La Dcruidre Incarnation de Vautrin
et non au mien, qu'il le ferait. Mes idées sur moi sont très-mesquines.
Mille amitiés respectueuses.
CGCXXX.
MADAME LAURE SURVILLE, A PARIS
Ma chère Laure,
Tant que je ne t'écrirai pas: « Cela va bien! b c'est que cela va toujours de plus mal en plus mal. Je travaille jour et nuit, je suis attaqué de tous les côtés, et il faut une terrible énergie pour que la tête reste libre quand le cœur souffre tant!
Mille tendresses.
Ça ne s'appelle plus Mercadet, ça s'appelle le Spéculateur. C'est vraiment, je crois, profondément comique. Mais il ne faut pas arrêter sur les romans! C'est affreux! toujours créer, travailler de la main droite, et combattre de la gauche !
A LA MÊME
Vierzscliovnia, 8 octobre 1847.
Ma chère sœur,
Je suis arrivé ici sans autre accident qu'une excessive
fatigue ; car j'ai fait le quart du diamètre de la terre, et
même d'avantage en huit jours, sans m'arrêter ni me
coucher; si j'avais doublé le chemin, je me serais trouvé
par delà l'Himalaya ! Comme je suis arrivé dix jours avant ma lettre, j'ai beaucoup surpris mes amis, qui ont été très-touchés de mon empressement.
Cette habitation est exactement un Louvre, et les terres sont grandes comme un de nos départements. On ne se figure pas retendue et la fertilité de ces terres qu'on ne fume jamais, et oia l'on sème du blé tous les ans. Quoique le jeune comte et la jeune comtesse aient à eux deux quelque chose comme vingt mille paysans mâles, ce qui fait quarante mille âmes, il en faudrait quatre cent mille pour pouvoir cultiver toutes les terres. On n'ensemence que ce qu'on peut récolter.
Ce pays est singulier en ce sens qu'à côté des plus grandes magnificences, on y manque des plus vulgaires choses de notre confort. Cette terre est la seule du pays qui ait une lampe Carcel et un hôpital. Il y a des glaces de dix pieds et pas de tentures sur les murs. Encore Vierzschovnia passe-t-il pour l'habitation la plus luxueuse de r Ukraine, qui est grande comme la France. On y jouit d'une admirable tranquillité. Les autorités ont été pleines d'attention et je dirai même de galanterie pour moi ; mais, sans ces miracles, jamais je n'aurais pu faire un pas, ignorant les langues des pays que je traversais. De la frontière européenne à Odessa, c'est comme un même champ de la Heauce.
Mon arrivée a été tristement aimoncée par un atlVeux incendie qui a consumé plusieurs maisons; et, deux jours après, il en a éclaté un autre dont j'ai eu l'effrayant spectacle.
Malgré de si leiiiles terres, la métamorphose de la
denrée en argent est excessivement difficile, car les intendants volent, et les bras manquent pour battre le blé, qui se bat avec des machines. Néanmoins, on ne se figure pas la richesse et la puissance de la Russie; il faut le voir pour le croire. Cette puissance et cette richesse sont toutes territoriales ; c'est ce qui rendra tôt ou tard la Russie maîtresse du marché européen pour les productions naturelles.
Et, à ce sujet, voici les renseignements que j'envoie à ton mari et les questions que je le prié de me résoudre.
Les deux comtes Mniszech ont une terre, l'une des plus belles du royaume, et située, heureusement pour eux, F.ur la frontière russe, à cinq lieues de France de la ville de Brody. A Brody commence la grande route de la Galicie, qui aboutit au chemin de fer de Cracovie; et, de Gracovie en France, le chemin de fer sera terminé le 15 de ce mois-ci, car il n'y avait plus qu'une lacune de quelques lieues pour achever la section entre Haman et Hanovre, qui s'inaugure à l'heure où cette lettre vous parviendra. Or, en ce moment, la France, où il se fait une immense consommation de bois de chêne pour les traverses des chemins de fer, manque presque de bois de chêne. Je sais que les bois de chêne ont doublé presque de prix dans les co.istructions et dans la menuiserie en bâtiment.
