Lo comte MuisiccU vouait de pei'dic aoii père
vivant dans l'intérieur de trois ou quatre familles, et y méditant la vengeance de ses froissements d'amourpropre et de ses vanités blessées. Ces deux histoires, avec celle de Pierrette, constitueront V Histoire des parents pauvres. Je voudrais mettre le Musicien et les 3Ic faits cVun procureur du roi dans la Semaine; la Cousine Bette au Constitutionnel, en même temps que les Paysans paraîtront, et que les Débats publieront les Petits Bourgeois. Il faut que, pour la fin de juin, j'aie fait cent cinquante feuillets, dix par jour en moyenne; vous voyez que cela ne me fait pas oublier ma chère troupe, et qu'elle reçoit souvent des nouvelles de son chef, l'illustre Bilboquet ^ Je vous enverrai des lettres tous les jeudis et tous les dimanches. Ainsi ce ne sera que dimanche prochain que vous aurez un envoi. Il faut que, ce jour-là, j'aie commencé la Cousine Bette et que je sois en plein dans les Paysans. Bertin n'a besoin des Petits Bourgeois que pour septembre prochain. Non, être loin de vous en ce moment, c'est être crucifié tous les moments. Si vous saviez par quelle chaleur je travaille, vous auriez pitié de moi. Que vos lettres me donnent un peu de courage et d'espoir.
Au revoir, et à bientôt, j'espère.
1. Par une de ces plaisanteries salées qui lui étaient habituelles, Balzac, comme on l'a déjà vu, comparait à la troupe de Bilboquet (des Saltimbanques) la petite caravane formée par ses amis de Vicrzschovnia et lui.
CCGVIII.
A LA MÊME
Paris, 13 juillet 1846.
Chère comtesse,
Il m^arrive une affaire désagréable et qui va me prendre du temps : c'est un créancier à satisfaire pour une trèsfaible somme; mais la marche qu'il prend est dangereuse pour moi et va m'ennuyer beaucoup en m'imposant des démarches multipliées. Voyez-vous, la queue des liquidations est toujours difficile; il ne suffit pas d'avoir l'argent, il faut encore négocier les arrangements. Voilà ce qui m'écrase et m'empêche de travailler. Ce nouveau créancier va m'emporter une semaine. Que voulez-vous! D'abord, M. F... est à Bruxelles, à la poursuite d*un banqueroutier. Puis le créancier dont il est question ne veut pas d'intermédiaire et entend ne traiter qu'avec moi. Quand ce sera fini, je vous raconterai ce qu'il me fait. Il est dit que je connaîtrai toutes les horreurs de la dette.
Mardi 14.
Je n'ai rien de nouveau à vous dire, sinon que je suis bien fatii^^ué; j'ai passé la nuit à chercher des billets acquittés, des quittances et des mémoires pour mon affaire; c'est d'un ennui excessif; Buisson est revenu; nous ne sommes pas d'accord sur les chiffres : si je ne réglais pas cette affaire-là maintenant, elle deviendrait onéreuse pour l'avenir et plus difficile à terminer. Je
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comprends qu'il faut m'occuper de ma liquidation avant tout. Je suis vraiment effrayé de voir des gens très-bonnêtes redemander de bonne foi ce qui leur a été payé, et devenir stupides quand ils ont sous les yeux leur quittance. M. Picard, mon avoué, me dit que cela arrive tous les jours. Vous n'avez aucune idée de la vie de lièvre poursuivi que j'ai menée de 1836 à 1840. L'état de mes papiers exprime cela d'une façon lamentable , c'est à fendre le cœur! Il faudrait six mois au moins pour mettre tout en ordre. Selon la brusquerie des déménagements, les papiers d'affaires ont été empilés sans soin, mis dans des caisses, entortillés, pressés, foulés, abîmés. 11 me faudrait une vaste bibliothèque avec des tiroirs nombreux pour tout classer. L'espace me manque, j'étouffe ici. Le mobilier, qui .est beau, se gâte et se perd; une maison est pour moi une nécessité tout aussi urgente que le payement de mes dettes. Je suis aussi hâté aujourd'hui qu'en 1837, je n'ai le temps de rien faire, et, pour moi, c'est un miracle inexplicable que l'exécution des seize volumes de LA Comédie humaine, faits de 1841 à 1846.
