A MADAME HANSKA, A WIESBADEN
Pass}', 18 octobre 1 84G, six heures du matin.
Me voici, chère étoile souveraine, imperturbablement à mon bureau, à TheurediLe, comme je vous l'ai annoncé hier dans cette petite lettre écrite à la hâte dans le cabinet du Messager, et, avant de reprendre mon travail, mon cœur, ce pauvre cœur tout à vous, a comme un besoin impérieux de s'épancher dans le vôtre, en vous racontant les plus petits détails de cette vie devenue la vôtre, par ce miracle de pensée constante, immuable, depuis tant d'années d'affection exclusive dont vous seule, après moi, pouvez apprécier l'immensité et la profondeur. De Francfort à Forbach, je n'ai vécu que de vous, repassant mes quatre jours comme un chat qui a fini son lait se pourléche les babines. Toutes les précautions dont votre bonté pour moi et celle de vos chers enfants m'avaient entouré, le châle, le capuchon, ont parfaitement guéri mon rhume, et je me suis admirablement bien porté. Pendant qu'on chargeait les caisses, je vous ai écrit un mot pour vous empêcher de vous faire du mal, tant je vous ai laissée inquiète.
J'ai payé les droits sur le petit service de Saxe. La douane m'a appris qu'on avait écrit un mot pour envoyer m 'S caisses à Paris et j'ai demandé qu'on attende les
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trois caisses de Wiesbaden, pour faire un seul envoi. Les douanes ne respectent pas les cliagrins du cœur, et il a fallu quitter mes rêveries pleines de tristesse et mes souvenirs s'attendrissant de plus en plus sous le charme de votre sourire et de vos regards toujours présents, pour m'occuper de ces caisses. Gomme le rhume m'étouffait l'estomac, j'ai relayé cet organe par deux petits pains de Francfort et deux larges entailles faites au jambon de Wiesbaden entre Francfort et Forbach. Voilà, j'espère, un bulletin complet. J'étais seul dans la malle, et c'était un bienfait du ciel. A Metz, nous n'avons eu personne. J'ai rencontré à Verdun Germeau, venant de Paris avec sa fenune, et je Fai remercié de son intervention à la douane. Quand vous viendrez à Forbach dans votre voiture, vous serez reçue avec tous les égards dus à votre position sociale, et vous ne serez pas visitée, je vous le promets. J'ai volé comme la malle à Paris, oia je suis arrivé sur les six heures du matin. Dans celte partie du voyage, le rhume a redoublé, en dépit de mes précautions, qui étaient, je vous assure, infinies; mais il avait plu à torrents en France, et l'humidité malicieuse traversait les pores de la carapace rugueuse de la malle; j'avais peu dormi et mal, je tombais de faim, de sommeil et de fatigue; je me suis couché à sept heures et me suis levé à onze heures pour déjeuner. Au milieu de ce repas frugal m'est tombé des nues le directeur du Constitutionnel, qui m'a trouvé moitié mangeant, moitié corrigeant les épreuves do la Cousine Bette, laquelle, m'a-t-il avoué, a un succès étourdissant. Les inquiétudes de Véron en sont d'autant plus grandes, et alors j'ai calmé tout, en avouant mon voyage
ot disant que j'étais revenu tout finir. Cela m'a mené jusqu'à une heure; il a fallu aller à la poste chercher mes lettres, et débrouiller le quiproquo de la lettre de Francfort. J'ai trouvé beaucoup de lettres parmi lesquelles brillait une petite étoile de Wiesbaden, votre jolie écriture. J'avais pris Louis, il fallait courir aux journaux... Mais savez-vous, belle dame, ce que c'est que d'aller dans cinq bureaux de rédaction? c'est cinq causeries plus ou moins longues ; outre cela, je m'étais donné pour tâche de faire moi-même les payements que vous m'aviez chargé de faire pour vous : Buquet, Lirette, la cheminée, le bahut, etc., etc.; enfin, de faire toutes mes courses d'affaires et autres, pour pouvoir me jeter sans arrêt sur la Cousine Belle.
