II
tyrannie, pour y applaudir de manière à caractériser le Directoire.
Les ministres, des généraux, des députés placés dans les loges, traitaient le parterre de chouans, le parterre les nommait terroristes. Le ministre de la police Merlin avait semé ce spectacle d'espions et de gendarmes; chaque jour il faisait altérer Voltaire, Racine et Corneille, pour retrancher les vers qui prêtaient aux allusions; enfin, il forçait les acteurs de chanter des couplets républicains qu'on leur envoyait d'office. Au moment du chant de ces couplets, on dressait de dessous le plancher une statue en carton de la Liberté; aux dernières représentations, une voix cria à l'instant où la statue paraissait : Laissez-la, il fait trop mauvais temps.
Le refroidissement des montagnards, la défection de quelques-uns des thermidoriens et les voltes perpétuelles de Tallien, qui ne peut dissimuler sa jalousie contre les directeurs, font présumer qu'ils recevront bientôt plus d'un échec dans les Conseils, et qu'il s'y formera contre eux une opposition menaçante.
Les événements que j'ai annoncés antérieurement ne sont pas encore mûrs, mais ils mûrissent, et quiconque porterait sa vigilance sur leur développement, avec les moyens propres à en tirer parti, deviendrait probablement le maître de la Révolution.
>^ Le retour quelconque de la Royauté est une idée circulante dans toutes les tètes, et tout autant dans celles du plus grand nombre des républicains que des monarchistes : les uns la désirent, les autres la craignent ; tous sont convaincus qu'une constitution républicaine est une œuvre chimérique.
La lassitude est à tel point, que chacun ne songe qu'à
couler en paix les derniers jours que lui a laissés la Révolution ; aussi ne se battrait-on pas pour le choix d'un roi. Que ce fût Louis XVIII ou Garnot, un prince étranger ou le duc d'Orléans, pourvu que son règne promît paix, sûreté et des lois stables, il serait sûr de la soumission générale. A- Le Roi légitime perd chaque jour plutôt qu'il ne gagne des partisans; on se détache vite d'un prince qui ne fait rien pour en acquérir. De jour en jour on voit se tourner davantage vers le duc d'Orléans la grande masse de ceux qui participèrent à la Révolution, les acquéreurs de biens domaniaux, de l'Église et des émigrés, les nouveaux propriétaires et beaucoup de gens appartenant autrefois à des corps, tous voyant, avec Louis XVIII, revenir les émigrés insultant à ceux qui n'ont pas quitté la France et s'emparant de toutes les places.
Berne, le 20 mars 1796.
Jamais la Révolution n'a offert un spectacle moins varié qu'en ce moment. Aucun événement important n'a ajouté à l'état des choses ou ne l'a changé. Le parti qu'a pris le Directoire de fermer le club des terroristes a un peu détendu pour le moment le ressort de l'animadversion publique à la faveur de laquelle le parti des sectionnaires voulait essayer un nouveau mouvement qui se trouve ajourné.
L'emprunt forcé en reste là ou à peu près. Les seuls royalistes aristocrates se sont hâtés de payer par peur, avec
un zèle admirable; en sorte qu'ici comme partout ce sont les battus qui payent l'amende.
Le Directoire, il est vrai, s'est fait adjuger le droit d'activer cet emprunt languissant par tous les moyens nécessaires ; mais sa puissance à cet égard a pour limites d'un côté l'impuissance réelle, de l'autre les horribles et insuffisantes vexations qu'il faudrait exercer contre les contribuables. Ainsi, cette mesure de finance en restera vraisemblablement à la moitié de son produit, perçu avec des lenteurs insurmontables, tandis que les besoins publics dévorent à l'avance la recette entière de cet emprunt.
La ressource des rescriptions étant épuisée, et ce papier avili à 60 pour 100 de perte, le Directoire vient de se faire autoriser à fabriquer pour six cents millions de mandats avec lesquels il compte faire le service, et échangeables contre des biens nationaux d'égale valeur : ce sont des assignats sous une autre forme, et tout présage qu'ils en auront le sort.
