‹ Correspondence inédite avec la cour de Vienne (1794-8) (volume 2)Chapitre 9 sur 65 · CXIV · texte numérisé non relu

CXIV

Terne, le 19 juillet 1797.

Le tableau de Paris et des affaires se complique et se charge à tel point, qu'il n'est "pas aisé d'en tirer une perspective nette et tranchante. On pourrait former trente hypothèses toutes plausibles, touchant l'avenir, et se tromper; car les causes des événements que l'on prévoit ne sont pas simples; chaque parti, chaque individu, marche sans but fixe et poussé du jour au jour par des conjectures ou des incidents fortuits, qui échappent à la prudence et à la sagacité.

Nous avions annoncé dès l'origine la crise inévitable qui s'est déclarée entre le Conseil des Cinq-Cents et le Directoire, Quels enserontle terme et les résultats? On ne saurait l'affirmer sans témérité; il suffit d'en tracer les effets, les progrès et les mobiles.

Deux cent cinquante individus, introduits en masse dans un conseil auquel ils furent jusqu'alors totalement étrangers par leurs intérêts, par leurs sentiments, par leurs passions, doivent nécessairement lui donner leur esprit, ou y introduire un état de guerre. Les deux cent cinquante membres nouveaux trouvant dans les Conseils un premier tiers de députés dont la pluralité partageaient leurs intentions et leurs principes, il a dû se faire dans une semblable Assemblée une révolution dont le Directoire et les jacobins ont méconnu la

* Le n° CXIII manque aux Archives de Vienne.

nécessité, et qui a dû promptement porter l'empreinte de l'impétuosité et de l'impatience nationales.

Quelque plan, quelque mesure que se soient promis les nouveaux députés, la force des choses les a bientôt jetés hors de cette ligne de conduite. Avertis parles écueils, ils ont voulu y rentrer et y rentrent de fait de temps à autre, mais la même cause les en fait ressortir invariablement. — Gela tient beaucoup moins à la fixité de leur système qu'au zèle d'hommes ardents et honnêtes, longtemps victimes et opprimés, mettant leur gloire dans la chaleur avec laquelle ils poursuivent la réparation des injustices. Il n'est aucun pays où l'on parle autant de modération qu'en France, ni aucun où la vivacité, la promptitude, la vanité générales la rendent plus difficile à conserver.

Objets de la défiance du parti républicain, précisément parce qu'ils étaient choisis par des électeurs dont l'institution de la République a froissé et froisse encore les intérêts et les habitudes, ces députés n'attaquent pas une loi révolutionnaire qu'on ne leur soupçonne le dessein d'anéantir les résultats de la Révolution, et toutes les fois qu'ils parlent de régler la République, on les accuse d'en vouloir à la République même.

De leur côté, les Cinq-Cents, et le public avec eux, attribuent au dessein de relever la Révolution dans son énormité toutes les mesures de défense qu'emploient le Directoire et les jacobins. De ces suppositions réciproques et au fond légitimes, mais exagérées, résulte un degré de défiance, de haine et de chaleur qui s'accroît journellement. Après avoir reçu l'impulsion du Corps législatif, l'opinion publique et cent trente journaux la communiquent à la masse de la nation et augmentent à leur tour l'effervescence des députés.

A ces causes inévitables de discorde entre le Directoire et les Conseils, il faut en ajouter une autre qui dérive de la moderne amphibologie sur l'indépendance des pouvoirs qu'on confond en France avec leur division. Cette sottise constitutionnelle est une espèce degluau dans lequel ils s'empêtrent réciproquement. Ils ne considèrent pas les pouvoirs comme seulement distincts pour l'exécution des détails, et cependant soumis à la souveraineté, mais ils en font autant d'autorités rivales et abstraites. Le gouvernement anglais ne pourrait cheminer s'il ne gouvernait pas le Parlement, dans lequel il n'y a d'indépendant que l'opposition qui déclame et qui devient gouvernement aussitôt qu'elle obtient la majorité. A Paris, le Directoire, ne pouvant gouverner les Conseils, doit ou conspirer, ou obéir, ou périr.

Telle est la véritable position des choses ; elle présage clairement que les Conseils finiront par dompter le Directoire et le renverser, ou que le Directoire en conquerra la majorité des voix, soit par violence, soit par intrigue, sons peine de voir s'anéantir son autorité. C est donc à une nouvelle révolution inévitable que les uns et les autres sont conduits, par la nature même de la Constitution, autant que par la force des circonstances, des passions et des desseins respectifs.

Le Directoire a trouvé un tempérament à la fougue des Cinq-Cents dans l'inertie du Conseil des Anciens ; non qu'en majorité ce Conseil lui soit plus dévoué que les Cinq-Cents, mais il renferme des hommes que l'âge rend plus calmes et plus craintifs, sur qui la terreur d'une nouvelle Révolution a plus de prise, jaloux d'ailleurs de l'autorité des Cinq- Cents et voulant montrer la leur par l'exercice de leur négative. Ils tendent au repos, et le Directoire par ses créatures se sert de cette disposition ; mais il en résulte un

redoublement de désordre et de confusion, parce qu'en rejetant les résolutions des Cinq- Cents, les Anciens n'y suppléent point; qu'au lieu d'agir, le Corps législatif perd le temps à délibérer sans conclure, et qu'au milieu de ce flot de décrets rendus dans un Conseil, paralysés dans l'autre, l'administration reste sans mouvement et l'État dans l'anarchie.

