Administrateur de la Revue de Paris
aucun moyen d'arriver à cela, écris-le-moi : je suis déterminé à tout fondre et à recommencer sur nouveaux frais. Ce serait absurde, car, sauf cette gêne de six mois environ, je ne me suis jamais trouvé dans une plus belle position. Tôt ou tard, la littérature, la politique, le journalisme, un mariage ou une grande affaire me feront une fortune. Il nous faut encore un peu souffrir. Si je souffrais seul!... Voilà quatre ans que vingt fois j'ai eu l'idée de m'expatrier. Mais tu es maintenant bien souffrante et la nécessité te force à devenir une des causes de mes tourments secrets. Je t'ai donné presque tous mes embarras, outre les tiens; cela me fait un mal affreux.
Tu me demandes de t'écrire en détail; mais, ma pauvre mère, tu ne sais donc pas encore comment je vis? Quand je puis écrire, je fais mes manuscrits; quand je ne fais pas mes manuscrits, j'y pense. Je ne me repose jamais; comment mes amis ne savent-ils pas cela? Je finirai par fermer mes oreilles aux reproches, parce que j'ai la conscience de ce que je fais.
Aussi je vais te mettre bien succinctement par écrit les choses les plus nécessaires à faire.
Va, si cela t'est possible, trouver M. Pichot pour obtenir de lui que nous allions ensemble voir Marne; car que lui écrirais-je? Comment, ma pauvre mère, tu demandes que j'écrive des cinq lettres obligeantes et instructives à cinq juges! et que veux-tu donc que je fasse? Mieux vaut de ce pas m'aller jeter dans l'Indre! Songe donc que j'ai trois cents pages de manuscrit à faire, à penser, à écrire pour la Bataille!... que j'ai cent pages à ajouter di\)i\ Conversations , et qu'à dix pages par jour, cela fait trois mois, et, à vingt, quarante-cinq jours, et qu'il est 'physiquement impossible d'en écrire plus de vingt, et que je ne demande que quarante jours; et que, pendant ces quarante jours, j'aurai les épreuves de Gosselin !
Je n'écris qu'une fois par semaine à madame de Castries et à madame de Berny; encore ne sont-ce que des mots.
Tout ce que je puis faire, c'est de te donner une lettre pour M. Pichot.
C'est précisément pour éviter toutes ces affaires et tous ces dérangements que je suis venu ici et que je vais à Angoulème.Tu ne saurais pas imaginer ce qu'une lettre d'affaires m'enlève de temps.
Huit jours, c'est peu dire. Madame de Berny a bien vu, à Saint- Firmin, ce que c'était que le travail de tête. 11 m'a fallu dix jours avant d'inventer et de penser les Célibataires^. Avoir tous les chagrins de mes travaux d'artiste et ceux que me causent les embarras de mes affaires, c'est à quitter la vie!...
Je ne vois personne à Tours.
Tu trouveras, ci-joint, un effet pour Tournier. Tournier a un billet qui échoit en août. Il est convenu qu'il le remboursera et que je lui en ferai un nouveau; il te remettra les fonds pour payer le billet d'août et tu lui donneras celui que je t'envoie; c'est ce qu'on appelle un renouvellement.
Je pars demain lundi pour Angoulême, réponds-moi là. Pendant quarante jours, je n'écrirai ni ne répondrai à personne, qu'à toi. Envoie-moi cependant mes lettres par mes paquets d'épreuves.
Précise-moi bien les choses sur lesquelles tu voudras une réponse; que j'aie peu à écrire, car je serai livré à un travail excessif. Dans mon désir de nous tirer d'embarras, je ferai l'impossible. Si le bonheur veut que je puisse travailler comme les deux derniers jours de Saint-Firmin, je nous sauverai ! 11 faudrait, pour nous mener jusque-là, un emprunt à rembourser le l^"" ou le 15 septembre.
Adieu, ma bonne mère aimée; je t'embrasse de cœur, comme un pauvre enfant bien malheureux et qui a bien besoin de serrer sa mère sur son cœur. Adieu; tu m'as bien inquiété par ta maladie et tu ne me donnes aucun détail sur toi; c'est toi qui devrais écrire!...
A LA MÊME
Angoulême, 19 juillet 1832.
Ma chère mère.
