‹ Correspondence inédite avec la cour de Vienne (1794-8) (volume 2)Chapitre 4 sur 65 · HOMMES · texte numérisé non relu

HOMMES

Liège, 1 bataillon et les dépôts de l'armée, en tout 10,000

Aix-la-Chapelle, magasins et 1,200

Juliers, Y\aic d'artillerie et de pontons, magasins considérables. . , 2,000 Cologne, magasins considérables de fourrage et de munitions. La

garnison de 16,000

Neiiss, magasins et boulangeries 2,400

Dusseldorf et environs 17,000

La force des troupes à Bonn, et de là jusqu'à la Moselle, est portée à. 50,000

Total. . . . 98,600

La paye journalière à cette époque était de deux sols en argent par homme, et dix sols en assignats ; une demilivre de viande et une livre et demie de pain.

Berne, le 10 avril 1796.

L'opinion où sont tous les chefs actuels de la République en France, que la paix tuerait la Révolution et ses fauteurs, l'a emporté sur toutes autres considérations, parce que ces chefs tiennent exclusivement à prévenir une réaction contre leur autorité détestée ; le pouvoir révolutionnaire est leur unique sauvegarde, la guerre extérieure en fournit le prétexte, en légitime l'exercice, en excuse les movens.

C'est dans cet esprit que, le 27 du mois dernier, Sieyès disait à l'un de mes correspondants : Nous serions perdus si l'on faisait la paix. L'interloculeur lui ayant témoigné quelque surprise : Je vous répète, répliqua Sieyès, que nous sommes perdus si l'on fait la paix. Point d'autre explication.

L'épuisement, la détresse sans bornes des finances, le vœu universel pour la paix, le découragement des armées, la difficulté de les approvisionner, la crainte de chances malheureuses durant la campagne, tout cela demeure sans poids auprès de gens, d'une part, ivres de présomption et qui jugent la frontière de France impénétrable; de l'autre, obligés de déployer pour soumettre la nation une puissance extraordinaire, et de la rallier à la défense de l'État, parce qu'elle ne veut plus l'être à celle de la Révolution et de la République.

Cependant, s'il survenait de grands revers, ils renverseraient probablement les calculs de la faction dominante ; ils II. 4

l'obligeraient à recourir aux plus épouvantables atrocités ; elle mettrait la France à feu et à sang; aucune mesure ne lui coûterait pour soutenir ses désastres et pour échapper au péril ; la nation serait poussée au désespoir. C'est dans ce sens, et dans ce sens uniquement, que la prochaine campagne influera directement sur l'état intérieur de la République.

Les mandats (nouveaux assignats) perdent 88 pour 100, c'est-à-dire que le Directoire gagne 12 pour 100 sur ce papier qui ne vaut rien du tout, et avec lequel il liquide ses arrérages et paye les avances de ses fournisseurs. On a ordonné un recensement général dans tous les départements, des chevaux, bestiaux, grains, foins, pailles, vins, draps, toiles etc. Le gouvernement se propose d'accaparer ces divers objets de gré ou de force, et de les payer en mandats .

Cette nouvelle monnaie a jeté dans le commerce, dans les transactions, dans toutes les affaires entre particuliers, un bouleversement encore sans exemple depuis la Révolution; c'est un cri général. Les débiteurs sont armés contre leurs créanciers, les dépositaires contre les propriétaires ; toutes les stipulations deviennent incertaines et les marchés suspendus. — Cette mesure met le sceau à la démoralisation publique.

Cependant la foule des soumissionnaires qui vont s'inscrire pour l'échange des assignats ou promesses de mandats^ contre des domaines nationaux, est très-considérable, parce que ceux qui se présentent les premiers seront préférés, et que la revente de ces biens fournira à l'agiotage des moyens rapides de fortune. Ainsi, une nouvelle masse d'an-

• La trésorerie avait été autorisée (29 ventôse) à délivrer des promesses de mandats ayant cours, en attendant la fabrication des mandats.

AVEC LA COUn DE VIENNE (1794-1798). 51

ciennes propriétés particulières va encore changer de maîtres et grossir le nombre de ceux que l'intérêt attache à éterniser la proscription de la Monarchie et des royalistes dépouillés.

Pour le moment, ces brigandages du gouvernement sont des coups de poignard donnés à un cadavre : le peuple continue à souffrir sans remuer; mais ce sont aussi de nouveaux ferments de haine et de mécontentement publics, des titres que fournit contre elle l'autorité à ses ennemis, qui aideront à la combattre et à la renverser lorsque les conjectures auront mûri les événements qui se préparent, x* Le Directoire, entraîné par la force des choses, marche sans boussole au milieu des orages, administre sans système, étonne et fatigue la France par ses variations perpétuelles : il a perdu tout milieu; tantôt il soutient les terroristes, le lendemain il les poursuit. Un jour il prend des mesures extrêmes, un jour après il les révoque. On aperçoit dans sa conduite un principe de crainte dominant. La liberté de la presse qu'il n'a pu enchaîner encore, fait son supplice : il vient d'être obligé de sacrifier à l'opinion et à la haine publique Merlin de Douai, scélérat qui administrait la police générale de Paris et de la France; mais pour le dédommager, il l'a créé ministre de la justice'. Ces déplacements continuels attestent l'absence de tout plan , les vacillations de l'autorité, l'insuffisance des agents, et fortifient le mépris universel pour le gouvernement. Ce mépris est au comble dans toutes les classes de citoyens ^. ^r

' Merlin fut remplacé à la direction de la police générale par Cochon de Lapparent. — (Arrêté du Directoire le nommant au ministère de la justice, Moniteur du 19 germinal, 8 avril.)

2 Rapp, du 16 germinal an IV. — « Esprit public, groupes ; les plaintes, les murmures semblent y prendre un caractère d'exaspération : les mots d'insurrection y ont été même entendus... Spectacles : toujours plus que de la froideur au chant des hymnes civiques... »

Quoique la coalition formée dans les conseils pour ramener le svstème des sections de Paris, la convocation des assemblées primaires, de nouvelles élections et la paix, ne se développe pas encore par des démarches éclatantes, son existence et ses plans n'en sont pas moins certains ; mais, sous peine de succomber immédiatement, elle a besoin de préparer sa marche, d'augmenter ses forces, d'assortir ses agents, d'user de circonspection et d'attendre la faveur des conjonctures. Elle vient de faire rentrer dans le Corps législatif la plupart des membres du nouveau tiers que les jacobins en avaient fait sortir comme des émigrés ou comme parents d'émigrés.

Pichegru est nommé ambassadeur en Suède ; c'est une manière honnête de le dépayser et de l'écarter. La démission de ce général à qui la République devait de la reconnaissance, n'a fait, comme tous les événements du jour, qu'une sensation passagère. Il est étonnant qu'on s'en soit tenu à sa démission, après la connaissance qu'a le Directoire des principes de Pichegru, de sa correspondance de l'année dernière avec M. le prince de Coudé, des espérances que l'émigration française avait formées sur lui, et qu'elle avait soin de répandre dans tous les cabarets.

Le général Moreau, successeur de Pichegru à l'armée du Rhin, est un avocat de Bretagne, dont le père fut guillotiné sous Robespierre, pendant que le fils entrait dans Ostende. Moreau n'est nullement républicain : il tient au système de la Monarchie limitée; il a des connaissances, du talent, de la conduite; mais il passe pour officier médiocre.

L'armée de Sambre-et-Meuse est beaucoup mieux composée que celle du Rhin, elle renferme l'élite des soldats, elle fut toujours mieux habillée et mieux nourrie, sa cavalerie est en meilleur état. Prises individuellement, les troupes

sont mécontentes; elles ne cachent ni leur lassitude, ni leurs murmures ; mais en présence de l'ennemi, cet esprit change, l'amour-propre et l'honneur interviennent; chacun veut montrer du courage et rougit de se laisser vaincre. A la fin, cela devient un métier, et Ton se bat parce qu'il faut se battre. — Il n'en est pas moins vrai que l'ancienne exaltation est abattue, qu'à un degré de souffrance de plus et animées par quelques agitateurs, les troupes deviendraient séditieuses, et que des revers suivis entraîneraient une défection immense et une débandade dans Tintérieur ' .

Gharette a été fusillé à Nantes le 29 mars. Tout ce que l'inconduite, l'ignorance politique, la jalousie, l'anarchie du commandement, l'oubli des conjonctures, l'influence de mauvais plans venus de l'étranger pouvaient créer de causes de ruine, s'est réuni dans la Vendée. Elle s'est perdue le jour où, écoutant les conseils funestes du dehors et la fougue de quelques émigrés rentrés, elle a repris les armes, au lieu d'attendre le moment où elle pourrait devenir l'auxiliaire d'un parti dans le Corps législatif, dans Paris ou dans le royaume. Les mêmes causes, ou perdront les chouans, ou les réduiront à l'impuissance de faire aucun progrès. Délivré de la Vendée, le général Hoche, qui l'a abattue, va passer en Bretagne avec la plus grande partie de ses forces. On vient d'arrêter la formation de trois camps de douze mille hommes chacun, à Marly près Paris, à Orléans et

' 9 germinal an IV. — «Le 8 au matin, un dragon vint allumer sa pipe au corps de garde de la rue Taranne et dit que la destitution du général Pichegru était le plus grand malheur qui pût arriver, que la nouvelle organisation des armées les désorganiserait entièrement... que le dégoût se manifestait dans les troupes, parce qu'elles manquaient de tout... Nous avons recommandé à Guérin de s'informer de quel corps est ce dragon. »

(Rapp. des commissaires du bureau central.)

à Soissons, soit pour contenir les chouans de Normandie, soit pour contenir la capitale elle-même.

Une autre petite armée s'assemble en Franche-Comté, sur le bruit renouvelé d'une tentative de M. le prince de Gondé, et pour arrêter l'effet des pratiques par lesquelles les émigrés réfugiés en Suisse tentent de faire naître une Vendée dans cette province.

Le corps helvétique n'est pas sarfs inquiétude sur ce voisinage; l'attentat des Français sur Gênes l'avait accrue, la dernière déclaration faite le 27 mars par le Directoire au canton de Bâle n'est pas propre à la dissiper. Cette déclaration étant sûrement connue de Sa Majesté l'Empereur et Roi, je me dispenserai de la rapporter.

Berne, le 18 avril 1796.

Il existait à Paris depuis quelques semaines une espèce d'interrègne dans l'anarchie et de suspension d'armes entre les partis. Aucun événement quelconque n'interrompait cette langueur, qui ne pouvait être de durée.

L'opposition coalisée dans le Conseil des Cinq-Cents avait emporté quelques avantages, et fait nommer dans son sein deux commissions importantes : Tune pour rechercher la conduite des agents du Directoire dans le Midi; l'autre pour assujettir les clubs et autres associations de cette nature à des lois sévères et répressives ' : ces escarmouches

' Séance du 23 germinal (^Moniteur du 27).

devaient préparer et amener des motions encore plus importantes.

Le Directoire et sa faction ont senti le coup ; pour le prévenir, ils ont eu recours au grand moyen d'intimider le Corps législatif, et de détacher tous les gens faibles. — On a vu reparaître les anciens stratagèmes. Les terroristes, les gens à moustaches, les furies déguenillées sont sortis de leurs cavernes; les tribunes, les corridors, les avenues du Conseil des Cinq-Cents ont été peuplés de ces coadjuteurs qui ont mêlé leur vacarme à celui des jacobins. — Le jour où Ton débattait Texliérédation des pères et mères d'émigrés, c'est-à-dire la confiscation de leurs biens, les clameurs de cette multitude, subornée par la faction dominante, ont arraché la parole à l'opposition , fait fermer la discussion avantqu' elle fût entamée etenlevéle décret de vive force.

Quelques jours après, la commission nommée pour examiner l'état du Midi, et composée de membres du nouveau tiers et du parti modéré, a été cassée par la même tactique. On a vu se renouveler les scènes les années précédentes : les orateurs se sont mutuellement chassés de la tribune; on s'est battu à coups de poing au milieu même de la délibération. Les jacobins ont arraché la parole à leurs adversaires, la commission a été cassée et ses attributions adjugées au Directoire, ordonnateur et complice des énormités de ses agents dans le Midi.

La question des clubs sera décidée de la même manière. Si le Conseil des Anciens refuse une seconde fois d'adhérer à la confiscation des parents d'émigrés, il sera livré à une insurrection. Tout fait présager que l'opposition dans les deux Conseils va être comprimée, écrasée peut-être par des moyens révolutionnaires, et que les jacobins ramèneront la France à l'état de 1793 et de 1794.

De leur côté, les anarchistes, les cordeliers, les terroristes profès, tirant parti de leur impunité et du besoin que le Directoire a de leurs services, ont publiquement relevé leur étendard de subversion : ils invoquent sans détour la loi agraire, l'égalité absolue, la constitution de Robespierre, et menacent le Directoire s'il n'obéit à leurs volontés. Le petit peuple est séduit par cette doctrine, qui fait des progrès alarmants, et qui en fera de décisifs, si elle est prêchée encore quelques semaines avec la même impunité. Le Directoire n'ose point sévir contre ces agitateurs, ni contre leurs horribles pamphlets.

Les groupes de populace se rassemblent, comme autrefois, tous les soirs en différents quartiers, et sont endoctrinés par des tribuns. La misère publique ajoute une force indicible à leurs discours '.

La probabilité des catastrophes qui, dans l'intérieur de la France, accompagneront la durée de la guerre, acquiert toujours plus d'évidence. Le ressort révolutionnaire se tendra avec violence ; il se brisera plutôt que de plier.

Déjà Ton ne garde plus de ménagement. Il a été fait un recensement général de tous les objets nécessaires au Directoire et aux armées ; on les enlève à discrétion, et on les paye en promesses de mandats. Dans quelques départements, entre autres dans ceux du Mont-Blanc et des Hautes- Alpes, on a ravi aux cultivateurs leurs chevaux, leurs bestiaux, leurs chariots, leur paille et leurs grains, en leur signifiant qu'ils seraient payés à la paix. C'est ainsi que le gouvernement se dédommage du refus qu'ont fait les fournisseurs de continuer le service sans avances pécuniaires.

Il paraît que le plan est de forcer le cours des mandats au

> Voir les Rapports des 16, 17, 18, 20, 23, 24, 25, 26, 27, 28 et 30 germinal. (ScHMiDT, t. III, |). 145 et suiv.)

pair, coûte que coûte; on emploiera à ce but toute l'énergie des mesures révolutionnaires.

Au milieu de cet état de choses, l'esprit public ne varie point; c'est toujours un mécontentement passif, un abattement qui naît de l'impossibilité de combiner aucune résistance, de saisir aucun point d'appui et de se rallier à aucun secours. Tel est spécialement le caractère des bourgeois, des cultivateurs, du peuple honnête ou propriétaire. Quant à la multitude inférieure, elle ne respire que sang et pillage.

Charette, fusillé à Nantes le 29 mars, est mort avec le même courage qu'il avait montré dans les combats. Lorsque son arrêt eut été prononcé, il se fit raser, changea de linge, se fit envelopper la tête d'un mouchoir blanc, refusa qu'on lui bandât les yeux, et reçut debout le coup mortel. Les seuls généraux républicains qui assistaient à l'exécution n'ont montré nul intérêt à Charette ; ils excitaient même à l'insulter le peuple touché de son sort et qui lui a donné des preuves d'estime et de commisération. — Cette perte termine la guerre de la Vendée proprement dite : la plupart des débris des armées de Charette et de Stofflet ont passé la Loire, et ont été se joindre aux chouans. Des commissaires du Directoire sont partis pour aller organiser la Vendée sur le pied républicain, et le général Hoche, chef de l'armée qui a réduit cette province, vient de transférer son quartier général à Rennes. — Là il joindra ses forces à celles qui combattaient déjà les chouans de cette province, et très-vraisemblablement les empêchera de faire aucun progrès, s'il n'achève de les anéantir.

