‹ Correspondence 1819-1850Chapitre 40 sur 81 · A MADAME HANSKA, A NAPLES · texte numérisé non relu

A MADAME HANSKA, A NAPLES

Mercredi 17 décembre 1845.

Chère comtesse,

Mes dispositions au travail n'ont pas duré deux jours; je suis repris par le spleen, compliqué de nostalgie, ou, si vous voulez, par un ennui que je n'ai jamais éprouvé. Oui, c'est l'ennui vrai, rien ne m'amuse, ne me distrait, ne m'anime; c'est la mort de l'âme, la mort de la volonté, l'affaissement de l'être tout entier ; je sens que je ne pourrai reprendre mes travaux qu'après avoir vu ma vie arrêtée, fixée, arrangée. La Comédie humaine, je ne m'y intéresse plus, je me laisserai faire un procès par Chlendowski pour la feuille qui lui manque, et je ne peux pas penser aux six qui doivent terminer mes seize volumes. Bien plus, demain, je dois aller voir une maison dont on m'a dit merveilles, et cela m'intéresse à peine. Je suis anéanti; j'ai trop attendu, j'ai trop espéré, j'ai trop été heureux cette année, et je ne veux plus autre chose. Après tant d'années de malheurs et de travaux, avoir été libre comme l'oiseau de l'air, voyageur insouciant, heureux surhumai-

nement, et revenir à un cachot!... est-ce possible?... Je rêve, je rêve le jour, la nuit, et ma pensée du cœur, repliée sur elle-même, empêche toute action de la pensée du cerveau, c'est effrayant! J'ai demandé les Mystères de Londres, qui vous ont amusée, m'avez-vous dit; je vais les lire pour me fuir moi-même.

J'ai lu hier les Mystères de Londres; de deux heures après midi jusqu'à minuit, j'ai lu tout l'ouvrage; c'est un peu meilleur que Sue ou Dumas; mais ce n'est pas bon, j'en avais la fièvre.

Ce matin, Captier est venu me chercher; je reviens avec un gros rhume des terrains Beaujon. 11 pleuvait à torrents; nous avons eu les pieds dans la boue, l'humidité sur les épaules, pendant trois heures; le mal m'a pris si violemment à la gorge, que j'ai une extinction de voix complète. La maison que nous sommes allés visiter est de deux cent mille francs, et nous en avons offert quatrevingt mille. Elle est grande et belle, elle a neuf croisées de face, elle a deux étages, un magnifique rez-de-chaussée, un premier mal arrangé et qu'il faudrait remanier entièrement; il y aurait encore vingt mille francs au moins de dépenses à y faire ; et puis elle est insolente comme effet, elle a l'air d'un vaste restaurant, et les sacrifices faits au dehors constituent d'énormes inconvéniencs : ainsi on y monte par un double perron Louis XV, qui aurait besoin d'une immense marquise. Autre chose : le terrain rue Jean-Goujon est impossible, c'est vingt-cinq mille francs qu'on en veut. Bref, en ce moment, il n'y a pas de terrain dans Paris à cent francs le mètre, et il faut près de quatre moires pour une toise. Jugez donc si l'affaire Monceau est

une bonne affaire ! 11 faut m'en tenir à cela et ne me presser en rien, c'est ce qui me parait le plus raisonnable.

Samedi 20.

Un affreux malheur est arrivé : le Doubs a subi une crue qui a dépnssé toutes les hauteurs de ses crues, le pont que bâtissait mon beau-frère a été emporté, je vais voir ma sœur. — J'ai trouvé, chez Laure, une lettre trèsconcise du médecin du Lèonidas, qui me dit vous avoir vue à Naples; cette lettre m'arrive aujourd'hui et il m'annonce qu'il repart le 21 ; il me demande une réponse, je lui ai répondu en quatre mots, ne sachant pas trop s'il les recevrait. Mon état d'affaissement continue ; je lis les Trois Mousquetaires, et je subis mon rhume. J'ai trouvé la désolation chez ma sœur, sa fille était malade; je suis resté toute la journée, essayant de les égayer. Concevezvous que mon beau-frère, ayant deux ponts à faire cette année, aille en Espagne avec M. de P..., un homme qui, à ce qu'il me semble, cherche une fortune sur l'espérance d'avoir un chemin de fer en Espagne? Ma sœur m'a avoué que c'était elle qui avait décidé son mari à ce voyage, et le malheureux lui écrit que l'Espagne lui coûte cher, car, s'il avait dirigé lui-même son pont sur le Doubs, le jK)ni aurait été fini, livré, et ce cas de force majeure aurait regardé l'administration.

On adjuge aujourd'hui le chemin de Creil à Saint- Quentin (chemin de for du Nord); si Hothschild est adjudicataire, les actions du Nord auront une hausse certaine.