Le Gouvernement ne soutient plus la machine qu'à l'aide de ces revirements multipliés, et de toutes opérations de papier. La nouvelle banque a refusé de transiger avec lui; le secours qu'on en attendait s'est évanoui, et c'est pour y suppléer qu'on a imaginé les mandats. Si l'on n'a pu placer qu'à 50 et 60 pour 100 de perte des rescriptions payables en espèces à trois mois de date, que sera-ce d'un papier remboursable en domaines confisqués, non évalués et dont la nature ne peut convenir qu'à un très-petit nombre de fournisseurs ' ?
Le Directoire emploie tous les moyens qui sont en son pouvoir pour rallumer parmi les soldats et la canaille l'es-
21 ventôse an IV. — " ...La création des mandats ne paraît pas approuvée; on la regarde comme insuffisante pour les besoins de l'État... »
prit des beaux jours de la Révolution, et, à cet égard, il ne perd pas entièrement ses peines, car on crie, mais en définitive on obéit.
La lassitude et la crainte retiennent un nombre immense d'individus, de sorte qu'à l'exception des esprits remuants, le reste ne songe qu'à sa tranquillité.
Il est très-sûr que la Vendée n'offre plus une apparence d'armée royaliste, et non moins sûr que les chouans politiques, différents des hordes de voleurs qui prennent ce nom, sont très-disposés à rester paisibles, si un chef extérieur, si la certitude de secours ne viennent à leur appui. Ils ont cependant quelques forces et des hommes de tète.
En général le mécontentement est universel, et il éclaterait sans l'impuissance qui naît de la bizarrerie des circonstances, sans l'incertitude où est tout le monde sur un nouvel ordre de choses, sans l'anéantissement du Roi, sans l'existence baroque, l'inertie, les fausses vues, les projets ridicules 'des coryphées de l'émigration.
L'embarras des finances tourmente le Directoire sans alarmer le public ni les conseils qui n'y voient goutte, et qui imaginent qu'on se tirera de là comme de tant d'autres difficultés antérieures. Le Gouvernement lui-même est soutenu par son audace naturelle, par l'envie de réussir, par la confiance sans bornes qu'il a dans les premières opérations de la campagne. Il ne doute aucunement de ses succès, des plus grands succès, et de surnager à la ruine des ressources de la France par celles des pays qu'il compte envahir.
C'est Carnot qui a la disposition du plan de campagne : les généraux ont confiance en lui. L'une des branches principales du projet de guerre est toujours de forcer le Roi de Sardaigne à la neutralité et de pénétrer au printemps dans
le Milanais. On assure que ce plan de Garnot a de l'ensemble dans les moyens d'exécution.
La misère continue à être immense, à atteindre tout le monde, excepté ceux qui gouvernent ; les assignats n'ont plus de valeur, le numéraire est de la plus extrême rareté et circule peu, et tous les comestibles renchérissent.
Mercredi dernier, le Conseil souverain de la ville de Berne a reconnu M. Barthélémy, ambassadeur de la République française, et admis ses lettres de créance en cette qualité. Prise à la pluralité de cent trente voix contre cinquantetrois, cette résolution a été amenée et en quelque sorte forcée par l'exemple anticipé qu'a donné de la reconnaissance le canton de Zurich contre toutes les formes et obligations de l'Union helvétique. — Le canton de Fribourg a au contraire rejeté la reconnaissance, et renvoyé la matière à l'examen de la Diète; c'était également le vœu de la minorité bernoise, et il eût prévalu sans la précipitation de Zurich. Les autres cantons n'ont pas encore terminé leurs délibérations. Celle de Berne a été motivée par l'exemple de beaucoup d'autres souverains, dont plusieurs n'ont rien à redouter des Français, tandis que les Suisses sont journellement exposés au danger de leur voisinage. Le Directoire avait décidé d'envoyer à Berne un ministre particulier, indépendant de M. Barthélémy, et la crainte de cette mesure a puissamment aidé à faire reconnaître celui-ci.
Beurnonville va remplacer le général Moreau dans le commandement de l'armée du Nord.
Berne, le 27 mars 1796.