Depuis longtemps j'avais eu l'honneur de faire pressentir ce dénoûment à Sa Majesté Impériale et Royale, de la tenir en garde contre les romans dont on amusait le ministère

anglais pour lui extorquer des guinées, et de l'instruire que la Vendée et les chouans étaient hors d'état de rien entreprendre d'essentiel, tant que la guerre extérieure n'absorberait pas les forces de la République et que los royalistes ne seraient pas secourus et gouvernés par un chef puissant sur un plan applicable à la France entière.

Le général Pichegru a refusé l'ambassade de Suède ; le Directoire et les jacobins l'ont reçu très-froidement; mais il a été fêté et accueilli par le parti modéré ; son successeur le général Moreau est son ami ; leurs opinions sont conformes.

Le 15, on désignait à la place de ministre des affaires étrangères, gérée jusqu'ici par un grossier et ignorant conventionnel nommé Delacroix, le jeune Maret, détenu avec Sémonville dans les États de Sa Majesté l'Empereur et Roi, jusqu'à l'échange de Madame Royale '. Ce dernier n'a pas au-dessus de vingt-quatre ou vingt-six ans. En 1791, il était un des rédacteurs subalternes de la feuille du Moniteur, disciple ardent de Sieyès et de la philosophie du jour; on l'employa ensuite à quelques travaux politiques : il fut chargé d'aller proclamer dans la Belgique au mois de mai 1792 le manifeste qui devait accompagner l'armée destinée à la conquête de ces provinces. Antérieurement, il avait fait plusieurs voyages clandestins à Bruxelles, pour y pratiquer des intelligences avec les patriotes brabançons. Républicain enthousiaste à cette époque, il fut en 1793 destiné à aller résider en Italie pour y jouer le même rôle que Sémonville avait joué à Gênes : sa captivité mit fin à ses grands projets. Il est sans expérience, mais sans autre perversité que celle des idées ; il ne manque ni de capacité ni

' L'échange avait eu lieu le 31 décembre 1795. — Ce Maret était le futur duc de Bassano.

de prudence; sa détention aura peut-être un peu mûri ses réflexions. A son retour en France, il passait pour un partisan de la paix. S'il Tétait encore, ou il aurait dissimulé ses opinions au Directoire, ou il ne conserverait pas longtemps son emploi. Il est d'ailleurs plein d'ambition, exercé à la mauvaise foi, beaucoup trop fin pour son âge et versé dans le machiavélisme de la politique révolutionnaire : ses dehors sont doux et séduisants ; il a le ton et les formes d'un homme bien élevé. Je trace ce portrait d'après la connaissance personnelle que j'ai de cet individu.

P. S. du 19 avril. — La misère de l'armée des Alpes est au comble, et vient d'être avouée par les commissaires du Directoire en Savoie. Ils viennent de publier une exhortation lamentable aux habitants pour les inviter à venir au secours de l'armée qui ne reçoit plus les deux sols en numéraire qu'on lui allouait par jour, outre sa paye en assignats. La même suppression doit s'étendre à toutes les troupes. Les mandats sont généralement refusés et décriés comme les assignats. Le Directoire, je le répète, va être forcé, ou à licencier ses armées et malgré lui à invoquer la paix, ou à ressusciter le terrorisme dans sa plénitude, pour faire aller de force ses opérations fiscales.

Berne, le 26 avril 1796.

J'avais eu l'honneur, pendant le cours entier de l'hiver, d'informer Sa Majesté l'Empereur et Roi de l'opiniâtreté

audacieuse avec laquelle le Directoire et la faction dominante persistaient à poursuivre la guerre, ou à dicter des conditions désastreuses, et ce, nonobstant tous les embarras de finances dans lesquels la France était plongée. Les causes de cette audace et de ce système ont passé de même sous les yeux de Sa Maejsté Impériale et Royale.

J'avais pris la liberté de lui représenter que l'épuisement très-certain du gouvernement et celui de la nation étaient choses distinctes; que si le premier était absolu, le second n'était que relatif, et que tant que le gouvernement resterait armé du pouvoir révolutionnaire il suffirait aux premiers pas de sa carrière, en forçant toutes les ressources des citoyens.

Cette vérité, aujourd'hui justifiée par l'événement, en indiquait une seconde : savoir, que la force des moyens militaires déployés par les puissances alliées ne réduirait pas le Directoire à une paix convenable ni n'atteindrait la révolution, sans le secours des moyens politiques par lesquels on eût fomenté, aidé, soutenu le parti pacifique des deux Conseils, parti nombreux, déterminé à la restitution des conquêtes et ayant le vœu public en sa faveur. Cette diversion dans le sein de l'autorité et de Paris formait une barrière aux desseins belligérants du Directoire, et en même temps à son despotisme révolutionnaire. Il n'en eût pas coûté pour opérer cette diversion la moitié de ce que l'Angleterre sacrifie inutilement à des plans chimériques de chouannerie.

Maintenant, et si des chances intérieures qui paraissent se reculer ne viennent secourir les pacifiques, qui sont tous les royalistes sensés et les républicains modérés, les alliés ne peuvent guère espérer une paix supportable sans une prolongation de guerre couronnée de grands succès. —

Point de doute que quelques victoires, surtout au début, n'eussent aggravé les difficultés et les dangers du Directoire jusqu'à opérer probablement une réaction contre lui et en faveur de la paix ; réaction qui peut-être eut éclaté dans les armées appauvries et découragées, autant que dans les Conseils et dans le peuple. Les derniers événements de la campagne d'Italie ajournent indéfiniment cette réaction, en justifiant l'obstination du Directoire, ses espérances et ses procédés'.

La lutte intestine des Conseils législatifs, les premiers avantages qu'avait remportés l'opposition sur la faction directoriale, la formation d'une ligue positive contre celle-ci, ont ramené les régicides à leur ancienne tactique, qui depuis quinze jours leur a rendu leur première supériorité.

On pourrait se méprendre aux décrets, aux proclamations, aux mesures ostensibles et récentes du gouvernement contre les provocateurs de Tanarcliie, de la constitution de 1793 et du partage des terres. Voici le but, le secret et les conséquence de ces dispositions"^.

Je rappellerai d'abord la distinction que j'ai présentée antérieurement, et qu'il est toujours nécessaire d'observer entre les cordeliers ei\es jacobins. Ceux-ci sont les patriotes purs, la clientèle des dominants, les terroristes systématiques et de circonstance. Les autres sont des anarchistes-septembriseurs d'habitude et de profession ; chaque jour ils font des appels au meurtre et au pillage. La différence entre ces deux classes est moins dans leurs principes que dans l'application

' liCS Autrichiens avaient été battus le 11 avril à Montelegino, le 12 à Montenotte ; les Piémontais, les 13 et 14, avaient été coupés des Autrichiens à Millesimo; le 21, Collé était battu à Mondovi.

2 Message du Directoire dénonçant au Corps législatif les rassemblements et provocations (26 germinal). Loi contre les provocations (27), contre les délits de presse (28).

62 CORRESPOINDAINCE DE MxVLLET DU PAN

de ces principes. Les çordeliers ne veulent point de gouvernement, et brusqueraient le retour entier et subit de la sans-culotterie. Les jacobins ménagent et adoptent au besoin les moyens des çordeliers, pour établir et pour assurer leur prédominance particulière. On volt que les premiers ne peuvent sympathiser avec aucune autorité, et que les seconds se dévouent à celles qu'ils partagent.

Lorsque les factions des deux tiers et du Directoire ont aperçu les progrès de la nouvelle coalition contraire dans les deux Conseils, ils ont fait reparaître les sans-culottes. Dans leur effervescence indomptable, ceux-ci ont passé le but de leurs suscitateurs; ils ont affiché deux fois par jour la loi agraire 'et le Robes pierrisme au coin des rues; on ne voulait de leur part que des démonstrations, ils se sont montrés indépendants.

Alors le Directoire et sa cabale se sont alarmés ; ils ont craint, non sans raison, d'être brisés eux-mêmes par ces instruments d'anarchie; mais profitant de ces mouvements pour rendre les royalistes odieux, ils leur ont attribué une connivence avec les terroristes et les entreprises de ceux-ci. En même temps, ils ont proposé et fait décréter des mesures coercitives qui frappent l'opposition tout autant que les çordeliers, et le monarchisme beaucoup plus que le terrorisme. Personne dans les Conseils n'a osé s'opposer à ces résolutions, par la crainte bien fondée de justifier cette accusation d'alliance avec les anarchistes. Probablement le Directoire se servira de la même circonstance pour obtenir d'autres lois prohibitives, et entre autres celle de la liberté

' 23 {jenninal. — « ...Au faubourg Antoine, groupe considérable... autour d'un placard, ayant pour titre : Analyse de la doctrine de Babeuf; plus loin, une femme lisait cet écrit en petit format... »

{^Rapp. du Bureau central.)

de la presse, arme terrible qui ne lui laisse aucun repos. Au moyen de ces décrets tous révolutionnaires, tous anticonstitutionnels, la faction dominante se trouverait maîtresse, avec des formes légales, du pouvoir le plus arbitraire et le plus despotique.

Un semblable projet est peu compatible avec les conjonctures que le Directoire a fait naître lui-même, et avec l'imprudence qui, depuis six mois, a ressuscité, protégé, remis en place les terroristes et rallumé toutes leurs espérances. C'est l'avis général que le gouvernement sera forcé de relever et de réarmer les vendémiaristes, c'est-à-dire le parti des sections de Paris, pour les opposer aux cordeliers soutenus d'une bonne partie des jacobins, et que ceux-ci battus, les vendémiaristes feront la loi au Directoire et reprendront leurs anciens plans. Si, au contraire, le gouvernement ne se jette pas dans les bras des vendémiaristes qu'il a accablés d'outrages, d'injustices et de persécutions, le Directoire et ses Conseils seront épurés et culbutés par le sans-culottisme .

Dans tous les cas, c'est une opinion générale à Paris, que le Directoire ne conservera pas six mois encore son autorité.

La balance, en ce moment, semble pencher en faveur des cordeliers. Au moindre mouvement, le bas peuple est agité de la fièvre révolutionnaire comme en 1792, et suit quiconque le mène au meurtre et au pillage. Le gouvernement accumule menaces sur menaces, proclamations sur proclamations, mesures sur mesures pour arrêter l'ébranlement qui se manifeste. Les éléments qui se produisent sont d'une nature assez compliquée, mais d un effet inévitable. >^

En dernier résultat, on doit regarder l'état actuel de

Paris comme conduisant sérieusement et vraiment à une crise prochaine.

Si les cordeliers l'emportent, si le Directoire est obligé de leur céder encore un pouce de terrain, la France sera ramenée au période de 1793 et de 1794, à la concentration de tous les pouvoirs dans un comité de quelques chefs terroristes, à un développement de mesures effroyables, aussi dangereuses pour les puissances étrangères que pour tout ce qui reste dans l'intérieur de propriétaires et d'honnêtes gens.

Telle est là faiblesse à laquelle le Directoire est entraîné par les circonstances qu'il propose en ce moment, un nouveau plan à'amnistie où les sectionnaires jugés par couvtumace et les septembriseurs de 1792 et de 1793 seront également compris. Voilà ce que le Directoire appelle du neutralisme.

On ne croit point que le Conseil des Anciens adopte la résolution prise par les Cinq-Cents, de spolier les pères et mères d'émigrés *. Les cordeliers et les jacobins tenant trèsfortement à ce coup de main, ainsi que le Directoire, le refus des Anciens sera un baril de poudre jeté dans l'incendie actuel.

La capitale s'occupe peu des événements extérieurs, et laisse tout faire à cet égard au gouvernement et aux armées. La raison en est le défaut de tout espoir chez les mécontents dans les mesures des puissances alliées, et le danger personnel où chacun se trouve dans l'intérieur : on n y est pas plus avancé vers un ordre de choses a^^wre qu'après le 10 août.

Le bavardage, l'incurie des gens aisés ont toujours le même caractère. Que voulez-vous que nous fassions? Voilà

' Elle tut rejetée.

leur refrain en tout lieu, en tout temps ; les disputes ont le même ton d'inutilité et de vide qu'en 1790. Des anciens militaires, des magistrats, des hommes jouissant de propriétés encore considérables, passent leur temps à faire leur cour aux dominants du jour et à discuter des paragraphes de gazettes.

La loi sur les man<^a/5 a été promulguée; c'est h commencer du 20 mai que cette nouvelle monnaie prendra la place de l'assignat. On n'a point compté sur elle, comme sur une ressource durable; mais, en attendant, le Directoire s'en sert à acquitter des engagements dont il n'aurait pu se tirer.

Paris est bien approvisionné; mais tout y est fort cher : le bourgeois se lamente, le peuple crie et s'en prend aux royalistes et aux chouans. La haine des départements contre le Directoire est cordiale, publique, mais inactive et impuissante.

Berne, le 7 mai 1796.

Dans le courant de l'hiver et ce printemps j'avais eu l'honneur de faire pressentir à Sa Majesté l'Empereur et Roi que le sort de la Révolution, de la République française, du Directoire et de la guerre était attaché aux premiers événements de la campagne ; que l'ennemi tenterait les derniers efforts d'irruption; que l'Italie était le principal but de son ambition et de son entreprise ; qu'il jouait en ce moment le tout pour le tout; que des revers, en tarissant les n. 5

dernières sources de ses moyens de finance, livreraient le Directoire et les républicains à une réaction intérieure qui forcerait la paix à tout prix, mais que des victoires, en prolongeant les ressources du gouvernement, raffermiraient sa puissance, confirmeraient ses projets incendiaires sur l'étranger, créeraient à l'Europe des dangers plus graves qu'aucun de ceux qu'elle eût encourus, ne laisseraient plus de possibilité d'une paix supportable et ressusciteraient l'énergie assoupie de la Révolution.

Je croirais trahir la confiance dont Sa Majesté l'Empereur et Roi a la bonté de m'honorer, si je lui dissimulais que ces funestes effets sont au moment de se réaliser'.

Il était visible que l'audace soutenue du Directoire couvrait l'espérance des succès. Depuis six semaines, le club de l'hôtel de Noailles que préside Sieyès et qu'on peut regarder comme le grand conseil du gouvernement, les agents de celui-ci, ses discoureurs, ses journaux ont repris le ton, les maximes, le système, l'insolence outrageuse de 1794. — On ne cache plus le dessein de renverser de vive force tous les gouvernements, même ceux des États neutres. Le projet de républicaniser l'Europe est revenu à l'ordre du jour. Si l'on parle de paix, ce n'est qu'autant qu'elle mettra les souverains à genoux devant le Directoire et qu'elle servira de mobile à la désorganisation de l'étranger; enfin, c'est à ses dépens que l'on se flatte d'indemniser la France des pertes de la Révolution, de restaurer ses finances et de supporter un fardeau sous lequel on était à la veille de succomber.

* Le 28 avril, avait été signé l'armistice de Chierasco. Charles-Emmanuel renonçait au comté de Nice et à la Savoie, cédait les passages des Alpes et du col de Tende, et laissait provisoirement à Bonaparte Coni, Tortone, Valenza et le fort Dauphin.

