se confond avec un autre.

il avait une singulière théorie sur les noms; il prétendait que les noms inventés ne donnent pas la vie aux êtres imaginaires, tandis que ceux qui ont réellement été portés les douent de réalité. Aussi prit-il tous ceux des personnages de la Comédie humaine partout où il se promenait. Il revenait joyeux de ses promenades quand il avait fait quelque bonne conquête en ce genre.

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— Matifat! Cardot ! quels délicieux noms! me disait-il. J'ai trouvé Matifat rue de la Perle, au Marais. Je vois déjà mon Matifat! il aura une face pâlotte de chat, un petit embonpoint, car Matifat n'aura rien de grandiose, comme tu peux le croire. Et Cardot? autre chose, ce sera un petit homme sec comme un caillou, vif et réjoui.

Je comprends la joie qu'il eut en trouvant le nom de Marcas, mais je le soupçonne d'avoir inventé le Z,

Connaissant la fidélité de certains portraits faits d'après nature, car, s'il prenait des vivants leurs noms, il prenait aussi leurs caractères, nous nous effrayions parfois de ces ressemblances et craignions pour lui les nouvelles inimitiés qu'elles pouvaient lui susciter.

— Êtes-vous nigauds! nous disait-ii en riant et soulevant ses puissantes épaules qui portaient aussi un monde ; est-ce qu'on se connaît? est-ce qu'il y a des miroirs pour refléter l'être moral? Si un Van Dyck tel que moi me peignait, je me saluerais peut-être comme on salue un étranger.

11 allait audacieusement lire ses types à ceux qui avaient posé. Ses auditeurs lui donnaient gain de cause, car, pendant que nous les regardions, pleins d'anxiété, en pensant qu'il était impossible qu'ils ne se reconnussent pas, eux disaient : « Quels caractères vrais! Vous connaissez donc MM. tels et tels? C'est leur portrait, leur vrai portrait ! »

A côté de ceux qui ne se reconnaissaient pas, il y en avait d'autres qui voulaient absolument se reconnaître dans certaines figures de LA Comédie humaine.

Que de femmes ont cru lui avoir inspiré sa touchante Henriette !

Mon frère ne tira aucune de ces chères abusées d'une douce erreur qui les rendait si ardentes à sa défense. Que ce silence lui soit pardonné, il avait besoin de ces dévouements!

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Jamais auteur ne combina plus longtemps que lui ses plans et ne les porta plus longtemps en son cerveau avant de les («enre; il est mort emportant dans la tombe plus d'un livre tout fait, qu'il réservait pour la maturité de son talent, effrayé des grands horizons qu'il entrevoyait.

— Je ne suis pas encore arrivé à la perfection nécessaire pour aborder ces grands sujets, disait-il.

VEssai sur les forces humaines, la Pathologie de la vie sociale, VHisloire des corps enseignants, la Monographie de la vertu, tels étaient les titres de ces livres dont les pages resteront malheureusement blanches.

Ceux qui connaissent l'art littéraire et qui étudient les œuvres de Balzac ne l'accusent plus, comme on l'accusa jadis, de marcher au hasard vers un dénoûment inconnu. Il pouvait, selon les caprices de l'exécution, changer quelques détails, mais jamais le plan, toujours tracé d'avance. Nul plus que lui n'enchaîna dans les liens du travail cette fécondité, cette facilité prodigieuse dont la nature l'avait doué.

. — Il faut se méfier de ces qualités, disait-il ; elles mènent souvent à l'abondance stérile. Boileau avait raison, il faut sans cesse châtier le style, qui, seul, donne la durée aux œuvres.

Il déplorait, à ce propos, de son grand cœur d'artiste, les immenses talents gaspillés par quelques-uns de ses confrères qui s'abandonnaient trop à ces facultés dangereuses, selon lui.

L'amour qu'il avait pour la perfection et son pro/ond respect pour son talent et pour le public lui firent peut-être trop travailler ce style. Excepté quelques œuvres écrites sous une si heureuse inspiration qu'il les retoucha peu (telles que la Messe de ïathcc, la Grenadière, le Message, la Femme abandonnée , etc.), ce n'était qu'après avoir corrigé successivement onze ou douze épreuves d'une même feuille, qu'il donnait le bon à tirer tant attendu par les pauvres typographes, tellement fatigués do ces

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corrections, qu'ils ne pouvaient faire chacun qu'une page de suite de Balzac.