Tu as dû cependant recevoir une lettre de moi relativement à tout ce que tu me demandes par celle du 16, que je reçois aujourd'hui. Je t'ai expliqué pourquoi je n'écris plus de lettres et ne puis
1. Balzac veut parler ici de la première histoire des Célibataires : le Curé de Tours.
plus en écrire; je ne recommencerai pas rexplication. Ce que lu me dis sur mon silence est une de ces choses qui, à moi aussi, me font, comme tu le dis, tenir mon cœur à deux mains; car il est incroyable que je produise autant que je le fais, et j'obéis à la nécessité dans toute sa rigueur; aussi, pour écrire, ai-je besoin de plus de temps que je n'en ai; et, quand je me repose, ce n'est pas pour reprendre la plume. Il faudrait pourtant bien, ma pauvre mère, qu'entre nous cela fût compris une fois pour toutes, ou, sinon, je serais obligé de renoncer à tout commerce épistolaire.
Que veux-tu que je te réponde sur le marchand de fourrages? Bon Dieu ! je travaille nuit et jour pour faire de Targent et le payer. Je t'ai indiqué, sauf le cas de maladie, le moment où les Conversations entre onze heures et minuit et la Bataille seraient finies; après ces deux livres, je ferai les Trois Cardinaux. Ces trois ouvrages suffiront largement à tout, avec un volume de Contes drolatiques et un volume de Contes philosophiques.
Or, n'ayant de l'argent que dans quarante jours, je ne puis rien faire avant ce terme ; c'est une réponse générale; car, à moins de tout vendre pour rien et de me mettre nu comme un saint Jean, je ne vois pas d'autre moyen de faire de l'argent.
La dame au manuscrit est une intrigante : tu peux répondre que je n'ai pas le temps de me consacrer aux ouvrages des autres.
En thèse générale, pourquoi ne réponds-tu pas à tout par mon absence et mon retour?...
Maintenant, ma bonne mère, je suis arrivé avant-hier soir ici ; hier, je me suis reposé, parce que la route, par cette chaleur, m'avait horriblement fatigué, d'autant plus que j'avais fait à pied, à midi, le chemin de Sache à Tours.
Et j'allais ce matin entamer mon travail avec courage, lorsque ta lettre est venue me désorganiser complètement! Crois-tu qu'il soit possible d'avoir des pensées artistiques en voyant tout à coup le tableau de mes misères comme tu me les traces? crois-tu donc que, si je ne le sentais pas, je travaillerais ainsi?...
Je t'ai dit, les larmes aux yeux et le cœur serré, qu'il était impossible que mon manuscrit fût prêt avant le 10 août, et, le 10 août, nous aurons dix-huit cents francs. Vois si tu peux à Paris arranger tout pour cette époque. Si je n'ai pas d'argent, eh bien, je me laisserai
poursuivre et je payerai des frais ; ce sera de l'argent bien cher! ïu vois que tout se résout par mon travail le plus assidu, et mon travail par la tranquillité.
Si Gosselin s'avisait de ne pas m'envoyer d'épreuves, ce serait du joli! Mais ce serait à ruiner ma réputation! Je déchirerais tous nos traités à la face de la terre. L'œuvre que je lui ai envoyée m'a coûté trente jours et quinze nuits, et il me faut au moins deux épreuves. Je les attends avec impatience.
Je me lève à six heures, je corrige les Chouans, puis je travaille à la Bataille, de huit heures à quatre heures du matin, et, pendant le jour, je corrige ce que j'ai fait la nuit; voilà ma vie! en connaistu de plus occupée?...
Adieu, ma bonne mère. Fais l'impossible, c'est ce que je fais de mon côté. Ma vie est un miracle perpétuel. Je t'embrasse de tout mon cœur et avec bien du chagrin, car je te rends aussi malheureuse que je le suis.
A MADAME EMILE DE GIRARDIN, A PARIS
Angoulôme, 29 juillet 18 32.
Voulez-vous me permettre de vous confier un secret? De loin, puis-je faire la demande et la réponse, et ne présumerai-je rien de faux en vous supposant bonne, ingénieuse et complaisante ?
Premièrement, ne dites pas où je suis, ni qui vous écrit, ni ce que je vais avoir l'impertinence, l'outrecuidance de vous demander. — Si vous me refusez, dites-moi l'un des plus jolis non que vous ayez formulés, et gardez-moi encore le secret.
