A M. LE BARON GERARD, A PARIS
Paris, 1831.
Je crois, monsieur, vous avoir envoyé la Peau de chagrin; mais, comme le système général de mon œuvre commence à se démasquer, permettez-moi de ne pas vous donner la première assise sans la seconde; vous me feriez grand plaisir si, pour allumer vos cigares, vous mettiez les précédents volumes sur votre cheminée, de manière à les consommer page à page.
Faites agréer mes hommages à madame Gérard, et dites, je vous prie, à mademoiselle Godefroy que j'aurai le plaisir de prendre jour avec elle pour la palingénésie de mon pauvre et bien-aimé père. Si j'avais su l'autre jour que vous ne fussiez pas occupé, je vous aurais dérobé avec grand plaisir une leçon de bonne et spirituelle conversation; car, si je vous aime autant que qui que ce soit, je vous admire mieux que tous.
Votre dévoué serviteur.
CORRHSPONDANCn. 103
A MADAME LA DUCHESSE DE CASTRIES, A PARIS
Paris, 28 février 183 2.
Daignez agréer, madame, mes remercîments affectueux et l'expression de ma profonde reconnaissance, pour la marque de confiance qu'il vous a plu de me donner. Il est si rare de rencontrer de nobles cœurs et de véritables amitiés ; moi surtout, je suis si dénué d'appuis sincères sur lesquels je puisse me reposer, que j'accepte, au risque de perdre beaucoup à être connu personnellement, votre offre gracieuse.
Si je n'étais pas embarqué dans un travail pressé, j'eusse été vous présenter mes hommages avec cette franchise de cœur qui vous est si chère; mais, après bien des luttes et des malheurs honorables, de ces malheurs dont on est fier, j'ai encore quelques pas à faire pour arriver à conquérir quelques bonnes heures où je ne sois plus ni littérateur ni artiste, où je puisse être moi ; et ce sont de ces heures-là que je voudrais vous consacrer, si vous le permettez. Vous êtes heureuse, madame, de pouvoir embellir votre solitude par de la poésie sans travail ; moi, je la remplis par le travail sans la poésie. J'espère devenir meilleur auprès de vous, et je suis persuadé que je ne puis que gagner dans le commerce d'une âme aussi noble, aussi bien douée^que l'est la vôtre.
Donc, à bientôt, madame, et qu'il me soit permis de déposer ici un hommage aussi amical que respectueux.
A MADAME EMILE DE GIRARDIN^, A PARIS
Paris, 183 2.
Ma chère écolière.
Ne vous moquez pas de votre pauvre maître, qui ne sait rien que par théorie. 11 a dit, dans je ne me rappelle plus quel conte drolatique, qu'un quintal de mélancolie ne payait pas une once de frippe;
i. Albert Savarus lui c=;t dédié.
eh bien, les milliers de quintaux de plaisir qu'on peut récolter dans le monde ne payent pas les billets de la fm du mois.
Er^go, le maître est esclave, ei, comme il n'attend rien que de lui, le pauvre maître travaille, et il est toujours couché à six heures, au moment où vous allumez la vie, les bougies de votre élégante cage; où vous faites briller, de plus, votre esprit; où la poésie brûle et scintille; puis il se lève à minuit et demi, pour travailler douze heures, pendant que vous reposez, après vous être balancée dans mille gentillesses de rêves. Ecco!
Jugez si cela me semble dur; car, enfin, je n'ai qu'une écolière. Personne ne vient,
En la cabane où le coton me couvre,
me consoler; et, quand on ne voit personne, qu'on ne peut rien savoir, ces choses que l'on nomme gloire et réputation ne sont que des coups d'épéedans l'eau. — Je suis comme l'enfant qui a oublié de mettre des pois dans sa vessie au carnaval, et qui n'entend aucun son en frappant sur le public.
Je vous remercie donc beaucoup de votre bonne lettre, de votre cher souvenir.
Mille gracieusetés à madame O'Donnell; mes hommages à madame Gay; mes amitiés à Emile, et à vous mille affectueuses obéissances.