LXXXVIII
A MADAME DE BALZAC, A PARIS
Aix, samedi, 22 septembre 18 3 2.
Ma chère mère,
Le traité avec Ricourt^ n'est fait que pour un an, et l'année sera écoulée dans trois ou quatre mois, sans qu'il ait été exécuté. Ricourt ne s'est pas bien conduit envers moi; j'abandonne volontiers la Transaction à son sort, et il est facile de la remplacer par autre chose en attendant que je rentre dans ce morceau, qui, en ce moment, ne m' est pas encore payé. Quant à M. Dieulouard, je te prie de lui envoyer la lettre ci-jointe sans aucune de toi, et de me transmettre sa réponse courrier par courrier. Quand il aura répondu, la Bataille sersi ïixiiQ ; mais il n'y aura aucune puissance humaine capable de la faire sortir de mon portefeuille, si M. Dieulouard n'en paye pas intégralement le prix, et personne au monde ne pourra me décider à fuir le procès qu'il lui sera loisible de me faire. Je suis furieux de me voir plus tourmenté pour une œuvre
L Dirocteui- do /'/lr^j6'<e.
aussi longue, aussi pénible, aussi difficile, par un homme comme lui, plus que je ne l'ai été par ce bourru de Gosselin pour la Peau de chagrin.
Aussi j'ai pris un parti que je te communique et que je vais suivre avec cette persévérance et cette ferme volonté que tu dois reconnaître en moi.
Je ne veux laisser à nulle personne au monde le droit de réclamer quoi que ce soit de moi. A Paris, je serais entraîné, distrait ; donc, je n'y veux revenir qu'ayant rempli tous mes engagements de quelque nature que ce soit.
Dans les premiers jours d'octobre, la Bataille sera finie; sauf la détermination de M. Dieulouard, voilà une affaire terminée.
J'ai peu de choses à faire pour terminer le second dizain des Drolatiques. Aussitôt, je me mets à faire le Marquis de Carabas; et, en même temps que je le ferai, comme il y aura des intervalles de composition, je donnerai à Mame deux volumes in-octavo, et peutêtre trois, pour lui faire attendre les Trois Cardinaux ; ipuïs je donnerai à Gosselin un roman historique, de manière qu'en revenant à Paris, aucun libraire ne puisse me demander quelque chose, si ce n'est Mame, pour qui je ferai les Trois Cardinaux; il faut être à Paris pour cela. Ainsi, les cinq cents francs par mois de la Revue et l'argent des œuvres que j'aurai faites payeront mon emprunt et ma dépense en voyage, que je réduis à sa plus simple expression...
Pour rester loin de Paris, je préfère l'Italie à tout. Mes intérêts électoraux se soigneront bien à Angoulême par correspondance. Je n'aurai aucune entrave pour mes épreuves, et, par le renvoi de l'épreuve corrigée des Orphelins, je donnerai à la Revue le mois de novembre tout corrigé et le manuscrit pour décembre; ainsi j'aurai de l'avance.
Pour que Mame ait toutes mes œuvres, il faut que j'en finisse avec Gosselin, et Gosselin ne sait pas ce qu'il perdra à se mal conduire avec moi. L'édition future des Contes philosophiques ne lui est ni promise ni acquise. Il n'a droit qu'à une édition du Marquis de Carabas et à une édition du roman historique, et je stipulerai les premières éditions à mille exemplaires seulement; en sorte qu'au bout d'une année, je rentrerai dans la propriété entière de tout ce
flOKRESPONDANCE. 1 i5
qu'il a publié de moi. Et Marne héritera de tout. Bien entendu qu'avant de partir, je lui enverrai la copie des Chouans; il l'aura pour le 15 octobre, et ce sera imprimé en peu de temps, puisque la copie ne veut pas d'épreuves. J'espère vers le milieu de 1835 pouvoir lui faire faire une édition complète, et, pour avoir attendu, certes, il n'y perdra rien.
A cette époque, mes articles à la Revue auront grossi ma réputation et je rafraîchirai les Scè;nes de la Vie privée, par quelque chose, ainsi que les Contes philosophiques. Et alors les Trois Cardinaax paraîtront. J'offrirai ainsi un bel ensemble d'œuvres.
J'ai une mauvaise nouvelle à t'apprendre. Hier, ma jambe s'est rouverte, le trou s'est agrandi, j'ai été obligé de consulter le médecin des eaux. Il m'a dit qu'il n'y avait pas de danger; mais il m'a ordonné quinze jours de repos absolu, et il va s'occuper de fermer cette plaie; il craint cependant que l'os n'ait été endommagé et qu'il ne faille expulser les esquilles. Dans trois jours, il saura si l'os a été déprimé; en sorte que je pourrai te donner des nouvelles de ce maudit mal par le prochain courrier. Il m'a bien affirmé qu'il n'y avait rien à craindre ; mais, en attendant, voilà un mois que cela dure et que cela m'empêche de bouger. Il est vrai que j'ai fait une imprudence en gravissant le mont du Chat.
J'ai beaucoup travaillé, surtout en conceptions, depuis huit jours.
Adieu, ma bonne mère bien -aimée! je t'embrasse de toute mon âme. Oh ! si tu savais comme j'ai besoin en ce moment de pouvoir me jeter dans ton cœur comme dans un asile d'affection entière, tu me mettrais un petit mot tendre dans tes lettres, et celle à laquelle je réponds n'a pas même un pauvre baiser. 11 n'y a rien que...
Ah! mère, mère, cela est bien mal!...