Adieu pour aujourd'hui; je me replonge dans les Trois

Mousquetaires, car la vie sans travail est insupportable et je continue à penser à vous avec une persistance qui m'épouvante moi-même; je reste stupide à la même place et je ne sais pas ce qui peut m'arriver si je ne me jette pas dans le travail à corps perdu. Je n'ai pas une pensée qui ne soit pour vous, pas une volonté autre que celle d'aller vous trouver où vous êtes; je suis comme emporté par ce désir; et, cloué sur place par la nécessité, je reste immobile de douleur. Il m'est impossible d'oublier, et je passe des heures entières, les yeux attachés sur ce tapis brodé par vos belles petites pattes de souris, à regarder ses cases rouges, vertes, et ses rayures bariolées en pensant à vous, et me rappelant les infiniment petits détails de voyage. Non, au lieu de me gronder, ayez plutôt pitié de moi, je suis vraiment trop malheureux. J'implore le travail et il s'obstine à me refuser l'inspiration. J'espère pourtant que cela ne durera pas toujours ainsi, et qu'un de ces jours me reverra sérieusement attablé à l'intention, sinon au profit, de Sa Majesté le public.

Dimanche 21.

J'ai lu les Trois Mousquetaires, voilà toute ma journée d'hier; je me suis couché à sept heures, et me voici levé à quatre heures du matin. Je suis mieux d'esprit, j'ai une sérieuse envie de travailler, et mon ardeur à écrire me paraît de bon augure; il le faut d'ailleurs, tout m'y convie, ot l'argent h toucher, et les obligations h remplir, et la liberté, et la possibilité de vous revoir plus tôt. Figurezvous, chère étoile de ma vie, que l'argent ne me dit plus ricu; non, vraiment, il ne m'émeut plus du tout ; il n'y

a plus en mon âme aucun vestige d'ambition non plus, enfin aucun désir de faire fortune; les potiches, les tableaux, toutes les choses de luxe que j'aimais, tout cela m'est devenu indifférent. Oh! quel tyran qu'un sentiment pareil au mien! comme tout disparaît devant lui!

Je comprends, chère comtesse, que vous ayez été choquée des Mousquetaires, vous si instruite, et sachant surtout à fond l'histoire de France, non-seulement au point de vue officiel, mais jusqu'aux moindres détails intimes des petits cabinets du roi et du petit couvert de la reine. On est vraiment fâché d'avoir lu cela, rien n'en reste que le dégoût pour soi-même d'avoir ainsi gaspillé son temps (cette précieuse étoffe dont notre vie est faite). Ce n'est pas ainsi qu'on arrive à la dernière page d'un roman de Walter Scott, et ce n'est pas avec ce sentiment qu'on le quitte; aussi on relit Walter Scott, et je ne crois pas qu'on puisse relire Dumas. C'est un charmant conteur, mais il devrait renoncer à l'histoire ou, sinon, lâcher de l'étudier et de la connaître un peu mieux.

En ouvrant ma fenêtre du côté de la rue, ce matin, j'ai eu un étourdissement et j'ai encore tout le sang à la tête; mais je vais prendre un bain de pieds, et cela passera. D'ailleurs, si je travaille, l'équilibre se remettra, et je vais travailler. Oh! si vous saviez quel respect j'ai pour moimême, sachant qu'un être si parfait, qu'une créature accomplie s'intéresse à mon existence; depuis un an, je n'ai de mémoire que pour elle, et voilà deux semaines que je ne pense qu'aux moyens de la revoir, que je range les miettes du festin, que je m'absorbe dans le souvenir de riens qui deviennent des poèmes. Figurez-vous que Schwab

est à Paris! 11 est venu me voir ce matin, et, le croirezvous? j'ai revu Schwab avec délices, car Schwab, c'est tout la Haye... Vous souvenez-vous d'une certaine promenade faite à pied vers le bazar chinois, en arrière des enfants? Non, jamais deux âmes n'ont donné l'une dans l'autre avec plus de poésie et de charme... Ces souvenirs, pour moi, sont autant de soleils brillants au fond du Spitzberg; ils me font vivre, et je ne vis que de cela. 11 y a de ces choses du passé (de ce passé qui est le vôtre) qui me font l'effet d'une fleur gigantesque, que vous dirais-je? d'un magnolia qui marche, d'un de ces rêves du jeune âge trop poétiques, trop beaux pour être jamais réalisés...

Pardonnez -moi!... je suis resté comme liébélé, j'ai pleuré comme un enfant; je suis si malheureux d'être à Passy, quand vous êtes à Naples ! Je me suis laissé aller à vous écrire, dans cette lettre, ce que je rêve à toute heure, et, dans la pensée, c'est moins dangereux que formulé. Dans la pensée, c'est un fil de la Vierge à travers l'azur; là, sur du papier, c'est un câble en fer qui vous étreint et vous serre jusqu'à faire jaillir le sang avec les larmes du désespoir.

Adieu pour aujourd'hui; si je m'écoutais, je vous écrirais jusqu'à demain. Je suis insensé de regret et de douleur, j'implore le travail pour ne pas devenir fou.

Lundi 22.

J'ai dîné hier chez madame de Girardni, et j'y ai entondu d'excellente musique faite par mademoiselle Dclarue : c'est la fille du vieux bonhomme que vous avez connu à Vienne. Gautier, qui était là, m'a fait promettre d'aller

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