A M. MAME, LIBRAIRE ÉDITEUR, A PARIS
Aix, dimanclio 30 septembre 1832.
Mon cher monsieur Marne,
Je viens de recevoir une lettre de votre beau-neveu, relativement à une troisième édition de mes Romans et Contes pliilosophiques, dont le quatrième volume va paraître. D'après Tintention où je suis et où je persiste à être, de mettre toutes mes œuvres chez vous, je ne veux pas répondre sans vous avoir consulté.
Gosselin me mande qu'il n'a plus que cent cinquante exemplaires des trois premiers volumes, et, en rusé libraire, il veut s'assurer un traité pour une troisième édition à six cents, avant de savoir s'il doit les tenir à vingt-deux francs cinquante en cas de refus, ou les donner avec les remises d'usage s'il a un nouveau traité; car il prévoit que la mise en vente du quatrième volume va tout enlever.
Il m'offre deux mille francs en billets; moi qui veux un franc cinquante, cela ferait deux mille sept cents francs en argent. Nous nous accorderons sans doute. Mais, si je refuse, il va tenir, nonseulement les 1 franc 50 centimes des trois volumes, mais encore les dix-sept cent cinquante exemplaires du quatrième. Puis je lui dois, en toute loyauté, le Marquis de Carahas et un roman (en première édition, dont le nombre est à fixer). Mon avis serait donc de lui accorder ce tirage, qui ne saurait aller plus loin que la première édition du Marquis de Carahas et son épuisement.
Je ne vous apporterai ces six volumes in-octavo qu'ensemble, muni de deux nouveaux volumes de Contes philosophiques, ce qui ferait huit, et cela pour Thiver de 1833-183/i, d'après toutes mes prévisions.
J'ai prié votre neveu de répondre à une question importante, avant que je lui réponde moi-même. Ainsi écrivez-moi courrier par courrier, et adressez votre lettre à Genève, poste restante. Cette question importante est de savoir ce qui reste d'une troisième édition des Contes philosophiques, en deux volumes in-octavo sans la Peau de chagrin, faite pour ceux qui avaient la Peau, première édi-
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lion. Je crois que mes raisons sont dans notre intérêt commun, et que ces petites éditions ne nuisent pas à celle que je veux préparer.
Voilà une cause vidée. Passons à une autre.
Ma mère va recevoir, si déjà elle n'a reçu, un manuscrit complet... de moi ! intitulé le Médecin de campagne, lequel vous est destiné. Redoublez d'atlention, maître Marne ! J'ai été, depuis longtemps, frappé et désireux de la gloire populaire qui consiste à faire vendre à des milliers considérables d'exemplaires un petit volume in-dixhuit comme Atala, Paul et Virginie, le Vicaire de Wakefield, Manon Lescaut, Perrault, etc., etc. La multiplicité des éditions compense le défaut du nombre de volumes; mais il faut que le livre puisse aller en toutes les mains, celles de la jeune fille, celles de Tenfant, celles du vieillard et même celles de la dévote. Alors, une fois le livre connu, — ce qui est long ou bref, selon le talent de l'auteur et celui du libraire, — ce livre devient une affaire importante; exemple : les Méditations de Lamartine, à soixante mille exemplaires, les Ruines de Volney, etc.
Mon livre est donc un livre conçu dans cet esprit, un livre que la portière et la grande dame puissent lire. J'ai pris l'Évangile et le Catéchisme, deux livres d'excellent débit, et j'ai fait le mien. J'ai mis la scène au village, et, du reste, vous le lirez en entier, chose rare avec moi.
Trois raisons font que je n'y mets pas mon nom : la première est que je ne le puis pas consciencieusement, et que je veux être toujours, malgré les calomnies, un homme honorable, vu que j'ai pris un engagement envers Gosselin ; la seconde, que le quatrième volume des Contes va paraître, que la Bataille paraîtra aussi, et que je ne veux pas trois publications simultanées — sans compter celle des Chouans; — la troisième est que je signerai une fois l'effet produit, et la deuxième édition venue. Enfin, je ne vous empêche pas de le faire savoir, en dessous main, de le faire dire par les journaux; et, du reste, j'ai mis une épigraphe signée de moi.
Maintenant, je veux un franc par exemplaire, et vous en donne à tirer treize cents pour mille. Mettez l'ouvrage au meilleur marché possible. Voici pourquoi je veux mille francs. C'est que je pars pour l'Italie et que je veux gagner mon voyage. Si cela vous est apjréable, le livre lu, vous le ferez imprimer chez Barbier (rue
des Marais), qui a une mécanique et dans Targent duquel je voudrais bien rentrer*. Or, cette impression, celle des Clioucius,^ celle des trois volumes de Contes philosophiques, celle de la Bataille, etc., me feront rembourser.
Le volume comportera de deux cent seize à deux cent vingt pages, de six à sept feuilles in-dix-huit, sans luxe autre qu'un papier propre et une jolie impression. Or, il faut l'imprimer en philosophie. Barbier aura bien six feuilles de philosophie; il composera tout en deux jours, et vous m'enverrez toute la composition en placards, par la diligence, à Ferney, bureau restant, de manière que cela y soit dans un bref délai.