On ne doit point s'impatienter de voir Paris dans une apparence de tranquillité; elle durera peut-être six mois encore, selon les événements extérieurs: c'est l'effet delà lassitude; mais, malgré le besoin de repos, la tourbe de ceux qui aspirent à le troubler est immense, et ils le troubleront aussitôt qu'ils le pourront.
Il n'y a de mouvement que dans les esprits, et surtout une haine inaltérable dans les cœurs et la plus parfaite .hypocrisie sur les figures. — L'espèce de calme où l'on se trouve amènera une tempête , mais pas subitement.
Sieyès est définitivement à la tête du parti qui ne veut pas la paix; c'est aussi le parti de Garnot, de Barras, des républicains énergiques et des jacobins, qu'il ne faut pas confondre avec les terroristes grossiers dont le Directoire a fait fermer le club'. J'ai eu l'honneur d'indiquer plusieurs fois, antérieurement, les motifs de ce parti; c'est qu'avec la paix, adieu la puissance, l'autorité et les mesures révolutionnaires que la guerre nécessite et dont elle est le prétexte.
Voici le but actuel des deux partis. Au moyen des tribunaux et des corps administratifs qu'il a renommés, le Directoire veut poursuivre à mort les émigrés rentrés, les section-
1 Le club des jacobins fut fermé par ordre de Barras, le 26 février. Ce fut Bonaparte qui, avec quelques soldats, fit exécuter le décret.
naires de Paris, les républicains chancelants et tout ce qui menace de lui résister. La liberté de la presse le tourmente ; il sollicite des lois prohibitives ; il fait saisir et décacheter toutes les lettres sans exception venant de l'étranger. Celles qui sont adressées à des inconnus sont mises au rebut. En un mot, ce corps et sa faction voudraient faire du gouvernement révolutionnaire le gouvernement ordinaire de l'État.
Le parti contraire, mélangé d'une multitude de sectes et demi-sectes, voudrait amener la convocation des assemblées primaires le plus tôt possible sous des motifs plausibles ; mais le Directoire sent le coup : il fera tout son possible pour le parer.
Le reste du public crie, et témoigne le plus juste mépris pour les insolents qui gouvernent aujourd'hui la France.
Y La mesure suivante est provisionnellement arrêtée dans * le Directoire, c'est-à-dire dans le comité secret des gouvernants. Dans le cas où les conseils législatifs se chouanneraient trop, c'est-à-dire que l'opposition et le royalisme gagneraient des forces, on provoquera une insurrection contre ces conseils. Le Directoire aura l'air de les prendre sous sa défense, appellera une force armée au secours du Corps législatif, s'établira cependant juge entre les insurgés et les législateurs, et en attendant que les griefs soient éclaircis, les conspirateurs, savoir les principaux membres de l'opposition, seront chassés des Conseils, et l'on en suspendra la tenue.
Voilà un des moyens de sauver la patrie, à tordre secret du jour, Y
Les jacobins, ni la majorité gouvernante, ne veulent décidément pas la paix; le parti thermidorien la désire. Ce der-
nier a acquis un peu de force depuis un mois ; mais comme il s'avoue républicain et qu'en même temps toutes ses vues coïncident avec celles des royalistes prononcés, il se trouve entravé par les jacobins, qui le suivent à la piste et l'empêchent d'avancer.
Depuis que la République ne donne plus de viande dans Paris, quatre cent mille bouches n'en mangent point dans l'espace du mois, et un grand nombre plus du tout. Cette circonstance répétée dans les villes et les campagnes, et la cherté des autres denrées, font un vide d'un grand quart dans la consommation, et laissent, par conséquent, un surplus de subsistances réelles sur lesquelles les griffes du Directoire peuvent s'accrocher pour l'approvisionnement de leurs armées.
La nouvelle banque, ainsi que j'avais eu l'honneur de le faire pressentir, est morte à sa naissance. Tous les partis •Font attaquée, et ses instituteurs, la voyant fondée sur le sable, ont opposé une faible résistance au débordement qui s'est effectué contre elle.