Paris s'attend très-généralement a une crise prochaine; les apparences l'annoncent en effet. Les jacobins se sont mis en conspiration, et sans nul doute de concert avec le Directoire. Ils remontent à force l'ancienne machine des clubs, ils n'épargnent aucun moyen d'épouvanter; le Directoire ajoute à ces démonstrations l'artifice des intrigues, des promesses, des séductions, des corruptions. On pratique les généraux les plus ardents; on travaille les troupes; on cherche à gagner les républicains honnêtes et les anciens constitutionnels par des peintures épouvantables des horreurs et des supplices qu'amènerait le retour de la Monarchie. Les affiches, les écrits incendiaires, tout ce qui peut rallumer le fanatisme est employé.

Jusqu'à présent, il est vrai, cette tactique n'a pas obtenu de grands effets. Le nouveau club de jacobins a été livré au ridicule et au mépris; ceux qu'on a tenté de ressusciter dans quelques départements ont rencontré des obstacles majeurs; cet établissement a réveillé partout la haine publique contre les jacobins, qui, partout, se trouvent en trèspetite minorité. Enfin, le Corps législatif n'a pas vu tranquillement renaître ces foyers de crimes ; un projet, ridicule il est vrai, a déjà été présenté aux Cinq-Cents pour réprimer les clubs, et leur danger est trop manifeste pour qu'une résolution quelconque du Corps législatif n'en prévienne les conséquences.

Mais il n'est que trop réel que la majorité des Cinq-Cents raarche sans chefs, sans plan fixe, et qu'elle n'est point encore organisée pour l'état de guerre où elle se rencontre. Elle renferme nombre de gens flottants, qui désirent passer en repos les années de leur session ; beaucoup vont passer quelques heures aux Conseils, et hors de là ne s'inquiètent plus de la chose publique et vont l'oublier chez Ruggieri, à rÉlysée ou à l'Opéra. On ne se forme aucune idée de l'influence qu'exercent les plaisirs et la corruption de la capitale sur un député provincial, qui tout h coup se trouve devenu un homme de conséquence. Peu y résistent entièrement, peu montrent de l'application, de l'assiduité, de la persévérance dans leurs travaux. La multitude des comités et des commissions auxquels les affaires sont renvoyées, sont un nouvel inconvénient; elles nuisent à l'ensemble dans les plans, parce que chaque membre d'une commission ne s'occupe que de son affaire.

Soit que le Directoire ait mesuré tous ces désavantages, soit qu'il se soit ménagé une défensive suffisante, soit que l'insolence de ses chefs et l'audace que leur ont donnée des succès continus, forment le principe de leur sécurité, il ne se pique d'aucun ménagement ; il continue à fatiguer les Conseils de messages insidieux et à leur tendre les pièges les plus publics ; il s'obstine à conserver des ministres journellement couverts d'opprobre et objets de l'exécration publique. — Si cette conduite intimide quelques députés, elle aigrit de plus en plus les Conseils : si les menaces et les rassemblements jacobins de la clientèle directoriale font craindre. à beaucoup de gens de perdre leur tranquillité, ils raniment chez eux en plus grand nombre le désir et le dessein de se garantir de ces entreprises, et la peur même donne du courage.

Quelle que soit l'étendue des conspirations, de l'influence du Directoire, de ses créatures, elles n'empêcheront pas très-probablement que la liberté entière du culte catholique, le retour des prêtres déportés, celui du plus grand nombre des émigrés et la révocation de la plupart des lois révolutionnaires, ne soient décrétés par les Conseils. Ces résolutions ont pour elles le vœu national et la popularité la plus prononcée.

Mais ce n'est pas le tout de rendre des décrets, si l'on ne prend des moyens virils de les soutenir. Nul doute que si le Corps législatif se maintient ferme et uni , il ne fasse la loi et ne renverse facilement les conspirations jacobines et directoriales ; la nation se ralliera éternellement à l'Assemblée de ses représentants ; un décret a sur elle une force irrésistible; l'événement l'a prouvé cent fois. Nul général, nulle armée, n'oserait se joindre au Directoire et à un club, lorsque le Corps législatif leur aura ordonné l'obéissance; mais je parle d'un Corps législatif ferme et systématique ; sans cette condition, une simple insurrection le renversera.

Parmi tant de causes puissantes d'agitation, il faut compter la situation des finances , plus déplorable qu'elle ne le fut à aucune des époques de la Révolution. Les recettes de l'année courante sont dévorées ; on est écrasé d'anticipations sans bornes; la dette flottante est immense; les domaines nationaux consumés en très-grande partie pour les bons avec lesquels le gouvernement paye ses créanciers; des banqueroutes effrayantes se multiplient parmi les agents mêmes du gouvernement; l'intérêt de l'argent se soutient à 2 et demi par mois; le numéraire , la confiance , la circulation disparaissent de plus en plus. Les caisses sont vides ; on est obhgé de recourir aux moyens les plus ruineux et les plus violents pour obtenir ou accélérer des rentrées; les contributions

AVEC LA COUR DE VIENNE (1794-1798). iùi

laissent un déficit immense par l'impuissance tout autant que par la mauvaise volonté des contribuables. Les créanciers de l'État, les fournisseurs, les employés, assiègent la trésorerie dès les dix heures du soir et y passent le nuit , à la queue, afin de se trouver les premiers le lendemain, à l'heure des payements , et encore , on ne paye qu'environ trente personnes par jour.