J'ai achevé un livre intitulé Études de femmes; il me faut une préface écrite par une femme : voulez-vous me la faire?
Si vous me trouvez digne de quelques plumées d'encre, si vous voulez vous mettre un peu de noir aux doigts, si..., si..., il y a mille si! répondez-moi un petit mot. Je vous écris d'Angoulême, où je suis venu me faire couper les cheveux, et, jusqu'au 20 août, je puis y recevoir votre gracieuse réponse, quoi qu'elle dise. — Alors, si vous m'accordez ma requête, je vous enverrai un petit mot tou-
CORHESPONDANCF. 123
chant cette préface, qui serait pour les neuf cent quatre-vingt-dixneuf millièmes clans le succès de mon livre, et mon chagrin sera de ne pouvoir jamais vous rendre un service de ce genre.
Avez-vous songé que je pensais à vous et à Emile, quand la bougie a scintillé? Q^iand votre oreille a résonné, quand vous avez été gaie, avez-vous cru que j'étais près de vous en esprit? Non, vous vous serez moqués tous de moi, peut-être, si vous m'avez rais au nombre des gens sans mémoire, et Dieu sait si j'en manque! Savez-vous qu'il est impossible, en province, de ne pas tourner les yeux vers ce salon où tout est esprit et pensée?... où l'on fait payer l'éloge par de la raillerie, où cependant l'on vient toujours se faire duper, parce que tout y est joli et que nous aimons mieux de ravissantes illusions que d'amères vérités? — Du moins, moi, je suis ainsi, prêt à grimper sur une parole comme Astolphe sur son hippogriffe.
Vous ne m'oublierez pas auprès des personnes à qui je dois des souvenirs, et vous les formulerez en me faisant dire tout ce que je dois penser.
Répondez-moi sincèrement, et, si c'est oui, laissez-moi prendre toute l'exigence de l'amitié ; car vous, Delphine divine — comme disait le pauvre cher fou Gérard — et Emile ne pouvez pas douter de la sincérité des sentiments de votre affectionné.
A MADAME DE BALZAC, A PARIS
Angoulème, 29 juillet 1832.
Ma ti mère, comme dit Laure, je reçois aujourd'hui le paquet d'épreuves; mais explique donc à Gosselin qu'il me faut toute la composition, l'œuvre entière sous les yeux, pour que je la corrige; car cela sort des habitudes ordinaires des autres ouvrages. Que diable! M. Crapelet a bien assez de caractères pour tenir à la disposition de Gosselin cent vingt ou cent quarante malheureuses pages dont se compose cette Notice^
1. La première édition de Louis Lambert, dont il s'agit ici, parut sous le titre de Xotire biographique sur Louis Lambert.
Quant à moi, si je corrige placard par placard, je perdrai quinze jours à ce travail, et, si j'ai tout sous les yeux et que je corrige tout d'un coup, je n'y emploierai que trois jours; or, mes heures sont si précieuses, que tout doit plier devant une économie de temps. Explique bien cela audit Gosselin.
Maintenant, chère mère, je vais te surprendre par un envoi très-prochain d'une paiHie de manuscrit, comme disent les commerçants, dont tu pourras retirer cent louis. La nécessité m'a inspiré pendant huit jours et j'ai saisi l'occasion et l'inspiration aux cheveux. C'est Mame qui sera chargé d'arranger tout cela. En temps et lieu, je te dirai comment, car il s'agit de trois articles qui paraîtront, sans que je sois compromis, dans trois journaux et qui feront un livre à Mame.
Adieu ; je me jette sur ton cœur et t'embrasse avec effusion. Paye tout comme tu dis; moi, de mon côté, je vais faire de l'argent à force, et nous balancerons, dans un temps donné, la dépense par la recette.
La correction des Chouans va son train : j'ai un volume de prêt.
Tu as dû voir que nous 'nous sommes rencontrés en idée pour le tilbury et le cheval et pour Leclercq. Quant à ce dernier, tu pourrais l'envoyer ici, car j'y suis comme un enfant de la maison.
Adieu; il faut que je retourne à la besogne pour achever mon tour de force. Je t'embrasse de tout cœur.
Bien entendu, si .tu trouvais du cheval ce que je t'en dis, vendsle. En tout état de cause, il faut garder tout ce qui est sellerie et vendre le cheval nu.