Sa Majesté l'Empereur et Roi aura pu reconnaître la vanité et l'insuffisance de cette opération de l'emprunt forcé, qui devait être décisive et que la misère et le mécontentement publics ont rendue inutile, à la vue des derniers projets de finances que viennent de décréter les deux Conseils.
Elle aura de même vu dans ces projets la confirmation de ce que j'avais eu l'honneur de lui mander, de la nécessité où le gouvernement français se trouverait de revenir aux excès révolutionnaires et de courir le risque de leurs affreuses conséquences.
Ces décrets substituent aux assignats et aux rescriptions un autre papier sous le nom de mandats, dont il sera créé
pour deux milliards et quatre cents millions, et qui auront cours forcé de monnaie ' .
On conserve de plus les petits assignats, et l'on timbrera pour 1,500 millions de ce papier existant dans le Trésor, lesquels auront aussi cours forcé de monnaie.
Les autres assignats circulants seront échangeables contre les mandats, sur le pied de trois et un quart pour cent.
Le commerce de l'or et de l'argent, leur usage et leurs transactions en espèces sont de nouveau prohibés, sauf au gouvernement.
Les mandats seront remboursables en domaines nationaux, ainsi qu'avaient dû l'être les assignats.
Ces mesures demandées depuis trois mois par les jacobins, repoussées par les gens sages, ont prévalu sur les protestations de ces derniers, qui ont annoncé à leurs collègues le déluge de maux qui suivraient de semblables opérations.
Momentanément, elles ont fait remonter l'assignat ; mais cette hausse, due aux manœuvres des émissaires du gouvernement et à la première illusion de cet échange de l'assignat à trois pour cent et quart contre les mandats, ne se soutiendra pas probablement au delà de quelques jours.
Le rétablissement du maximum forcé dans le prix des denrées et des marchandises suivra celui d'une monnaie fictive et forcée; car, sans cela, le gouvernement aurait fait une opération insuffisante, puisque le décri de sa nouvelle monnaie la rendrait aussi peu usuelle que les assignats, pour les achats, pour les traitements, pour les salaires. Ce qui se paye vingt sols en espèces continuerait à se vendre cent vingt à cent trente livres en mandats.
' Voir séances des Cinq-CenH; (26 ventôse) et des Anciens (28) (16 e( 18 mars).
Berne, le 3 avril 1796.
J'ai eu l'honneur d'exposer en tout temps, et de répéter dernièrement à Sa Majesté l'Empereur et Roi, que c'était encore plus la nature des choses et le résultat des passions particulières qui conduisent les événements en France, que les projets de partis qui d'avance auraient disposé les esprits et préparé la marche des acteurs. Cette nature de choses est telle que, sans préméditation systématique, la tendance à un changement se manifeste à la moindre circonstance favorable, et produit l'arrangement politique instantané qu'indique la conjecture. y^
Ainsi, les sottises du Directoire, son insolence, sa partialité à ne nommer aux places que des scélérats, ont produit une haine, une exaltation de passions assez fortes pour entraîner enfin une partie des deux conseils législatifs à former une coalition positive, tendante à opérer une révolution, d'abord parmi les personnes qui gouvernent, et ensuite dans le gouvernement lui-même.
Cette coalition formée et existante est composée de tous ceux qui ont de la prépondérance dans le nouveau tiers, tels que Dumas, ancien adjudant général de M. de Lafayette, émigré rentré ; Marbois, envoyé par Sa Majesté Louis XVI à Vienne au commencement de Tannée 1792; Pastoret, ancien magistrat; Lemerer de Rennes, homme d'un talent distingué, et plusieurs autres. Environ 130 à 150 conven-
tionnels se sont réunis à eux ; à leur tête sont Boissy d'Anglas, La Rivière, Pelet de la Lozère, et tout ce qui favorisa l'entreprise des sections de Paris au mois d'octobre dernier. La plupart des thermidoriens mitigés ont embrassé le même parti, dont les vues sont absolument celles qui se manifestèrent au mois de septembre.