C'est à cette horrible détresse seule, et aux embarras de la surmonter où se trouve le gouvernement par son discrédit dans les Cinq-Cents, qu'on doit l'amendement des instructions remises aux plénipotentiaires envoyés à Lille ^ Si la paix se conclut, on la devra, non à aucun changement dans le système du Directoire, qui, plus que jamais, a besoin et faim de la guerre, mais à l'impossibilité où il se trouve de suffire à ses profusions et d'en rendre complice le Conseil des Cinq-Cents.

Berne, le 30 juillet 1797.

La crise des affaires s'est mûrie à Paris avec une rapidité proportionnée à la situation où se trouvaient le Corps législatif et le Directoire. Une lutte en France, et au milieu des fureurs d'une révolution, ne peut rester longtemps défensive; mais le Directoire n'ayant mis aucun ménagement dans ses préparatifs d'agression , il a enfin tiré les Conseils de leur

^ Les conférences de Lille s'étaient ouvertes le 4 juillet entre lord Malmesbury, Letourneur et Pléville, assistés de Maret, qui dirigea bientôt les négociations. Après fructidor, Treiihard et fionnier furent envoyés à Lille.

sécurité , et a fait toucher du doigt aux incrédules la certitude et la proximité du péril.

Quelle que puisse être l'issue de cet engagement, nous nous bornerons à en tracer la nature, les causes sommaires et les premiers effets.

Nous disions précédemment que le Directoire et les jacobins étaient réduits à obéir, à périr ou à conspirer, et qu'ils n'hésiteraient pas dans le choix. Écrasés par le sentiment général, poursuivis de la haine et du mépris de l'immense majorité de la nation , ayant en vain cherché à étouffer la liberté de la presse, qui, en manifestant chaque jour cette opinion publique, la passionnait de plus en plus; voyant avec douleur les représentants du peuple devenir les chefs et les organes de cette opinion , avec effroi démohr pièce à pièce l'édifice révolutionnaire qui formait le rempart de leur autorité, perdus de popularité, sans ressources morales, ils ont cherché à regagner par l'audace et la force l'influence et le pouvoir qui leur échappaient.

Quand je parle du Directoire, j'entends la majorité seule de cette régence, c'est-à-dire Rew^bell, Barras et La Revellière ; Garnot et Barthélémy ayant refusé de concourir aux mesures désordonnées et illicites.

Elles ont pris le caractère d'une conjuration réelle contre les Conseils, et l'ont décélée. L'abbé Sieyès en a été encore un des principaux artisans.

Pendant qu'on réunissait au club de Salm l'élite du jacobinisme et les philosophes révolutionnaires , on recommençait à caresser les terroristes et à les appeler à Paris de tous les départements. On instituait des clubs correspondants dans les villes où l'on pouvait encore le faire impunément; on faisait outrager le Conseil des Cinq-Cents, dans une multitude de libelles et d'affiches incendiaires rédigées

au club de Salm. Le Rédacteur, journal officiel du Directoire, répétait cette diffamation, et représentait ces Conseils comme des esclaves du despotisme royal , comme des contre-révolutionnaires prononcés.

Les moyens de terreur, l'artillerie comminatoire avaient reparu. Dans la séance préparée du 16, où nonobstant la délibération de la veille qui, à la pluralité des deux tiers des assistants, avait rejeté toute déclaration civique de la part des prêtres, les jacobins réclamèrent l'appel nominal, les tribunes et les avenues de la salle se trouvèrent, comme au bon temps, remplies de bandits des deux sexes; plusieurs députés furent menacés, intimidés, écartés même ; quelques-uns effrayés rétrogradèrent ou restèrent chez eux. Tous les stratagèmes capables de fortifier cette terreur nais" santé furent déployés. Les terroristes les plus connus, les plus infâmes, paraissaient à la tête des groupes et triomphants.

Déterminés à braver l'opinion publique, à l'insulter avec audace, le Directoire et les jacobins s'étudiaient de mille manières et sans déguisement à avilir le Corps législatif, à le montrer impuissant contre les outrages et renfermé dans une timide défensive. Déjà le découragement gagnait les Conseils et le public.

Peu de jours auparavant, le feu avait été mis au couvent des Célestins à l'une des extrémités de Paris , pour attirer les regards, la troupe et la foule de ce côté-là, tandis que les jacobins eussent exécuté un mouvement contre les Conseils. Le ministre de la police. Cochon, bien intentionné, avertit les Cinq-Cents de ce complot, le fit échouer et sut avec certitude qu'on avait prémédité l'assassinat de huit députés des nouveaux tiers.

Le ministre de l'intérieur Benezech, dévoué aux Conseils, résistait comme celui de la police aux mesures violentes du a. 20

Directoire. Alors, les trois coquins formant la majorité et le club de Salm décidèrent deux grands coups : l'un, de renvoyer les ministres honnêtes et de les remplacer par leurs complices; l'autre, de faire approcher de Paris de nouvelles troupes pour augmenter l'épouvante.

