‹ Correspondence 1819-1850Chapitre 75 sur 81 · CCCLXXVIII · texte numérisé non relu

CCCLXXVIII

a madame zulma carraud, a nohant en graçay

(cher).

Vierzschovnia, 17 mars 1850.

J'ai remis jusqu'aujourd'hui à répondre à votre bonne et adorable lettre, car nous sommes de si vieux amis (jue vous ne pouvez apprendre que de moi le dénoiimeni heureux de ce grand et beau drame de cœur qui dure depuis seize ans. Donc, il y a trois jours, j'ai épousé la seule femme que j'aie aimée, que j'aime plus que jamais et que j'aimerai jusqu'à la mort. Cette union est, je crois, la récompense que Dieu me tenait en réserve pour tant d'adversités, d'années de travail, de difficultés subies et surmontées. Je n'ai eu ni jeunesse heureuse, ni printemps fleuri; j'aurai le plus brillant été, le plus doux de tous les automnes. Peut-être, à ce point de vue, mon bienheureux mariage vous apparaîtra-t-il comme une consolation personnelle, en vous démontrant qu'à de longues souffrances, la Providence a des trésors qu'elle finit par dispenser.

Je ne vous parlerai pas de votre lettre, elle m'a donné tout autant d'admiration que de douleur. Voilà tout ce que j'en peux dire; mais elle vous a valu la plus sincère amie dans la personne de ma femme, à qui, depuis longtemps, je ne cache rien et qui vous connaissait depuis longtemps aussi par toutes vos grandeurs d'âme que je racontais, par ma reconnaissance pour vos trésors d'hospitalité envers moi. Je vous ai si bien dépeinte et votre lettre a si bien

achevé votre portrait, que vous êtes une connaissance de longue date. Aussi, d'un même élan, d'un commun accord, avec le même mouvement d'âme, vous avons-nous offert une bonne petite chambre en notre maison à Paris, pour que vous y puissiez venir absolument comme cliez vous. Et que vous dirai-je? Vous êtes la seule personne à qui nous fassions cette offre, et vous devez l'accepter ou vous seriez digne du malheur; car, songez-y bien, je suis allé chez vous avec la sainte bonhomie de Famitié, quand vous étiez heureuse et que, moi, je luttais contre tous les vents, les hautes marées de l'équinoxe, noyé dans les dettes ! J'ai les douces et tendres représailles de la reconnaissance. Certes, si vous n'étiez pas un cœur, un esprit, une femme d'élite, je ne me conduirais pas ainsi. Ce que j'exige de vous serait mal apprécié. Nous, nous devons nous comprendre. Eh! chère, vous aimez l'élégance comme la poésie des choses, et non par vanité comme la plupart des Parisiens. C'est chez vous un besoin comme de respirer, de voir les tleurs que vous aimez tant ; et, privée de cette grâce de la vie, vous devez, comme moi, comme la cantatrice retirée du théâtre, aimer à faire un extra, à revoir ce que vous adorez.

Eh bien, venez de temps en temps, voir votre enfant et respirer Tart, Paris, l'élégance, causer avec des gens supérieurs et vous retremper dans deux cœurs qui vous aiment, l'un parce que vous avez été bonne et douce amie, l'autre parce que vous avez été tout cela pour moi. Vous serez heureuse tous les trois mois quelques jours. Vous viendrez plus souvent si vous voulez ; mais vous viendrez, c'est entendu.

4i8 CORRESPONDANCE.

J'ai fait cela, jadis ! je me suis retrempé pour les lUttes, à Saint-Cyr, à Angoulême, à Frapesle, et j'y ai puisé des forces, j'y ai eu le spectacle de ce qui me manquait, j'y ai abreuvé mes désirs. Vous saurez combien c'est doux, et vous appiendrez par vous-même tout ce que vous avez été, sans le savoir, pour moi, travailleur incompris, accablé, pendant tant de temps, sous la misère physique et morale. Ah! je n'oublie pas vos maternités, votre sympathie divine pour les souffrants. Aussi, en pensant à tout ce que vous valez, à la façon dont vous vous colletez avec l'adversité, moi qui me suis tant mesuré avec ce rude adversaire, je vous dirai que j'ai honte de mon bonheur en vous sachant malheureuse : mais nous sommes tous deux plus haut que ces petitesses du cœur. Nous pouvons nous dire que le bonheur et le malheur sont des façons d'être où de grands cœurs se sentent vivre fortement ; qu'il faut autant de vigueur philosophique dans Tune que dans l'autre position, et que le malheur qui a de vrais amis est peut-être plus supportable que le bonheur envié. Je me suis reconnu dans la vie que vous menez à Nohant, et, si nous avons eu des larmes aux yeux, j'ai été aussi fier de vous. Là encore, vous faites du bien ! comme vous en faisiez à Frapesle ! Vous serez bénie, allez ! vous l'avez été ici.