Le public à Paris était si peu préparé aux événements qu'il les a d'abord considérés comme des fables du Directoire. Ce conseil, sa faction, les jacobins sont au dernier terme d'exaltation. Les Parisiens la partageraient peu, soit à cause de leur haine pour le gouvernement, soit en vertu du ressentiment personnel qui les anime contre le général Buonaparte, aux soins duquel on dut la mitraillade des sections le 5 octobre dernier; mais le public découvre dans ces avantages le principe de la paix, seul objet du vœu général, et par ce motif il voudrait voir ses armées au bout du monde.

Cependant les derniers événements n'ont que faiblement suspendu l'animosité des partis et l'embarras du Directoire à réprimer les jacobins sans se servir des vendémiaristes . Divisé sur la conduite à tenir à cet égard, le gouvernement marche de contradiction en contradiction; sa politique varie d'un jour à l'autre ; les ministres changent tous les mois, comme les mesures et les administrateurs dans les différentes fonctions civiles. L'audace des terroristes avait effrayé les gouvernants assez fortement pour diriger contre eux la police publique ; mais les patriotes énergiques, le club de l'hôtel de Noailles blâment aujourd'hui cette répression comme trop prononcée \ comme donnant trop d'avantage aux mécontents écrasés depuis le mois d'octobre dernier.

Le parti pacifique dans les deux Conseils attendait le moment de quelques revers pour accuser le Directoire de la poursuite de la guerre, et pour faire délibérer la paix. Aujourd'hui, ce parti est réduit au silence, et l'on regarde-

' Rapp. (lu 30 germinal. — « ...La manière dont on a dissipé les groupes du Pont-au-Change a produit un très-mauvais effet, puisfju'elle a servi à aigrir davantage les esprits... » i

rait comme une trahison l'ouverture d'une pacification modérée.

L'état des affaires extérieures influe de même, de la manière la plus pernicieuse, sur l'esprit public. Le découragement et la lassitude dégénèrent de plus en plus en abjection servile. On ne demande que paix et repos; toutes les espérances ont disparu. — Une paix équitable avant l'ouverture de la campagne, une paix forcée par quelques victoires des alliés, ruinaient le principe de la puissance directoriale; les succès l'affermissent et lui donnent même ce qu'elle avait totalement perdu, la considération.

L'armée des Alpes, commandée par le général Kellermann et forte de vingt-cinq mille hommes, fait ses dispositions pour entrer en Piémont par le val d'Aoste et le mont Genis, et pour seconder l'invasion projetée du Milanais; mais elle ne le peut sans que les Piémontais livrent le passage ; les Français paraissent y compter.

Les vendémiaristes, royalistes, indépendants, c'est-à-dire le parti pacifique, sont aujourd'hui d'accord avec le Directoire pour pousser les armées dans le Milanais ; mais ils diffèrent de but ; celui des premiers est uniquement de forcer les puissances à la paix; le but des seconds et des jacobins est de piller, révolutionner, et marcher plus avant tant qu'on ne trouvera pas de résistance. — Les événements seuls décideront la politique du gouvernement à cet égard; car ce sont les succès qui déterminent ses plans, beaucoup plus que les plans ne déterminent les conquêtes progressives.

Il fallait, au reste, un pareil début, pour ranimer et pour étendre les vues hostiles du Directoire en ce moment. Il était beaucoup plus inquiet de la crainte des mouvements . populaires que de ce qui se passe aux armées. La raison en egt frappante. Deux mille sans-culottes et six cents bour-

geois levés en masse et armés dans un quartier de Paris, peuvent dans de certains moments renverser le gouvernement, ce qu'il ne redoute aucunement des armées étrangères, contre lesquelles il est sûr de la soumission générale dans l'intérieur.

Si l'on s'en tenait aux rapports que chaque parti fait des événements, on croirait la France et surtout Paris dans une convulsion sanglante et continuelle ; mais il faut toujours rabattre la moitié des exagérations accumulées par les intéressés. Cette observation est spécialement applicable aux scènes et au tapage qu'excitent les mandats dans le commerce ' .

Cette monnaie fait le tourment des marchands et la spéculation du peuple, qui veut à toute force imiter la morale du gouvernement, en exigeant qu'on reçoive son papier au pair de l'argent. La persuasion où il se trouve d'avoir les marchandises au prix nominal du mandat, et l'intérêt des marchands à refuser ce genre de ventes, excitent une fermentation sensible dans Paris*. Chaque parti est là, surtout les jacobins, pour aigrir la multitude contre le Directoire qui ne fait pas assez pour eux, et qu'ils culbuteront tôt ou tard s'il ne se rapproche des vendémiaristes.

Ces mouvements partiels au sujet des mandats seront une épidémie d'un mois, et sans conséquence sérieuse. La tranquillité a été de même passagèrement troublée par la

' 9 floréal. — « ...Il est temps que les autorités supérieures prennent les mesures les plus sévères pour arrêter le mépris que la cupidité verse sur les mandais... « (^Happ. du bureau central.)

2 4 floréal. — 11 Hier,., plusieurs ouvriers étaient rassemblés auprès de la porte du citoyen Grenu, orfèvre, qui ne voulait point livrer des boucles d'oreilles en or à un militaire <jui lui offrait en payement une rescription. L'orfèvre, traité de fripon et de coquin, voyant les têtes très- échauffées, a livré sa marchandise... n

légion de police , régiment de scélérats que le gouvernement avait levé pour sa sûreté il y a cinq mois, dont il a fini par avoir peur, et qu'il a renvoyée aux armées '. A leur départ, ces soldats se sont mutinés et ont causé quelques désordres ; des troupes nombreuses et des canons les ont environnés ; on a désarmé et licencié les plus murmurateurs ; le reste est parti volontairement pour la frontière^.

Le gouvernement ayant à peu près obtenu des mandats le service qu'il en attendait, en soldant des sommes immenses en promesses de mandats valeurnominale , abandonnera incessamment ces nouveaux assignats à leur destinée et à leur décri, comme il l'a fait pour les anciens.

Dans les Conseils législatifs les deux Conseils continuent à s'observer, chacun travaillant à profiter des fautes de son adversaire. La coalition qui s y est formée contre le régime actuel se soutient. Ces divisions secrètes et inévitables dans une organisation semblable et chez un pareil peuple, c'est le . cancer qui, à la longue , doit la tuer, indépendamment de toute autre cause. Il n'y a qu hypocrisie, haine, espoir de vengeance. Si l'on en excepte quelques Don Quichotte qui . travaillent de la meilleure foi du monde pour la république impérissable, tout le reste est plus ou moins convaincu qu'une république impérissable en France est un être de raison.

Cependant , on se tromperait beaucoup de croire aujourd'hui prochaines de grandes secousses; les événements extérieurs en ont suspendu les mobiles, et augmentent l'activité des causes de repos. Paris est désarmé, soumis, espérant la paix après les victoires, sans force insurrectionnelle, et tous

' 3 floréal. — « Le Directoire demanda que la légion de police fût mise à sa disposition pour être envoyée aux armées : le 9, il licencia deux bataillons; le 10, il supprima le nom de légion de pofice. »

'^ Voir le Rapport du 5 Horcnl.

les projets de tentatives avortés ou ajournés. Les départements abhorrent la Révolution , en profitent, se soumettent et attendent.

Berne, le 14 mai 1796.

Si quelque chose pouvait accroître l'audace et l'insolence du gouvernement français, c'étaient les nouvelles successives du Piémont. Lorsqu'on voit un général qui n'a pas trente ans et nulle expérience de la guerre, faire ce que ne firent ni le prince Eugène, ni Gatinat, le Piémont envahi en quinze jours , ses forteresses livrées , Gènes à la merci des vainqueurs et le Milanais en danger ', l'Italie épouvantée près de revoir les jours d'Attila, il est aisé de comprendre quelle force incalculable de pareils événements donnent aux espérances, aux desseins, à l'exaltation de la République française. Les royalistes, les mécontents, les indifférents même restent confondus de surprise et se persuadent que, leurs tyrans ayant dans leurs mains les clefs de la destinée , le seul parti raisonnable à prendre est de se soumettre à leur autorité.

Ce qui frappe principalement les observateurs, c'est l'accord parfait qui a régné entre ces succès et l'assurance prophétique qu'en avaient donnée le Directoire et ses entours. La Garde, secrétaire du conseil exécutif, répondit, il y

' Lodi, 11 mai.

a six semaines, aux doutes qu'on lui témoignait sur le sort de la campagne d'Italie : « Tranquillisez-vous ; nous sommes sûrs d'avance que Bonaparte sera à Turin au mois de mai, ou le Roi à nos genoux. » Un munitionnaire de l'armée d'Alsace, présent, observa à La Garde que s'ils réussissaient en Italie, il n'en serait pas de même sur le Rhin, où l'on manquait de tout, a Ah! répliqua La Garde, les soldats boiront plutôt le Rhin que de reculer; ils seront bien forcés d^ aller comme les autres; s'ils ne veulent pas se contenter de ce quon peut leur donner, ils trouveront à manger en Allemagne. »

A cette époque, et même depuis, c'était un des projets du Directoire de pousser un corps d'armée dans le cercle de basse Saxe, d'envahir l'électorat de Hanovre pour forcer le roi d'Angleterre à la paix et pour rançonner Hambourg. Aussi refusait-on de signer la ligne de démarcation, demandée par le roi de Prusse; j'ignore si elle l'a été depuis.

J'avais eu l'honneur dans le temps de prévenir Sa Majesté Impériale et Royale de cette confiance du gouvernement français dans ses succès futurs, de lui faire connaître qu'il se fondait publiquement sur les intelligences et la corruption dont le Directoire ne dissimule point l'emploi ; et qu'enfin, si les alliés n'étaient pas en mesure défensive suffisante , ils perdraient tout le fruit de l'épuisement de leurs ennemis, du dénûment de leurs armées, et courraient tout le risque des efforts désespérés que l'on tenterait au début de la campagne.

La politique du Directoire suivra le thermomètre de ses armes. Déjà il ne garde plus de ménagements envers les États neutres. Il recommence à menacer la Suisse. Les envoyés des puissances résidants à Paris sont journellement l'objet de l'arrogance du ministre des relations extérieures : l'insulte de son ton et de ses dépêches a même

forcé ce corps diplomatique à porter contre lui une plainte solennelle au Directoire.

Je ne puis mieux faire connaître l'ignominie du traitement que les souverains ont à attendre de cette république que par le trait suivant.

Le Directoire a confié à l'un de ses huissiers les fonctions que remplissaient autrefois les introducteurs des ambassadeurs; c'est lui qui les reçoit, qui les place, qui est chargé du cérémonial. Le personnage que le Directoire a attaché h cet emploi est un nommé Pigeau, ancien notaire, terroriste, et sous Robespierre membre du comité révolutionnaire de la section du Bonnet-Rouge. Ce comité avait commis tant de vols, de prévarications, de crimes de tout genre, qu'après la mort de Robespierre il fut mis en jugement. Par sentence du tribunal civil, il fut condamné à des peines infamantes. Pigeau, entre autres, fut exposé trois jours consécutifs au carcan, et condamné à vingt ans de chaînes. La sentence fut exécutée en présence de tout Paris. Compris depuis dans l'amnistie prononcée à la clôture de la Convention , il monte aujourd'hui dans les carrosses du Directoire et fait les honneurs de la République aux ambassadeurs.

Le gouvernement considère et traitera tous les souverains beaucoup plus mal que les Romains ne traitaient les petits rois de l'Asie Mineure après les avoir détrônés.

L'état de calme extérieur continue à Paris et dans les départements environnants. Aucune marque sérieuse de mécontentement dangereux ne se manifeste, La mauvaise humeur de la légion de police de Paris n'a eu d'autres suites que le licenciement de quelques bataillons et la punition de quelques officiers et soldats. Quoique les canons aient été braqués aux Tuileries et en plusieurs quartiers, quoique l'on se soit donné beaucoup de mouvement au Directoire,

tout cela n'a point produit l'apparence d'un ébranlement. C'était un fait particulier qui ne tenait à aucun plan, ni ne visait à aucun but important. Les jacobins seuls ont vu avec peine le départ de cette légion, composée en partie de terroristes et en collusion avec les chefs de ces derniers. C'est simplement une petite escarmouche entre le Directoire qui veut gouverner et les jacobins qui veulent le culbuter, ce à quoi les royalistes ne s'opposeraient pas, s'ils étaient sûrs que leur sort n'empirât pas.

Les mandats continuent à perdre 90 et 92 pour cent. Le gouvernement ne s'inquiète que faiblement de ce décret. Il a payé avec ces mandats tous ses engagements. Les fournisseurs ses créanciers ont eu beau se plaindre, ils ont été forcés de recevoir en mandats au cours ce qui leur était dû en numéraire. Les nouveaux fournisseurs ont été soldés, partie en argent, partie en mandats au cours. Ces derniers ayant valu pendant quelque temps 40, 30 et 20 livres pour cent en numéraire, le gouvernement a profité de ce moment, et s'est ainsi procuré pour 500 à 600 millions de valeurs ou de liquidations équivalentes à la même somme en numéraire.

Cette ressource étant dévorée, on compte sur celles que fourniront les conquêtes, sur les biens des parents d'émigrés, et enfin sur le projet de lever le cinquantième de tous les biens-fonds, payé en valeur réelle, ainsi que le fit la Hollande dans la révolution du seizième siècle, et à la suite des derniers troubles de la république.

Au reste, la confusion, le désordre croissant dans les finances, l'augmentation continuelle du nombre des mécontents, ne diminuent pas plus la sécurité des gouvernants que la guerre étrangère.

Iltrne, le 25 mai 1796.

Pour discerner le système extérieur du gouvernement français et les conséquences de ses nouvelles invasions , il faut distinguer dans sa conduite ce qui tient à un plan de ce qui est l'ouvrage des circonstances , et les vues révolutionnaires des vues politiques.

Celles-ci, en général, étaient de conserver les conquêtes déjà faites , de chercher des ressources fiscales dans des envahissements ultérieurs, et de dicter une paix désastreuse à ses ennemis , en les isolant successivement et après avoir démembré une partie de leurs possessions.

Les vues révolutionnaires sont de porter, les armes à la main, la doctrine et la désorganisation françaises aussi loin que les victoires pourront le permettre, ou d'atteindre le même but par une paix telle, qu'en affaiblissant l'autorité, la considération et la puissance des gouvernements étrangers , on puisse attaquer avec succès la fidélité de leurs sujets, montrer une protection puissante à la déloyauté et à la rébellion, et travailler en sûreté la tranquillité des peuples par la corruption du propagandisme. En conséquence, on sèmera le républicanisme dans tous les pavs que l'on ne voudra pas conserver; on se déclarera l'allié de tous les États qui désireront imiter la France, on provoquera cette imitation par tous les moyens d'usage, et l'on se flatte de consommer ainsi en peu de temps ce qui fut, dès 1792, l'un des buts primitifs et fondamentaux de la guerre.

C'est à cette époque de 1792, après le renversement de la monarchie et la retraite de Champagne, qu'il faut se reporter. Le parti de la Gironde, dominant depuis le 10 août, dévoila sans nuages le système des conquêtes philosophiques, auxquelles il aspirait par la force des armes, et le dessein formel de subjuguer l'Europe au républicanisme.

Nombre de rapports, de discours et d'écrits officiels ne laissèrent aucun doute sur ce plan, arrêté depuis longtemps dans le comité des jacobins que dirigeait alors cette faction de la Gironde. J'en connaissais les chefs, leurs vues sur l'Europe, leur fanatisme de république universelle : ils formaient à la fois une secte et un parti.