Les numéros de l'Artiste qui contiennent la Transaction me sont toujours bien utiles.
Adieu.
A LA MÊME
Angoulême, 30 juillet 1832.
Ma mère chérie,
Aussitôt cette lettre reçue, cherche dans ma bibliothèque, dans la rangée d'en bas, aux in-douze, le Jeune Irlandais, et envoie-le-
moi par la diligence; obtiens qu'il parte immédiatement, car j'en ai le plus grand besoin. N'oublie pas un peu d'argent (je dois trente francs déjà) ni la lampe locatelli : c'est une surprise que je veux faire à madame Carraud.
Dieu ! que Gosselin m'irrite ! il ne sait pas ce qu'il me cause de perte de temps en ne m'envoyant pas d'un coup tout Lambert composé. Il ne voit donc pas que je suis dans une veine de travail et capable de faire des merveilles? Maintenant, je réponds de ma Notice, cela fera vendre un jour des mille exemplaires de Contes philosophiques.
Adieu, ti mère; je ne resterai pas ici plus que jusqu'au 20 août. On s'est arrangé à Aix pour que je puisse venir y rester incognito.
J'ai jusqu'au l^»" octobre avant de pouvoir revenir à Sache, puisque milady n'y revient qu'à cette époque. Alors, j'aurai bien ajouté à ma réputation, tu verras comme!
Adieu ; je n'ai pas le temps de t'en dire davantage. Gagne mes procès ! Mille caresses de cœur.
Ton fils bien aimant.
A LA MÊME
Angoulême, août 1832.
Ma chère mère,
Je ne puis pas t'écrire aujourd'hui en détail. Il est onze heures du soir, je suis extrêmement malade, par suite d'un travail excessif, et, si je n'avais pas craint de t' alarmer, je t'eusse fait écrire par madame Carraud ; mais ce que j'ai à te dire est trop confidentiel.
J'ai travaillé cent soixante heures sur Touvrage de Gosselin. Je te prie, ma mère bien-aimée, de le lui porter toi-même aujourd'hui; de me faire écrire par lui l'assurance que j'en aurai une épreuve nouvelle à Lyon, poste restante.
Veille à ce que cette épreuve soit sm- papier blanc et que tout soit en pages.
Fais-lui observer de ma part que le moins coûteux et le plus expéditif sera de tout composer à nouveau, et de mettre immédiatement en pages.
Ma bonne mère, il s'agit de ma réputation et de mon avenir; fais en sorte que je n'aie pas risqué une maladie en pure perte; il me faut cette épreuve et l'assurance que je l'aurai.
Enfin, renvoie-moi, par les Messageries royales, bureau restant, à Lyon, la copie nouvelle que j'envoie à Gosselin, et veille à ce que ce manuscrit parte en même temps que les épreuves par la poste, afin que, s'il y a des mots oubliés, je puisse les rechercher dans mon manuscrit.
Voilà tout ce que j'ai à te dire sur l'affaire de Gosselin. Passons à autre chose.
Tu enverras les deux lettres ci-jointes à leur destination. Tu ne feras rien dire à Buloz. S'il venait, tu lui dirais de revenir te voir vendredi 17 août, à quatre heures. Ce jour-là, tu auras, bureau restant, un paquet où sera le manuscrit pour la Revue des Deux Mondes et les conditions; dans ce paquet, une lettre où je répondrai en détail à toutes tes demandes. J'espère être mieux et tout t'expliquer.
Maintenant, en envoyant la lettre à M. Pichot (rue du Gros-Chenet), tu lui feras dire par Paradis, en grande tenue, que tu as reçu de moi des manuscrits et que tu le pries de passer jeudi à telle heure ou pendant toute la journée, comme tu voudras.
Tu ferais bien de le recevoir chez moi, s'il vient.
Or, s'il vient, voici ce que tu lui diras succinctement :
Qu'il faut, par une lettre écrite, que la Revue de Paris s'engage à me payer deux cents francs par feuille, sans contestation de blancs;
Que je sois imprimé en philosophie;
Et que, par cette lettre, il me dise que, tant qu'il dirigera la Revue, rien n'y sera dit sur moi de désagréable; enfin, que, s'il me plaît de réimprimer en livres mes articles, cela me soit permis, parce que j'entends n'en donner la propriété à la Revue que pour une première publication, c'est-à-dire que mes articles qui lui seront donnés ne puissent reparaître dans aucun journal.