Il va en résulter un changement notable dans l'opinion et les débats des Conseils. Les jours de la docilité au Directoire sont passés; cette coalition a renversé le projet qu'il avait formé avec Sieyès, Louvet et Ghénier, d'enchaîner la liberté de la presse; elle a emporté la présidence, le secrétariat du Conseil des Cinq-Cents ; elle a fait mettre en état de recherche la conduite de Fréron en Provence et celle des autres pachas directoriaux.
Incessamment elle attaquera le règlement du 3 brumaire (13 octobre) rendu par la Convention après sa victoire sur les sections, et qui interdit les fonctions publiques quelconques à tous ceux qui participèrent à la résistance de cette époque, et aux parents d'émigrés.
Elle exigera de même la cassation de toutes les lois et actes contraires à la lettre de la dernière constitution.
Le second objet de la coalition est d appeler la punition sur les scélérats de 1792 et sur les bourreaux de 1793; enfin, de forcer le Directoire à faire connaître officiellement aux Conseils quelles conditions de paix proposent les puissances étrangères, et quelles conditions le Directoire prétend exiger, y
Ce dernier coup est le plus redoutable pour le Directoire, et celui auquel tiennent le plus fortement les vendémiaristes, c'est-à-dire ceux qui, en septembre dernier, voulaient renouveler entièrement la Convention et composer les deux conseils de députés qui auraient délibéré et mis aux voix le
rétablissement de la monarchie. Très-certainement les corps électoraux nommés au mois d'octobre eussent exécuté ce plan, sans la mitraille de la Convention que tôt ou tard on lui renverra avec l'intérêt à cent pour cent.
Les royalistes sensés qui savent autre chose que de faire marcher tous les six mois cent mille Russes aux bords de la Seine, ces royalistes qui ne pensent point conquérir la France avec des chouans, et qui ne courent pas à la trésorerie porter des premiers leur argent pour ne point faire soupçonner leur civisme, enfin les royalistes aguerris par la Révolution, soutiennent tous la nouvelle coalition, et y placent exclusivement leur espérance.
La liberté de la presse est pour eux un allié indestructible. Le Directoire et ses ministres ont beau essayer tous les moyens de persécution contre elle, elle n'en est que plus ardente et plus envenimée. Elle tuera infailliblement la République si la République ne la tue, et étouffera la Révolution après l'avoir faite. Il est impossible de résister à»cette arme-là dans un gouvernement populaire. La preuve sans réplique qu'elle anéantira la République, c'est que les républicains sont unanimes à la considérer comme un prélude de contre-révolution, parce qu'en effet elle enlèvera au pouvoir dominant son autorité, son régime révolutionnaire, et forcera le rassemblement des assemblées primaires, but définitif de la coalition législative.
Le parti que je viens de définir est celui de la paix sur le pied du statu quo. Il a pour lui tout ce qui n'est pas directorial ou jacobin.
Tant que ces effets de la paix m'ont paru incertains, et que nul parti ne se formait à Paris pour l'obtenir malgré le Directoire, j'ai dû représenter à Sa Majesté l'Empereur et Roi les dangers qu'elle présentait et l'incertitude de ses
avantages pour le rétablissement de l'ordre et de la monarchie en France. Mon opinion s'étant formée à cet égard sur une chaîne de faits et de circonstances positifs, je n'hésite point à la mettre sous les yeux de Sa Majesté l'Empereur et Roi.
Le Directoire et les jacobins n'en persistent que plus fort à poursuivre la guerre. Il paraît certain que le plan de Garnot est de remonter le Rhin par Dusseldorf, en tenant le côté droit du fleuve, pendant que l'armée delà Moselle se portera sur Mayence. Il est même résolu de tâcher de pénétrer en Piémont et en Milanais, et de forcer la neutralité du roi de Sardaigne.
Probablement le Directoire, pour prévenir les desseins de ses antagonistes, tentera le moyen dont j'ai eu l'honneur de parler au numéro précédent, savoir une insurrection contre les Conseils et leur épuration; mais cette ressource présente beaucoup de difBcultés et de dangers.