Leur système fut particulièrement développé et sanctionné dans le rapport que fit Brissot au mois de novembre 1792, au sujet du traité de Genève avec le général Montesqidoii... C'est là qu'on peut étudier les principes de la politique révolutionnaire. Brissot y déclare qu'on n'entendait accorder aux États quelconques avec lesquels on pouvait se concilier, autre chose que la communication des principes; que les traités avec les gouvernements qui ne tenaient pas leur pouvoir du peuple étaient indécents et ne pouvaient se ynaintenir que comme des conventions passagères. Car c'est là, ajoutait-il, qu'est le secret de notre révolution et de celles qui se préparent. Ce fut en conséquence de cette doctrine que la Convention rendit peu après le fameux décret où elle invitait les peuples à l'insurrection , et leur promettait secours et protection .

Les vicissitudes de la guerre ont , par la suite , fait révoquer ce décret; mais il est resté sur le bureau de tous les chefs, de tous les partis de la révolution républicaine.

On y est revenu de fait toutes les fois que des succès ont paru en faciliter l'exécution; mais il importe de ne pas

perdre de vue une distinction qui , à cet égard , séparait la politique des sans-culottes de celle de la Gironde.

Robespierre et son comité aspiraient à subjuguer et à révolutionner tous les États en guerre avec la République, pour les incorporer à la France. Ils faisaient grâce aux États neutres, qui ne furent jamais plus tranquilles que sous le terrorisme français.

Mais la Gironde entendait révolutionner l'Europe sans distinction d'amis ou d'ennemis; elle regardait les victoires comme des moyens et les conquêtes comme des avantgardes, pour s'entourer de proche en proche d'une ceinture de républiques '. Son but n'était point d'étendre le corps déjà gigantesque de la République française; il consistait à l'adosser à une chaîne de gouvernements analogues, indépendants sous la protection de la France, liés à ses intérêts par la conformité des usurpations et des dogmes populaires, espèce de tributaires qu'on eût qualifiés d'alliés.

Ce dernier plan est entièrement ressuscité avec le parti de ses auteurs. Ce sont les restes de la Gironde qui dominent, c'est son insolence philosophique, son esprit de prosélytisme et son plan de révolution universelle.

Aussi les États neutres , les États aristocratiques ne sontils plus ménagés. On les poursuit et on les poursuivra dans l'intention prescrite par Brissot en 1792, c'est-à-dire pour les démocratiser. A cette intention s'en joint une seconde qu'inspirent les besoins publics, celle de les rançonner.

Partout où pénètrent les armes françaises , elles y introduiront le républicanisme. Il deviendra encore plus dangereux dans les pays où on le naturalisera par influence que dans ceux où il sera institué à force ouverte. Si les Français

* Voir n» I.

évacuent les contrées où ils sont admis , ce sera après avoir tenté l'impossible pour détacher les peuples de leur gouvernement légitime : les concessions les plus étendues ne sauveront pas les grandes puissances de l'activité de cette peste morale. On peut s'en reposer sur la faction gouvernante à Paris , pour prévoir les suites de toute paix quelle dictera et des avantages sans nombre qu'elle saura y trouver pour altérer, et ensuite pour ruiner la tranquillité de l'Europe.

La conspiration récente, attribuée aux terroristes montagnards, et dont l'intention, du moins, ne peut être révoquée en doute, est venue faire diversion aux succès d'Italie, et occupe bien plus vivement l'attention et la sollicitude publiques ' .

Du jour où les cordeliers et terroristes s'aperçurent que le Directoire entendait les borner au rôle de ses instruments, qu'il hésitait à se livrer à leur discrétion, et qu'il voulait seul l'autorité entière , ils projetèrent de le culbuter; mais ce projet n'était pas encore mûr, et jusqu'à ce jour le Directoire n'a fourni que des preuves équivoques de ce complot, de sa nature, du temps de son exécution. Les esprits sont divisés sur l'existence de cette entreprise, et ils ne le sont pas moins sur les suites que doit avoir sa découverte.

Les républicains énergiques, les jacobins de 1792, le club de 1 hôtel de Noailles, les Louvet, les Tallien, les Guyomard, les Sieyès, les Ghénier, toute cette faction qui fit replacer ceux qu'elle nomme les patriotes de 1789, voudraient sauver les terroristes dans la crainte d'une réaction de la part des vendémiaristes . En conséquence, ils cherchent à atténuer le

' Projet d'insurrection de Gracchus Babeuf dénoncé le 10 mai. — Voir le Rapport du Bureau central des 20, 21, 22, 23, 24-, 23, 26 floréal. — (Scbmidt, III, p. 184 et suiv.)

but des conspirateurs, à jeter des doutes, à diminuer le nombre des complices, et à persuader que c'est ici un complot royaliste sous couleur terroriste.

Les vendémiaristes , au contraire, chargent le tableau, invoquent des punitions sévères, et se flattent qu'une fois ces janissaires de la République comprimés, châtiés, annulés et déplacés, le Directoire sera forcé de recourir aux honnêtes gens, et que les projets de septembre dernier pourront être repris.

Le Directoire, placé entre ces deux puissances opposées, conduit par l'intérêt de sa propre sûreté à se délivrer des terroristes, mais forcé de ménager leurs protecteurs, est assailli d'intrigues, de menaces opposées et de sollicitations.

On fera tout pour le détourner de la sévérité, pour ralentir les procédures, pour corrompre ou intimider les tribunaux. Mais si le parti modéré, les vendémiaristes, le nouveau tiers , savaient profiter de cette conjoncture , ils feraient décider sans retour le déplacement de tous les jacobins dont le Directoire a peuplé les administrations, et le pouvoir exécutif de détail reviendrait de nouveau dans les mains de vendémiaristes, ainsi qu'une grande partie de la force publique.

Quoi qu'il en soit, cet évéjiement aura des suites. Ou le Directoire ménagera les coupables , et ils recommenceront les complots dans six semaines avec plus de force et d'audace ; ou il relèvera les vendémiaristes , qui bientôt le mèneront à sa perte dans un autre sens.

Presque tout ce que contiennent la plupart des papiers publics à ce sujet sont des fables de parti. Mais il paraît constant que cette entreprise a des racines , des complices dans le Corps législatif et dans le gouvernement, et qu'on ne se regarde point encore comme à l'abri de tout danger.

Les Conseils , en particulier, ne cachent point leur inquiétude, et leurs divisions rendent leur marche incertaine dans un instant où elle ne saurait être trop ferme et trop fixée.

Heine, le 29 mai 1796.

Tous les journaux ne s'occupent et ne s'occuperont pendant un mois que de la conspiration des terroristes', et l'étranger ne la trouvera que plus inintelligible. C'est qu'en effet c'est la conspiration de \a force des choses pour le moins autant que des personnes, c'est que parmi un peuple habitué aux mouvements depuis sept ans, il se trouve toujours des Babeuf comme des Marat et tant d'autres qui sonnent la trompette du meurtre et du désordre ; c'est qu'une révolution fondée sur Yégalité doit être toujours agitée, sitôt qu'une forme de gouvernement quelconque veut mettre chacun à sa place.

Il n'est pas probable que le peuple souverain culbute de sitôt encore le Directoire ; mais il est sûr, c'est un fait avéré que le peuple comme le public voit le Luxembourg du même œil qu'ils voyaient le château des Tuileries avant le 10 août. Chaque jour l'opinion populaire à cet égard, même dans la plus basse classe, se prononce davantage. Dernièrement deux poissardes se rencontrent au milieu de la rue, et, en présence de cent personnes, l'une demande à l'autre :

* Conspiration de Bateuf, dénoncée par Barras aux Conseils.

« Quelle nouvelle? — Oh! reprend la seconde, il y en a une bien grande; on dit que Barras a avalé la couronne , qu'elle lui est restée au gosier, et quilfaudra lui couper la tête pour la lui faire rendre. » Les lazzi de ce genre parmi le peuple ne finissent pas.

Si le gouvernement s'obstine à aigrir, à éloigner des places ce qu'il nomme les conspirateurs de vendémiaire, les chouans, les royalistes, c'est-à-dire la grande majorité des gens honnêtes, on verra un beau jour le Directoire, les Conseils abandonnés par ces prétendus chouans, devenir les victimes des vainqueurs de la Bastille et des vertueux sansculottes à qui jusqu'à présent tout a cédé chez les puissances étrangères, comme chez ces bavards de l'intérieur, faiseurs de constitutions et de systèmes modérés.

Le sans-culotte ne connaît ni la politique ni la raison ; il ne parle pas, il agit, et agit le premier. C'est cet esprit qui conduit les armées républicames ; c'est lui qui en ferait mille, et qui renversera la nouvelle constitution si le gouvernement s'obstine dans la marche qu'il poursuit.

Exeepté le Directoire et les Conseils, Paris léthargique et blasé n'a donné à la conspiration des terroristes que la même attention fugitive qu'il donne aux victoires extérieures ' . On ne peut croire le degré de cette insensibilité constante.

De tous ces journaux chargés de détails sur la conspiration, il ne s'en est pas vendu un seul de plus; pas uu groupe rassemblé dans les rues, même par curiosité; le public ne daignait pas même s arrêter pour lire l'affiche en mauvais français du Directoire, qui commençait ainsi : Un affreux complot devait éclater cette nuit; on devait égorger le Corps législatif,

« Voir les rapports des 22, 23, 24, 25, 26, 27 floréal an IV. (Schmidt, 1H, 188 et suiv.)

une partie des habitante de Paris, et mettre la ville au pillage. — Le même jour on donnait au théâtre Feydeau le nouvel opéra de Télémaque ; en y allant, les curieux jetaient les yeux sur l'affiche: Ahl ah! encore une conspiration; puis entraient au spectacle ; on était à la queue aux portes, ig

Le peuple, non moins indifférent, disait dans les marchés : Voilà-t-il bien un grand mal! on en a égorgé bien d' autres . En général, la grande majorité de Paris est absolument inaccessible à tous les événements, pourvu qu'elle conserve l'espoir de sauver sa vie et d'avoir à manger pour la journée. Aristocrates, démocrates, tous n'ont qu'un vœu, celui de la paix, et les mécontents et les royalistes cent fois plus que les républicains, parce qu'ils voient que les puissances n'ont pas même la force de se défendre elles-mêmes, loin de pouvoir opérer quelque changement dans le gouvernement français.

X Le plan et les pièces de conspiration, tels du moins que les publie le Directoire, étaient rédigés méthodiquement comme un livre d'anatomie. Jamais conspirateurs n'ont tant barbouillé de papier; aussi leur chef Babeuf était-il avocat. Très-peu de gens étaient dans le secret; aussi à peine vingt personnes ont-elles été arrêtées. Pas un de ces misérables n'était connu il y a trois ans ; ils sont éclos des immondices de la Révolution, comme les législatifs, le Directoire et ce tas de brouillons hardis et heureux qui humilient aujourd'hui l'Europe et sont au moment d'en bouleverser la face entière, y.

Nombre de législatifs et de membres de l'administration sont soupçonnés de n'avoir pas été absolument étrangers au complot terroriste. Ils se seraient emparés de sa direction et des places suprêmes, s'il eût réussi. Merlin de Douai, ministre de la justice, protégé spécial et ami de Rewbell du

Directoire, a principalement éveillé la défiance. Sieyès n'ignore rien des progrès de l'esprit insurrectionnel; 'mais il n'en est point précisément le provocateur. Cette bigarrure de complicité, la haine des francs républicains pour les honnêtes gens, le besoin d'opposer sans cesse à ces derniers des légions de scélérats persuadent généralement qu'on ne recherchera pas avec rigueur les complices et les auteurs de la conspiration. Le vertueux Drouet ' ne sera vraisemblablement pas envoyé à la haute cour nationale, et s'il y est traduit, on peut demeurer certain qu'il en sortira avec tous les honneurs de la guerre.

On vient de voir un exemple démonstratif de l'étemelle impunité où resteront tous les grands crimes. Les septembriseurs subalternes mis en jugement ont tous été acquittés. Ce scandale est pire que leurs forfaits. Ils ont été absous sur ce qu'on nomme la question intentionnelle, c'est-à-dire sur l'intention en vertu de laquelle on égorgeait aussi sous Fouquier-Tinvillé et Robespierre. Voilà l'usage qu'un peuple dont le sens moral est perverti, fait de cette institution du jury qui fait en Angleterre la sûreté du citoyen.

Rien de changé, d'ailleurs, dans l'état extérieur de Paris : ici, un groupe de sans-culottes menaçant le Pape et le Directoire; plus loin, des muscadins se pressant pour avoir des billets d'opéra; partout, des femmes mises avec une recherche de luxe inconnue au Versailles de 1788; des maçons, des déguenillés montant la garde aux portes des sections; les dimanches chômés par des messes et des bals ; la décade également fêtée par les oisifs.

Les succès des armées ^, je le répète, ne produisent pas sur le gros de la nation l'effet proportionné à leur étendue ,

' Arrêté le 21, avecUicord,Lai(;nelet, Charles Germain, Darthé, Didier, etc. Babeuf et Buonarrotti avaient été arrêtés le matin du même jour. '■^ Bonaparte était entré le 15 mai à Milan.

mais qu'importe son opinion ou son insouciance? C est l'esprit du gouvernement et celui du révolutionnaire dirigeant, ce sont leurs vues qu'on doit par-dessus tout observer, et qui épouvantent les gens instruits sur la destinée trèsprochaine de l'Europe.

Le gouvernement se prépare à dicter partout une paix semblable à celle qu'il vient d'imposer au roi de Sardaigne ' ; à démanteler tellement la puissance de tous les souverains, sans exception, qu'ils deviennent les uns contre les autres alliés forcés de la République, ses tributaires, et leurs sujets les imitateurs des citoyens français. Voilà ce qui est destiné au roi de Prusse comme à Sa Majesté Impériale, à l'Italie comme au corps germanique. Les électeurs de Trêves, de Mayence, de Cologne, le stathouder, sont renversés. Le roi d'Espagne et celui de Sardaigne ne tiennent leur couronne que de la bonne grâce de la République française. Le Pape et le roi de Naples vont essuyer le même sort. Très-certainement, en dépit de toutes les fables dont on amuse à Paris le ministre prussien , l'évêque de Munster et l'électeur de Hanovre seront traités comme les princes d'Italie, et les villes impériales de basse Saxe comme Gênes et la Toscane, si cette incompréhensible, cette éternelle hésitation à reconnaître enfin le danger universel ne détermine pas un plan de défense plus prompt, plus sérieux et moins équivoque que celui dont on entretient le public depuis six mois.

Les révolutionnaires de Paris sont en délire, ou plutôt raisonnent fort juste sur leurs succès : ils n'y voient plus ni terme, ni obstacles. Les grands meneurs se livrent à l'enthousiasme que de pareils événements doivent inspirer. Ils se proposent d'exiger le rétablissement de la Pologne, de

1 L'armistice de Cliierasco fut ratifié le 15 mai par le Directoire.

pénétrer dans le Tyrol et la Garinthie, et de pousser, s'il le faut, cent mille républicains à Vienne. Pas une idée gigantesque qui ne soit à l'ordre du jour. Et c'est précisément ce gigantesque et cette extravagance apparente qui en déterminent l'entreprise , parce qu'elles sont dans le génie d'hommes insolents, audacieux et fortunés, et qui en décideront le succès parce que l'étranger refusera d'y ajouter foi, ainsi qu'il l'a fait persévéramment depuis quatre ans à tous les avis, à toutes les représentations sur les dangers effroyables de cette guerre révolutionnaire et sur ses conséquences certaines.