Je serai à Genève jusqu'au 15 octobre; alors, je vous renverrai, deux jours après la réception, votre volume en bon à tirer, et n'y retoucherai plus.
Si l'affaire allait, et elle ira, parce que je vous donnerai un moyen de vente bien grand, en vous donnant l'appui du Journal des Connaissances utiles de mon ami Girardin, lequel tire à cent mille exemplaires, et que, mon ouvrage étant essentiellement dans son cadre, il nous servira bien; si donc nous avions le succès que j'attends, nous mettrions toujours un franc pour moi, et ma mère autoriserait le tirage des éditions. Par l'appui des annonces du journal d'Emile de Girardin, et au moyen d'une annonce dans les autres journaux, nous aurons peut-être une excellente affaire. Poirr bien voir cela, il faut lire le livre surtout.
Si vous me prouviez que un franc est trop, — ce que je ne crois pas, — nous mettrions soixante-quinze centimes ; mais vous me feriez MILLE FRANCS quc VOUS remettriez chez M. de Rothschild, qui vous rendrait pour moi une lettre de crédit sur sa maison de Naples. Je vous dirais, en vous renvoyant les épreuves du volume, où m'adresser vos lettres, et vous compenseriez par un plus fort tirage.
Vous voyez que je suis reconnaissant de votre bonne volonté et surtout de ce que vous ne m'avez pas harcelé pour les Chouans, que vous recevrez corrigés par le renvoi des épreuves du Médecin.
Je travaille nuit et jour, et je ne veux être ennuyé ni de Gosselin ni de Boulland. En conséquence, je ne reviendrai à Paris que
I. Barbier était le cossionnaii-o de rimpriinorii.* de Balzac.
quitte de mes obligations, afin de n'être l'esclave de personne.
Cependant, vous aurez, vous, trois volumes in-octavo prochainement : deux intitulés Éludes de femmes ; le troisième, Conversations entre onze heures et minuit.
Et d'abord, avant tout, sachez qu'en cas de troisième édition des Scènes, je supprimerai le Conseil, puis le Devoir d'une femme dans le troisième volume, pour les remplacer par une nouvelle scène qui paraîtra dans la Reoue de Paris et qui sera plus dans la nature et le genre des Scènes de la. Vie privée que le Conseil et le Devoir d'une femme, que je trouve un peu en dehors de la moralité du livre.
Ainsi, avertissez-moi bien à l'avance de l'époque de cette édition ; car, s'il le fallait, je ne destinerais pas la nouvelle scène à la Revue de Paris et je vous l'enverrais sur-le-champ. • Enfin, puisque nous réimprimons les Romans et Contes, j'en retirerai Étude de femme et Sarrazine, que je ne ^trouve pas philosophiques, et je les remplacerai par un nouveau conte que j'ai tout prêt. Alors, les Études de femmes se compléteraient de : Étude de femme, à laquelle je donnerais un autre titre; de Sarrazine, des deux histoires du Conseil, du Message, de la Grande Breteche, du Devoir d'une femme, de la Transaction, bien refaite et corrigée, et de plusieurs autres choses dont je ne vous parle pas, attendu qu'il y aura des articles que vous lirez dans la Revue, comme la Femme abandonnée, et d'autres que je garderai, pour mettre de l'inédit.
Aussitôt que le quatrième volume de mes Contes philosophiques sera épuisé, j'en retirerai Madame F irmiani , trois feuilles; je n'aurai rien à y remplacer, vingt-quatre feuilles étant suffisantes.
Ainsi, le Médecin de campagne, les Chouans, les Études de femmes, les Conversations entre onze heures et minuit, et la troisième édition des Scènes vous feront patiemment attendre la réunion à mes œuvres de la Physiologie du mariage, pour laquelle je plaide toujours, vos Trois Cardinaux, la deuxième édition de la Bataille et les huit volumes de Contes philosophiques.
Vous voyez que je pense à vous. D'ailleurs, mon manuscrit vous le prouve mieux que tout. C'est pour nous deux une bonne affaire.
Je n'ai pas encore reçu votre réponse à la lettre que je vous ai écrite dernièrement.
Avis essentiel : la Gazette et la Quotidienne sont les seuls jour-
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naiix qui pénètrent en Russie, ici, en Italie, etc. Faites-y toujours vos annonces.
Mille compliments. Ne m'oubliez pas auprès de madame Marne, ni auprès de mademoiselle Clémentine. Et vivons dans l'espérance de faire une belle édition en vingt-quatre volumes de mes œuvres, quand j'aurai ma réputation à la tribune!
Mille amitiés.
Mon élection est chose arrêtée dans les sommités du parti royaliste, en cas d'élections générales.
A MADAME DE BALZAC, A PARIS
Annecy, 9 octobre 1832.
Ma chère mère aimée.
Ta trouveras, ci-joint, le manuscrit d'une Lettre à Nodier qui est un article pour la Revue de Paris.