Lorsque les jacobins ont proclamé Y assignat ou la mort, ils entendaient l'état de la question ; le nouveau plan de finances est calculé sur ce cri-là. Les nouveaux mandats perdent au début 80 pour 100 sur la place. Règlements, menaces, peines, tout est employé pour en empêcher le discrédit, et tous ces procédés l'augmentent. Le résultat de cette opération sera d'abord de liquider quelques dettes du gouvernement envers les fournisseurs, puis d'amener une disette factice, telle que celle de 1793 et 17 94, parce que le cultivateur et le marchand ne voulant point élre forcés a prendre un papier de valeur nominale en échange d'objets de valeur réelle, ne mettront rien en vente ' .
1 « ...Les mandats sont toujours l'objet des conversations; les républicains en désirent le succès avec une ardeur proportionnée aux efforts de la malveillance pour déjouer cette grande mesure. Dans un café des boulevards, un
Ge serait s'abuser néanmoins que de fonder sur cet épuisement, sur ces fausses mesures, sur cette détresse, l'espérance que le Directoire sera hors d'état d'ouvrir la campagne avec vigueur et de la soutenir quelque temps, s'il n'essuie pas de revers.
Je ne dissimulerai point que, parmi les ressources sur lesquelles il compte le plus, c'est sur la corruption (dont personne ne doute à Paris) de quelques agents et chefs subalternes employés par les alliés.
Pendant les fêtes de Pâques, les églises de Paris n'ont pas désempli. La persécution a ressuscité la religion en France; elle a forcé un certain ordre à la respecter par esprit de parti, et elle a accru le zèle des hommes pieux. Dans plusieurs paroisses on paye le curé en pain et en denrées ; les libertins donnent comme les autres * .
Gharette, qu'on savait errant et poursuivi, n'a pas tardé à avoir le sort de Stofflet^ : on l'a pris et conduit à Angers, où il est arrivé le 16 mars, et il a dû être fusillé le lendemain. Probablement cet événement est dû à la même cause
officier venant de l'armée disait avoir causé, pendant la suspension d'armes, avec |>lusieurs officiers autrichiens; qu'ils lui avaient dit que si nos mandats prenaient, ils seraient obligés de nous demander la paix ; mais que la coalition ne négligerait rien pour les taire tomber... » (Bapp. du Bureau central du 8 germinal an IV.)
19 germinal. — « ...Vers les deux heures de l'après-midi, une grande foule s'était formée autour de deux particuliers : l'un forçait l'autre à recevoir une promesse de mandat comme numéraire. L'acheteur a été soutenu de tous ceux qui l'environnaient; plusieurs d'entre eux disaient : « On voudrait x faire des mandats comme des assignats, mais nous les soutiendrons et nous « forcerons bien à les recevoir sans y perdre. » Dans d'autres groupes : « Les « rescriptions... perdent déjà 80 pour 100; sans une certaine terreur, on ne « viendra pas à bout de les faire recevoir
' Bapp. du 7 germinal an IV. — « ...Ce matin, un concours nombreux inondait les églises. >>
15 germinal. — « ...Hier, les églises ont été bien remplies... Certaines prédications fanatiques ont été dénoncées au Bureau central, qui fera son possible pour les déjouer... »
' Fusillé le 29 mars à Nantes.
que le désastre de Stofflet, trahi et livré par ses rivaux de commandement. Le tableau des divisions, des jalousies, des perfidies, de l'anarchie dans cet intérieur de la Vendée et des chouans, fait frémir d'horreur. Les chefs se font mutuellement fusiller, s'accusent et débauchent leurs soldats. Les paysans, lassés d'être les victimes de ces ambitions et de ces désordres, commencent à entrer en défection dans la Bretagne et dans le Maine. On les a si longtemps bercés de l'attente de secours puissants conduits par un des princes, qu'ils n'y croient plus du tout et se débandent. Il n'y a ni accord ni discipline, ni plan, et très-souvent nul courage parmi ces chouans, dont nombre de chefs sont de la plus grossière ignorance.
Suivant un état certifié qui m'a été envoyé de Paris par une main sûre, l'armée de Jourdan, le 4 mars, était composée et cantonnée comme il suit :