J'ose le redire, tout ce qu'on projette à Paris s'effectuera, et l'Europe n'offrira dans un an ou deux que le spectacle d'États mutuellement détruits l'un après l'autre, victimes de leur politique discordante, réduits à des bassesses pour implorer des Français grâce sans l'obtenir, et bientôt aussi effacés de l'histoire que les empires d'Assyrie et de Judée.

Deux cent mille barbares envahirent l'empire romain , dont les armées avaient encore leur discipline, leur instruction et des généraux. Les bords du Danube étaient hérissés de forts et de retranchements ; les barbares les franchirent, et renversèrent le colosse et toutes les institutions du temps. Aujourd'hui, ce sont six cent mille barbares attaquant, non point un seul empire jouissant de l'avantage de l'unité, mais dix puissances désunies, se sacrifiant l'une après l'autre et n'ayant jamais voulu se réunir de bonne foi contre l'ennemi commun.

Les États pacifiques vont avoir leur tour. On ne veut plus ni neutres, ni douteux. La Suisse est la première sur la liste de ces États qui vont éprouver ce que signifient la paix et la /raferneVe françaises. Les bureaux du ministre des relations extérieures rédigent un plan pour morigéner les Suisses,

pour les faire déclarer amis ou ennemis et pour culbuter les aristocraties de cette contrée. Nous verrons les brigades françaises dans Berne, dans Zurich, et la cocarde tricolore sur les chapeaux helvétiques, qu'on délibérera encore dans les sénats si et comment on doit faire la paix ou la guerre.

Un des chefs du gouvernement français disait, le 18 : « Tandis que nos armées s'enfoncent en ItaHe, nous serions « perdus si les Suisses, les émigrés et les Autrichiens péné- « traient par Belfort, tandis que l'on forcerait nos retran- « chements dans le Palatinat ; mais ce projet serait affiché « aux murs de Vienne, de Mayence et de Bâle, que quarante « mille Français iraientboirele vin des environs de Constance « avant que les ministres des puissances coalisées en aient « la connaissance officielle. »

Tel est 1 esprit , le ton , l'assurance , le jugement de tout ce qui tient à l'administration française, relativement à leurs ennemis, et il faut avouer que le cours des événements justifie ces saillies d'insolence.

La crise inouïe où se trouve en ce moment l'Europe est encore moins étonnante que la nature de ses instruments; elle est l'ouvrage d'un pays sans gouvernement, ou, pour dire juste, d'un gouvernement exécré des trois quarts de la France, dont l'usurpation fait la risée ou le désespoir de la nation , qui ne peut huit jours de suite s'assurer de sa conservation , et plus fragile qne la tête d'un vizir à Gonstantinople.

Ceux qui pensent que la République impérissable périra avec le temps ont certainement toute raison ; mais s'ils entendent que cette chute plus ou moins prochaine peut être un préservatif actuel pour le reste de l'Europe, s'ils entendent que tout changerait alors du blanc au noir, ils se trompent; car à la République d'aujourd'hui peut succéder

une République monarchique ou dictatoriale . Que sais-je? En vingt années un peuple en mouvement peut donner cent formes diverses à une révolution semblable.

Il paraît que la cabale d'Orléans avait quelques fils, quelques arrière- vues dans la conspiration terroriste, dont la découverte lui a déplu. Cette cabale n'est pas un parti formé ; mais c'est une sorte de secte qui, dans un moment de brouhaha, dirait : « S'il faut un chef, le duc d'Orléans est le seul convenable ; sa famille a toujours été populaire. » Voilà ce que c'est que les orléanistes qui ont parmi eux leurs Marat et qui s'affilient assez adroitement à tous les partis patriotiques.

P. S. — On vient de faire partir huit peintres ou sculpteurs de Paris pour choisir et enlever tous les chefs-d'œuvre des arts en Italie. Il paraît que le Directoire projette de pousser 40,000 hommes dans le Tyrol pour faire abandonner le Rhin.

LXVIU

Berne, le 4 juin 1796.

Gomme il serait possible que , par le soin que prennent les Français d'intercepter toutes communications et toutes .nouvelles du Milanais, Sa Majesté l'Empereur et Roi ne fût pas instruite de toutes les opérations de l'ennemi et de sa conduite en Lombardie , j'ai l'honneur de lui transmettre quelques détails certains qui me sont parvenus de la Suisse italienne , en date du 28 et 29 mai.

Les spoliations publiques et particulières , celles de églises, des monastères, des caisses d'hôpitaux, des montsde-piété , les contributions , les réquisitions , le brigandage individuel des officiers et du soldat, du commissaire civil du Directoire et du général , tout cela s'exerce en grand , journellement, et avec plus de violence encore que dans la Belgique. Ces énormités , en fortifiant la haine des habitants, surtout des campagnes, pour les Français , ont entraîné des résistances locales, celles-ci de nouvelles rigueurs. Pour arrêter les progrès de cette aliénation et altérer la fidélité que les peuples montrent à leur souverain , on a mis la terreur au grand ordre du jour; on emprisonne, on fusille, on brûle; mais ce n'est là qu'un prélude : désorganiser les têtes, corrompre les sentiments, armer les classes de citoyens les unes contre les autres , démoraliser le pays , anéantir 1 esprit de religion, élever des brigands et discipliner des sans -culottes, voilà le. grand œuvre; on y travaille sans perdre de temps , car cette conquête pourrait être ravie d'un moment à l'autre, si les dispositions des habitants continuaient à concourir avec les armées de Sa Majesté Impériale et Royale. Il importe donc aux Français, pardessus tout, de révolutionner la Lombardie sans délai, d'y faire commettre, ainsi qu'on l'a fait en France, assez de crimes et d'y pousser les choses à l'extrême, pour rendre tout repentir, tout espoir de pardon impossible et donner aux Milanais un intérêt de scélératesse commun avec celui de leurs nouveaux maîtres.

C'est dans ce but que s'est formé le club ou la Société populaire de Milan, composée d'abord de cinq cents membres. On assure qu'un Visconti, un Serbelloni, le comte Pierre Verri et plusieurs autres de ce rang s'y sont fait agréger. Il faut supposer dans ces seigneurs une corruption ou une

imbécillité bien profondes pour admettre ce fait; car, après avoir servi d'instruments pendant quelques jours, on finira indubitablement par livrer leurs personnes et leurs fortunes aux sans -culottes, tout comme celle des sujets demeurés loyaux.

Ce club de Milan est la maison d'éducation où l'on façonne les m.issionnaires de révolution , et la pépinière des agitateurs chargés de désorganiser la contrée. L'un de mes correspondants a vu et entretenu l'un d'entre eux que la Société de Milan avait envoyé à Varèse pour y révolutionner cette partie du Milanais. Chassé par les paysans , il s'est réfugié d'abord à Mendrisio, en attendant de nouveaux ordres du club. Ce misérable et ses collègues sont absolument dans le genre de Marat ; ils ne respirent que sang et terreur. Leur plan est de sacrifier d'abord le clergé et la noblesse; ils projettent de couper des têtes et d'intimider. Ces mesures et ces missions ne se bornent pas à la Lombardie; nombre d'émissaires sont aussi lancés dans le Piémont, où , en quelque sorte autorisés par le silence et l'inactivité du gouvernement , ils travailleront le peuple presque avec la sanction du souverain et par conséquent avec plus d'avantage encore.

Ils répandent que la Lombardie et le Piémont formeront une seule république, sous la protection de la France ; Bonaparte, Salicetti, tous les chefs français accréditent cette annonce. Elle est, en effet, dans les projets de la faction dirigeante à Paris ; nul doute qu'elle ne s'exécute si le retour prochain des armées impériales dans le Milanais, ou si des revers sérieux sur le Rhin ne forcent le Directoire à abandonner la Lombardie, et à une autre espèce de paix que celle qu'il prétend imposer.

Le plus grand nombre des avis autorise à croire que Kel-

lerman est chargé de pousser au midi de l'Italie, tandis que Bonaparte s'approchera du Tyrol. Le premier n'a passé les Alpes qu'avec une force d'environ 15,000 hommes; cette armée des Alpes était très-affaiblie, et a été peu recrutée.

Outre les motifs généraux du saccagement, du révolutionnement, du plan de républicaniser les conquêtes faites où à faire, les expéditions ultérieures en Italie ont un puissant mobile dans le caractère des chefs politiques et militaires des Français; aventuriers entreprenants et fanfarons, à qui tout ce qui est gigantesque sert d'aiguillon, qui, à tout prix, f Lit-ce en incendiant le monde , veulent arriver à la renommée d'avoir fait des choses extraordinaires. On ne se doute pas dans l'étranger de l'influence qu'a cet esprit romanesque et dévastateur sur les résolutions qu'adoptent les Français; ce que la raison considère comme une folie est à leurs yeux un prodige à réaliser ; plus une entreprise est invraisemblable, plus elle les séduit.

Toutes les fois qu'on a voulu et qu'on voudra calculer leurs desseins et leurs opérations d'après les règles ordinaires de la probabilité, d'une politique éclairée et de la conduite que tiendraient en pareil cas des gouvernements sages, on se méprendra totalement, et l'on sera toujours pris au dépourvu.

Le 22 mai, Bonaparte a publié à Milan une nouvelle proclamation à ses soldats , analogue à celle qu'il fit répandre à Mondovi. Quelques passages feront juger du but ultérieur de cette invasion en Italie :

« La postérité aura-t-elle à vous reprocher d'avoir trouvé « Gapoue dans la Lombardie? Mais déjà, je vous vois courir « aux armes, un vil repos vous ennuie. Eh bien, partez! « Nous avons encore des marches forcées à faire,, des enne- « mis à soumettre , des injures à venger.

« Qu'ils tremblent, ceux qui ont aiguisé en France les « poignards de la guerre civile , qui vilement assassinèrent « un de nos ministres à Rome , qui incendièrent nos vais- « seaux à Toulon ; — le jour de la vengeance est arrivé.

« Mais les peuples doivent être sans inquiétude. Nous « sommes amis de tous les peuples, et plus particulière- « ment des descendants des Brutus, des Scipion et des « grands hommes que nous avons pris pour modèles.

« Rétablir le Gapitole , replacer honorablement les sta- « tues des héros, réveiller le peuple romain engourdi par « une longue servitude, tel sera le fruit de nos victoires. « Elles formeront une époque dans la postérité ; vous aurez « la gloire immortelle d'avoir changé la face de la plus « belle partie de l'Europe. »

Tous ces triomphes, ces turlupinades , ont absolument usé leur effet en France sur le public. Excepté ce qui tient au gouvernement et les républicains enthousiastes, l'histoire de l'Italie occupe moins Paris que le plus léger incident intérieur. La rupture de l'armistice ^ y a causé une surprise générale, même dans le gouvernement qui a laissé échapper la crainte de quelques revers. Cet événement a de même dérouté les espérances du public, qui s'attendait à une paix immédiate.

Ce n'est pas parce que la Constitution de 1795 ne vaut point mieux que les précédentes que la République ne subsistera pas ; car cette Constitution pourrait être meilleure ou plus mauvaise, et la République tenir. Le vice inhérent de celle-ci tient à son origine, tient aux principes destructeurs de la subordination sur lesquels elle fut fondée, qu'aucune Constitution ne peut anéantir et que prêchent ceux

* Le l^' juin. — L'archiduc Charles avait remplacé, à Mayence, Clerfayt disgracié.— Wuronser avait été détaché en Italie pour tenir tête à Bonaparte.

même qui , aujourd'hui , voudraient gouverner sur d'autres maximes. Aussi n'y a-t-il que les jacobins de vraiment conséquents dans la Révolution française; eux seuls sont essentiellement révolutionnaires; mais aussi la conséquence de leurs propres principes et de leur esprit est de détruire éternellement. Ils détruiront donc la Constitution de 1795 comme celle de 1791, parce que le gouvernement ne peut que biaiser avec eux et jamais se mettre en opposition longtemps directe, sans marcher rapidement au royalisme. Le nombre des républicains non jacobins est trop petit, trop amphibologique, trop peu actif, pour soutenir à eux seuls cet édifice monstrueux contre les agitateurs anarchiques ou contre les monarchistes.

Ceci explique la conduite actuelle du Directoire. Les écrits de Babeuf, d'un misérable écumeur révolutionnaire, d'un folliculaire de ruisseau, l'ont fait trembler et obligé de tripler sa garde du Luxembourg. Après force bavardages, adresses, proclamations, messages, dénonciations, il a pris le parti de mollir vis-à-vis des terroristes.

Il avait eu un instant la velléité de s'entourer des vendémiaristes pour balancer la fureur sans-culottique de la conspiration de Babeuf, de Drouet, etc.; mais, effrayé de se trouver ensuite seul vis-à-vis des royalistes, et gourmande par le club de l'hôtel de Noailles , il s'est résigné à plier et à adoucir les circonstances aggravantes ; en sorte qu'à l'exception de cinq ou six chefs qui seront déportés, c'est-à-dire qui se cacheront pour deux semaines dans un faubourg, le reste des conspirateurs jouira de l'impunité, et la force des choses abandonnée à elle-même ramènera incessamment les mêmes tentatives ' .

' On devait laisser Drouet s'échapper de prison.

Gela s'explique facilement. Les royalistes prononcés, modérés, ou seulement royalistes par système, détestent le gouvernement, ses créatures et les coquins dont il a rempli les places; à ce titre, ils restent dans une négative, une passihilité surtout, qui n'ôte, mais ne donne non plus aucune force au gouvernement. Les terroristes, les jacobins, le bon peuple qui a fait le 10 août, restent donc les maîtres du champ de bataille et peuvent attaquer le Directoire avec tout le succès probable. Ce n'est que dans leur désunion, leurs boutades, leurs querelles de famille, que l'autorité peut trouver quelques jointures pour prévenir ou retarder sa destruction.

On ne doit pas s'y tromper. Les gens qui pensent bien, royalistes ou autres, voudraient que le gouvernement se tournât de leur côté ; à ce prix, ils le défendraient pour se défendre eux-mêmes contre de nouvelles entreprises jacobines, et ils attendraient l'avenir des événements.

Le Directoire, les ministres et les Conseils sont divisés en terroristes, révolutionnaires absolus, partisans de la sainte égalité, amants de la patrie, et en modérés, espèce d'hommes sans caractère et qui changent avec les événements.

Le bas peuple, les souverains des faubourgs tiennent le même langage et avec une égale audace qu'ils le faisaient en 1792. Paris n'en est pas troublé pour cela ; mais il existe dans les esprits une fermentation qu'alimentent la crainte, l'espérance, la haine, l'ambition et les écrits publics. Ces substances inflammables tiennent à l'action des événements, des besoins sur un grand nombre, et à un fanatisme radical dans le peuple souverain. Je parle de Paris seul; car il n'a aucun rapport avec les campagnes, où l'esprit révolutionnaire a fait place à l'esprit d'indifférence et de lassitude.

Ce n'est pas que le peuple de Paris soit content , à beau-

coup près ; mais c'est toujours dans de nouveaux désordres qu'il cherche le remède de ses maux. La livre de pain vaut 60 en papier, et la viande 120. Il recommence à y avoir de l'embarras dans les subsistances de la capitale.

Le louis d'or vaut plus de 12,000 livres en assignats, et le mandat perd dans la même proportion.

Berne, le 11 juin 1796.