J'ai tout fait et j'ai trouvé le moyen de vous écrire un petit mot sur le bureau du Messager, à trois heures, pendant que Ton composait votre article. On me Ta donné en quadruple épreuve; mais je ne suis revenu chez moi qu'à sept heures, je ne me suis endormi qu'à neuf heures et demie, et me voici.
Je viens d'écrire à Lirette, et je vais lui envoyer votre lettre collective; j'irai bientôt lui donner des détails. Voici le jour qui se lève, il faut donc vous quitter, vous qui êtes toujours là devant moi, bénissant mon travail comme une douce et blanche colombe que vous êtes. Vous apprendrez avec quelque plaisir, j'en suis sûr, qu'il y a une immense réaction en ma faveur. Enfin, j'ai vaincu ! Encore une fois, mon étoile protectrice a veillé sur moi; encore une fois, un ange de paix et d'espérance m'a touché de son aile vigilante et gardienne. En ce mo-
ment, monde et journaux se tournent favorablement vers moi; il y a plus, il y a comme une acclamation, comme une consécration générale. Ceux qui luttaient ne luttent plus, ceux qui m'étaient le plus hostiles, comme par exemple Soulié, me reviennent. Vous savez qu'il a fait (Soulié) amende honorable dans son nouveau drame de l'Ambigu. C'est une grande année pour moi, chère comtesse, surtout si les Paysans et les Petits Bourgeois sont publiés coup sur coup et si j'ai le bonheur de faire bien, et si votre goût et celui du public s'accordent à le trouver beau. Allons, dites-moi donc de m*arrêter et de revenir à la Cousine Bette; vraiment je bavarde trop et avec trop de plaisir; mais c'est pour moi une jouissance si délicieuse, si irrésistible, que de me jeter ainsi tout entier dans votre âme fraternelle I
Ah ! j'ai lu votre gentille lettre arrivée le lendemain de mon départ de Paris, d'après le timbre, et, si elle m'avait trouvé encore ici, je me serais autrement vêtu et je n'eusse pas attrapé mon rhume. Pauvre chère, vous voyez qu'encore en ceci je vous ai compris à distance; j'étais à Mayence quand votre lettre arrivait à Passy, me disant que, puisque j'étais souffrant, il fallait laisser là le Constitutionnel et venir me reposer auprès de vous. Vous m'avez gâté par tant de bonté, que je Pavais déjà fait avant de savoir que vous l'approuviez. Tout le temps que je perds en courses et en démarches depuis mon retour est véritablement effrayant. Furne a fait des annonces gigantesques pour la Comédie humaine, je me hâte de vous le dire, car je ne sais trop si je pourrai vous écrire d'ici à quelque temps. Nous voici le 20. Cotte
lettre ne peut plus aller qu'à Dresde, hôtel de Saxe, et j'attends même un mot devons pour vous l'expédier. Allons, à la plume et à l'œuvre!
Mercredi au soir.
Hier, j'ai travaillé comme un nègre, j'ai écrit la valeur de deux chapitres et j'ai corrigé les trente colonnes que j'avais en épreuves sur mon bureau. En ce moment, je ne puis compter que sur l'argent du Conslitutionnel et celui d'un traité par lequel je m'engagerais à un autre travail; mais cet autre travail m'est tout à fait impossible. Dans le dédale où je suis, il faut travailler, travailler sans relâche, finir avant tout les Parents pauvres: car ce n'est pas des élégies qui me donneront de F argent, et il en faut ; il n'y en a pas du tout ici, à l'heure qu'il est, et je suis à la merci de bien des payements à faire, et j'attends des caisses de partout, de Genève, de Wiesbadcn, etc. Pourtant ne vous préoccupez pas de mes affaires et n'assombrissez pas la pureté de votre front par d'inutiles inquiétudes; la librairie donnera quelque chose, mais quand? Voilà! il faut quinze jours pour aboutir à un traité.