Deux années de calme et de tranquillité, dans une maison comme la maison Potier, me sont absolument nécessaires pour panser mon âme au sortir de seize ans de catastrophes successives. Je me sens, je vous assure, bien las de cette lutte incessante, aussi vive aujourd'hui pour mes dernières dettes à payer que quand il s'agissait du total. Et toujours du travail littéraire écrasant, au milieu de ces affaires fastidieuses. Si ce n'était les nouvelles causes de courage qui me sont survenues au cœur, comme le naufragé dont la force a surmonté pendant un jour des
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laines fiirienses, je succomberais à la moins rude et la plus douce des vagues, presque au port. Être arrachd perpétuellement au calme et aux travaux de l'esprit par des contrariétés qui rendent fous les gens Ordinaires, estce vivre? je vous le demande...
Aussi n'ai-je vécu, dans ces dértiiers temps, qu'à Dresde, à Carnstadt. à Badé, à Rome ou en voyage; aussi grâces vous soient rendues, ô cliei* et doux ange consolateur, qui seul avez versé darts celle vie désolée quelques coupes de bonheur pur, huile merveilleuse qui rendait parfois de la force et du courage au lutteur brisé. Cela seul vous ouvrirait Icl; portes du paradis, si vous avieij des fautes à vous reprocher, vous, femme si parfaite, mère si dévouée, et si bonne et si compatissante amie 1 Et c*est une bien grande et bien noble mission que de consoler ceux qui ne trouvent pas de consolation sur cette terre ! J'ai dans le trésor de vos lettres, dans celui tout aussi fécond de mes souvenirs, dans la reconnaissante et continuelle pensée du bien que vous avez fait à mon âme par vos conseils et votre exemple, des reuièdes souverains contre tous les malheurs; et je vous bénis bien souvent, ma chère et bienfaisante étoile, dans le silence de la nuit ou au fort de mes tourments. Que cette bénédiction qui s'élance vers Dieu, comme auteur de tout bien, aille souvent jusqu'à vous; sachez l'entendre quelquefois dans ces bourdonnements dont la cause est inconnue et qui bruissent dans votre àme. Grand Dieu! sans vous, où serais-je?... Avec quels redoublements de reconnaissauce je regarde la cassette où sont vos lettres, ces trésors d'intelligenc"' et de bonté, en pensant que vous m'aviez tou-
jours été amie bienfaisante, si patiente et si douce, sans mécompte ni déception d'aucune sorte, sans reproclies ni chagrins, comme une source enfin qui va toujours, et qu'en ce moment même, ail milieu de vos inquiétudes personnelles, vous êtes encore si préoccupée de moi^ de mes intérêts littéraires et financiers, de mon avenir enfin!... Ah ! comme je comprends alors les larmes que versait Théano quand le souvenir de Galiste. revenait trop puissant pour son cœur malade ! C'est quelque chose de bien beau, avouez-le, que cette sainte ampoule/ de larmes versée sur une tête, sur un front irréprochable, par un pauvre homme qui l'adore et qui lui dit : « Je voudrais pouvoir vous aimer encore davantage ! »
Mercredi 15.
Hier, l'affaire de la créance a pris toute ma journée. Je suis allé aussi chercher mes épreuves au Constitutionnel. Hélas ! nous voici au 15 juillet, et c'est à peine si, au 31, j'aurai fini les Parents pauvres. Les Parents pauvres font douze feuilles et dix mille francs, en comptant la librairie. Les Paysans prendront août et septembre, surtout avec le voyage que je dois faire; voilà la vérité toute nue, et, si les Paysans font vingt -cinq mille francs, ce sera trente-cinq mille francs, en quatre ou cinq mois; c'est beaucoup. Lorsque je serai payé de la Comédie humaine, vous voyez que ma liquidation sera bien avancée; aussi ajourné-je toute solution au mois de novembre. La maison Potier ne sera libre qu'à cette époque! Alors, je saurai à quoi m'en tenir sur le Nord et sur moi-même; j'ai un appartement ici jusqu'au 1" août; il faut donc patien-
ttr jusque-là, et tra\ailior et liquider. Aujourd'hui, il me faut retourner au Palais pour TafTaire du créancier; c'est une journée perdue. Je vous écrirai encore un mot ce soir à mon retour, avant dîner. J'ai à mettre en ordre toutes mes épreuves.
Jeudi IG.
Hier, je suis rentré tard et j'étais trop fatigué pour pouvoir vous écrire le mot promis; d'ailleurs, en rentrant, j'ai trouvé le restaurateur de tableaux. C'est le plus habile qu'il y ait à Paris, c'est un ancien élève de David et de Gros; il est grand connaisseur. Il a trouvé superbe le Jugement de Paris; il l'attribue à Giorgione. Il accepte le Chevalier de Malte pour un Sébastien del Piombo; il le trouve une bien belle chose et déplore l'accident arrivé au Bronzino, qu'il regarde comme une œuvre de premier ordre; la main surtout Ta ravi. 11 restaurera tout cela, de même que le tableau de fleurs, qui a été mal nettoyé. C'est un bien bon petit homme, très-connaisseur, et qui m'a promis son concours en toute occasion. Il reviendra samedi pour faire la toilette au Chevalier de Malle, soupçonné d'avoir une couche de crasse d'église, fumée de cierges et autres désagréables glacis ecclésiastiques.