Cela posé, ces messieurs, qui ont vingt mille arpents de bois de chêne de haute futaie, peuvent vendre soixante mille pieds de chêne de dix mètres de hauteur, qui auraient en moyenne quinze pouces de diamètre à la base et dix pouces à l'endroit où l'on coupe la poutre par le p' tit bout. Il faudrait calculer le prix que l'on pourrait
320 CORni:SPONDANCE.
donner de chaque pièce au propriétaire en tenant compte : l*' du transport de Brody à Cracovie (quatre-vingts lieues), et 2° du fret des chemins de fer de Cracovie à Paris^ y compris le passage du Rhin à Cologne et de l'Elbe à Magdebourg; car, sur ces deux fleuves, les ponts-viaducs n'étant pas faits à Cologne et se faisant à Magdebourg, exigent des transbordements; et le transbordement de soixante mille poutres semblables n'est pas une petite affaire. Mais, si l'acquisition première est de dix francs par exemple, et que les frais soient de vingt francs pour le transport (je pose des chiffres pour expliquer mon raisonnement), que la poutre revienne à trente francs, la question est de savoir ce que valent à Paris soixante mille pièces de bois de chêne de trente pieds de longueur avec réquarissage, lesquelles fourniraient soixante mille poutres de vingt pieds et soixante mille traverses de chemin de fer de dix pieds. Si cela valait seulement vingt francs de bénéfice, cela ferait douze cent mille francs.
Une affaire de ce genre ne peut pas se faire sans un banquier; puis il va sans dire qu'elle ne peut se faire que par parties, qu'on peut commencer par di\M'mes, et prendre deux ans pour cette énorme exploitation, en donnant des garanties. Or, je sais qu'en France, on vend un chtMie de la dimension annoncée plus de cent francs. Dis à ton mari qu'il aura à l'administration du chemin de fer du iNord tous les renseignements possibles, soit sur le fret des quatre chemins de fer, qui sont au bout les uns des autres et qui vont de Paris à Cracovie, soit sur les transits et sur les rabais que font les compagnies quand il s'agit d'une pareille opération.
Il faut me répondre catégoriquement sur cette affaire, qui, si elle pouvait nous donner seulement cinq francs de bénéfice par poutre et deux francs par traverse, tous frais faits, serait une fortune de quatre cent vingt mille francs. Cela vaut la peine d'y penser. Or, il n'y a pas de doute sur l'existence des soixante mille pieds de chêne, et encore moins sur la faculté que j'ai de les faire acheter à un prix de x; mais je doute que l'on puisse les donner à moins de huit francs, ce serait le dernier terme de vente. Comme je ne parle que de la bille de chêne et non des branches, il y aurait, si on se chargeait de l'abatage, peut-être cent vingt mille traverses à trouver dans les grosses branches, sans compter une incalculable quantité de bois de chauffage. De Cracovie à Brody, on compte quatre-vingts lieues de France sur toute cette route excellente et où, en hiver, le traînage a lieu. Il y a des postes organisées et, en outre, des relais tenus pas des juifs qui sont intelligents, d'une audace excessive en marchés, et qui donnent alors tous les bénéfices de la concurrence. Ainsi donc, répondez-moi le plus tôt possible, et que Surville me fasse un bordereau exact de tous les frais que causeraient le transport de Cracovie à Paris, les frais de transit, les droits d'entrée, s'il y en a en France, etc. Je saurai ici quels frais coûtera le transport de Brody à Cracovie et je l'ajouterai. Nous éclaircirons cette affaire par correspondance, et, au printemps, elle pourra se faire, si elle est faisable après un mûr examen. Il ne faut pas s'étonner de ce qu'elle soit encore à faire quand on connaît l'insouciance des propriétaires de ces pays, qui sont des espèces d'Antilles glacées, où les propric-
taires sont des créoles exploitant des habitations avec des moujiks. Ces deux messieurs Mniszech sont la loyauté même : il ne peut y avoir aucune difficulté sur l'exactitude de leur parole ou du contrat, et, quant à la coupe, ils ont l'intention de défricher deux mille arpents ; ainsi sur deux mille arpents il n'y a nulle difficulté. On marquerait les arbres dans les quatorze mille autres arpents. Je souhaite que cette affaire soit faisable, et l'avis que je vous en donne vous prouve que je pense toujours à vous et à mes nièces. La question se réduit à savoir quel transport est plus cher, du transport par eau ou du transport par chemin de fer; car, si l'on transborde avec d'énormes bénéfices des sapins de Riga et d'Archangel au Havre, en faisant des fortunes à Riga, au Havre et à Paris, que sera-ce quand, au lieu de transporter des sapins, ce sera des chênes dont la valeur est au moins double !