J'espère trouver, ce matin, à la poste une lettre de vous qui me dise où je dois vous adresser celle-ci; j'ai envie de vous l'envoyer à Dresde par Bossange; mais si par hasard vous n'alliez plus à Dresde! Évidemment, pour vous envoyer ce premier paquet, je dois attendre votre prochaine lettre, elle ne peut plus tarder. De ^râce, ne vous attristez pas de tout ceci, ne me punissez pas d'avoir cru à du bonheur dans les affaires, à défaut d'un autre plus complet mais impossible. Je travaillerai, comme j'ai toujours
travaillé, c'est une habitude à reprendre, et non pas à prendre, ce qui serait plus difficile; je me sens jeune, plein d'énergie et de talent devant ces nouvelles difficultés, Positivement, quand je serai dans ma petite maison Beaujon, bien close, bien meublée, bien tranquille, et à Tabri du contact des importuns, je ferai successivement les Paysans, les Petits Bourgeois, la Dernière Incarnation de Vautrin, Je Député d'Arcis, une Mère de famille, et le théâtre ira son train. C'est surtout pour me livrer à cette immense et nécessaire production que je voulais me caser promptement à Beaujon, puisqu'il m'est impossible de rester plus longtemps à Passy.
Adieu pour aujourd'hui, car il faut faire au moins vingt feuillets pour me tirer d'affaire.
Je vous aime, je vous admire, je vous vénère, je vous bénis comme tout ce qu'il y a de plus grand et de meilleur au monde. Si vous êtes en route, je vous souhaite à tous les trois, qui êtes mes seuls aimés en ce triste monde, tous les petits bonheurs dirvoynge.
La plupart des Parisiens croient que je ne suis pas allé à Wiosbaden et que c'est un canard; voilà Paris! Madame de Girardin m'a dit qu'elle tenait d'une personne qui vous connaissait parfaitement, que vous étiez excessivement flattée de mes hommages; que vous me faisiez venirpartoutoù vous alliez, par vanité et par orgueil; que vous étiez très-heureuse d'avoir i^ourpatito un homme de génie, mais que votre position sociale était trop élevée pour me permettre d'aspirer jamais à autre chose. Et, làdessus, elle se mit à rire d'un rire ironique en me disant que je perdais mon temps à courir après des grandes
damos, pour n'arriver qu'à échouer auprès d'elles. Hein ! comme c'est parisien! Mais, comme vous voyez, les contradictions des cancans de Paris et leurs invraisemblances les rendent très-peu dangereux.
Aujourd'hui, tous les travaux extérieurs à Beaujon doivent être terminés, excepté la galerie qui est ajoutée, et qui, par conséquent, est un bâtiment neuf : mais elle doit être couverte cette semaine; ainsi, de ce côté au moins, je suis tranquille.
Voici quatre heures et demie, il faut brosser de la copie; je vous salue comme les oiseaux saluent l'aurore. A demain !...
Jeudi 10.
Hier, je suis allô dès huit heures à la poste; hélas! pas de lettre! Mon inquiétude m'a vraiment ôté toutes mes forces et toutes mes idées. Je n'ai rien fait que penser à vous, et c'est périlleux de rester oisif et perdre un jour dans la situation où je suis. A quatre heures de l'aprèsmidi, en allant au Constitutionnel, j'ai enfin trouvé votre lettre, car je suis retourné à la poste, me mourant d'anxiété et d'inquiétude... Non, certes, je ne vous ai rien caché dans ma lettre de Forbach, et, comme je vous l'ai dit dans le bout de lettre écrite au Messager, mon rhume, que je croyais passé, a redoublé, et en ce moment il est affreux; mais, chose étrange, il n'a pas ou d'action sur le cerveau. Je travaille à épouvanter les heureux oisifs du monde, car aujourd'hui je n'ai plus que cinquante-six feuillets à écrire pour finir la Cousine Bette, et ce sera terminé vraisemblablement dimanche.
