XXIV
14'i CORRESPONDANCE.
A LA MÊME
Aix, dimanche 23 septembre 1832.
Ma chère mère, ma mère biea-aimée,
Mon voyage d'Italie est décidé.
Tu vas me demander comment je voyage. Ici, ti mère, il faut que je te dise que je n'ai donné que six cents francs à Sannegou; il lui est indifférent que je lui remette à notre première rencontre les cinq cents francs restants ; c'est un garçon au-dessus de cette misère et d'un délai. J'ai été au-devant de ma dette, il ne dira pas que je la fuis.
Tout bien calculé, cet argent me conduira à Rome, je voyage en quatrième dans le voiturin de madame de Castries ; et le marché dans lequel tout est compris, nourriture, voitures, auberges, est de mille francs pour aller de Genève à Rome ; soit pour mon quart, deux cent cinquante francs.
A Rome, il me faut cinq cents francs et autant à Naples. Je ne le les demande pas. En travaillant trois jours et trois nuits, j'ai fait un volume in-dix-huit intitulé le Médecin de campagne. Un voyageur le porte à Marne. Comme il n'y a que deux cents pages in-dix-huit, il peut faire tout composer, et je puis donner le bon à tirer avant mon départ pour l'Italie, qui n'aura lieu que le 10 octobre. Il me fera tenir cinq cents francs à Rome et cinq cents francs à Naples. Je lui donnerai mes instructions.
Je n'aurai qu'à te demander, vers le mois de mars, cinq cents francs pour revenir de Naples; et peut-être, à cette époque, les trouverai-je en dehors de mes affaires.
Autre chose : s'il y a une élection générale, les royalistes iront aux collèges, cela est maintenant décidé. Alors, M. le duc de Fitz- James sera probablement élu dans deux collèges au moins. Si je ne suis pas élu à Angoulême, M. de Fitz-James tâchera de me faire élire dans celui pour lequel il n'optera pas.
Je ferai ce beau voyage avec le duc, qui sera comme un père
pour moi. Alors, je serai en relation partout avec la haute société. Je ne saurais jamais retrouver une semblable occasion. M. de Fitz- James a été en Italie; il connaît le pays et m'épargnera toute sorte de pertes de temps, outre que son nom m'ouvrira bien des portes. La duchesse et lui sont excellents pour moi; leur affabilité, leur commerce ont bien du prix.
Ma dépense pendant mon voyage, grâce à mon association, n'excédera pas beaucoup celle que je ferais à Paris. Ainsi, ma mère chérie, j'aurai fait un beau voyage, vu l'Italie, les choses d'art, les fêtes, les théâtres, toujours bien travaillé, et rien n'aura été en souffrance. Les temps de repos nécessaires seront consacrés à la route, et à chaque station je travaillerai dix jours.
Adieu; le courrier presse, et j'ai encore à écrire à madame Delannoy et à madame Carraud pour ce qu'il y aurait à faire en cas d'élection.
La jambe a de l'onguent de la Mère et j'en souffre moins. J'attends à demain pour les esquilles et je t'écrirai après-demain, jour du courrier. Mille baisers et tendresses.
XG.
A MADAME ZULMA CARRAUD, A ANGOULEME
Aix, 23 septembre 1832.
Merci du fond du cœur de votre lettre si amie et si tendre, malgré toutes vos duretés. Je vous écris, laissant mes travaux pour vous avec plaisir. Le 10 octobre, je partirai pour l'Italie, à laquelle je ne résiste point. Soyez tranquille, la Bataille va paraître et quelque chose de mieux que la Bataille, un livre selon votre cœur, le Médecin de campagne.
Rassurez-vous pour la Revue de Paris, Le directeur et le journal ont fait tout ce que humainement je pouvais exiger. Ils répareront tout ; ils me font un traitement fixe de cinq cents francs pour un article par mois.