Donc, dès que vous voudrez venir à Paris, vous y viendrez, sans même nous prévenir. Vous viendrez rue Fortunée comme chez vous, absolument comme j'allais à Frapesle. C'est mon droit. Je vous rappelle ce que vous avez dit un jour de moi à Angoulême , lorsque , brisé d*avoir fait Louis Lambert, malade, et vous savez com-

ment, je craignais la folie, je parlais de l'abandon où l'on laisse ces malheureux: « Si vous deveniez fou, je vous garderais! » Jamais ce mot, votre regard ni votre expression n'ont été oubliés. Tout cela est encore en moi comme au mois de juillet 1832. C'est en vertu de ce mot-là que je vous réclame aujourd'hui, car je suis presque fou de bonheur.

Je souhaite bien vivement que cette lettre, qui n'est qu'une effusion de reconnaissance, vous fasse, à huit cents lieues d'ici, tout le bien que m'ont fait les rares, bien rares témoignages d'intérêt que j'ai reçus autrefois, entre autres de votre ami Borget, ces fleurs d'affeciion qui passent si vite, mais qui, chez moi, pour vous, sont éternelles. Quand on m'a questionné ici sur mes amitiés, je vous ai nommée en premier. J'ai raconté ce foyer toujours embrasé qui s'appelle Zulma, et vous avez eu deux sincères amies-femmes (ce qui est un tour de force), la jeune comtesse Mniszech et ma femme. Donc, à bientôt, car je pars dans quelques jours.

Trouvez ici toutes les tendresses d'une vieille affection. Mille amitiés au commandant, et mes souvenirs au bon Borget. Votre ami.

GCCLXXIX.

A MADAME DE BALZAC, A SURESNES

Viei'zschovnia, 2 avril 1850,

Ma chère mère,

Aujourd'hui seulement, les caisses destinées à prendre la voie du roulage sont parties, et les voituriers doivent

mettre plus de douze jours pour aller à Radzivilof, à cause du dégel général qui vient de se déclarer. Nous ne partirons donc que dans une douzaine de jours, car il faut que j'arrive en même temps que les caisses à Radzivilof, où il faut remplir les formalités de douane; or, de Radzivilof à Paris, il y aura pour au moins seize jours de voyage ; ce qui reporte notre arrivée vers le oO avril au plus tôt, en ne nous supposant aucun retard par force majeure. Donc, il ne faut arranger la maison que [^our le 30 avril.

J'ai une rechute grave de ma maladie de cœur et de poumon. Nous avons perdu beaucoup de terrain sur ce qui avait été gagné; les douze jours que je passe ici sont employés par le médecin à me mettre en état de supporter la route.

Fais parvenir la lettre ci-jointe à la bonne midame Dolannoy ; je ne l'avais pas oubliée ; mais j'ai gagné à Kiev une ophthalmie : mes yeux ont une tache noire qui n'a pas encore disparu et qui couvre les objets, et cela m'empêche encore d'écrire; en sorte que j'ai interrompu mes écritures. Je tâche aujourd'hui d'écrire pour la première fois depuis ce coup d'air.

Nous sommes dans tous les préparatifs de ce long voyage, et ma femme n'a pas une minute à elle; d'ailleurs, ses mains sont si prodigieusement enflées par suite de l'humidité du dégel, qu'elle se fait remplacer par sa fille pour le peu de mots que les affaires exigent.

Notre apprenti valet de chambre fume, et, ce matin, je lui ai dit qu'à Paris je le renverrais s'il ne se désiiahi-

tuait pas; ainsi tâche plus que jamais de m'avoir le faaieux Antoine,

Nous te remercions de cœur de tout ce que tu fais, et enfin nous voyons arriver avec plaisir le moment de te décharger de ce fardeau que tu as porté pendant vingt mois.