Dame! je suis sans argent, et il en faut. VA je ne veux
pas vous savoir tourmentée de mes ennuis financiers, car je connais mon étoile, et je la veux toujours brillante et sereine. La lettre collective de vos chers enfants m'a rendu bien heureux ; je les vois si contents, si gentils, sans la moindre crainte de malechance pour l'avenir ; mais aussi comme vous avez élevé votre Anna, comme vous l'avez soignée moralement et physiquement ! En vérité, Georges vous doit beaucoup, et je crois qu'il le sent bien, car un cerveau comme le sien comprend toute chose, et il y a en lui l'union d'un grand savoir et d'un grand caractère. Plaignez-moi de toujours batailler avec les affaires; la maison, les réparations, les constructions, les entrepreneurs, on va de l'un à l'autre, on fait des courses insensées, on a des tracas de tout genre, et il faut écrire comme si l'on était tranquille, et il faut être tout entier à cette insupportable et affreuse vieille fille qui s'appelle la Cousine Bette, quand on voudrait être tout à vous, et rien qu'à vous seule. C'est vraiment atroce, et je n'ai jamais eu un pareil moment dans ma vie. Mais ma foi et ma croyance en vous me donnent un courage, une patience, une lucidité, un talent à surprendre les plus téméraires et les plus hardis lutteurs. Hélas ! il faut bien vous quitter, car le temps a marché depuis que je cause ainsi à tort et à travers avec vous. 11 est huit heures et demie, et il faut aller porter cette lettre. A demain donc-, quand pourrais-je dire : « A bientôt! »
:98 conni:spoNDANCE.
CGCXXI.
A LA mi:me.
Paris, 20 novembre 1810.
Je VOUS disais hier, chère comtesse, que je n'avais guère plus le temps de vous écrire, puisque j'allais vous voir le 6 au plus tard. Eh bien, que voulez-vous! le cœur et l'àme sont à Dresde, et il n'y a que le corps et le courage à Paris. Causer avec vous est un impérieux besoin, et il faut que je vous écrive, que je vous parle, que je vous raconte tout : et mes livres, et mes meubles, et mes calculs financiers, et l'architecte, et la maison, les ennuis, les riens, les conversations, comme je me parle à moi-même ; n'êtes-vouspas 7?7ot-r7îé?7î(î?... n'êtes-vous pas depuis longtemps ma conscience ? Si vous ne l'étiez pas, vous aurais-je parlé avec tant d'abandon et de sincérité de mes sottises, de mes failles, de tout ce que j'ai fait enfin, soit en bien, soit en mal?...
Hier, j'ai été au Vaudeville, oii Arnal m'a fait mourir de rire dans le Capitaine de voleurs, et j'ai mis ma lettre à la poste trop tard pour qu'elle partît hier; elle ne part qu'aujourd'hui. J'ai ce matin encore trente-deux feuillets à faire pour la Cousine Belle, et soixante-huit pour le Cousin Pons, total : cent, d'ici au :29. Vendredi, j'irai prendre ma place à la malle...
Ouf! je viens de corriger huit cents lignes pour la Cousine Belle, et les huit premiers chapitres du Cousin Pons, Depuis ce malin, je ne me suis pas levé de mon l'auteuil,
et il est trois heures un quart. J'ai remis du bois au feu et j'ai pensé à vous, là, sur ma chauffeuse. Quel bonheur me donne l'idée de vous revoir bientôt ! Mon âme tout entière en tressaille ; j'ai tant besoin d'être avec vous trois ! et penser qu'il faut encore écrire cent feuillets et les corriger !...
Décidément, je ferai venir de Tours le secrétaire et la commode Louis XVI ; la chambre sera complète alors C'est une affaire de mille francs, mais, pour mille francs, que peut-on avoir en meubles modernes?... Des platitudes bourgeoises, des misères sans valeur et sans goût.
Jeudi, quatre heures.
Je sors! 11 m'a été impossible de vous écrire, car j'ai fait vingt feuillets, et j'ai corrigé six numéros; j'ai encore vingt feuillets à faire, et il les faut pour samedi, car je suis au jour le jour, je n'ai même plus le temps de réfléchir, et à peine celui de corriger ce que je fais. Je sors en ce moment pour aller voir le feuilleton de demain, où Ton m'a fait des bêtises.
Vendredi.