Je vous aime bien, parce que vous me dites tout ce que vous pensez. Cependant, je ne saurais accepter vos observations sur mon <:aractère politique, sur l'homme de pouvoir. Mes opinions se sont
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formées, ma conviction est venue à l'âge où un homme peut juger de son pays, de ses lois et de ses mœurs. Mon parti n'a pas été pris aveuglément, je n'ai été mû par aucune considération personnelle, je puis le jurer à vous à qui je ne voudrais jamais mentir, puisque je vous parle de cœur à cœur. Ainsi, je ne dois, je ne puis jamais revenir sur le caractère politique, ni sur mes opinions. Mon plan de pouvoir, mes idées sont saines et justes, je le crois du moins. Elles comportent beaucoup plus des vôtres que vous ne pensez. Seulement, je prends une route que je crois plus sûre pour arriver à un bon résultat. Vous ne voyez qu'une partie des intérêts, des choses, des personnes et des mœurs. Je crois voir tout et tout combiner pour un pouvoir politique prospère. Jamais je ne me vendrai. Je serai toujours, dans ma ligne, noble et généreux. La destruction de toute noblesse hors la Chambre des pairs; la séparation du clergé d'avec Rome ; les limites naturelles de la France ; l'égalité parfaite de la classe moyenne ; la reconnaissance des supériorités réelles, l'économie des dépenses, l'augmentation des recettes par une meilleure entente de l'impôt, l'instruction pour tous, voilà les principaux points de ma politique, auxquels vous me trouverez fidèle. Il y aura cohésion entre mes paroles et mes actions.
Quant aux moyens, j'en suis juge. Je me soumets à toutes les calomnies, je me suis préparé à tout, parce qu'un jour il y aura des voix pour moi. Je veux le pouvoir fort. Vous pourrez ne pas approuver ou ne pas comprendre tout d'abord mes idées, mes moyens ; mais vous m'estimerez et m'aimerez toujours, parce que je sais n'être corruptible ni par l'argent, ni par une femme, ni par un hochet, ni par le pouvoir, parce que je le veux entier. Vous pouvez compter là-dessus. Je vois toujours toute ma vie et mets mon estime à plus haut prix que tout.
Cela dit, ne cherchez plus à me chicaner sur mes opinions. L'ensemble est arrêté . Quant aux détails de ma vie, ou à des améliorations d'exécution, votre amitié sera toujours souveraine, bien écoutée, avec délices. Je vous parle à cœur ouvert, parce que je sais que vous respecterez les secrets de ma pensée politique; elle est de nature à me vouer à la haine de mon parti, s'il la connaissait. Mais il est impossible de la faire triompher sans la coopération, sans la conviction des chiffres. Je ne le trompe pas. Je crois
que son existence est liée à la reconnaissance sans arrière-pensée des choses voulues par la nature des idées du siècle.
Je vous dirai que, si M. Berges n'a pas été abusé par Tamitié qu'il m'avait accordée d'avance, en cas d'élection, je me présenterais à Angoulême; et je reviendrais même à la Poudrerie, de quelque lieu d'Italie que ce soit, si vous me disiez que j'ai des chances de succès. J'aurai l'appui des deux journaux de mon parti, qui se sont enfin entendus pour envoyer les royalistes aux élections prochaines. Je vous adresserai, à vous ou à M. Berges, les différents écrits politiques que je pourrai faire pour l'arrondissement. Je vous recommanderai la propagation de mon petit in dix-huit : le M('!decin de campagne. Il me fera des amis. C'est un écrit bienfaisant, à gagner le prix Montyon.
Pardonnez-moi, chère, mes plaisanteries sur l'argent de mes écrits; elles vous ont choquée, elles étaient tout enfantines, comme bien des choses que je dis et fais. Croyez-vous que de l'argent puisse payer mes travaux, ma santé? Non, non! je préfère à tout le plaisir de faire palpiter plus vivement un cœur comme le * vôtre, et, si mon imagination d'artiste m'emporte, croyez bien que je reviens avec amour au beau, au vrai.