En même temps Buonaparte, lieutenant général des révolutionnaires et digne capitaine des gardes du Directoire, fulminait à Milan des outrages , du bavardage et des fanfaronnades contre les Cinq- Cents; il leur déclarait la guerre, il menaçait de repasser les Alpes.

Heureusement ce luxe de mesures a renversé leur effet. Leur publicité, leur nombre et leur insolence ont tiré le public et les Conseils de leur sécurité ; ils ont vu leur danger, et ils ont senti comme par instinct leur perte inévitable, s'ils ne s'armaient de fermeté.

Aussitôt que les destitutions des ministres et leurs successeurs furent connus, l'indignation universelle se déclara. On sut avec certitude que Garnot et Barthélémy avaient protesté contre ces destitutions et ces choix. Truguet, il est vrai, et Delacroix étaient congédiés, mais pour la forme, pour faire passer l'éloignement des trois ministres honnêtes et l'indigne choix de leurs successeurs.

Voici une notice succincte de ces derniers :

Le Noir -La Roche, à qui l'on donne la police, est un méchant avocat de Grenoble , disciple et parasite de l'abbé Sieyès, avorton de philosophie moderne , le plus lâche , le plus vil, le plus effronté valet du jacobinisme; ayant servi Robespierre, l'un des fondateurs du club de Salm, capable de toutes les bassesses, de tous les crimes, sans aucun talent d'administration ; mais faiseur de phrases révolutionnaires dans les journaux. Je le peins d'après nature, le connaissant personnellement.

François de Neuf château, petit poëte de l'ancien régime, aussi lâche qu'incapable, révolutionnaire effréné, ayant célébré Barrère en vers et en prose , et fait l'apologie de Marat; serviteur pensionné du Directoire.

L'évêque d'Autun , trop connu pour en faire mention. Il s'est jeté dans les jacobins pour parvenir; beaucoup plus dangereux que Charles Delacroix, parce qu'il a plus d'esprit. Il a renvoyé Giraudet, secrétaire des affaires étrangères, homme sage et modéré, pour investir de cette place de

confiance un étranger, un petit Suisse nommé Constant

connu par quelques brochures révolutionnaires, embrasé du désir de républicaniser l'Europe entière, ayant de l'instruction et des talents , mais le plus pervers des hommes avant trente ans et le plus mortel ennemi du gouvernement de Berne, sous lequel il est né.

Le général Hoche, ministre de la guerre; jeune ambitieux, républicain fanatique, ancien sergent aux gardes-françaises. Le Directoire a retiré sa nomination, et conserve Petiet jusqu'à nouvel ordre.

Pleville, ministre de la marine. Officier bleu sous l'ancien régime, comblé de faveurs à cette époque, n'en est pas moins devenu un révolutionnaire forcené dès 1789; grand pilier des clubs de Marseille, tête provençale, quelque talent dans son métier, ennemi furieux des Anglais, et d'une violence brutale, quoique âgé de plus de soixante ans.

Le jour même de cette nomination, le Directoire fit imprimer officiellement l'approbation solennelle qu'il donnait à la conduite de Buonaparte en Italie, notamment à l'égard de Venise et de Gênes. On ne pouvait insulter avec plus d'impudence le Conseil des Cinq -Cents qui venait de nommer une commission, précisément pour examiner les

événements d'Italie, sur lesquels il avait exigé des informations du Directoire, qui n'a pas même daigné répondre à cette demande.

Enfin le 19 au soir, les Cinq -Cents furent confirmés dans la nouvelle que des troupes , et notamment cinq régiments de cavalerie, s'approchaient de Paris, et en étaient à dix lieues.

Le général Pichegru et cinq autres députés s'étaient transportés au Directoire , pour essayer d'engager Garnot et Barthélémy à faire révoquer les nouveaux ministres. Les autres membres les reçurent avec assez de hauteur et de dédain, pour que Pichegru leur dît : « Vous nous déclarez la guerre! Eh bien, nous tirerons l'épe'e. — N'espérez pas de faire encore mw 31 mai. »

Dès le lendemain, un nouvel esprit parut animer les Cinq-Cents. La gravité de la circonstance y avait ramené l'union et le courage. L'approche des troupes fut dénoncée, recherchée : ordre au Directoire de rendre compte, de faire, sous peine d'accusation, éloigner ces régiments sans délai, et de nommer les coupables. Le Directoire ayant prétexté de \ inattention d'un commissaire, recherche ultérieure fut ordonnée.

On demanda à Pichegru, et il fit sur-le-champ, le rapport touchant l'organisation immédiate de la garde nationale. Ordre d'imprimer le rapport dans les vingt-quatre heures et de le discuter sur-le-champ ;

Dumolard, l'un des principaux chefs de Clichy, le plus abhorré du Directoire , et auteur ' de la motion pour examiner la conduite tenue en Italie, proclamé président, les secrétaires dans le même sens ;

1 Dans la séance du 23 juin.

Communication des résolutions prises donnée par message extraordinaire au Conseil deJIRinciens , qui enfin a ouvert les yeux et partagé les sentiments des Cinq-Cents.

On s'occupe des moyens virils et de maintenir l'inviolabilité des décrets. Pichegru est l'âme de ces mesures.