J'ai eu vos lettres, la vôtre et celle des enfants ! Grâce à Dieu, elles m'apprennent que vous allez mieux, et que je pourrai vous voir le 6 à Leipsick. Je viens de relire votre lettre, car le papier en est si fin que le verso empêche de lire le recto en voiture. Or, hier, je suis allé à la poste, de là à votre maison, — où rien ne marche, — et au Constitutionnel ; puis je suis revenu dîner chez moi et me coucher tout aussitôt. Vous me dites de ne pas tant travailler, de prendre garde à ma santé, de me distraire.
de voir du monde, etc. Mais, chère comtesse, ne vous aije pas écrit que f avais pris des engagements pour le payement de mes délies, comptant sur une hausse pour vendre mes actions du Nord? Or ^ le Nord était hier à 627 francs; il tombera à 575; c'est donc deux cents francs au-dessous de mon prix d'acquisition. Il faut, comme vous voyez, que ma plume gagne ce que les actions devaient me donner, et qu'elle travaille à payer mes créanciers, auxquels je veux tenir parole. Voyez si j'ai le temps de m'amuser! C'est un miracle que je m'en tire. Les Parents pauvres devaient me donner en tout (les deux histoires) douze mille francs ; la Cousine Bette en donne à elle seule treize mille, et le Cousin Pons en donnera neuf mille ; j'ai donc presque doublé la production, j'ai fait quarante-huit feuillets de Comédie humaine, au lieu de vingt-quatre. Et croyez-vous que cela se fasse en griffonnant à bride abattue comme je vous écris? Ah! bon Dieu, c'est effrayant! Eh bien, je tremble en vous l'écrivant..., je ne suis pas bien sûr que cela me tire d'affaire!... Il faut finir les Paysans et encore autre chose peut-être ; c'est nécessaire et même indispensable. Si j'arrive, je ne vous verrai guère, car je ne quitterai pas ma table et mes paperasses. Je ne puis pas m' occuper de ma santé, je ne puis prendre ni soin, ni souci de moi-même ; je suis une machine à copie, voilà tout. Mon courage est réellement surjironant, je le reconnais, et vous en serez convaincue quand vous saurez que, depuis mon retour de Wiesbaden, j'ai fait tout ce que vous lirez de la Cousine Bette, depuis le célèbre chapitre Bilan de madame Afarncjfc, — qui, par parenthèse, a eu un succès prodigieux; — tout cela, chère
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comtesse, ces vingt chapitres ont été écrits currcnte calamo, faits la veille pour le lendemain, sans épreuves. Vous avez été, cette fois comme toujours, mon vrai génie inspirateur.
Samedi.
Hier, je suis allé chez Laurent-Jan lui proposer de dialoguer la pièce des Variétés', car j'ai une avalanche de travaux jusqu'au 30 novembre, et je veux partir le 1" décembre. 'Je n'ai pas le temps de m'occuper de la pièce. Elle lui aurait rapporté quelques mille francs; mais il a refusé, sous prétexte que c'était trop fort, trop colossal pour ses faibles talents. Le vrai dessous de cartes de cette touchante modestie est son invincible paresse. La nature donne le talent, mais c*est à l'homme à le mettre en œuvre et en évidence, à force de volonté, de persévérance et de courage; or, ce garçon a de l'esprit, mais il n'en fera jamais rien, que de le dépenser en pure perte, en Tusant avec ses bottes sur les boulevards, ou dans les loges d'actrices de petits théâtres qui se moquent de lui...
Je suis interrompu par le docteur Nacquart ; il m'a beaucoup grondé en me trouvant attablé à écrire, après tout ce qu'il m'avait dit là-dessus ; ni lui ni aucun de ses confrères et amis médecins ne conçoivent qu'on puisse soumettre le cerveau à de pareils excès. Il me dit et me répète d'un air sinistre que cela tournera mal ; il me supplie de mettre au moins quelque intervalle dans ces débauches de cervelle (comme il les appelle). Les efforts de la Cousine Bette, improvisée en six semaines, l'ont effrayé.