Vous avez eu tort et raison de m'envoyer ici : tort parce que j'étais bien près de vous; raison parce que le voyage m'agrandit les idées. Je me dis qu'une vie comme la mienne ne doit s'accrocher à aucun jupon de femme; que je dois suivre ma destinée largement et voir un peu plus haut que les ceintures. Quoi que vous en disiez, je serai fidèle aux mains amies de la Poudrerie, bien que je les aie comparées au satin moelleux du papier de Chine... Si M. Garraud m'aime un peu, il me gardera toutes ses idées d'améliorations, et je les proclamerai en les coordonnant dans mon système. Si vous êtes toujours bonne pour moi, vous ne m'épargnerez ni conseils, ni gronderies, ni reproches. De vous, tout est pris en gré. Vous m'aimeriez davantage si vous saviez comme je pense à vous, en tout. Je suis allé à la grande Chartreuse et vous avez ou quelques-unes de mes exclamations. D'Italie, vous recevrez tous les mois le tribut de mes souvenirs. Kn Italie, si j'y vais!... car je ne crois pas encore à mon voyage. Mettez-moi souvent dans vos pensées, je vous mets souvent dans les miennes. Votre affection pure
et désintéressée est une des choses qui me consolent le plus. Cet asile que vous m'offrez, j'y va's souvent, et j'aurais pu vous dire le mot de la Fontaine.
Le jour brillant et heureux que vous me souhaitez ne se lève pas, et je suis toujours en proie aux mêmes douleurs; ce sont parfois des douleurs bien vives. Un travail excessif peut seul me les épargner. Voilà un mois que ma jambe est ouverte ; elle n'a pas l'air ' de vouloir se fermer. Le médecin des eaux croit que l'os a été brisé, déprimé légèrement sur la crête du tibia, et qu'il faut que de petites esquilles en sortent. J'en ai pour quinze jours encore; mais il m'assure qu'il n'y a point de danger. Je suis cloué ici pour jusqu'au 6 octobre. Donc, si vous avez quelque chose à m'écrire, jusqu'au l^'', vous pouvez d'Angoulême m'envoyer votre lettre, en comptant six jours de route.
Vous vous êtes méprise en croyant que je ne voulais écrire que pour vingt intelligences. Je parlais de certaines choses et non pas de tout.
Chevaux, voitures (le tilbury excepté), tout est vendu, les gens renvoyés. Ma dépense à Paris se borne à mon loyer et mes intérêts de quatre-vingt-neuf francs par trimestre, et une cuisinière pour ma mère. Et, voyez, je ne dépenserai pas plus de trois cents francs par mois, et je vais capitaliser pour payer l'emprunt fait par ma mère. Est-ce sage ?
Comme vous me jugez mal en croyant que je ne saurais pas m'abîmer dans l'affection que vous me dépeignez virile et en me . condamnant à la femme que vous supposez être ici, que vous peignez à votre gré! Vous avez été injuste dans bien des appréciations. Moi, vendu à un parti pour une femme! un homme chaste pendant un an!... Vous n'y songez pas : une âme qui ne conçoit pas la prostitution ! qui regarde comme entachant tout plaisir qui ne dérive pas et ne retourne pas à l'âme! Oh! vous me devez des réparations. Je n'ai pas eu les pensées que vous me prêtez. J'ai horreur de tout ce qui est séduction, parce que c'est quelque chose d'étranger au sentiment vrai, pur.