Mais on ne doit pas se dissimuler que ces mesures, cette fermeté , cet accord du moment , seront très - insuffisants si le Corps législatif place sa confiance dans ses droits , dans la /oe, dans la faveur d'une opinion passive. Se défendre constitutionnellement , tandis que le Directoire attaque révolutionnairement, c'est se dévouer à une perte inévitable.

Les suites de la crise actuelle tiendront donc au choix que feront les Conseils d'un plan et d'une résistance active, et de la promptitude avec laquelle ils l'adopteront. Sans cela, ils seYont épurés , proscrits, décimés; tel est le but du Directoire et des jacobins. Il y a tout à craindre de cette classe d idiots et d'équilibristes, qui, dans les Conseils, jouent le rôle de danseurs de corde, et, opinant sans cesse pour les tempéraments, finiront par culbuter leur Assemblée et se casser le cou eux-mêmes.

P. S. — La nomination de Constant au secrétariat des affaires étrangères n'est pas encore définitivement arrêtée ; mais il paraît sûrement destiné ou à cette place , ou à celle de secrétaire du Directoire.

Le discours de Buonaparte à son armée , le 1 4 juillet , a excité à Paris une indignation générale.

P. S. — L'un des membres les plus importants du Conseil des Cinq-Cents me mande, en date du 23, quelques détails particuliers dont je joins ici l'extrait suivant :

« Nous voilà parvenus à une crise nécessaire. Pour des

chefs de révolution, nos triumvirs ont fait une école digne de novices politiques. Ils avaient conjuré de réduire et d'épurer les Conseils : les listes de proscription étaient dressées, Pichegru à la tète de toutes : c'est l'homme le plus abhorré du Directoire et des jacobins. — On a commencé par chasser les ministres qui refusaient de se prêter au complot, ensuite on a fait avancer des troupes ; Hoche était arrivé pour les commander.

« Pichegru et le général Villot s'étant rendus au Directoire pour essayer de le ramener, Garnot leur annonça que Rewbell était intraitable. « Eh bien! répondit Pichegru, nous monterons à cheval : votre Luxembourg n'est pas une Bastille, dans un quart d'heure Usera réduit. » Aussitôt Barras, épouvanté, fit délivrer des cartouches à la garde, sortir des tonneaux d'eau-de-vie, boire les soldats, et toute la nuit on s'attendit à une attaque.

« Le lendemain, la marche des troupes étant éventée, le complot avorta. La Revellière a pris la fièvre de peur, on espère le ramènera Barthélemi et à Garnot. Celui-ci cherche à se débarrasser de ses collègues, il abhorre Buonaparte et le coulera à fond, si le Corps législatif l'emporte. Nous avons regagné la majorité dans les Anciens, la nôtre s'est réunie; la force du Corps législatif réunie à celle de deux directeurs est incalculable et] fera lever la France entière en vingtquatre heures, si nous restons fermes et unis. Le peuple a une confiance absolue dans Pichegru, et le suivra. Notre président actuel est l'homme le plus ferme du Conseil; point très-important. Les clubs seront cassés demain, et la garde nationale discutée. Nous avons vingt mille hommes sûrs et résolus dans Paris seul. — Au premier coup de canon, les triumvirs seront mis hors de la loi.

« Les jacobins projettent de se réfugier chez leurs amis

de Milan. L'Italie deviendra le refuge de tous nos bandits et de tous nos scélérats. »

P. S. — Les clubs ont été cassés par les Cinq-Cents le 24, la garde nationale de Paris va être armée sur-le-champ . La crise s'agrave d'un moment à l'autre. Rewbell a perdu la tète de fureur et parle de tout mettre à feu et à sang. — Buonaparte est destiné à se porter sur Lyon. — Le nouveau ministre de la police, Le Noir-Laroche, intimidé, a donné sa démission ; — de part et d'autre on prend les mesures d'hostilités. — Tel était l'état des choses le 26.

Berne, le 6 août 1797.

Depuis l'envoi du numéro précédent, le mouvement de Paris, sans devenir un choc, a pris le caractère systématique, c'est-à-dire que chaque parti, avant de frapper, s'occupe de forger ses instruments. De toutes parts on montre plus de passion que de politique, on marche un peu au hasard sans respect pour les conséquences, et jamais, depuis l'origine de la Révolution, les factions ne montrèrent moins d'habileté.

Le Directoire a conspiré à faux, donné l'éveil, resserré et aguerri ses ennemis. Ce premier pas l'a enfilé dans une suite de mensonges, de messages ridicules et méprisés ; il fait approcher une armée et se hâte de lui faire rebrousser chemin aussitôt qu'il est découvert, il menace et ne frappe

point, il tait insulter, il outrage lui-même les Conseils et les laisse délibérer tranquillement sur toutes les mesures à prendre contre lui ; de cinq ministres qu'il renvoie, trois emportent les regrets publics ; il les remplace par des créatures dont deux lui échappent le lendemain de leur promotion ' et affichent par leur refus le peu de confiance qu'ils ont dans sa puissance : le mépris public décrédite ses choix, il en fait de nouveaux et place aux affaires des individus inconnus à tout le monde ; enfin, toutes ces démarches fausses et incertaines ont décelé qu'il perdait l'équilibre.