Maintenant, je te charge pour moi d'une commission extrêmement importante : c'est de lire les journaux avec attention et de mécrire un mot d'avis à l'instant, si le chemin de fer du Nord faisait un appel de fonds et indiquait un versement. Ceci, je te le répète, est de la dernière importance. Voici mon adresse, que je le prie de ne donner à personne : « Monsieur de Balzac, à Vierzschovnia, près Berditchef, gouvernement de Kiev (empire russe), par Forbach, Cracovie et Brody. »
Je souhaite que cette lettre vous trouve tous en bonne santé et que je vous aie envoyé plus qu'une espérance.
J'ai, depuis deux jours, attra|)é un gros rhume qui va durer probablement deux mois, et qui est tel que je ne puis quitter la maison. Je dois aller à Kiev, la Rome du
Nord, la ville aux trois cents églises, pour saluer le général gouverneur, le vice-roi de trois gouvernements grands comme un empire, et obtenir mes permis de séjour. Il est matériellement impossible que je puisse retourner à Paris avant six ou huit mois, car l'hiver commence, et je ne peux pas me risquer à voyager en hiver. Il est probable que je serai à Paris vers le mois d'avril ; mais je reviendrai bien certainement ici, car nous voulons faire le voyage de la Crimée, du Caucase, et aller jusqu'à Tiflis. Ce voyage me sourit beaucoup ; il n'y a rien de beau comme ces pays-là. On dit que c'est la Suisse, plus la mer et les végétations des tropiques.
Allons, adieu; mais encore un mot. Le choléra va nous revenir : il est à Kiev ou à peu de distance, et fait les ravages d'un choléra consciencieux. N'ayez pas pour moi la moindre inquiétude, car le choléra ne tue que les oncles à succession, et la mienne n'est pas encore assez considérable pour que le choléra me prenne en considéralicn ; il laisse en repos \os r'^.ns qui ont encore des dettes.
Mille amitiés à tous et à toi en particulier.
CCGXXXII.
A LA MÊME
Novembre I 8 4V.
Ma chère sœur.
Dis à Surville que les bois ont bien la dimension qui niJinque en France et qu'il y a bien cent mille pieds
324 COnRESPONDANCË.
d'arbres; mais ses calculs sont exacts, et il n'est que trop vrai que les prix de transbordement d'un cliemin de fer dans l'autre, à Breslau, à Berlin, à Magdebourg, à Cologne, rendent impossible l'exploitation de ces richesses. C'est à quoi je réfléchissais pendant que venait ta lettre. Il n'y a pas moyen de transporter les bois jusqu'à la Vistule, et de les charger à Dantzick pour le Havre, car il n'y a point de chemin entre le lieu de production et le Bug, qui est un des allluents de la Vistule. Cela m'a rappelé l'histoire d'une forêt de quarante-huit mille arpents, achetée cinq cent mille francs en Auvergne, et qui a ruiné l'acquéreur, à cause de l'impossibilité des transports. Depuis, on m'a dit qu'il y avait à Archangel des millions de pieds d'arbres gigantesques qui couvrent comme d'un immense radeau la mer Glaciale.