Je suis bien chagrin d'être sans nouvelles de vous tous; mais la nécessité le veut ainsi.

Adieu, ma bonne mère ; j'espère que ce mois ne finira pas sans que je sois à Paris et que je ne t'aie vue et embrassée. Hélas! ma santé a bien besoin de l'air natal, et j'en attends beaucoup pour la santé de ma femme, qui est aussi dans un état déplorable.

Mille tendresses à Laure et à mes chères petites nièces, auxquelles je me recommande pour des linges à barbe. Quant à toi, je t'embrasse de cœur en fils soumis et dévoué. - -

CCGLXXX.

A LA MÊME

Viorzschoviiia, 15 avril 1 850.

Ma chère mère,

C'est à peine si je puis y voir pour l'écrire; j'ai un mnl d'yeux qui ne me permet pas de lire ni d'écrire ; c'est la suite d'un coup d'air et un effet de mon traitement, car le médecin ne s'en effraye point. Je ne t'aurais même pas parlé de cela; mais nous sommes retenus ici pour quelques jours encore par la maladie régnante, la rougeole, qui a aiteint la jeune comtesse, notre chère enfant!

452 CORHESPONDANCE.

Nos bagages sont déjà partis, et ils doivent être arrivés aujourd'hui à la frontière. Donc, nous nous mettrons en route lorsque la santé de notre chère Anna ne donnera plus la moindre inquiétude à sa mère.

Si nous partons le 20, ce sera beaucoup. Que ce retard ne t'inguiète point. D'ailleurs, tu recevras, de notre première étape, une lettre qui te dira sûrement le jour probable de notre arrivée, laquelle aura lieu maintenant en mai. Je ne puis être certain de rien avant d'avoir atteint Cracovie, à cause du temps que me demandent les formalités de douane à la frontière russe, et celles d'expédition à la frontière autrichienne. Ces deux affaires exigent trois jours environ, et elles doivent être solidement arrangées, car nous avons deux mille kilos de bagages à envoyer en France. Une fois à Cracovie, je saurai bien à quoi m'en tenir.

Le médecin, d'ailleurs, souhaite que je prenne encore, au moins pendant six jours, ses remèdes; car je ne vais pas bien du côté du cœur et du poumon. Tout mouvement me syncope la parole et la respiration. Dieu veuille que ma femme ni moi n'ayons la rougeole ! Ce serait une bien autre cause de retard. Cette maladie est ici au moins aussi mauvaise qu'à Paris.

Ma femme me prie de te présenter ses respects; elle ne quitte pas le chevet de notre chère petite ; mais elle n'aurait pas cette douloureuse occupation, qu'elle est privée de ses mains et de ses pieds : les inquiétudes, les chagrins sont des véhicules pour cette humour arthritique qu'elle tient de sa mère, seul legs que celle-ci lui ait laissé.

Adieu, ma chère mère. Attends une prochaine lettre pour tout préparer, et trouve ici les tendresses et les respects de ton fils affectionné.

Mille tendresses à Laure et à ses petites. Mes amitiés à Surville.

Ohl mes pauvres yeux, si bonsi

GCCLXXXI.

A MADAME LAURE SURVILLE, A PARIS

Dresde, 11 mai 1850.

. Cette date, ma chère Laure, te dira bien des catastrophes de voyageur. Nous avons mis un grand mois à faire le chemin qui se fait en six jours. Ce n'est pas une fois, c'est cent fois par jour que notre vie a été en danger. Nous avons souvent eu besoin de quinze ou seize hommes et de crics pour nous retirer des bourbiers sans fond où nous étions ensevelis jusqu'aux portières. Enfin, nous voilà ici, vivants, mais malades et fatigués. Un pareil voyage vous vieillit de dix ans, car juge de ce que c'est que de craindre de se tuer l'un l'autre ou l'un par l'autre quand on s'aime !