De leur côté, les Cinq-Cents dénoncent l'âge du général Hoche, à l'instant où ce général refuse le ministère, et lui donnent ainsi un grief contre eux sans aucune nécessité. Ils dénoncent l'âge de Barras, sans avoir les preuves de leur réclamation. Toutes ces petitesses d'écoliers décèlent la passion et donnent de la confiance à l'ennemi. Pichegru, dans un second rapport sur les limites à fixer aux armées, leur adresse une réfutation des calomnies dont les abreuvent les jacobins, et l'impression, la distribution, l'envoi aux armées de ce discours important, ne sont pas même décrétés.

Pendant ces discussions, le Directoire et les jacobins font arriver leurs frères à Paris : on s'exhale en propos furieux et en menaces, la guerre des placards incendiaires continue, et avec une activité sans bornes de la part des jacobins ; plus ils sont en danger, plus ils affectent d'audace. Ils ne s'amusent pas, comme leurs adversaires, à courir les spectacles et à faire de mauvais quolibets sur la jambe de bois du ministre Plé ville ; ils caressent les troupes, ils les animent contre le Corps législatif.

Heureusement la force de l'opinion générale, l'horreur

1 Hocbe fut remplacé parSchérer; Lenoir-Laroche,parSottin (de Nantes).

qu'inspirent ces scélérats, leurs menaces, celles de Buonaparte, la crainte de retomber sous une domination semblable contre- balancent l'effet de ces manœuvres. On sait, on voit qu'il y va de la vie ; les jacobins eux-mêmes prennent soin d'en instruire les Parisiens, à qui il faut un danger imminent et visible pour les remuer. Telle est la lâcheté et la dégénération de ce peuple, qu'il ne veut repousser ses bourreaux qu'au moment où il voit la hache sur sa tète. Il s'était tellement habitué à l'incurie, que l'idée de reprendre un fusil et de racheter un uniforme a déplu à beaucoup de gens, et que c'est tout au plus s'ils ont vu avec indifférence le rétablissement de la garde nationale.

11 existe cependant quinze à vingt mille personnes décidées et qui donneront le branle au premier signal. — Je le répète, la force du Corps législatif est immense, s'il sait l'employer ; avec un plan primitif, de l'unanimité et une énergie soutenue, tout était fini en quarante-huit heures.

Il règne toujours beaucoup d'agitation au Luxembourg. La Revellière continue à tenir à Barras et à Rewbell : ce dernier est dans les convulsions de la rage et ne parle que d'exterminer la France. Si l'on travaille à détacher La Revellière de la majorité, on n'en travaille pas avec moins d'intrigues à y ramener Garnot et Barthélemi.

En dernier résultat et en balançant respectivement les chances et les faits, on ne peut se refuser à attribuer, depuis le 20, l'avantage du terrain au Corps législatif.

Le Conseil des Anciens a secoué le joug des temporiseurs et des directoriaux pour faire cause commune avec les Cinq-Cents.

Le décret qui casse les clubs avait éprouvé peu de jours auparavant, malgré de nombreuses modifications, des oppositions et des ajournements : on l'a rendu sévère et tran-

chant, il a passé dans les deux Conseils à une immense majorité ; le club de Salm n'a pas osé se fier à la protection du Directoire; à l'instant môme il s'est dissous.

Le décret qui interdit aux troupes l'approche de Paris ' et qui limite la prérogative directoriale sur le droit de faire mouvoir ces troupes dans l'intérieur, n'a pas essuyé plus d'obstacles.

Le décret si essentiel qui forme de nouveau les gardes nationales a passé avec la même supériorité de suffrages, et quoique cet armement soit le plus terrible coup porté au Directoire, quoiqu'il donne à l'opinion publique ce qui lui manquait, force réelle et physique, telle a été la faiblesse du parti jacobin, qu'il n'a pu l'empêcher même par une conspiration.

La démission du ministre de la police Le Noir, le refus qu'a fait Hoche d'accepter le ministère de la guerre, sont des preuves irrécusables de l'infériorité, ou du moins de l'incertitude où se trouve la faction directoriale.

Le recours de celle-ci à la violence armée et aux complots est un nouveau témoignage de l'insuffisance de son autorité et de son influence légale et politique.

Malgré ses fautes de détail et quoiqu'il ait eu l'air de tâtonner, le Corps législatif n'en a pas moins maintenu l'inviolabilité de ses décrets et celle de ses membres contre les attentats du Directoire et des jacobins. Il a eu le temps de se reconnaître, de s'unir, de combiner sa marche et de se créer une force armée dans la masse des citoyens. — Or, cette inviolabilité une fois hors de toute atteinte, il est clair que le législateur fera la loi et que personne ne tentera de lui désobéir.

1 A une distance de six inyriamètres (limite constitutionnelle pour les troupes).

Le seul et vrai danger qu'il court, c'est celui de sa propre sécurité; c'est qu'il ne s'endorme sur ses premières mesures, c'est que s'il vient à sommeiller un moment, on ne le surprenne par un coup de main nocturne qui enlève-^ rait dans leur lit une centaine de députés, et montrerait le lendemain matin un corps de troupes et de terroristes fermant les avenues de la salle des Conseils et empêchant les députés de se rassembler.

Mais on a prévu cet événement : les députés, inspecteurs de la salle, chargés de la sûreté du Corps législatif et presque tous militaires, ont pris des précautions viriles, et déjà ils ont forcé les bandes de terroristes et de coquins qui peuplaient les Tuileries à les abandonner.