Pendant qu'il demandait tant d'épreuves de la même feuille et que ces corrections diminuaient de beaucoup le prix de ses œuvres (car les libraires ne voulaient plus les supporter), on l'accusait de tirer à la page et de faire du mercantilisme ! Les typographes qui imprimaient ces reproches devaient bien rire! Quand les injustices arrivent au giotesque, il n'y a que cela à faire; aussi n'étaient-ce pas ces attaques-là qui tourmentaient mon frère. Ce qui l'irritait davantage était d'entendre ceux qui prétendaient le louer et qui ne le comprenaient pas.

Ses œuvres les plus restreintes, qui lui valurent à son début le titre du plus fécond de nos romanciers, furent celles qui le mirent en réputation ; à l'abri de cet humble titre qui n'impliquait pas une grande supériorité et n'éveillait encore aucune jalousie, il put faire imprimer des livres plus sérieux pour lesquels, sans sa réputation, il n'eût peut-être pas trouvé d'éditeur. Mais il n'aimait pas qu'on le . bornât à ses nouvelles ou même à ceux de ses romans dont les horizons sont le moins étendus.

Pour beaucoup de personnes, et des plus académiques, Balzac est seulement le père d'Eugénie Grandet; elles en sont restées là avec lui et ne lui accordent pas plus de portée ni de gloire.

Je n'en veux pas à cette œuvre comme mon frère lui en voulait et n'entends pas rabaisser le mérite de ce joyau littéraire, qu'on a si justement comparé à un tableau de Gérard Dow ou de Mieris; mais je crois que beaucoup de ses livres dépassent celui-là en profondeur, s'ils ne le dépassent pas comme vérité et fini d'exécution.

Ce titre de -plus fécond de nos romanciers, qui lui servit d'abord^ lui devint nuisible en ce point, que Balzac resta inconnu des gens sérieux, qui le crurent indigne d'occuper, même leurs loisirs, tandis que les esprits légers, qui se nourrissent exclusivement de romans.

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passaient, comme longueurs et hors-d'œuvre, les parties sérieuses de ses œuvres dont les fabulations ne sont souvent que le cadre ; il arrivait donc que beaucoup de ceux qui lisaient la Comédie HUMAINE ne la connaissaient pas plus que ceux qui ne la lisaient pas.

C'est ainsi que Balzac n'obtint pas d'abord la place à laquelle il a droit dans les bibliothèques du penseur, à côté de Rabelais, de Shakspeare et de Molière, par sa glorieuse parenté avec ces grands esprits.

Ceux qui ont suivi Balzac du berceau à la tombe peuvent assurer que cet homme si clairvoyant, si lucide, était confiant et simple jusqu'à l'enfantillage dans ses amusements, de l'humeur la plus douce jusque dans ses jours de tristesse et de découragement, et d'une amabilité telle, dans l'intimité, que la vie était bonne près de lui.

L'homme qui écrivait le Curé de village, les Parents pauvres, les Paysans, ressemblait à l'écolier en vacances dans ses heures de délassement; il semait des volubilis le long du mur de son jardin, rue Basse, à Passy, les regardait le matin s'entr'ouvrir, admirait leurs couleurs, s'extasiait de la parure de certains insectes, traversait le bois de Boulogne et venait à Suresnes, où nous étions momentanément, pour faire un boston de famille où il était plus enfant que ses nièces : il riait des calembours, enviait les heureux qui avaient ce don, en cherchait, n'en trouvait pas, et disait avec regret :

— Non, ça ne fait pas de calembour !

Il citait volontiers les deux seuls qu'il avait trouvés en sa vie.

— Succès peu francs, avouait-il en toute humilité, car c'est sans le vouloir que je les ai faits.

Nous supposions même qu'il les avait embellis après coup. Les proverbes retournés, qui furent quelque temps de mode dans les ateliers, l'occupèrent beaucoup ; il y était plus heureux qu'aux

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calembours ; il en composait pour son rapin Mistigris {d\in Début dans la vie) et pour madame Crémière {à!U7'sule Mirou'èt),

La femme doit être la chenille ouvrière de la maison, lui causa autant de joie que ses plus belles pensées.

— Vous n'auriez pas trouvé cela, vous autres ! nous disait-il.

11 composait pour nos loteries les devises sous lesquelles nous cachions les lots, et nous arrivait tout joyeux quand il nous en apportait de bonnes.

— Un auteur sert à quelque chose, nous disait-il sérieusement. Le maître de piano Schmucke et le banquier Nucingen, à qui il

faisait parler le français-allemand, ne l'amusaient pas moins que son cher rapin Mistigris et que madame Crémière. Il riait aux larmes en nous lisant ce qu'il leur faisait dire dans leur jargon.