Il m'a dit : « Cela finira nécessairement par quelque chose de fatal. » Le fait est que je me sens moi-même en quelque façon atteint; je cherche, dans la conversation, trèspéniblement parfois, les substantifs. La mt'moire des noms m'échappe. Il est bien temps que je me repose ! Si je n'avais pas eu la préoccup:ition de mes affaires financières , les soins à donner à l'arrangement définitif de ma petite maison auraient fait une heureuse et bonne diversion à mes occupations littéraires. J'ai été bien malheureux à ce sujet-là encore. Quand le docteur m'a fait ces observations sur mes excès littéraires, je lui ai dit : {( Mais, mon ami, vous oubliez donc mes dettes? Tai des obligations, je me suis engagé à payer à des termes fixes, à des fins de mois, je ne saurais y manquer; il me faut donc gagner de l'argent, c'est-à-dire écrire jusqu'à ce que je fasse tomber mes chaînes à force de cojrage et de travail. » Vous ne devineriez jamais la réponse du docteur. Elle peint l'homme; car partez de ce principe qiie c'est un ami, qu'il m'aime réellement et qu'il a non-seulement beaucoup d'affection, mais aussi beaucoup d'estime pour moi. « Eh bien, mon ami, dit-il, je n'écris pas comme vous de belles choses, mais j'administre mieux. Pour preuve, je vous dirai que j'ai acheté, il y a trois jours, aux criées, une maison à cinq étages, ruedeTrévise, pour 235,000 francs; comme il y a 25,000 francs de frais, c'est 200,000 francs, a
Tout l'esprit, tout le caractère de notre bourgeoisie est là ; elle fait la roue avec sa fortune, comme l'aristocratie des temps passés la faisait avec dos avantages personnels ou des privilèges. Il ne faut pas en vouloir au pauvre
docteur, c'est un excellent et digne homme ; il est de sa caste et de son époque, voilà tout.
Quant à ce que vous me dites de vos affaires, je ne cesse de vous répéter : « Dépêchez-vous !... »
Vous avez dû lire l'article du Constitutionnel sur la Sibérie; c'est à faire frémir des gens plus confiants que vous ne l'êtes. Donc, ne perdez pas de temps, car l'avenir ne me paraît pas couleur de rose, je vous assure. Je vois ritalieet l'Allemagne bien près de se remuer; tout cet état de paix ne tient qu'à un fil, à la vie de Louis-Philippe, qui se fait vieux, et Dieu sait, la guerre arrivant, ce que nous deviendrions?... Pour un souverain jeune et ambitieux qui ne voudrait pas avant tout, comme Louis-Philippe, mourir tranquille dans son lit, voyez comme le moment serait favorable pour reprendre la rive gauche du Rhin ! Les populations sont tracassées par de petits souverains imbéciles; l'Angleterre est aux prises avec l'Irlande, qui veut la ruiner ou s'en séparer; l'Italie entière s'apprête à secouer le joug de l'Autriche; l'Allemagne veut son unité ou peut-être plus de liberté seulement. Enfin, croyez-le bien, nous sommes à la veille de grandes catastrophes politiques. En France, on a tout intérêt à gagner du temps, notre cavalerie et notre marine n'étant pas de force à nous faire triompher sur terre et sur mer; mais, le jour où ces deux armes seront en état, les fortifications armées, nos travaux de défense finis et nos travaux publics complètement terminés, la France sera bien redoutable ! Il faut convenir qu'à la manière dont Louis-Philippe administre ei gouverne, il en fait la première puissance du monde. Songez doue! rien n'est factice chez nous; notre
armée est une belle armée, nous avons de Targent, tout est fort, tout est réel en ce moment-ci. Le port d'Alger terminé, nous avons un second Toulon devant Gibraltar; nous avançons dans la domination de la Méditerranée. Nous voilà avec l'Espagne et la Belgique à nous. Cet homme a fait bien du chemin, vous avez raison, et, s'i était ambitieux, s'il voulait chanter la Marseillaise, il démolirait trois empires à son profit. S'il empaume Mchemet-Ali comme il a fait du bey de Tunis, la Méditerranée est tout entière à la France en cas de guerre. C*est une grande conquête, faite moralement, sans avoir tiré un coup de canon. Nous venons, d'ailleurs, de faire des pas de géant en Algérie par le déplacement des centres d'action militaire; c'est la conquête consolidée et la révolte rendue impossible.
