CCLXXVII
AU MÊME
Janvier 184 5.
Mon cher Dablin,
Ma sœur m'a dit qu'une parole qui m'était échappée vous avait fait de la peine. Ce serait me bien mal connaître que de croire que je sois ami à demi. 11 y a bientôt dix, huit ans, un jour de Pâques, passant sur la place Vendômeentre vous et M. Pépin-Lehalleur, au pied de la colonne,
j'étais bien jeune, mais je sentais ce que je serais un jour. Vous dîtes que les honneurs et la fortune changeaient les cœurs; je vous répondis que rien ne me ferait changer en fait d'aiïcction. Cela est vrai : je n'en ai trahi aucune. Aujourd'hui, tous ceux qui sont mes amis vrais sont sur le pied de la plus parfaite égalité. Si vous me pratiquiez un peu plus, vous le sauriez. Je suis resté bien enfant, malgré la réputation que j'ai pu acquérir. Seulement, j'ai régoïsme des grands travailleurs; seize heures par jour données à un monument littéraire qui sera gigantesque, ne me laissent rien dont je puissj disposer. Cette privation des plaisirs du cœur est le plus fort impôt que je paye à l'avenir; quant aux plaisirs du monde ou de la vie, l'art a tout tué, shns regret de ma part. Je pense que l'intelligence et les sentiments sont deux choses qui égalisent tout.
Ainsi, mon bon Dablin, ne mettez jamais au singulier ce que je dis pour les masses. J'ai été quatre fois chez vous pour vous voir, vous êtes je ne sais où. Si je ne rafraîchis pas moi-même votre cœur froissé, cette lettre vous dira que je crois avoir peu de chose à faire, car mon étonnement a été des plus j^rands quand Laure m'a eu dit que je vous avais fait de la peine.
Adieu; une si longue lettre est du luxe pour moi.
Si vous voyez M. Pépin-Lchalleur, demandez-lui de ma part quel est l'agréé le plus habile et le plus dévoué à ses affaires qu'il y ait au tribunal de commerce : j'ai deux procès commerciaux à faire promptemeut finir.
Voici /« Chouans. Mille choses de cœur, et tout à vous.
Envoyez-moi le nom de l'agréé.
COUr.ESFONDANCE. 117
CGLXXVIII.