Si tout cela lui convient, tu lui remettras le manuscrit en lui faisant observer qu'il faut faire tout composer sur-le-champ et t'envoyer l'épreuve sur papier blanc avec le manuscrit^ de manière que tout me parvienne à Lyon, bureau restant, le 21 août.
Si M. Pichot ne voulait pas, tu lui dirais : « N'en parlons plus. » Tu recevras, par le paquet Baloz, d'autres explications sur mon voyage, l'argent à m'envoyer, etc.
Pardonne-moi, mère bien-aimée, ma brièveté : voilà deux nuits consécutives que je passe, et il faut me lever à trois heures demain, pour aller, de la Poudrerie à Angouléme, porter ce paquet, afin d'être sûr qu'il parte.
Tu recevras les livres de Saint-Cyr par l'autre envoi; on me copie les cartes, ce qui me coûtera cher.
Adieu; je t'embrasse de cœur. Jamais je n'ai été aussi fatigué et tu ne sauras jamais ce qu'il m'a fallu de force pour t' écrire; j'aurais dû le faire d'avance.
Je t'embrasse de tout cœur, ma mère bien-aimée.
A MADAME LAURE SURYILLE, A PARIS
Angouléme, août 1832.
Ma bonne et bien-aimée Laure,
Je reçois ton petit mot, et, malgré ma fatigue, il m'est impossible de ne pas t' écrire. Tu m'as ému aux larmes en me parlant de ma pauvre mère. Je n'ose lui écrire; car, hier, je lui ai répondu un peu brièvement, et je ne pourrai jamais lui exprimer tout ce que j'ai dans le cœur pour elle.
Merci, ma sœur; le dévouement des cœurs aimés nous fait tant de bien! Tu m'as rendu cette énergie qui m'a fait surmonter jusqu'ici les difficultés de ma vie! Oui, tu as raison, je ne m'arrêterai pas, j'avancerai, j'atteindrai le but, et tu me verras un jour compté parmi les grandes intelligences de mon pays!
Mais quels efforts pour arriver là! ils brisent le corps, et, la fatigue venue, le découragement suit!
Cette Notice biographique sur Louis Lambert est une œuvre où j'ai voulu lutter avec Gœthe et Byron, avec Faust et Manfred, et c'est une joute qui n'est pas encore linie, les épreuves ne sont pas encore corrigées. Je ne sais si je réussirai, mais ce quatrième
i28 COKUiiSPONDANCE.
volume de Contes philosophiques doit être une dernière réponse à mes ennemis et doit faire pressentir une incontestable supériorité. Aussi faut-il pardonner au pauvre artiste sa fatigue, ses découragements et surtout son détachement momentané de toute sorte d'intérêts étrangers à son sujet. Louis Lambert m'a coûté tant de travaux! que d'ouvrages il m'a fallu relire pour écrire ce livre! Il jettera peut-être, un jour ou l'autre, la science dans des voies nouvelles. Si j'en avais fait une œuvre purement savante, il eût attiré^ Tattention des penseurs, qui n'y jetteront pas les yeux. Mais, si le hasard le met entre leurs mains, ils en parleront peut-être!...
Je crois Louis Lambert un beau livre! Nos amis l'ont admiré ici, et tu sais qu'ils ne me trompent pas!
Pourquoi revenir sur son dénoûment? tu connais la raison qui me l'a fait choisir! Tu as toujours peur. Cette fin est probable, et de tristes exemples ne la justifient que trop : le docteur n'a-t-il pas dit que la folie est toujours à la porte des grandes intelligences qui fonctionnent trop?...
J'espère avoir achevé bientôt la Bataille et les Conversations entre onze heures et minuit. L'argent qui m'en reviendra doit suffire à tout. Après ce grand et exorbitant travail, je ferai un voyage à pied. Il le faudra pour ma santé. Puis, au lieu de repos, là où j'aurai trouvé un gîte, je commencerai les Trois Cardinaux, que j'entrelacerai de petits contes drolatiques. C'est tout ce que je puis faire d'ici à cet hiver; et, cet hiver, si ma position n'est pas changée, je suis décidé à faire du théâtre, et à sortir ma pauvre mère de sa situation. Je lui sacrifierai mon avenir pclitigue; ne lui en dis rien .