On pourrait faire de la situation de Paris dix tableaux différents qui auraient chacun de la ressemblance. Cette capitale des crimes est le centre de tant de passions, d'incidents, d'intrigues qui se croisent, qu'on voit autant de faces diverses aux choses qu'il y a de côtés par où l'on peut les envisager. Nous laissons les généralités pour en venir à un petit nombre de considérations et de faits principaux.

Le gouvernement ne se déguise point le danger où le placent les terroristes; il en a assez découvert touchant ce qu'il appelle leur conspiration, pour savoir qu'il n'est maître ni de l'étouffer ni de la punir. En conséquence, et n'osant point attaquer les jacobins de front , il essaye d'émousser leur influence en les expulsant sans bruit et successivement des places qu'il leur avait distribuées. Les municipalités de Paris ont été purgées de quelques scélérats; on annonce la prochaine destitution de Merlin, ministre de la justice, et de Delacroix, ministre des relations extérieures. Ce dernier, jacobin inepte, était principalement

gouverné par un autre jacobin aussi insolent qu'audacieux, nommé Isabeau, et secrétaire général du déparlement des affaires étrangères. Ce dernier est déjà congédié et remplacé par M. Giraudet, homme d'un caractère et d'opinion bien diffférents. Connu par ses talents littéraires, esprit sage et mesuré, Giraudet, en 1792, fut nommé secrétaire en chef du département de la marine par M. Bertrand de Molleville, alors ministre, et qui lui donna toute sa confiance; il s'en montra digne; sa conduite fut toujours exemplaire; c'était à lui que j'adressais, en 1792, toute ma correspondance, relative à la commission dont Sa Majesté Louis XVI m'avait honoré à Francfort'. Perdu au 10 août, enfermé sous le terrorisme, ayant reparu avec fermeté dans l'affaire des sections l'année dernière, Giraudet est et fut toujours bon royaliste, et royaliste éclairé. Certainement, il n'eût pas accepté le secrétariat des affaires extérieures, s'il n'était assuré de la destitution de Delacroix. On présume que celui-ci aura pour successeur le chevalier de Bourgoing, ancien secrétaire d'ambassade du feu comte de Montmorin à Madrid, et ayant depuis rempli plusieurs emplois plus relevés dans la diplomatie. Si ces changements se soutiennent, on pourra en induire, ou que les nouveaux employés seront promptement congédiés, ou que le Directoire entend conduire ses intérêts politiques avec moins de violence et plus d'urbanité qu'il ne l'a fait.

Il s'est opéré aussi quelque rapprochement entre certains Directeurs et quelques-uns des principaux membres du nouveau tiers dans le Corps législatif. Dumas, Muraire, Dumolard, Pastoret, dînent au Luxembourg. Le gouvernement a besoin d'eux momentanément; il redoute les terroristes qui

* Voir Satous, t. I, p. 280 et sniv.

96 CORllESPOINDANCE DE MALLET DU PAN

ont des appuis jusque dans son propre sein ; car Letourneur et Barras tiennent aux jacobins et aux meneurs du club de rhôtel de Noailles qui travaille réellement à renverser à sa manière la Constitution de 1795 '.

Maison se tromperait beaucoup d'outrer les conséquences de cette conduite passagère de la majorité du Directoire, et d'y apercevoir un changement réel et durable de système. Celui du moment est purement circonstanciel ; c'est un essai de gens intimidés; c'est une puissance menacée par ses propres gardes et qui, pour les réduire, appelle à son secours ses propres ennemis; mais le jour où ceux-ci s'écarteraient des vues générales du Directoire, tenteraient de se rendre indépendants, ou même auraient l'ambition de gouverner l'autorité, on les ferait rentrer dans leur premier abaissement.

D'ailleurs, plusieurs des chefs de ce nouveau tiers, ces royalistes bâtards, ces révolutionnaires modérés, sont la plupart des intrigants sans principes et sans foi, qui aspirent au pouvoir par ambition et par motif de sûreté, encore plus qu'au rétablissement de la monarchie et de l'ordre. Ces politiques flexibles manquent de vigueur et d'esprit d'entreprise; la moindre faveur qu'ils reçoivent du Directoire augmente la haine que leur portent les jacobins. Ceuxci ne supportent pas leur destitution ; ils sonneront l'alarme et la charge, et le Directoire leur sacrifiera bien vite ses

* 19 prairial an IV. — « Les conversations s'étendent encore sur l'hôtel de î»ioailles, des soupçons s'attachent fortement sur quelques représentants. Ceux que l'on cite sont Sieyès, Chenier, Tallien et Fréron. On croit qu'(ils) ne sont pas étrangers aux mouvements qui semblent se préparer, que le Directoire est l'objet de leur inquiète jalousie, que la Constitution actuelle n'est pas un ouvrage digne de confiance. Les opinions s'étendent à ce sujet, et l'on ne pense pas que le Directoire ait les yeux fermés sur cette maison, si les bruits qui se répandent à cet égard sont fondés. » — (Schmidi, t. III, p. 233-234. — Rapp. du bureau central.)

nouveaux alliés. On a célébré avec assez d'appareil la fêtt des victoires ' . Le poète Ghénier, du Corps législatif et du club de Noailles, a fait chanter à cette solennité un hymne officiel de sa façon, vu et revu au Directoire, et dont la dernière strophe finit par le vers :

Vive la République, et périssent les rois !

Tel est le Credo de ces messieurs et le chant de guerre de leurs réjouissances publiques.

Cette cérémonie ne se passa point sans inquiétude pour le Directoire. Il y avait eu la veille une tentative de soulèvement par les terroristes, et un projet répandu aux faubourgs de demander ce jour-là la diminution du pain*. Ces indices et Tensemble des rumeurs populaires firent prendre des mesures militaires ; on plaça deux vedettes sur chacun des ponts. Ces précautions étaient superflues pour le moment ou en imposèrent, mais, en général, la ressource des troupes donne encore plus d'inquiétude que de sûreté. Celles qui campent auprès de Paris sont travaillées, désordonnées et séditieuses. Le Directoire ne peut nullement compter sur elles dans un jour d'insurrection jacobine.

On s'attend à avoir sur le Rhin les mêmes succès qu'en Italie. La durée de l'armistice a laissé le temps de refaire, de ravitailler et de recruter les armées. Il y a des ordres délivrés pour achever de compléter tous les corps sur le Rhin, dont l'armée doit se tenir pendant la campagne sur le pied de cent vingt mille hommes effectifs. La première fourniture de cette armée est assurée, et l'on n'est pas

• La fête « de la Reconnaissance » , qui devait être célébrée le 10 prairial, fut appliquée aux victoires de l'armée.

2 Voir les Rapports de police de prairial an IV. — (Schmidt, t. III, p. S05 et suiv.)

sans moyens de fournir à la seconde si la campagne continue.

On m'informe de Paris que l'adresse de Bonaparte à son armée, où il lui montre Rome pour prix de ses exploits, et toutes les annonces d'une entreprise essentielle dans le midi de l'Italie, sont destinées à couvrir l'ordre donné au général en chef de la République, de pénétrer en Allemagne au travers du Tyrol et de la Souabe, et de prendre à dos l'armée impériale du Brisgau et du Rhin. Il est du moins certain que tout ce qui a l'air gigantesque et aventurier sera entrepris et exécuté, si l'on n'apporte autant de vigilance que de promptitude et d'étendue dans les précautions. Les succès ont exalté les tètes, les généraux, les soldats, les conseils dirigeants jusqu'aux projets en apparence les plus fous, et le caractère de Bonaparte est parfaitement analogue à leur nature.

Quant à l'attention publique à Paris, elle ne passe pas les frontières et se partage entre les terroristes et les vendémiaristes ou premiers révolutionnaires de 1789. Ceux-ci, pour se fortifier, tâchent de se concilier avec les royalistes de toute couleur, lesquels, ayant perdu absolument tout espoir sur la guerre extérieure, s'associeront, sinon d'opinion, au moins de conduite, avec ceux qui leur offriront quelque tranquillité.

Il est question déporter une loi de sûreté de l'État, pour obliger les administrations départementales à armer les citoyens, pour, sur-le-champ, protéger la formation du gouvernement et du Corps législatif, dans le cas où l'un et l'autre viendraient à succomber sous la violence des terroristes de Paris.

On vient de vendre les biens de MM. Bureau de Puzy et Latour-Maubourg , prisonniers à Olmûtz, et traités en

France comme émigrés et contre-révolutionnaires. Tous les royalistes plaignaient le sort de ces deux officiers, dont la conduite n*eut aucun rapport avec celle de Lafayette, et dont la détention est regardée par les constitutionnels comme une proscription générale de leur parti. Il est du moins certain, et j'ose m'en rendre personnellement garant, que M. Bureau de Puzy jouit jusqu'au dernier moment à un très-haut degré de l'estime et de la confiance de Louis XVI, que sa conduite dans la première Assemblée constituante fut constamment sage, innocente et mesurée, et qu'il resta toujours étranger à tous les actes répréhensibles de la première Révolution.

LXXl'

Berne, le 26 juin 1796.

L'état moral de Paris est si compliqué et si variable, qu'aucune relation ne demeure vraie un mois de suite. Le changement de position que les incidents successifs produisent chez les gouvernants, dans les gouvernés, dans les divers partis, communique périodiquement à leurs intérêts et à leur conduite une tendance diamétralement opposée à celle qui se manifestait auparavant.

Le dernier complot des terroristes, l'inclination faible,

1 Le numéro LXX manque aux Archives de Vienne. — Masséna occupe Vérone (3 juin), et le Sénat de Venise intime à Louis XVIII l'ordre de quitter son territoire. — En Allemagne, Kléber et Jouidan battent l'armée impéfiaie à Altenkirchen (4 juin).

mais réelle, qu'a montrée un moment le Directoire à se rapprocher du parti modéré, à l'appeler à quelques places, à destituer quelques jacobins, lui ont sur-le-champ et passagèrement donné pour clientèle les intrigants, les ambitieux, les systématiques, les incertains parmi les vendémiaristes. Songeant à eux bien avant de songer à la monarchie, ils voudraient entourer le Directoire, supplanter les employés et les influents actuels, et pour cela ils se prêtent à toutes les fantaisies et à tous les abus d'autorité que se permet le gouvernement, pourvu que ces fantaisies et ces abus ne les touchent pas personnellement.

Leurs journaux ne cessent de flatter le Directoire; plusieurs de leurs chefs vont dîner au Luxembourg. Persuadés que la durée de la guerre ramènerait de nouveaux mouvements et que des revers favoriseraient les plans des terroristes, en décréditant l'administration actuelle, ils ont pris le parti d'en seconder toutes les vues, relativement à l'extérieur. Ils appellent modérée la capitulation accordée au roi de Sardaigne, ils trouvent très-juste que les puissances alliées mettent bas les armes, en leur restituant leurs îles, et en livrant pour toujours la Belgique et pays environnants; ils commencent aussi à s'enivrer des succès militaires de leurs armées, à se juger invincibles et invulnérables, à parodier l'insolence directoriale et à pardonner tout ce qu'on voudra entreprendre et se permettre, pourvu qu'ils soient associés à l'administration suprême, consultés, caressés et délivrés de la crainte des terroristes.

Ces dispositions résultent de la lassitude et de la nature des derniers événements de la guerre. Si l'esprit révolutionnaire s'attiédit dans la masse de la nation, le royalisme éprouve la même chance. Chaque victoire sur l'étranger semble au parti modéré une victoire sur les terroristes ;

c'est là l'esprit général, et les royalistes même enracinés sont entraînés à seconder cette tendance des opinions et des vues, par des motifs bien ou mal calculés de sûreté personnelle et d'espérances à venir.

Point de doute que la paix générale faite l'hiver dernier, et avec une compensation équitable pour les puissances belligérantes, n'eût à peu près et proraptement détrôné le Directoire et la Révolution ; mais dicter la paix ou la recevoir, être battu ou conquérir, conserver ses avantages ou les perdre dans une transaction forcée par des défaites, sont des choses très-dissemblables, qui amènent à leur suite des effets tout à fait différents.

L'une des alternatives justifie la résistance passée du gouvernement français à la paix générale; elle désarme ceux qui la sollicitaient, elle redonne force et crédit au Directoire; elle séduit même ses ennemis par les illusions que présente cette suite de victoires et de dépouilles ; elle fait disparaître tous les doutes sur la certitude de la paix, console ceux qui souffrent, exalte l'esprit général et ouvre de nouvelles chances intérieures que chacun (les jacobins exceptés) apprécie en sa faveur.

Tout ce qui voulait en France le retour de la monarchie s'est fatigué de l'attendre; la guerre étrangère ne leur laisse plus d'espoir ; le roi de France dans sa nullité a perdu toute considération, tous moyens intérieurs; on le craint sans l'aimer ni le haïr ; personne ne ferait le moindre effort en sa faveur, au risque d'avoir à combattre d'une part l'autorité gouvernante et de l'autre les terroristes qu'elle appellerait à son secours.

Aujourd'hui, comme dans tous les temps, la présomption et la légèreté des modérés, des vendémiaristes et des royalistes, s'abusent sur l'éclair de bienveillance que leur

accorde le Directoire. Celui-ci continue à tâtonner, à varier d'un jour à l'autre, ne suivant d'autre plan que celui de la circonstance, cherchant à se maintenir entre deux partis qu'il n'aime pas plus l'un que l'autre, et dont le plus menaçant est trop redoutable (celui des jacobins) pour qu'il ose les aliéner tout à fait.

Voilà pourquoi le ministre de la justice Merlin et le ministre des relations extérieures Delacroix, tous deux jacobins purs et dont on avait plusieurs fois annoncé la destitution, sont encore en place, et ne paraissent point encore à la veille de la quitter.

Drouet a subi son interrogatoire devant le Conseil des Cinq-Cents, et il a lu sa défense'. La majorité paraît décidée à le sacrifier ; le Directoire les laissera faire ; mais les républicains énergiques, les montagnards et le club de l'hôtel de Noailles résisteront.

Les groupes populaires sont moins nombreux et moins criards; toujours du murmure parmi le peuple; mais ce n'est que du murmure.

Le gouvernement n'est point sans inquiétude sur son armée d'Italie. Bonaparte a demandé de grands renforts. En conséquence, on vient d'ordonner dans les départements circonvoisins des Alpes, c'est-à-dire du Mont-Blanc, de l'Ain, de l'Isère, des Hautes-Alpes, la levée arbitraire du sixième garde national, sans égard à l'âge fixé par le système des réquisitions. Cette mesure, d'une exécution difficile et lente, éprouve beaucoup de résistance; mais elle finira au bout de quelque temps par avoir son effet partiellement.

' C'est devant le Conseil des Anciens que Drouet comparut. Séance secrète

du 23 prairial {Moniteur du 29, 17 juin) Voir le Bapp. du bur. centr. du

8 messidor an IV. (Schmidt, III, 255.)

La condescendance qu'ont montrée les Suisses, et en par^ ticulier le canton de Berne, à étouffer tout principe d'humanité et de sagesse en expulsant l'universalité des émigrés français, a été vite récompensée. Deux jours après, le Directoire a exigé la réhabilitation et le retour dans leur patrie des révolutionnaires que Leurs Excellences de Berne firent juger, condamner et bannir en 1791. Enfin, avant-hier, une nouvelle intimation de Barthélémy a signifié aux Suisses que le Directoire entendait que tous les Français résidants en Suisse portassent la cocarde tricolore. Ces deux ordres ont excité ici de la colère et provoqué sur le premier point une réponse négative très-ferme; on est décidé à refuser de même la seconde demande ; mais le Directoire ne s'en tiendra pas là ; la faiblesse et les complaisances des Suisses lui ont donné leur mesure; il recommence à les harceler d'émissaires et de pratiques révolutionnaires, et ne les laissera tranquilles qu'après les avoir démoralisés et couchés à terre sans combattre.