Vous voyez, chère comtesse, ce qu'est Paris; j'ai demandé le petit homme en question il y a quinze jours, et il a mis quinze jours à venir. Et mes cadres donc!... ils no sont pas commencés depuis un mois. Voilà Paris tout entier; s'il faut tant de temps et de volonté pour les moindres bagatelles et les choses les plus simples, jugez de ce qu'il en faut pour les affaires ! La Femme de Mirevelt que vous m'avez donnée a été regardée par le restau-
rateur en question comme une a mirable chose,- une vraie merveille. Il m'a consolé pour mon faux Breughel, il ne l'a pas tant méprisé que Chenavard; mais, c'est égal, je ne veux pas le garder, pas plus que le paysage de Krug- Miville et les Sorcières; je ne veux que des choses capitales ou rien.
Maintenant, figurez-vous qu'un prétendu créancier, — car j'ai ses quittances, — un mécanicien, a eu l'idée de se plaindre au parquet du procureur du roi, et j'ai été troublé par une lettre qui m'invitait à y passer pour une plainte; moi! c'est tout dire. Je ne pouvais comprendre ce que cela pouvait être, j'étais trop sûr de moi pour m'inquiéter; mais je craignais la méchanceté des journaux, je sais de quoi ils sont capables quand il s'agit de moi. Vous vous rappelez l'histoire de Bruxelles en 1843. Enfin, hier à trois heures et demie, le substitut a fortement lavé la tête à mon prétendu créancier en lui montrant sa quittance. C'est un vilain homme, un complice des domestiques qui m'ont exploité aux Jardies ; ils ont sans doute comploté ensemble cette belle affaire, dont ils n'emportent que honte et confusion. Je ne lui dois plus que des frais peu importants, pour lesquels il va essayer de me poursuivre. Vous sentez bien que j'ai de quoi payer cinquante francs tout au plus, mais je veux lui donner une leçon et ne pas le payer à Cause de sa plainte, car d'autres pourraient essayer de ce moyen. J'ai le projet de lui faire dépenser cinq cents francs pour avoir son payement de cinquante francs. G'.est une vengeance, mais je crois qu'elle est permise dans un cas semblable.
Je vais me mettre vaillamment à travailler, et avec
quelle ardeur! voilà deux longues nuits que je passe sur les Parents pauvres; je crois que ce sera vraiment une belle œuvre, extraordinaire parmi celles dont je suis le plus satisfait. Vous verrez... Vous savez que c'est dédié à notre cher Théano, je veux que cela soit digne de lui. 11 est sept heures du matin, il y a trois heures que je pioche mes épreuves ; c'est bien ardu, car cette histoire tient de César Birotteau et de l' Inier clic lion : il s'agit d'intéresser à un homme simple et pauvre, à un vieillard. Je viens de lire les journaux : l'Époque a passé, a sauté, a oublié d'imprimer les vingt plus belles lignes de la lettre d'Esther*; j'en ai été désolé à cause de voUB; je vais voir à les faire rétablir, si c'est possible.
Vous devez être bien contente du roman de Méry, c'est ravissant! que d'esprit a ce garçon! il en a vraiment trop, c'est toujours comme une boutique de cristaux. H déjeune aujourd'hui chez moi, nous allons nous régaler de parler de vous ; je veux aussi lui communiquer l'idée de ma farce sur l'armée, et lui proposer de la faire à nous deux pour Frederick.
Il faut donc vous dire adieu, à vous, chère âme vaillante, sœur de la mienne, et à vos lettres si douces et si affec^ tueuses, qu'elles consoleraient des douleurs du bûcher. Adieu et à demain. Je voudrais vous renvoyer le bien que vous me faites jusqu'à ces hauteurs d*où vous rayonnez, ce qui est impossible : je suis homme, et vous êtes un ange ; je ne puis m'égaler à vous que par le reflet de votre
1. Dans la troisiî'mc" partie de Splendeurs et Misères des courtisanes.
CORRESPONDANCE, 2jI
intelligence si puissante et à la fois si simple et si candide; vous en qui on trouve tant de gracieuses créations de détail qui attirent, sans faire tort à l'ensemble qui charme et attache pour la vie. Si je ne craignais de vous déplaire, je sens que j'irais toujours ainsi ; mais, pour vous contenter, il me faut travailler, travailler encore, travailler toujours. N'est-ce pas, d'ailleurs, m' occuper de vous? Je vous quitte donc pour les Parents pauvres, et j'espère que vous m'en récompenserez par une de ces lettres exquises dont seule vous avez le secret.