Tu prieras M. Pichot de venir te voir, et tu lui donneras vingtquatre heures pour lire cet article et savoir s'il veut l'insérer textuellement dans la Revue; je voudrais qu'il l'acceptât parce qu'il varierait nos articles. Gomme la lettre est fort obligeante pour la Revue et pour Nodier, je ne doute pas que Pichot ne la prenne; dans ce cas, je n'aurais pas besoin d'épreuves; seulement tu m'en feras donner pour collationner et retirer le manuscrit.
Dans cette hypothèse, la lettre devrait se publier immédiatement et avant les Orphelins, que M. Pichot garderait pour le mois de novembre.
Tu recevras, par une dame qui part pour Paris, le manuscrit complet du Médecin de campagne, avec les instructions pour Marne, et, dans un bref délai (je n'attends que mes livres de Sache et celui que je t'ai demandé pour terminer), le second dizain des Contes drolatiques pour Gosselin.
Puis la Bataille; j'attends la réponse de M. Dieulouard, qui sait peu ce que c'est qu'un ouvrage, et la Revue sera approvisionnée pour jusqu'en décembre, parce que j'enverrai, avec l'épreuve corrigée
des Orphelins, un article pour novembre, tout corrigé aussi, et le manuscrit de décembre.
Les articles de janvier et de février sont chacun à moitié faits, écrits; il n'y a plus grand'chose à y ajouter.
J'espère, mère bien-aimée, que vous ne vous attristerez pas. Je travaille autant qu'il soit possible à un homme de travailler; le jour n'a que douze heures, je ne puis pas davantage.
J'enverrai encore un article au Rénovateur; car, au prochain renouvellement de la Chambre, je veux être député.
Adieu, ma bonne mère chérie ; je suis bien fatigué ! le café me fait mal à l'estomac. Voilà vingt jours que je n'ai pris de repos ; et il faut bien aller pour t'ôter tes inquiétudes.
Un bon baiser plein de tendresses.
A LA MÊME
Genève, 4 6 octobre 1832.
i\Ia chère mère.
Ton ûls voudrait bien que sa mère comprît que tout ce qu'elle demande est accordé d'avance et qu'il serait heureux de pouvoir deviner ses désirs. Je ne sais pas ce que c'est que ta chèvre, mais prends autant de chèvres que tu voudras!
Il faut appeler du procès de la Physiologie, si les exemplaires ne sont pas retirés et en le faisant constater.
Par grâce et au nom de la loyauté, envoie-moi le commencement des Bons P^'opos des religieuses de Poissy, que détient Gosselin; il me le faut courrier par courrier. Mon second dizain est plus d'à moitié fait. Mame aura deux bons volumes in-octavo qui lui feront plaisir, et la Bataille sera bientôt prête. J'ai travaillé comme un démon; car je tiens à rembourser tout avant six mois. Je voudrais bien savoir si Mame est pressé des Chouans.
Tout compte fait, pour aller en Italie, il faudrait mille écus. Sauf un cas imprévu, je retournerai en Touraine par un joli chemin, pour la fin d'octobre. C'est là que je corrigerai la Bataille.
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11 faudrait te procurer, chez Merlin ou chez quelque autre bouquiniste, les œuvres de Tabouret, seigneur des Accords, et me les envoyer d'urgence. Il y a divers titres à ces œuvres, Merlin te les dira, ou mieux, tu les trouveras indiqués dans la Biograpliie universelle à Tarticle Tabourot. Il me les faut absolument. Je crois que Tœuvre principale est les Coq-à-l'âne, les Touches, les Contrepe tleries du seigneur des Accords: je ne me souviens pas bien.
Maintenant, ma mère bien-aimée, tu trouveras, ci-joints, deux morceaux de flanelle que j'ai portés sur l'estomac, et avec lesquels tu iras chez M. Chapelain. Commence par soumettre à l'examen le morceau n° 1. Fais demander la cause et le siège du mal, le traitement à suivre; fais expliquer le pourquoi de chaque chose; le tout très-détaillé. Puis, pour le n° 2, demande la raison du vésicatoire ordonné dans la consultation précédente, et réponds-moi p ar le courrier même du jour où tu consulteras, et consulte aussitôt ma lettre reçue! Aie soin de prendre les flanelles avec des papiers pour ne pas altérer les effluves.
Réponds-moi à tout ce que j'ai demandé sur Pichot, sur la Revue, article par article. Qu'on m'envoie ici les numéros des revues où j'aurai paru, indépendamment du numéro que je reçois à Paris pour ma collection. Prie donc Éverat, l'imprimeur, de me donner un Dehurau^, et joins-le à mon paquet. Il saura ce que cela veut dire.
Laure m'oublie donc?
Adieu ; car je t'ai écrit, à cause des flanelles, au dernier moment du courrier. Nous ne recevons nos lettres ici que le mardi, le vendredi et le dimanche; cela fait des retards. Je t'embrasse de coeur, avec une effusion bien tendre.
J'oubliais : cachette les consultations et adresse-les-moi en mettant sur l'enveloppe : A madame de Castries. Tu écriras toi-même l'adresse, mais tu feras cacheter par M. Chapelain.