Encore merci de ta lettre, et pardonne au pauvre artiste le découragement qui l'a rendue nécessaire. La partie engagée, je joue si gros jeu! Il faut toujours progresser. Mes livres sont les seules réponses que je veuille jamais faire à ceux qui commencent à m'attaquer.
Que leurs critiques ne te préoccupent pas trop; elles sont de bons pronostics : on ne discute pas la médiocrité!...
Oui, tu as raison, mes progrès sont réels, et mon courage infernal sera récompensé. Persuade-le aussi à ma mère, chère sœur; dis-lui de me faire l'aumône de sa patience; ses dévouements lui
CORRESPONDANCE. liO
seront comptés I Un jour, je l'espère, un peu de gloire lui payera tout! Pauvre mère! cette imagination qu'elle m'a donnée la jette perpétuellement du nord au midi et du midi au nord : de tels voyages fatiguent; je le sais aussi, moi!
Dis à ma mère que je Taime comme lorsque j'étais enfant. Des larmes me gagnent en décrivant ces lignes, larmes de tendresse et de désespoir, car je sens l'avenir, et il me faut cette mère dévouée au jour du triomphe! Quand l'atteindrai-je?
Soigne bien notre mère, Laure, pour le présent et pour l'avenir.
Quant à toi et à ton mari, ne doutez jamais de mon cœur; si je ne puis vous écrire, que votre tendresse soit indulgente, n'incriminez jamais mon silence; dites-vous ; « Il pense à nous, il nous parle. » Entendez-moi, mes bons amis, vous, mes plus vieilles et mes plus sûres affections!
En sortant de mes longues méditations, de mes travaux accablants, je me repose dans vos cœurs comme dans un lieu délicieux oia rien ne me blesse!
Quelque jour, quand mes œuvres seront développées, vous verrez qu'il a fallu bien des heures pour avoir pensé et écrit tant de choses; vous m'absoudrez alors de tout ce qui vous aura déplu, et vous pardonnerez, non l'égoïsme de l'homme (l'homme n'en a pas), mais l'égoïsme du penseur et du travailleur.
Adieu, ma bonne sœur. Aujourd'hui, je t'ai donné le temps que je voulais consacrer à une lettre pour madame de Castries. Elle s'en passera; toi avant tout.
Tu diras à maman que, si je ne lui ai pas écrit, il y a ici pour elle la plus tendre effusion de cœur; tu diras bien des choses tendres et amicales à ton mari, de la part de son frère de cœur, et je te remercie bien de m'avoir appris où en étaient ses affaires.
Je t'embrasse, chère consolatrice qui m'apportes l'espérance, baiser de tendre reconnaissance; ta lettre m'a ranimé; après sa lecture, j'ai poussé un hourra joyeux et crié :
(( En avant, troupier! jette-toi en travers dans la bataille! »
130 COURESPONDANCE.
A MADAME DE BALZAC, A PARIS
Angoulème, 2 1 août 1832.
Ma bonne mère,
Je reçois ta lettre et je t'en remercie bien, ma chérie, parce que j'étais fort inquiet, je te croyais malade.
Donc, je pars demain 22 pour Lyon et n'y serai que le 25. J'emprunterai cent cinquante francs à M. Carraud et tu les lui renverras par la messagerie, attendu qu'ils n'ont rien à faire payer à Paris. Il n'y a pas besoin de lettre d'avis, c'est chose convenue.
En même temps que je partirai, ma mère aimée, j'expédierai à ton adresse un paquet contenant les effets, une lettre, les livres pour Saint-Gyr, a rendre à M, Villemejane, bibliothécaire, de la part de M, Périollas; puis le manuscrit pour Buloz delà Revue des Deux Mondes, avec les conditions.
J'ai beaucoup travaillé ; j'aurai en janvier prochain pour Marne trois volumes in-octavo. J'ai changé complètement d'avis sur ce que je lui ai écrit. J'ai fondu les Études de femmes, les Conversations, etc., en une collection de trois ou quatre volumes originaux que je lui destine ; mais, avant tout, il faut que la Bataille paraisse.