On a beaucoup parlé, et non sans raison, de son amour-propre excessif; mais cet amour-propre était si franc, si bien justifié d'ailleurs, qu'on le préférait à cette fausse humilité qui révèle souvent bien plus d'orgueil.

Comment ne pas pardonner l'amour-propre à celui qui vient de signer le Médecin de campagne, la Recherche de V absolu, le Curé de village et tant d'autres œuvres capitales, quand la conviction de son talent pouvait seule lui donner la patience et la force nécessaires à la création de pareils ouvrages ! Il eût mieux valu sans doute réprimer ce naïf enthousiasme de lui-même ; mais n'était-ce pas demander l'impossible à un homme d'une telle vivacité d'impressions et d'une telle franchise ?

On voit d'ailleurs dans ses lettres que des doutes suivaient de près ses grands contentements , ils étaient aussi vrais que ses accès d'amour-propre. 11 vous demandait alors avec anxiété si les œuvres qui abrégeaient ses jours le feraient vivre plus longtemps que les autres.

Mais il ne faudrait pas croire que cet amour-propre fût sourd et ne sût entendre la vérité. On pouvait nettement lui dire : a Telle

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chose est mauvaise, selon nous. » Il commençait bien par crier, se débattre, vous injurier même un peu et prétendre que l'endroit jugé faible était précisément le plus fort du livre; mais, si, nonobstant ses injures et sa colère, vous teniez bon et souteniez vos opinions, cette fermeté le faisait réfléchir; il n'avait perdu aucune de vos paroles et de vos observations, il les pesait et les jugeait dans la solitude de ses nuits de travail et revenait serrer la main des amis qui s'intéressaient assez à lui pour lui dire la vérité.

(( Vous aviez raison, ou vous aviez tort, » disait-il avec la même bonne foi, ayant autant de reconnaissance dans l'un ou l'autre cas; et, malgré son amour-propre, c'était les amis qu'il préférait!... 11 riait tout le premier de cet amour-propre et permettait qu'on en rît; il était habile d'ailleurs à connaître la valeur d'un éloge et n'était jamais dupe des banalités qu'on débitait. Il était simple et confiant; il ne pouvait être niais.

Il admirait le talent partout oi^i il était, aussi bien chez ses amis que chez ses ennemis, et vengeait les uns et les autres contre toute vulgarité qui calomniait ou attaquait l'intelligence.

Que de fois il a protégé, sans le dire, de pauvres auteurs inconnus, dont le hasard lui faisait lire les premières œuvres, en allant les recommander à des directeurs de revues et de journaux !

— Cet homme a de l'avenir, leur disait-il.

Un pareil jugement faisait autorité.

Une phrase pittoresque, incisive, lui suffisait pour résumer une situation ou l'avenir d'un homme, et il était impossible de mieux conter, de mieux causer et de mieux lire que lui : aussi ne fallait-il pas l'entendre lire ses livres pour en juger les points faibles; il eût fait admirer les vers de Trissotin.

L'égoïsme qu'on lui a reproché tenait à sa malheureuse situation et à ses grands travaux. Libre, il eût été serviable et dévoué; on en

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appelle aux amitiés qu'il sut conserver jusqu'à son dernier jour, et aux jeunes littérateurs auxquels il donna plus d'une fois ses conseils et son temps, sa seule fortune.

Mais celui qui sacrifie ses jours pour vivre dans l'avenir n'a-t-il pas le droit de se soustraire aux exigences de la société, à ces petits devoirs qui sont toute la vie des oisifs? et parce qu'il s'en sera abstenu, mérite-t-il d'être accusé d'indifférence?

Les lettres dont j'ai cité quelques passages répondent victorieusement à ces accusations et suffisent à faire juger son cœur.

Mon frère possédait d'ailleurs l'art de se faire aimer à ce point, qu'on oubliait en sa présence les griefs qu'à tort ou à raison, on •avait contre lui, pour ne se souvenir que de l'affection qu'on lui portait.

Tous les gens qui l'ont servi ne l'ont pas oublié, il ne pouvait cependant pas les traiter selon ses désirs ! Depuis la pauvre femme dont il parle dans Facino Cane (elle avait remplacé dans sa mansarde V inintelligent Moi-Même), qui accourait tous les matins rue Lesdiguières, du fond du faubourg Saint-Antoine, et qui alla le voir partout où il demeura, jusqu'à François, l'ancien militaire, qui fut un de ses derniers serviteurs, tous l'aimèrent jusqu'au dévouement; et Dieu sait s'ils connaissaient chez lui l'oisiveté et l'abondance!