On ne se figure pas les richesses énormes qui sont accumulées en Hussie, et annulées faute de voies de transport. Nous nous chauffons ici (et Vierzschovnia est un palais) avec de la paille! on briîle, par semaine, dans les poêles, toute la paille qui se voit au marché Saint- Laurent à Paris. L'autre jour, je suis allé dans le follwark de Vierzschovnia, qui est l'endroit où l'on met les meules do blé, où l'on bat le blé avec des machines, et il y avait, pour ce seul village, vingt meules de trente pieds de hauteur sur cinquante pas de longueur et sur douze pas de larc;eur. Mais les vols des intendants, les dépenses, diminuent beaucoup les revenus. Nous n'avons pas idée, chez nous, de ces exislcnces-là. A Vierzschovnia, il faut avoir toutes les industries chez soi, céans : il y a un confiseur, un tapissier, un tailleur, un cordonnier, etc., attachés à
la miiison. Je comprends maintenant les trois cents domestique s dont me parlait à Genève feu M. H..., qui avait à son service un orchestre tout entier. Le comte Georges Mniszech, l'heureux mari de la comtesse Anna, possède, en Wolhynie, un château qui est le Versailles de la Pologne; je dois l'aller visiter. C'est son frère qui l'habite, car le comte Mniszech vit à Vierzschovnia.
Mon plus grand désir n'est pas encore près de s'accomplir. Madame Hanska est indispensable à ses enfants : elle les guide, les éclaire dans la vaste et difficile administration de ces biens. Elle a tout donné à sa fille, je savais ses intentions depuis Pétersbourg. Je suis, d'ailleurs, ravi de ce que le bonheur de ma vie soit dégagé de tout intérêt; je n'en suis que plus ardent à garder ce qui m'est confié. Je serai dans l'embarras pour environ deux années encore, car l'année 1848 sera si dure à passer, que j'aurai besoin de retarder de quelques mois l'entier payement du solde de ma mère; à moins que mes travaux littéraires ne soient très-productifs. 11 fallait venir ici pour me rendre compte des difficultés de tout genre qui se rencontrent dans l'accomplissement de mes vœux.
Le choléra sévit d'une façon cruelle autour de nous. A Savataf, il a enlevé neuf mille personnes, et, à Kiev, où je suis allé, il enlevait de quarante à cinquante personnes par jour; car je suis enfin allé à Kiev, et ces dames m'ont accompagné; le jeune comte était en route : il revenait d'une terre d'une immense étendue, grande comme tout notre département de Seine-et-Marne et arrosée par trois fleuves, le Dnieper, le Pripet et le Teterof; il s'agis' sait de renvoyer un intendant prévaricateur. Nous sommes
allés à sa rencontre, et j'ai donc vu la Home du Norc' ville orthodoxe aux trois cents églises, et les richesses- , Lavza, la Sainte-Sophie des steppes. C'est bon à voi ^ fois. On m'a comblé de prévenances. Croiriez-vous c riche moujik a lu tous mes ouvrages, qu'il brûk jj cierge pour moi à saint Nicolas, toutes les semaines,., qu'il a promis de l'argent aux domestiques d'une sœur db madame Hanska pour savoir quand je reviendrai, afin de me voir. Le choléra a également passé à Vierzschovnia; dans ce moment, il est à Vienne, dit-on ; mais nous sommes tous bien portants. Il a emporté un fils de la riche madame Braniçka, à cinquante verstes d'ici. Nous avons, d'ailleurs, un excellent médecin, fixé dans le pays depuis vingt ans; car Vierzschovnia a une certaine population à cause d'une fabrique de draps, fort bons. On me fait un paletot, fourré de renard de Sibérie, en drap indigène, afin de passer l'hiver, et ce drap vaut celui de France. On fabrique dix mille pièces de drap par an.
J'ai un délicieux petit appartement composé d'un salon, d'un cabinet et d'une chambre à coucher; le cabinet est en stuc rose, avec une cheminée, des tapis superbes et des meubles commodes; les croisées sont toutes en glace sans tain, en sorte que je vois le paysage de tous les côtés. Vous pouvez imaginer par là ce que c'est que ce Louvre de Vierzschovnia, où il y a cinq ou six appartements de ce genre à donner.
Comme je travaille beaucoup en ce moment pour pouvoir publier à mon retour de quoi liquider mes affaires, je déjeune chez moi, et je ne descends qu'au dîner; mais ces dames et le comte Georges me font de petites visites.
* une vie toute patriarcale, sans aucun ennui. Tout
'nvenable ici, tandis qu'ailleurs il y a une curieuse tique , , -, . . r., ^ 1 !..
. e de luxe et de misère. G est le spectacle que donnit servie
, Je rapporte, pour mon escalier, des vues de Kiev zech
'par un allemand et fort bien lithographiées.