Berne, le 13 août 1797.

Non-seulement la dernière conspiration du Directoire contre le Corps législatif était certaine et offensive, mais elle dure encore. Trente mille hommes de troupes de l'armée de Sambre-et-Meuse occupent un demi-cercle à quinze et vingt-huit lieues de Paris : celles qui avaient dépassé le rayon constitutionnel ont, il est vrai, rétrogradé, mais pour rester stationnaires avec les autres à la distance dont nous venons de parler.

Sous prétexte de passages, des détachements entrent même à Paris depuis quelques jours, sans armes il est vrai, mais avec le havre-sac sur le dos. Une personne de confiance

me mande en avoir rencontré plus de deux cents en moins de trois jours. Paris fourmille d'officiers et de jacobins venant des départements. — Il faut écarteler Pichegru, criaient-ils Tautre jour dans un lieu public, et de nos propres mains .

Loin de chercher à adoucir et à calmer les Conseils, le triumvirat directorial est encore plus ardent à animer ses satellites : il se moque avec audace du Corps législatif, joint l'insulte à la dérision, l'accable de messages insidieux et ne répond à aucun des siens, brave l'opinion sans retenue et ne paraît nullement disposé à se désunir.

Les choses ont été poussées assez loin pour que ce triumvirat, après avoir comploté l'asservissement et la proscription des Conseils par la force armée, ne redoute pas, avec justice, les suites de sa conduite et un acte d'accusation formel. Ainsi, il fait aujourd'hui pour sa sûreté immédiate ce qu'il tentait il y a un mois par ambition. — H y a bien eu quelques pourparlers indirects de conciliation, mais sans aucun effet. En supposant même que la crainte respective amenât une composition de cette espèce, ce serait une paix de vingtquatre heures, pendant laquelle on reprendrait haleine pour conspirer de nouveau et mutuellement avec un succès plus décidé.

Jusqu'à présent les Conseils sont restés sur la défensive. Un combat entre des troupes armées par le Directoire et des lois eût été trop inégal. Il a fallu construire ses remparts avant de montrer les batteries. Rien n'était organisé ni prêt pour une attaque immédiate. Le premier point à obtenir était l'union de la majorité des deux Conseils et un centre de direction. On s'était concilié les Anciens; le parti de Dumas et autres de ce Conseil, qui le tenait en balance entre les Cinq-Cents et le Directoire, s'est réuni. On a formé

un comité de meneurs et un comité d'orateurs, on a dissimulé les outrages et les dangers jusqu'à ce qu'on se fût mis en mesure de résistance : outre la garde nationale qui ne peut être sur pied dans quelques jours, on a pourvu à d'autres précautions par des enrôlements; on a aussi appelé les fidèles des départements , on a travaillé à s'assurer d'armes et de munitions, et à monter à Paris une surveillance et quelques corps de satellites.

Cette tactique circonspecte et occulte des Conseils était sans doute indispensable ; peut-être ne leur convenait-il pas de brusquer un engagement, mais la prudence n'excluait pas une attitude ferme et digne, ni un caractère de force et de suite dans les délibérations. Certes il est étrange, au milieu d'une pareille crise, de perdre des journées à discuter la vente des presbytères . — Toutes les discussions relatives à la circonstance ont eu une teinte d'hésitation et de timidité. — L'adresse de Pichegru aux armées a spécialement ce caractère : elle a le ton d'une apologie, et vis-à-vis de troupes qui s'érigent en corps délibérant, de généraux qui franchissent toutes les bornes du respect et de la décence.

Dans tout cela on aperçoit des hommes qui ne sont nullement exercés au maniement des affaires, dont le talent est de parler et non d'agir, plus politiques que hardis, et dont la retenue inspire de la défiance sur leurs ressources. Désavantage incalculable avec des Français, à Paris, au milieu d'une révolution où la victoire est toujours restée au plus audacieux. Eût-il cent fois plus d'habileté, le Corps législatif sans audace est un éclair sans tonnerre. On ne remue, on ne frappe, on n'enthousiasme personne avec des formes et des atténuements * ,

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L'opinion publique est cent fois plus forte, plus prononcée, plus hardie que les Conseils : elle les pousse, bien loin d'en être animée. Ils ne savent tirer aucun parti de ce sentiment des quatre-vingt-dix centièmes de la nation qu'il leur serait aisé d'électriser, et qu'une conduite ambiguë et vacillante tend à décourager.

Nul doute que quelques mesures vigoureuses, mais légales, accompagnées d'un appel énergique à la nation, ne produisent un mouvement universel.

Les Conseils se trouvent, de plus, enchevêtrés dans les liens de cette malheureuse Constitution, à laquelle les gens faibles ont toujours soin de les ramener et dont le Directoire, plus actif, sait bien secouer le poids sans s'embarrasser de la responsabilité. — La même faute perdit les constitutionnels en 1792.