A LA MÊME
Paris, il juillet 1840.
Hier, chère comtesse, j'ai eu Bertin à déjeuner; c'était délicat, fin et surfin, je vous en réponds! Il a été charmant, et il est resté longtemps à causer et à regarder mes tableaux et mes bric-à-brac. Toute ma journée y a été prise, ou à peu près, et j'ai profité de ce qui m'en restait pour aller chez Véron, que je n'ai pas trouvé, et chez Gavault pour mes affaires. Je dîne aujourd'hui chez madame de Girardin; j'ai besoin de voir son mari pour conférer avec lui sur les Paysans. Vous recevrez trois journaux : la Presse, les Débats et V Époque, Je veux aussi vous faire lire un journal d'opposition.
Bertin a été stupéfait de mes richesses; il a trouvé délicieux le tête-à-tête de vieux sèvres et m'a dit que je vendrais facilement mon beau service de porcelaine de
Chine, de trois à quatre mille francs. 11 m'a dit qu'il avait donné des commissions à l'un des personnages les plus habiles et \e^ plus influents de notre mission en Chine; il voulait de belles potiches en vieux chine, mais on lui a répondu qu'il n'y avait plus, en Chine, que du moderne; l'ancien chine est accaparé par les mandarins, la cour et les gens riches du pays, et il est à des prix dix fois supérieurs à nos prix les plus forts à Paris. Toutes leurs admirables productions des xvn^ et xviii» siècles sont en Europe. Il n'y a rien ni à Nankin ni à Canton, et rien dans l'intérieur de l'empire, excepté ce qui appartient à l'empereur ou à des collections particulières.
Les lettres de voiture sont venues : les tableaux de Rome arrivent dans cinq ou six jours, et le tableau de Heidelberg dans trois ou quatre. On a été très-raisonnable à Rome : il n'y a eu que vingt-cinq écus romains de droits (à peu près cent cinquante francs) à rembourser; mais les frais totaux iront à plus de trois cents francs. Jugez, si les autres tableaux d'Italie m'arrivent, ce que je deviendrai! Je vais prendre mes mesures, car je ne reçois pas de lettres du consul général, ce qui me semble sinistre. Hélas! il aura réussi !
J'ai demandé à Berlin de vous faire envoyer les commencements du roman de Charles do Bernard; vous me direz si vous avez tout reçu, et si vous en êtes contente. J'ai relu hier, d'après vos ordres souverains, V Inslruclion criminelle. Vous avez raison, comme toujours : c'est une belle chose. Votre demi-compatriote Walewski épouse, dit-on, mademoiselle Ricci, petite-fille de Stanislas Poniatowski, et descendante de Machiavel par les femmes. On
prétend qu'elle a cent mille francs de dot et trois cent mille francs d'espérances. Walewski en était amoureux fou; et, en sa qualité de dandy, il n'a pas trouvé d'autre moyen de le lui prouver que de l'épouser. Que deviendra le fils du grand homme, le grand Colonna Walewski, avec une si pauvre petite liste civile?
Je vous quitte pour revenir à mon Vieux Musicien; je me porte bien, j'ai la tête pleine d'idées, j'ai le travail facile, car j'ai l'espoir d'aller vous voir à Creutznach, dès que j'aurai fini mes trois volumes; voilà le secret de mon courage.
Pas de lettres, chère comtesse! ceci n'est pas gentil. Me voilà bien inquiet, bien tourmenté, et, pour mieux dire, tout à fait découragé. Il est midi, je suis revenu à une heure du matin de chez madame de Girardin. Le dîner était donné pour une madame de Hahn, fameuse actrice d'Allemagne qu'un monsieur doué de cinquante mille francs de rente a retirée de la scène et qu'il a épousée en dépit de tous les hobereaux de sa famille et de sa caste. Madame de Girardin avait ses deux grands hommes, Hugo et Lamartine; les deux Allemands, mari et femme; le docteur Cabarrus et sa fille (le docteur est fils d'Ouvrard et de madame Tallien, et ami d'enfance d'Emile de Girardin), et votre serviteur; voilà! Le dîner a fini à dix heures. A la suite d'une tartine politique de Hugo, je me suis laissé aller à une improvisation où je l'ai combattu et battu, avec quelque succès, je vous assure. Lamartine en a paru charmé; il m'en a remercié avec effusion. Il veut plus que jamais que j'aille à la Chambre;