ô lettres m'ont fait beaucoup de plaisir, et je suis ^xhanté de savoir par ma mère que la petite maison de la rue Fortunée est bien gardée, car madame Hanska avait les plus vives craintes sur cette habitation, où sone tant de richesses. C'est le produit de six années d'économies, et elle a peur des voleurs ou des malheurs.
J'ai reculé devant les frais de l'assurance du mobilier, car toute dépense effraye, quand il y a encore là tout à payer, et tout à dépenser en argenterie, linge, complément de mobilier, voitures, etc. C'est un nid construit brin à brin. Ma mère fera bien d'aller toutes les semaines demander si je suis arrivé, en ayant l'air de m'attendre : cela tiendra les gens en haleine.
Ce dont tu me parles est excellent si les choses sont comme tu me les écris ; mais, si cela se faisait, je sérias à temps à Paris, car j'espère y arriver dans les premiers jours de mars. Je le souhaite vivement pour mon compte et, si la liaison est réelle entre l'Ethnogi^aphe et M. Chevallier, c'est là un sérieux motif pour hâter mon retour, car M. Chevallier sera tôt ou tard influent dans :es affaires industrielles; il sera ministre dans un temps donné, soit de l'instruction publique, soit des travaux publics. Ici, tout dépendrait du caractère et du talent : c'est les deux seuls avantages à rechercher, la fortune n'est rien. On a vu des gens riches perdre leur fortune et ne pas la refaire. Tout
le bonheur a une femme est dans la capacité et le caractère agréable de son mari.
Adieu; c'est aujourd'hui le jour où l'on envoie un cosaque porter les lettres à Berditchef, à travers soixante verstes de steppes, et il faut finir.
Tu sais tout ce que je puis répondre à mes nièces; embrasse-les pour moi. Remercie bien Surville de la peine qu'il a prise, et que Dieu vous protège tous! Tu ne m'as pas dit si Surville avait des ponts à construire en 1848, si ses affaires vont bien.
Écrivez-moi tant que vous pourrez, et croyez à toute raffeclion de l'oncle, du frère et du fils.
Accusez-moi toujours réception de mes lettres, car les cosaques s'enivrent, perdent les lettres, et, si on les bat, cela ne rend pas la correspondance.
CCGXXXIII.
A LA MÊME
Vierzschovnia, 26 janvier 1848.
Ma chère sœur.
Je recrois aujourd'hui toutes vos lettres, et n'ai que le temps de vous en remercier, car je me dispose à partir, et je vais faire ce voyage par un tel froid (nous avons eu 21 degrés ce matin!) qu'il faut prendre toute sorte de dispositions; mais mes chers amis se connaissent à ce métier, et je viens d'essayer un manteau à mettre pardessus la pelisse, qui est comme une muraille.
Il y a quelques jours, en me promenant en traîneau, je me suis aperçu que ma pelisse de renard de Sibérie était comme une feuille de papier brouillard devant ce froid terrible. Je pars dans cinq jours. Le versement à effectuer au chemin de fer m'appelle absolument à Paris, et tout plaisir disparaît devant les affaires, surtout celles qui ne sont pas encore les miennes. Je t'écris donc ce mot à la hâte, pour te prier de dire à ma mère d'aller rue Fortunée prévenir qu'à compter du 16 février, il faut m'attendre tous les matins.
Ce ne serait pas une raison pour être inquiet si je n'arrivais point, car on peut, par suite de l'accumulation des neiges, avoir des retards de huit et même de dix jours, et rester prisonnier dans d'affreuses petites villes.
D*ailleurs, j'ai des affaires à Francfort et à Mayence, et je compte me reposer à Berlin, que je n'ai jamais eu le temps de bien voir.
Cette nouvelle de versement que m'a donnée Surville dans sa lettre, m'a pris au milieu d'un grand travail qui allait bien, et que j'ai été forcé d'interrompre.
Ne dis mon arrivée à personne, car je veux rester quelque temps à Paris sans être visité par bien des gens qui fondraient sur moi et je veux avant tout finir mon travail.
A bientôt donc. Embrasse ma mère et tes filles pour moi. Fais mille amitiés à Surville, et trouve ici toutes mes tendresses.