Ma maladie d'yeux m'empêche de voir les Ici très que je trace, et c'est cette maladie qui nous fait arriver à travers tout à Paris pour la guérir. Je n'ai donc lu vos lettres qu'hier eu arrivant ici, et je ne rL'i)fMuls qu'aux cho.ses essentielles.

ilemercie cordialcuiunt Laurent-Jan de ce qu'il a fait

pour Vautrin. Comme ma mère a une procuration de moi, il faut que, aussitôt cette lettre reçue, où tasse défense par huissier à M. Hostein de jouer Vautrin. M. Gavault s'empressera, je le crois, de faire faire dans la journée cette signification. Moi, je suis indigné; car, outre les considérations très-justes de Laurent, il y en a une foule d'autres. Si, au mépris de tous les droits, M. Hostein a commis un tel acte de piraterie, il s'en repentira toute sa vie, car il sera attaqué en police correctionnelle.

Ma femme est très-sensible à tout ce qu'il y a pour elle dans vos lettres; mais ses mains ne lui permettent pas d'écrire.

Quant à ma mère, il y a longtemps que j'ai consulté pour elle le docteur Nacquart, et il m'a dit que tout ce qu'elle croyait avoir était des effets nerveux. Ses accès de langueur ne sont qu'une forme nouvelle de cette maladie, jointe à quelques mouvements goutteux.

Je compte sur toi pour faire comprendre à ma mère qu'il ne faut pas qu'elle soit rue Fortunée à mon arrivée. Ma femme doit aller la voir chez elle et kii rendre ses respects. Une fois cela fait, elle peut se montrer dévouée comme elle l'est; mais sa dignité serait compromise dans les déballages auxquels elle nous aiderait.

Donc, qu'elle mette la maison en état, fleurs et tout, pour le 20, et qu'elle vienne coucher chez toi ou qu'elle aille à Surosnes chez elle. Le surlendemain de mon arrivée, j'irai lui présenter sa belle-fille.

Adieu ; dans neuf ou dix jours, je te verrai et je ne veux pas fatiguer mes yeux.

Mille amitiés à Surville.

GCGLXXXII.

A MADAME DE BALZAC, A SURESNES

Dresde, 11 mai 1850.

Ma chère mère,

Tu sauras par Laure pourquoi je suis en retard d'un mois, et pourquoi je ne puis écrire que quelques lignes.

J'ai été désolé de ta maladie de langueur, et pour toi d'abord, et pour moi, à qui tu pouvais sauver un malheur, en défendant, en vertu de ma procuration, à M. Hostem de jouer Vautrin; ce qui m'obligera à faire un procès correctionnel.

Ce n'est que d'ici que je puis te dire exactement le jour de notre arrivée à Paris, car nous n'avons plus d'obstacles à rencontrer. Donc, j'espère être rue Fortunée le 20 ou au plus tard le 21 ; et, je t'en prie instamment, fais que tout soit prêt pour le 19, et que nous trouvions à déjeuner ou à dîner, quand même les provisions devraient être perdues, car j'ignore à quelle heure nous arriverons l'un de ces trois jours-là (19, 20 ou 21). Je mets trois jours parce que, avec la recrudescence de ma maladie de cœur, je ne sais pas si je né serai point forcé de m'arrêter quelque part.

Je t'avais donné beaucoup d'occupation, imaginant que, dans tes accès de souffrances nerveuses, cela te ferait du bien ; mais, si tu es faible, n'en prends qu'à ton aise.

Je te conjure d'aller soit à Suresnes, soit chez Laure ; c^r il ne serait ni digne ni convenable que tu reçusses

45r. CORRESPONDANCE.

ta belle fille chez elle. Elle te doit du respect et doit t'al- 1er trouver chez toi.

Donc, mets en ordre tous mes papiers dans la chambre que tu as occupée. Tu sais que tu peux en confier, pour deux jours, la clef à François, qui me la remettra. Dépose sur les papiers les clefs que tu as, et recommande à François que personne, pas même lui, n'entre là.

Lorsque ma femme sera allée te rendre ses devoirs, tu viendras nous voir le lendemain, et nous arrangerons nos comptes.

Ma santé est si déplorable, que je ne resterai pas à Paris. Ma femme et moi, nous allons prendre les eaux des Pyrénées et les bains de mer à Biarritz, Ce terrible voyage a aggravé ma maladie.

N'oublie pas les fleurs.

Comme il m'est impossible de monter un escalier de plus de vingt-cinq marches, si tu étais chez Laurc, j'en aurais un de moins à monter.

Adieu ! Je ne te dis rien de plus, car dans huit jours j'espère t'embrasser.

Ma femme, bien touchée de ton souvenir, t'envoie par avance ses respects.

GCCLXXXIII.

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