Les cartes copiées : vingt francs ; le passe-port ; dix francs. Je devais ici quinze francs d'escompte; puis il a fallu des bouquets pour des fêtes : quinze francs, et dix francs au jeu; total, soixante et dix francs. Je devais quinze francs sur ma place. Ainsi, avec les ports de lettres, j'ai dépensé les cent francs que tu m'avais envoyés.
A peine les cent cinquante francs que j'emprunte me conduirontils à Lyon. Enfin, si les trois cents francs de Lyon ne me mènent pas loin, malgré mon économie, nous verrons à correspondre. Aussitôt arrivé à Aix, je t'écrirai.
Le 25, je serai à Lyon, où je resterai au moins deux jours.
Passer à Glermont sans pouvoir flâner dans les campagnes..., hein!
Je reviendrai bien chargé d'ouvrage, et, ma foi, les dettes s'acquitteront et les ennemis auront un pied de nez.
Ali çà! toi, mère, je te recommande encore de veiller à ce que mes épreuves de Lyon soient sur papier blanc, que j'en aie deux, et que tous les manuscrits me soient renvoyés, même celui des épreuves premières de Lambert.
Tu ne me dis rien de Pichot?...
Ouant à Buloz, je te dirai par quelle voie on pourra m'envoyer les épreuves à Aix.
J'ai encore de prêt un article pour chaque Revue, et de fameux !
Adieu ! Je t'écrirai encore ce soir par le paquet; mais, puisque je t'avisais de l'envoi du susdit paquet, il a bien fallu causer avec sa mère. Un bon baiser sur tes yeux, mère chérie, et adieu.
Lambert est une bien belle chose et qui fera sensation. J'attends Lyon pour donner le dernier coup de peigne avec impatience à cette grande œuvre qui a failli me tuer.
Ton fils tendre.
A LA MÊME
Angoulême, mardi à midi, 22 août 183 2.
Je pars pour Lyon ; je suis pressé, puisque nous sommes à la Poudrerie et que la voiture part à deux heures; ainsi, ma mère chérie, je serai bref.
Je te supplie de tenir un compte bien exact de la somme de dix mille francs, et de bien noter chaque emploi, même le moindre. Puis, en regard, il faudra ouvrir un compte des recettes successives que je te ferai faire, suivant chaque provenance. Observation: Pour les journaux, point de crédit; l'article passé, envoie demander l'argent et le compte. Je t'enverrai une autorisation pour toucher à chaque journal.
Affaire de la Revue des Deux Mondes : Tu prieras M. Buloz de passer chez moi (toujours chez moi) ; tu lui montreras le manuscrit, sans le lui laisser emporter, parce que tu es mandataire et que tu ignores les usages. Beaucoup de politesse.
132 COIUlliSPONDANCE.
Tu lui diras que je désire une lettre où il s'engnge à ne rien laisser mettre qui me soit désagréable dans la revue qu'il dirige, et ce, soit directement, soit indirectement;
Qu'il donne quittance de tous comptes antérieurs et les apure au 1" septembre 1832, entre moi et la Revue;
Que je sois imprimé dans le caractère le plus gros;
Puis payé deux cents francs la feuille sans contestation de blancs.
A ce prix, tout cela écrit et convenu, donne les Orplielins^,
Buioz fera faire un bel article sur les Scènes et sur le quatrième volume des Contes 'philosophiques.
Puis, pour m'être agréable, il insérera la pièce de vers ci-incluse, qui m'est venue de la Martinique et qui est d'un de mes meilleurs amis; qu'il dise la tenir de moi.
Si la Revue de Paris et la Revm des Deux Mondes sont mes amies, je les servirai bien, et j'ai appris en province toute la puissance de mon nom.
J'indiquerai d'Aix par quelle voie Buloz pourra m'adresser les épreuves.
Réponds-moi sur tout en détail.
Je t'embrasse de cœur, et, si j'ai oublié quelque chose, je t'écrirai de Lyon. J'ai passé la nuit à finir le Maudit'^, article pour Buloz.
J'espère t'envoyer tout le manuscrit de la Bataille et les Chouans corrigés, pour Mame, par une occasion, le 1^"^ octobre. D'ici là, je veux être tranquille.
Un bien bon baiser à la mère bien-aimée. Soigne-toi et dressemoi Paradis.
Adieu.
Si tu ne t'accordes pas avec Buloz, garde le manuscrit; je te dirai plus tard ce qu'il en faudra faire.