Berne, le 3 juillet 1796.

J'ai eu l'honneur d'exposer plus d'une fois à Sa Majesté l'Empereur et Roi que la politique extérieure du gouvernement français n'avait aucune analogie avec celle qui dirigea de tout temps les puissances légitimes, et que les revers de la guerre actuelle, ainsi que les dangers dont elle menace plus que jamais l'Europe entière, prenaient leur source dans

cette habitude de confondre deux choses totalement dissemblables.

La position, l'intérêt, le caractère des gens qui régnent à Paris, ce mouvement extérieur qui leur est nécessaire pour tempérer celui de la France même, la nécessité de pallier les actes de l'autorité révolutionnaire par des périls imaginaires ou par des succès réels, les passions impétueuses et désordonnées de tout ce qui participe à l'administration, le besoin, pour ainsi dire national, de subvenir à ses pertes par la dépouille des autres peuples, ce fanatisme toujours entier qui ne peut souffrir de paix, de lois, de bonheur nulle part et qui poursuit ses projets de subversion universelle, l'audace qui caractérise des hommes ardents, heureux et à qui l'expérience a appris à compter sur la grandeur de leurs moyens, sur l'impuissance de ceux de leurs ennemis et sur la division des cabinets européens, toutes ces causes auxquelles les conquêtes d'Italie ont donné une énergie prodigieuse, agissent plus fortement que jamais pour éloigner le Directoire de toute idée véritablement pacifique.

Je prends la liberté de répéter qu'il n'ambitionne d'autre paix que la soumission et les dépouilles des puissances belligérantes, pour inquiéter, désorganiser et perdre à leur tour celles qui ont cessé de l'être.

Son activité incendiaire ne connaît plus de bornes. Il soulève la Perse, il travaille Gonstantinople, il peuple l'Hindoustan de ses émissaires, il a un plan tout prêt pour désorganiser et révolutionner la Prusse ; ses agents de corruption et de prosélytisme ne font pas plus de grâce à ses amis qu'à ses ennemis ; partout ils attaquent la fidélité des employés secondaires des gouvernements.

Les derniers échecs que les armes françaises ont éprouvés

sur le Rhin ' ont fait sur le public assez d'impression pour réduire les mandats de 92 pour 100 de perte à 96, et pour diminuer cette confiance gigantesque qu'inspirait la campagne d'Italie; mais le Directoire, mais sa clientèle dans les Conseils législatifs, mais cette foule d'esprits turbulents, actifs et ambitieux dont la guerre forme l'espérance et la fortune, n'ont rien changé à leurs entreprises démesurées.

L'Angleterre est maintenant à l'ordre du jour : Garnot a fait dresser et fait adopter un plan d'invasion; ses protégés garantissent le succès et la solidité de ses combinaisons : cent vingt millions valeur fixe viennent, dans ce but, d'être accordés au ministre de la marine ; on travaille nuit et jour dans les ports à réunir des embarcations; la plus grande partie des troupes employées jusqu'ici dans la guerre de la Vendée est destinée à ce projet; on se flatte de déterminer l'Espagne, on lui promet Gibraltar; on n'oublie rien pour la décider à une rupture ; on compte sur la flotte et sur les vaisseaux qu'on arme en Hollande et qu'on réunira à ceux qui se trouvent à Brest. Plus cette entreprise offre de difficultés, plus elle rit à ses auteurs. On ne se trompera jamais en se persuadant que l'idée la plus insensée, la plus impraticable en apparence, est toujours celle qu'adoptent de préférence des hommes toujours séduits par le but, jamais rebutés par les obstacles, enhardis par des succès continuels, et dont les pertes les plus énormes n'effrayent ni l'humanité, ni le patriotisme, ni la responsabilité.

On n'en poursuit pas moins le projet de finir l'Italie et de pénétrer dans le Tyrol, auquel Bonaparte vient d'adresser de Tortone, le 22 juin, une proclamation fraternelle et insur-

* Par Jourdan, dans sa marche sur la Lahn.

rectionnelle, imitée de toutes celles qui émanent depuis quatre ans de la chancellerie de Paris. Des renforts sont arrivés à ce général , aujourd'hui le plus accrédité de tous auprès du Directoire,

Quant aux opérations sur le Rhin, le général Moreau a ordre de disputer défensivement et offensivement les parties qu'occupe son armée, d'inquiéter la rive droite du fleuve, d'arrêter sur le haut Rhin le plus qu'il pourra des forces de Sa Majesté Impériale et Royale, tandis qu'on s'occupera de refaire et d'augmenter l'armée de Sambre-et-Meuse, pour reprendre le projet échoué de se porter sur Francfort et Mayence par la rive droite.

La paresse d'esprit, la lassitude des Parisiens et le silence que commande la crainte du gouvernement sur les nouvelles du dehors ont d'ailleurs blasé le public, qui s'occupe fort discrètement des événements de la guerre ^ Un journalistes'étant avisé de rapporter l'affaire de laChiusa d'après la Gazette de Francfort^, le Directoire l'a fait enfermer, et le poursuit comme conspirateur contre la sûreté de la République.

Rien n'a altéré la tranquillité de Paris depuis les dernières tentatives des terroristes ; ceux-ci donneront la mesure de leur force ou de leur infériorité momentanée dans l'affaire de Drouet et autres conjurés. Toutes les entreprises

* Rapport du 28 prairial an IV. — « L'esprit du jour ne change point; il est toujours fixé sur les finances; victoires au dehors, conspirations à déjouer, conspirateurs à punir, ne sont que des accessoires. Le numéraire et le mandat sont les seuls objets qui alimentent les conversations... »

7 messidor an IV. — « Les nouvelles de défaites essuyées par nos armées en Italie et rapportées dans la Gazette de Francfort, aont disséminées dans les groupes et dans les sociétés avec une complaisance qui donne la mesure du patriotisme des narrateurs. Cependant, malfjré la certitude avec laquelle on appuie sur ces nouvelles, la croyance publique ne s'y attache pas... Les plaintes contre le gouvernement et le Corps législatif sont toujours sans bornes... » (Rapp. du bur. centr.)

AVEC LA COUR DE VIENNE (1794-1798). lOT

de commerce sont paralysées ; mais la chute précipitée du papier-monnaie, même des mandats, a forcé la réapparition d'un peu de numéraire qui soutient encore le petit négoce des objets de première nécessité.

A voir le discrédit du papier-monnaie, la division, les haines, l'inconsistance, la marche discordante, la ruine entière des rentiers, celle des fabricants, l'indigence des salariés publics toujours payés en papier, on dirait que tout va s'écrouler; mais le grand ressort de la guerre et une espèce d'engouement pour ses résultats soutiennent cette immense machine, qui se meut par sauts et par bonds, sans pouvoir acquérir aucune activité régulière.

Le luxe', les amusements, les spectacles, la parure des femmes, l'indifférence sur tout ce qui tient aux discussions politiques, la confiance dans les événements, la légèreté, l'obéissance et l'incurie achèvent le tableau de Paris, où tout se| trouve, excepté la probité, le sens droit, le courage et l'amour de son pays.

L'alarme qu'inspiraient les terroristes avait fait penser à transférer hors de Paris le Directoire et les Conseils; ce projet est ajourné; on a craint que la capitale une fois libre ne proclamât un roi, et que la faction d'Orléans ne parvînt à faire élire le sien. Quant à la conjuration de Babeuf, elle

* 3 messidor an IV. — « Le luxe qui s'étale dans les promenades publiques, les voitures, les cabriolets, les chevaux de luxe, excitent encore les murmures de la misère... et donnent lieu à beaucoup de propos...

« ...Le boulevard du Temple offre le spectacle du plus hideux libertinage... »

9 messidor. — u Les promenades étaient hier très-fréquentées... Les femmes y étaient brillantes par leur ajustement; le luxe et l'élégance s'y faisaient remarquer autant que dans le costume des citoyens. »

20 messidor. — « Le libertinage le plus effronté et le plus scandaleux se montre au palais Égalité : les filles prostituées ne gardent plus démesure, leurs propos, leurs actions font rougir la pudeur la moins farouche : c'est en plein jour qu'on les voit se livrer à tous les excès de leur indépendance...»

(Jîapp. du bur. centr.)

était plutôt le prospectus d'un complot à faire qu'un complot déjà formé : personne d'un peu marquant n'a été arrêté ; le public s'en est à peine entretenu, et le peuple n'y a plus pensé le lendemain^ En général, conjurations, victoires, assignats, mandats, révolution, monarchie, tous ces textes-là sont épuisés et ne touchent plus. Les mécontents et les royalistes tâchent d'oublier l'objet de leurs vœux, ont perdu leur espérance à la vue des événements extérieurs et se réunissent au Directoire pour désirer le renversement des souverains et des gouvernements qui, à entendre ces désespérés, n'ont pas su défendre leur propre cause.

P. S. — Mes avis de Paris, en date du 20 janvier, me confirment le projet de descente en Angleterre. D'abord on l'avait ajourné après la paix conclue avec Sa Majesté l'Empereur; mais il est maintenant décidé de l'exécuter tout de suite. On rassemble les bateaux et les approvisionnements nécessaires dans les ports; on réunit cinquante mille coupejarrets, brûle-maisons. Français, Liégeois, Brabançons, la lie de la Révolution et des armées. On précipitera ces misérables sur les côtes d'Angleterre; s'ils échouent, on ne leur donnera aucun regret; s'ils réussissent, on aura rempli son but.

Bonaparte a reçu de nouvelles instructions, en vertu desquelles il doit porter une colonne de son armée à Rome et une autre à Livourne. — Le gouvernement, persuadé que l'armée autrichienne ne dépassera pas la Sieg et laissera les Français sur la rive droite du Rhin, est déterminé à reprendre bientôt l'offensive de ce côté et à renouveler le projet sur Francfort.

Quant à l'armée de neutralité qui s'assemble en Westphalie, elle n'est à Paris qu'un sujet de plaisanterie.

AVEC LA COUR DE VIENNE (1794-1798). iOU

Berne, le 10 juillet 1796.

Le Directoire continue à faire des mécontents et à maintenir son autorité par cette balance que la position des partis opposés entre eux laisse dans ses mains. Les jacobins l'outragent à la journée et le traitent dans leurs feuilles à peu près comme Marat traitait la Cour des Tuileries; les modérés et les vendémiaristes s'évertuent à prêcher l'obéissance au gouvernement, et le gouvernement n'en ménage pas moins les terroristes et ne reste pas moins froid aux avances de leurs adversaires. Ceux-ci, à cheval sur la constitution de 1795, voudraient ramener à son exécution ponctuelle une autorité qui ne subsisterait pas trois mois sans l'arbitraire des actes révolutionnaires : la nécessité de cet arbitraire ramène donc forcément le Directoire à tenir éternellement les jacobins sur pied comme troupe de réserve, et à écarter les formalistes et les honnêtes gens. > TCDeux choses se font principalement remarquer au milieu des événements et des passions du régime actuel : 1" c'est le doute indestructible de chacun sur le résultat total et définif de la Révolution, joint néanmoins à une habitude de disposer des propriétés natiofiales, d'établir des vues, des plans de fortune sur leur acquisition, et cela dans la classe commerçante, cultivatrice et industrieuse, tandis que ce monde d'acheteurs ne veut ni de la monnaie républicaine, ni des républicains, ni de la République. Il n'y

a que des Parisiens au monde capables d'une semblable contradiction, y

2" C'est que plus vous approchez des hauts pouvoirs, plus vous trouvez de sécurité, de confiance, de certitude. Tous les obstacles sont à leurs yeux ou aplanis ou aplanissablés. Tel qui, aujourd'hui, bourgeois, avocat ou gazetier, voit comme une chose impossible que la République puisse aller, nommé demain à une place, voit tout stable, ou au moins tenable, et agit en conséquence, bâtit, fait peindre, achète des voitures, fait meubler en damas, en acajou, des appartements magnifiques, prend des engagements, ne paye rien et dépense sur l'avenir. Cette manie se retrouve chez les royalistes comme chez les terroristes; je connais un membre du nouveau tiers, exclu du Corps législatif par la loi du 3 brumaire, pour avoir signé des arrêtés liherticides , qui reçut en même temps son décret d'expulsion et le mémoire de son tapissier, seul montant à cent trente mille livres, pour frais de fauteuils, glaces, etc., dont le nouveau député avait fait orner le salon de son nouveau domicile à Paris .

Personne absolument ne regarde au lendemain , mais surtout parmi les gens en place. Les victoires extérieures ont prodigieusement fortifié cette sécurité, d'où il résulte que les choses sont abandonnées à leur cours naturel, et que les hommes en général n'y influent que comme instruments plus ou moins aveugles.

Ceux qui observent ou qui parlent de l'état de la France ne distinguent jamais entre l'administration et le gouvernement. La confusion est universelle et sans exemple dans toutes les parties de celle-là; mais la gouvernement supplée aux incertitudes, aux règles, aux embarras, aux ménagements qu'entraîne partout l'administration, par son système

révolutionnaire, par des coups de force continuels, par une volonté active et puissante. On n'a pas besoin d'administration pour un état de guerre intestine où l'exercice de l'autorité se réduit à défendre et à combattre une faction; on ne tient nul compte de la prospérité publique, des propriétés particulières, des intérêts de l'État et deceux des citoyens. Depuis 1789, l'administration n'a été qu'une manutention passagère de pouvoirs, de biens usurpés, mais non un ordre constant et inviolable.

Gela explique comment sans finances, sans lois, sans ordre économique, on soutient des dépenses effroyables, soit au dedans, soit au dehors. Gela explique aussi pourquoi, au contraire, les embarras de finances ont amené une révolution par le manque de nerf dans le gouvernement en 1788 ; cela explique encore comment l'Europe, liée dans ses opérations militaires, fiscales et politiques, par les formes d'administration, a constamment dû céder à des forces et à des moyens dégagés de cette entrave.

Pour être en mesure de braver la pénurie financière et les obstacles qui dérivent des lois de propriété, le gouvernement français a pris le caractère d'une police extraordinaire et despotique, dont tous les ordres sont provisoirement exécutés.

Ni le Directoire, ni les Gonseils n'ont varié dans leurs dispositions à ne consentir à la paix qu'autant qu'elle sera forcée pour les puissances, qu'autant que cette paix aura le caractère de la soumission et qu'elle préparera une désorganisation générale en Europe. Voilà le seul but, le but éternel et invariable de ce gouvernement. Il faut plaindre profondément les ministres qui, en Europe, s'amusent à discuter les propositions captieuses du Directoire; précipitent leurs souverains dans les pièges de cette autorité m-

cendiaire, et ont l'inconcevable simplicité d'ajouter foi aux paroles, aux promesses de gens qui n'ont qu'une seule pensée, celle de violer toujours leurs promesses et de tromper, en attendant qu'ils puissent envahir.

La querelle est absolument renfermée entre les souverains étrangers et le gouvernement directorial. Le reste de la France n'y met aucune volonté et est livré à la plus cruelle incertitude; mais personne ne veut plus se compromettre, ni agir, ni désobéir, par lassitude et par la certitude de n'être aucunement secouru.