A ces désavantages il faut joindre celui de la présomption, de l'incurable légèreté et de la dissolution morale de Paris. Nombre de députés sont plus occupés de leurs plaisirs que de leurs dangers ./T)ans une conjoncture qui peut ramener sur la France un règne d'horreurs, au milieu de la misère publique et des plaintes générales, la frivolité et la dépravation des Parisiens se déploient avec éclat. Trente spectacles, autant de lieux de rendez-vous où un tas de désœuvrés vont admirer des coiffures grecques et se mêler à une canaille de parvenus scandaleux, sont plus remplis que jamais. Dans la semaine dernière, l'artificier Ruggieri a fait vingt-cinq mille francs d'une séance. — L'ambassadeur ottoman, qui n'est autre chose qu'un consul chargé de négocier le payement de blés vendus à la nation, a absorbé ce peuple d'enfants; il a perdu jusqu'au goût qui le caractérisait autrefois : ses modes comme ses mœurs, ses mœurs comme ses discours et ses jouissances, ont pris dans toutes les

classes et dans tous les partis ce caractère de basse turpitude, de sans-culottisme et d'impudeur que lui a imprimé la Révolution. Rien de plus mesquin, de plus sale que l'introduction de cet envoyé turc au Directoire. Le marquis d'El Gampo y a paru ramenant dans sa voiture madame Tallien et d'autres coquines de cette espèce. >r-

Les inspecteurs de la salle des Anciens et des Cinq-Cents, commission chargée de tout ce qui concerne la sûreté du Corps législatif et à laquelle ont été adjoints les généraux Pichegru et Willot, ont expédié des courriers dans les départements pour constater le nombre des troupes en marche, leur destination, leur esprit, et c'est au retour de ces courriers que la commission fera son rapport définitif.

Ce moment et ce rapport indiqueront si la guerre de dissimulation se prolongera ou si elle éclatera par des mesures viriles. — Nous ne préjugerons point cette alternative, car ce serait offrir un océan de conjectures et d'incertitudes.

Outre le but général du triumvirat et des jacobins de se rendre maîtres des Conseils et d'affermir leur domination absolue, — le Directoire en a un immédiat et urgent, c'est celui d'arracher au Conseil de nouveaux subsides.

Le besoin de fonds presse le gouvernement de toutes parts, et c'est à y suppléer par toutes les voies possibles que tend sa politique au dedans et au dehors. On ne doit jamais perdre de vue ce point central de tous ses desseins. Il veut un nouvel emprunt forcé et d'autres moyens tortionnaires. La résistance des Conseils, sur la matière des finances, a hâté l'entreprise formée contre eux. On espérait les intimider par l'approche des troupes, on a mis leur retraite et la réconciliation au prix de la condescendance qu'apporteraient les Conseils à lâcher les cordons de la bourse. — Si le Corps législatif avait la faiblesse et l'ineptie de céder, il

forgerait lui-même son instrument de mort, et l'argent qu'il aurait livré ne serait employé qu'à le perdre plus sûrement.

Un de mes correspondants, homme très-alerte et faufilé dans les bureaux, me certifie que Buonaparte a reçu ordre, s'il a besoin de fonds, de faire contribuer le roi de Sardaigne.

P. S. — Le Directoire a cédé momentanément \e 5. Une députation des inspecteurs des salles des Conseils, ayant à leur tête le comte de Murinais, se transporta au Luxembourg, et là, avec une série de questions à la main, il interrogea le Directoire sur tout ce qui concernait la marche des troupes. Garnot' annonça affirmativement leur renvoi et les autres mesures qui pouvaient tranquilliser les Conseils. L'engagement est reculé, on reste en présence sur la foi de cette trêve passagère.

Les Conseils, n'ayant point encore montré la force physique qui leur est nécessaire, paraissent avoir consenti à ajourner l'acte d'accusation contre les directeurs et agents coupables de la marche illégale des troupes. On n'était pas en état d'attaquer ni de soutenir encore cette mesure, ou du moins on ne l'a pas osé.

De son côté, le triumvirat a craint de même le résultat d'une bataille ; il a été effrayé du débandement des divisions de l'armée de Sambre-et-Meuse qu'on avait fait appro- (îher, qui commettaient mille désordres dans les campagnes et qui, une fois à Paris, se fussent probablement unies aux terroristes pour piller, pour ensanglanter la capitale, et n'eussent pas plus épargné le Directoire que les Conseils.

1 II était, à ce moment, président du Directoire.

Enfin le général Hoche, furieux d'avoir été compromis, a manqué aux directeurs, donné sa démission, et retourne provisoirement à Goblentz.

Tout illusoire qu'il est, cet accord a désespéré les jacobins. — Les groupes ne parlent que à'écarteler Pichegru : ils menacent d'un mouvement à eux seuls pour le 1 1 : ces menaces sont peu redoutables.

Les Conseils tiennent ferme à ne point céder sur l'article des subsides ; je le répète, on ne doit considérer ce répit que comme un moyen de recommencer avec plus d'avantage. Les deux partis travaillent les troupes, qui commencent à se diviser.

Si le projet du triumvirat eût réussi, il se proposait de fonder la proscription d'un certain nombre de députés sur un paquet de lettres que le comte d'Entraigues, toujours enfermé au château de Milan, avait adressées dernièrement à plusieurs d'entre eux pour implorer leur secours, et que portait son valet de chambre que Buonaparte a fait arrêter à Bellinzona avec sa valise.

Berne, le 20 août 1797.

Le prétendu accommodement entre le Directoire et le Corps législatif, exagéré dans les papiers publics, a bientôt fait place à un renouvellement d'hostilités; mais 'la nature delà guerre, toujours offensive de la part du triumvirat et des jacobins, est changée ainsi que ses moyens.

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