Vous avez fait des monstres de mes jeux d'imagination. On doit accepter les malheurs aussi bien que les avantages d'une faculté. Je vous en supplie, comprenez-moi mieux. Vous donnez plus d'im-
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portance que je n'en accorde au frivole plaisir d'aller vite au Bois. C'est une fantaisie d'artiste, un enfantillage. Mon appartement est un plaisir, un besoin, comme celui d'avoir du linge blanc et de me baigner. J'ai acquis le droit de me mettre dans la soie, parce que, demain, s'il le faut, je retournerai sans regret, sans un soupir, dans la mansarde de l'artiste, la mansarde nue, pour ne pas céder à une chose honteuse, pour ne me vendre à personne. Oh! ne calomniez pas une âme qui vous aime et qui pense à vous dans les momeuts difficiles. Aux grands travaux, de grands excès, cela est tout simple, mais rien de mauvais. Fox avait des maîtresses, jouait, buvait, etc., et ne s'est jamais vendu. Croyez-vous que je veuille quitter le monde des idées, et la chance d'être un homme européen par l'essai sur les forces humaines, pour le monde politique, si je ne pressentais pas que je puis y être quelque chose de grand, y servir mon pays? Mais j'ai du bon sens, croyez-moi.
Adieu. Malgré ma haine contre les pages blanches, il faut vous envoyer ceci aujourd'hui, et le courrier presse. J'ai causé avec vous de cœur, et naturellement plus longtemps que je ne le pouvais.
Ne m'oubliez auprès de personne, pas même auprès de M. Larreguy, si vous le voyez, et faites-moi dire tout ce que je dois dire aux voisins, à tout le monde, à M. Berges, mon guide électoral. Mille tendresses de cœur et une poignée de main à M. Carraud. Le Voyage à Java paraîtra en novembre; M. Grand-Besançon recevra le numéro de la Revue où il sera. Trouvez ici tout ce qu'il y a dans mon âme pour vous, et de bon chez
Votre Honoré.
A MADAME DE BALZAC, A PARIS
Aix, 30 septembre 1832 (à midi).
Je reçois ta dernière lettre, du 25, et puis y répondre avant le départ du courrier. Je n'ai qu'un moment.
Je t'en supplie, ma bonne mère, au nom de mes travaux accablants, ne m'écris jamais que telle œuvre est bonne, et telle autre mauvaise ; tu me désorientes pour quinze jours.
Tu as bien mal pris un mot que je t'ai dit, et tu entends bien mal mes choses de cœur et d'affection. Je suis plus désespéré de cela que de tout! Mon Dieu, quand donc te reposeras-tu bien sur le cœur de tes enfants?...
Je ne puis pas t'envoyer de procuration; d'abord, pas de timbre français en Savoie ; puis tu ne me donnes pas le modèle de la procuration. Fais remettre la cause, si tant est que cela ne puisse s'arranger autrement; et envoie-moi un modèle courrier par courrier, poste restante à Genève ; j'irai faire la procuration à Ferney, qui est en France et à deux pas de Genève.
La lettre de Gosselin était de la dernière importance, et je suis bien fâché de n'avoir pas de nouvelles de Mame, auquel j'écris par ce courrier (comme la correspondance me tue !). Gosselin n'a plus d'exemplaires des Contes philosophiques, et, avant peu, tu toucheras là, quand le marché sera conclu, d'après des réponses qu'il me faut, deux mille sept cents francs en argent, j'espère. Ainsi mon compte est corroboré; sans parler de la troisième édition des Scènes qui est imminente, il y aura toujours :
Six mois assurés à la Revue 3,000 francs.
Troisième édition des Romans et Contes philosophiques 2,700 ))
Deuxième dizain (1,500 exemplaires 1 fr. 50) 2,200 o
La Bataille 1,800 »
Total. . . 9,700 francs.
Je serai donc bientôt au-dessus de mes affaires! Tu recevras des instructions sur la manière de faire rentrer les trois mille francs de Barbier pour les impressions des Contes, des Chouans, de la Bataille et du Médecin que je stipulerai chez lui.
Mille tendres caresses et un bon baiser.
N'oublie rien de ce que je t'ai recommandé dans mes lettres.
De Genève à Gênes, de Gênes à Naples, de Naples à Rome; mais je t'écrirai par l'envoi du Médecin de campagne.
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