J'espère que vous serez contente de moi et que vous trouverez que je rends enfin justice au souverain que vous avez toujours soutenu contre moi, non par sympathie, disiez-vous, mais par conviction. Peut-être avez-vous raison au fond... Peut-être, en effet, la France a-t-elle moins besoin de gloire que de liberté et de sécurité, et, puisqu'elle a obtenu ces deux grands bienfaits, souhaitons qu'elle sache apprécier et conserver le gouvernement qui les lui a donnés.
Voici le jour; il y a deux heures que je cause avec vous, avec plaisir et sans fatigue, et je vous dis, avec bonheur: « A bientôt! »
GCCXXII.
A M. GEORGES MNISZEGH, A DRESDE.
Novembre 1846.
Mon cher Gringalet et ma chère Zéphirine, Je vous remercie de cœur pour la ponctualité avec laquelle vous me donnez des nouvelles de notre grande et bonne Atala ; je ne vous dirai rien de mes chagrins ; mais, je vous prie, avertissez-moi du jour où je ne pourrai plus envoyer de lettres à Dresde, car j'imagine que le docteur ne défend pas à votre chère et bien-aimée mère de lire; dans ce cas, je vais lui écrire tous les jours. Dès qu'elle m'a écrit qu'elle restait jusqu'à la fin de novembre à Dresde, sans avis, je vous ai fait adresser les journaux et toute la Cousine Bette pour distraire la chère malade. J'espère que vous avez tout reçu.
Le Nord est en ce moment de 120 francs au-:îessous du pair. Si je conserve quelque santé, je vais par un travail insensé tâcher de rétablir la caisse. Dans huit jours, je me mets à finir les Paysans, et il s'agit d'écrire et de corriger huit volumes en un mois! Je ne sais pas trop dans quel état je serai alors. Ah! j'aurai bien besoin du bonheur que j'éprouve à être au milieu de vous, et surtout devons voir heureux tous les deux, heureux l'un par l'autre, comme vous Têtes. Car je vous devine : je vois Anna toute joyeuse des merveilles de son trousseau, qui lui permet de plaire de plus en plus à son Georges, et vous, Georges, arrangeant vos coléoptères et allant avec
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Anna voir le musée et les collections. Comme tout cela me rafraîchit l'àme ! car je n'ai si bien que vous au monde, que, S'il me fallait aller vivre à Vierzschovnia, pour rester avec vous, j'abandonnerais la belle France sans un regret. Il ne faut pas me demander si je pense à vous; à l'imitation de vous, mon cher et gentil Georges, je dis à Bilboquet: (( Bilboquet, que font à cette heure Gringalet, Zéphirineet Atala? » Je cherche à deviner vos occupations. Mais vous ne me chargez de rien ici, je ne frotte plus pour vous. Je n'ai que les coquilles fossiles du bassin de Paris et un sphinx à chercher. Je n'ai pas pu rejoindre encore Gaymard.
Adieu, mes chers amoureux! aimez-vous bien, car vous êtes deux belles et nobles créatures, dignes l'une de l'autre et faites par le bon Dieu l'une pour l'autre. Ne voyez personne, laissez-là le monde et surtout celui de Dresde.
Le père Bilboquet, croyez-le bien, ne pense plus à rien acheter, il ne pense qu'à payer et à trrravailller sur la place publique de la Littérature; oui, je me suis donné pour tâche de gagner quarante mille francs dans six semaines.
Mille amitiés. Oh! comme j'aurais voulu voir la troupe dans sa belle voiture! Je baise les mains si jolies des deux comtesses, et je vous serre les mains, mon cher et bon Georges. Adieu ; ceci est volé sur la quantité de copie à faire. Tout à vous de cœur et d àme.