— Je ne sais ce qu'il a, on le servirait pour rien, disaient-ils ; on ne sent ni fatigue ni sommeil quand il a besoin de vous, et, qu'il vous gronde ou vous récompense, on est toujours content de lui.

Quant à ses amitiés, il n'en trahit aucune et les conserva toutes. Lié avec les hommes les plus remarquables de l'époque, tous s'honoraient de son affection et le payaient de retour. Plus d'une fois, il quitta ses travaux pour aller voir un ami malade; chez lui, les devoirs du cœur primaient tous les autres.

Son entraînement avec ceux qu'il aimait était tel, qu'arrivé pour

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lin instant, il restait des heures avec eux; puis venaient les remords» il s'admonestait en disant :

— Monstre! infâme! tu aurais dû faire de la copie au lieu de parler!

Jl perdait encore du temps à supputer combien lui coûtaient ses heures de délassement, compte fabuleux qui, partant de chiffres raisonnables, arrivait aux plus exorbitants.

— Car il faut compter les réimpressions, disait-il.

En résumé, ce grand esprit avait toutes les grâces et tout le charme des gens qui ne brillent que par leur amabilité.

Son heureuse et aimable gaieté lui rendait cette sérénité dont il avait besoin pour continuer ses labeurs; mais bien fou celui qui prétendait juger Balzac dans ces instants de foli€; l'homme-enfant, remis au travail, redevenait le plus grave et le plus profond des penseurs!

George Sand, qui l'a bien connu, et qui a noblement parlé de lui, George Sand , qu'il appelait son frère George, pour rendre sans doute hommage à son génie viril, s'est trompée en un seul point, sur l'extrême sagesse qu'elle lui attribue; il ne mérite pas cet éloge; hors le travail qui primait tout, il aimait et goûtait tous les plaisirs de ce monde; je crois qu'il aurait pu être le plus fat de tous les hommes, s'il n'en avait pas été le plus discret! Lui, si confiant pour tout ce qui le regardait, ne commit jamais aucune indiscrétion dans ses relations et gardait fidèlement les secrets des autres, s'il ne savait pas garder les siens.

Je trouve dans ses lettres cette appréciation de George Sand :

Elle n'a aucune petitesse en l'âme ni aucune de ces basses jalousies qui obscurcissent tant de talents contemporains. Dumas lui ressemble en ce point.

George Sand est une très-noble amie, et je la consulterais on toute confiance dans mes moments de doute sur le parti logique à prendre en telle ou telle occurrence; mais je crois que le sens critique lui manque, au moias

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de prime saut; elle se laisse trop facilement persuader, ne tient pas assez à ses opinions et ne sait pas combattre les motifs que lui oppose son adversaire pour se donner raison.

Mon frère disait plaisamment, à propos de sa petite taille (il n'avait que cinq pieds), que les grands hommes étaient presque toujours petits.

— Il faut sans doute que la tête soit près du cœur pour que ces deux puissances qui gouvernent l'organisation humaine fonctionnent bien, ajoutait-il.

On le trouvait toujours chez lui vêtu d'une large robe de chambre de cachemire blanc doublée de soie blanche, taillée comme celle d'un moine, attachée par une cordelière de soie, la tête couverte de cette calotte dantesque de velours noir adoptée dans sa mansarde , qu'il porta toujours depuis et que ma mère seule lui faisait.

Selon les heures où il sortait, sa mise était fort négligée ou fort soignée. Si on le rencontrait le matin, fatigué par douze heures de travail, courant aux imprimeries, un vieux chapeau rabattu sur les yeux, ses admirables mains cachées sous des gants grossiers, les pieds chaussés de souliers à hauts quartiers passés sur un large pantalon à plis et à pieds, il pouvait être confondu dans la foule ; mais, s'il découvrait son front, vous regardait ou vous parlait, l'homme le plus vulgaire se souvenait de lui.

Son intelligence, si constamment exercée, avait encore développé ce front naturellement vaste, qui recevait tant de lumière! cette intelligence se trahissait à ses premiers mots et jusque dans ses gestes! Un peintre aurait pu étudier sur ce visage si mobile les expressions de tous les sentiments : joie, peine,, énergie, découragement, ironie, espérances ou déceptions, il reflétait toutes les situations de l'âme.

Il triomphait de la [vulgarité que donne l'embonpoint par des

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manières et des gestes empreints d'une grâce et d'une distinction natives.

Sa chevelure, dont il variait souvent l'arrangement, était toujours artistique, de quelque manière qu'il la portât.

Un ciseau immortel a laissé ses traits à la postérité. Le buste que David a fait de mon frère, alors âgé de quarante-quatre ans, a reproduit fidèlement son beau front, cette magnifique chevelure, indice de sa force physique égale à sa force morale, l'enchâssement merveilleux de ses yeux, les lignes si fines de ce nez carré, de cette bouche aux contours sinueux où la bonhomie s*alliait à la raillerie, ce menton qui achevait Tovale si pur de son visage avant que l'embonpoint en eût altéré l'harmonie. Mais le marbre n'a pu malheureusement conserver le feu de ces flambeaux de l'intelligence; de ces yeux aux prunelles brunes pailletées d'or comme celles du lynx.

Ces yeux interrogeaient et répondaient sans le secours de la parole, voyaient les idées, les sentiments, et lançaient des jets qui semblaient sortir d'un foyer intérieur et renvoyer au jour la lumière au lieu de la recevoir.

Les amis de Balzac reconnaîtront la vérité de ces lignes, que ceux qui ne l'auront pas connu pourront taxer d'exagération.

Mon frère concourut pour le prix Montyon avec son livre du Médecin de campagne, et ne l'obtint pas.

Il se présenta deux fois à l'Académie et ne fut pas reçu...

Je dirai quelques mots sur Vautrin^ la première pièce de mon frère, représentée le ik mars 1840, à la Porte-Saint-Martin. L'acteur chargé de ce rôle eut, à l'insu du directeur et de l'auteur, l'idée de copier un très-grand personnage dans la scène où Vautrin parait en général mexicain. Honoré comprit aussitôt qu'on défendrait la pièce.

Je savais les raisons qui rendaient ce succès nécessaire. Inquiète de la révolution qu'avait dû produire le renversement de ses espérances, je courus le lendemain rue Richelieu, dans la chambre

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que mon frère occupait, et je le trouvai en proie à une grosse fièvre. Je l'emmenai chez moi pour le soigner.

Deux heures après son installation, Victor Hugo, Alexandre Dumas et plusieurs autres de ses confrères accouraient pour lui offrir leurs services.

M. *** arrive et dit à mon frère qu'il se fait fort de lui obtenir une belle indemnité s'il consent à retirer Vautrin, afin d'épargner à l'autorité une initiative qu'il lui serait désagréable de prendre.

— Monsieur, lui répondit mon frère, l'interdiction de Vautrin me sera fort préjudiciable, mais je n'accepterai pas d'argent en payement d'une injustice; on défendra ma pièce, car je ne la retirerai pas.

Vautrin fut rayé de l'affiche à la troisième représentation.

Les premiers essais dramatiques de mon frère méritaient-ils ou non leur insuccès? je ne sais; mais je crois que celui qui créa le type de Mercadet, et sonda le premier cette plaie de l'agiotage qui attaque et désole aujourd'hui tant de familles, pouvait espérer une seconde illustration littéraire.

Le temps viendra peut-être d'achever le récit des dernières années de l'existence de mon frère; ces détails seront également appuyés de lettres qui prouveront le changement qu'une expérience si chèrement achetée avait apporté à cette vaste intelligence : le Balzac d'alors avait triomphé de ses expansions, était devenu prudent, grave, sérieux même, sans misanthropie toutefois.

Je parlerai enfin des derniers jours de sa vie, brisée dans toute la force de son âge et de son talent, avant qu'il eût achevé son œuvre, quand il espérait le bonheur et allait au moins jouir de cette tranquillité si longtemps désirée, circonstances douloureuses qui émurent amis et ennemis.

D'immenses succès, de grandes affections firent les joies de sa vie ; il eut aussi des afflictions suprêmes, rien n'est médiocre dans

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rame de celui que Dieu a doué d'exquises sensibilités et d'une haute intelligence.

Qui osera le plaindre ou l'envier I

J'ai révélé son caractère, je l'ai montre dans sa vie privée, avec ses sentiments de famille et ses amitiés, j'ai raconté des infortunes vaillamment combattues, courageusement supportées ; je crois avoir rempli ma tâche en faisant estimer et aimer l'homme dans l'écrivain qu'on admire; là se bornent mes obligations envers lui et envers tous. Aux forts seuls appartient le droit de juger l'auteur.

LAURE SURVILLE, née BALZAC.

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