Les mandats s'avilissent de jour en jour, et cent livres de ce papier n'en valent plus que cinq effectives. Cependant, le gouvernement continue à vouloir leur attribuer au cours toute leur valeur; il résulte de ce brigandage mille injustices, mille violences, mille dois journaliers. Les habitants de Paris veulent obliger les paysans à prendre les mandats sur le pied du gouvernement ; les gens de la campagne s'y refusent. De là, chaque marché public est le théâtre d'un tumulte Le 30 juin, il y a eu un pillage général de fruits, de légumes et de denrées'. Le lendemain, l'approvisionnement a manqué. Les jacobins attribuent ces désordres au Directoire et à ses partisans ; le Directoire les attribue aux

^ D'après les Rapports du bureau central, c'est le 29 (11 messidor) que cet incident se serait produit. (Voir Rapport du 11 messidor.) — « Sur le soir, dans les petits groupes qui se formaient au retour des promenades, on n'entendait que des entretiens sur la misère... Toutes ces idées de la veille ont fermenté pendant la nuit, et, ce matin, les gens de campagne ont été forcés de donner leurs denrées en assignats à 30 capitaux (3 1/2 pour 100). Cette effervescence condamnable a fait rétrograder beaucoup d'approvisionneurs... La halle et les marchés sont dégarnis; les places publiques, où les marchands de fruits se tiennent ordinairement, étaient désertes; les marchands de pain se sont retirés de la place du palais Égalité... Il semblait que la multitude n en voulait qu'aux gens de campagne... En général, on craint que ce désordre n'éloigne de la capitale ceux qui l'approvisionnent. Le mandat perd encore, et il n'a été question dans aucun café ni groupe des nouveaux succès de nos armées. »

royalistes et aux anarchistes ; toutes ces sottises imprimées et ces débats font pitié. La guerre entre le vendeur et l'acheteur tient uniquement à la friponnerie du gouvernement, à son infidélité, à son papier -monnaie et au cours forcé qu'il prétend donner à des chiffons sans valeur ^ y

Presque aucune loi n'est exécutée, ni même exécutable. Tous les établissements décrétés tombent un mois après l'éménation du décret; il n'existe pasplusde législation que de législateurs, pas plus d'administration que d'administrateurs. Les étrangers qui, presque généralement, sont grossièrement dupes de cet étalage d'ordonnances et de statuts, devraient se persuader une chose de fait, c'est qu'il n'y a d'exécuté en France que le mal et le crime.

La Convention, par exemple, et le Corps législatif actuel, ont nommé dix commissions différentes, pondu cinquante rapports, rendu onze décrets dont le plus court est plus long que la loi julienne, "m dépensé quarante millions au moins à l'établissement des écoles centrales. Elle a sacrifié tous les instituts quelconques d'éducation à cette charlatanerie. Ces nouvelles écoles sont ouvertes depuis quelques mois, et les professeurs n'ont pas un écolier, excepté les maîtres de dessin et de mathématiques. Celui de législation n'a eu pour auditeur qu'un dragon, qui disputait avec le professeur. -f

P, S. — Les événements démontrent de jour en jour ce que j'ai eu l'honneur d'exposer à Sa Majesté l'Empereur et Roi, touchant les véritables desseins du gouvernement fran-

' 14 messiclor. — « La décision du Conseil des Cinq-Cents sur les mandats^ portant qu'il n'y a pas lieu à délibérer sur toute proposition tendante à fixer au mandat un cours au-dessous de sa valeur nominale, excite les pl-us violents murmures. Le Corps législatif est traité avec les expressions le? moins ménagées : « Il entretient, dit-on, l'agiotage, il acquiert tous les bien% natio- « naux, il se gorge de richesses... » (^Rapp, du bur. centr.^

çais. Amis ou ennemis, États neutres ou belligérants, nul ne peut plus compter que sur ses envahissements, son insolence, ses projets de subversion et son avidité. Ce qui se passe à Livourne et à Gênes sont des conséquences nécessaires de ce système. Les agents directoriaux traitent le roi de Sardaigne absolument comme un tributaire. Il est certain que le comte d'Hauteville, ministre des affaires étrangères, a reçu sa démission à la demande tres-expresse des Français; ils ont obligé le Roi à recevoir dans Turin une comédie française dont ils vont faire une école d'impiété, d'immoralité et de révolution. Ils viennent d'exiger encore que le gouvernement piémontais se fit leur receveur de finances et levât lui-même sur ses peuples les contributions qu'ils leur ont imposées.

Le Directoire a arrêté de confisquer la république de Genève pour l'incorporer à la Savoie, et sur l'opposition que le ministre de ce petit État a manifestée à Paris, le Directoire l'a fait chasser.

f LXXIV

Berne, le 22 juillet 1796.

Au moment où le révolutionnaire Manuel, ensuite procureur-syndic de la Commune de Paris, l'un des principaux artisans de la journée du 10 avril, et guillotiné un an après, fut instruit de la prise de la Bastille en 1789, il dit aux assistants : Messieurs, vous avez soumis l'Europe L'événement n'a que trop justifié cette parole. C'est à de

pareils actes successifs d'un fanatisme inspiré en quarantehuit heures par Taspect des circonstances, beaucoup plus qu'à un plan combiné, qu'il faut rapporter l'origine du système de la terreur et du prodigieux effet qu'il a produit en France et ensuite en Europe.

C'est ce système et ce fanatisme qui ont tout subjugué dans l'intérieur et fait triompher au dehors les armes et les principes de la Révolution. Du moment où les gouvernements légitimes ont négligé d'opposer à ce fanatisme et à cette terreur une terreur égale et un autre enthousiasme, ils ont dû succomber, même avec des armées qui, autrefois, auraient suffi à conquérir la moitié du royaume de France.

Les ministres de la plupart des cabinets n'ont jamais voulu mesurer la portée de ce fanatisme révolutionnaire d'égalité, ni considérer les ressources qui naîtraient de passions aussi ardentes, ni l'effroi que leur déploiement jetterait dans toute l'Europe, ni l'appui incalculable que les armes françaises trouveraient dans ceL effroi, ni l'activité expansive de cet esprit volcanique de républicanisme dont la nature, semblable à la tache d'huile, est de gagner toujours, jusqu'à ce qu'une substance d'une autre nature et non moins active l'affaiblisse, la décompose et l'absorbe.

Il serait superflu de revenir sur le passé , le mal est irréparable, le procès est décidé; les puissances auxquelles il reste des armées seront heureuses d'en acheter la conservation par une paix momentanée et funeste, mais qui leur laissera quelques moyens de maintenir leur autorité et de prévenir les insurrections qu'on leur suscitera, en attendant que la France elle-même revienne à un état quelconque d'ordre, de raison, de justice et de tranquillité.

Ce serait trahir les gouvernements que de leur tenir au-

jourd'hui un autre langage ; car, quoiqu'il reste en Europe des moyens très-suffisants pour la sauver, l'expe'riencenous a appris qu'elle ne voulait pas être sauvée, qu'il ne faut compter sur aucun effort proportionné à la gravité du péril, et qu'elle courrait celui de rendre sa chute encore plus meurtrière par une résistance où l'on n'emploierait, comme on l'a fait jusqu'à ce jour, que des moyens insuffisants et sans harmonie.

Le salut public est donc invinciblement et exclusivement attaché aux changements qui pourront survenir en France ; car tout homme réfléchissant demeurera convaincu que si la Révolution enfermée jusqu'en 1792 dans les limites de la France, et ayant à redouter la réunion contre elle de l'Europe entière non éprouvée, a franchi les limites et menacé l'autorité de tous les gouvernements, la Révolution victorieuse et conquérante leur prépare des dangers inappréciables, tant que durera son existence dans son foyer originel. Méconnaître cette vérité, c'est s'aveugler à plaisir, comme on l'a fait malheureusement depuis cinq ans.

Il s'en faut de beaucoup que l'état intérieur de Paris et de la France corresponde aux avantages inouïs des armées républicaines. C'est la paix plutôt que des victoires que cherche la nation'; le gouvernement, des victoires, des spoliations et la soumission de l'Europe. Il accordera la paix à tout ennemi qu'il croira dompté et assez affaibli pour conserver sur lui une prise certaine et immédiate. Sa défiance ne fait aucune distinction; il ne pardonne pas plus aux neutres qu'aux belligérants ; il ne respectera pas plus la tranquillité du roi de Prusse que celle du roi de Sardaigne ; il travaillera à embraser le Nord lorsque le Midi

• 17 messidor an IV. — a On parle beaucoup des victoires remportées, et l'on soupire après la paix... » (^Eapp. du bur. centr.)

sera rendu; il prépare une révolution dans l'Amérique unie ; il féconde des mouvements en Asie ; ses agents disséminent dans toute l'Europe la terreur de ses moyens pour donner de l'audace aux partisans du fanatisme révolutionnaire et intimider les souverains, les ministres et les peuples. Ce ne sont point là des conjectures, mais des faits positifs journaliers, suivis, et dont les preuves ne sont pas un secret dans les bureaux des autorités françaises.

L'un de ces faits connus, suffisants à éclairer les ministres les plus bornés sur le but du gouvernement français, c'est la conduite qu'il exige des États mêmes avec lesquels il est en paix, envers les séditieux et les jacobins de leur territoire. L'ordre de leur réintégration a été signifié à Turin, en Suisse, à Gênes au même moment. Lorsque, au mépris du droit des nations, on en est venu à de pareils attentats sur l'indépendance des souverains et pour un semblable objet, il n'est pas besoin de demander à quel usage sont destinés ces révolutionnaires punis par leur gouvernement , et triomphant, par la protection française, des lois de leur pays.

Les puissances belligérantes ayant constamment refusé de s'attacher aucun des partis qui avaient ou qui pouvaient obtenir de l'influence dans les délibérations de la République, il en résulte que tous sans distinction sont également animés contre elles et déterminés à leur faire les plus dures conditions. I est question, entre autres, parmi le nouveau tiers, les constitutionnels, les républicains modérés du Corps législatif, d'exiger de Sa Majesté l'Empereur et Roi la liberté de M. deLafayette et de ses deux compagnons de captivité, tandis que leur élargissement, il y a un an ou deux, eût gagné à la Cour de Vienne tous leurs partisans, dont un nombre a pris dans l«s Conseils une certaine in-

fluence. Les jacobins s'opposeront à cette demande au sujet de Lafayette, et rendront par là la détention de ce général encore plus odieuse à tous les Français.

Quoique le vœu pour la paix soit général, sauf parmi les jacobins et les agents du gouvernement, l'Angleterre en est exceptée : tous les partis sont d'accord à poursuivre la guerre à outrance contre cette puissance*, et les royalistes ne sont pas les moins prononcés à cet égard. La haine contre les Anglais a pris de nouvelles forces; les préparatifs de descente continuent, et c'est un plan arrêté et déjà en partie exécuté, de fermer à l'Angleterre les ports du continent. On ne tardera pas à ressentir dans la Grande-Bretagne les contre-coups de cette guerre faite à son revenu et à ses manufactures .

J'ai dit que l'état intérieur de la France ne changeait pas de nature par les avantages extérieurs ; le système des finances est de plus en plus ruineux et plongé dans une interminable confusion. Les mandats vont expirer comme les assignats, et sont à peu près totalement dissipés^. Point de commerce, peu d'industrie, nulle confiance, opinion universelle que le régime actuel ne passera pas six mois. En effet, le fanatisme d'égalité, père de la Révolution, devient l'ennemi implacable et assure la ruine de la Constitution de 1 795. Car, ou la fureur de l'égalité se soutiendra, et la guerre sera éternellement entre lui et toute forme de gouvernement qui voudra maintenir quelque subordination ; ou enfin

^ 2 messidor. — « En supposant la paix avec les puissances belligérantes , il n'y a qu'une intention à l'égard de l'Angleterre, celle de la poursuivre à outrance... » (Eapp. du bur. centr.) Voir aussi les Rapports des 29 prairial, ^5 ^•>fX^ messidor. — a La nation anglaise est vouée dans les conversations à toute la... misère que son gouvernement a, depuis quatre ans, soufflée sur la France; et cependant on expriraaitle désir de voir une paix générale, etc., etc. » (19 messidor.)

2 Ils furent retirés de la circulation le 16 juillet (28 messidor).

ce fanatisme s'éteindra, et avec lui la Révolution et létat républicain .

Le décret qui envoie Drouet à la haute Cour nationale a eu 96 voix de majorité dans le Conseil des Anciens. C'est un événement |important pour les antirépublicains, parce que suivant toutes les apparences, cette procédure donnera un dessous marqué aux terroristes et aux jacobins dont la puissance soit directe ou indirecte, dominante ou auxiliaire, est le rempart du régime républicain.

En vertu de la Constitution, toutes les autorités administratives dont le Directoire avait usurpé l'élection, doivent être renouvelées le mois prochain par les assemblées primaires; et l'on] peut être assuré, si quelque coup de main directorial ou jacobin n'y porte obstacle, qu'elles seront presque universellement composées de royalistes masqués, de faux républicains et de gens honnêtes. C'est la seule ressource pour la rétablissement de l'ordre et de la monarchie que l'épuration des corps administratifs, gouvernants et judiciaires. Aussi travaille-t-on déjà fortement à préparer dans neuf mois la nomination libre du second tiers du Corps législatif. C'est dans une Assemblée nationale, source de tous les maux, qu'on espère trouver leur remède sans contre -révolution violente, sanguinaire et oppressive, ou du moins un acheminement au remède .

Berne, le 28 juillet 1796.

Si raffermissement de la Révolution, c'est-à-dire si l'indépendance de ses œuvres, du régime qu'elle a produit et

des crises intérieures qu'elle enfantera encore, était l'unique but de la guerre , ce but serait aujourd'hui rempli : il faudrait en Europe un cours d'événements aussi improbables qu'imprévus, pour redonner aux puissances aucune influence sur la destinée de la République française et de son gouvernement. L'un et l'autre sont aujourd'hui irrévocablement soustraits aux chances militaires et ne peuvent plus péricliter que par eux-mêmes.

Mais à ce but se joint encore celui des conquêtes à conserver, des ennemis de la France à mettre pour longtemps hors de combat, de la moitié de l'Europe à rançonner, "et de semer partout les causes de désorganisation et d'affaiblissement.

Tous ces projets sont ou seront plus ou moins avancés, non que le Directoire entende continuer la guerre sur le continent jusqu'à ce que ses armées ne trouvent plus de limites; il accordera la paix partout où elle lui sera demandée, pourvu que ses triomphes politiques soient aussi assurés par un traité que le sont ses triomphes militaires.

La contenance, les succès maritimes et les prises de possession de l'Angleterre ne l'excepteront pas de ce plan général du Directoire. Il aspire, et la nation entière avec lui, à la combattre seule lorsque toutes les autres puissances auront posé les armes ; on continue les efforts pour entraîner l'Espagne dans la querelle; si l'on y parvient, ces projets gigantesques d'invasion seront exécutés aussitôt coûte que coûte. En attendant, on lui fermera tant qu'on pourra le commerce du continent, afin d'attaquer ainsi son revenu, ses fabriques, ses principales ressources, de provoquer les cris de la nation anglaise et de forcer son gouvernement à demander la paix, avec Toffre de restituer tout ce qu'elle a pris.

On n'adopte pas les maximes de l'audace, pour renoncer volontairement et par esprit de modération à l'ascendant qu'elle acquiert sur la peur, sur l'indécision, sur les tergiversations et la discorde de l'Europe. Six mois de guerre devenaient impossibles à la France en mars dernier, si ses ennemis lui eussent opposé un système de résistance proportionné à ses derniers efforts. C'est une vérité généralement connue et consentie à Paris ; je la présentai dans le temps avec assurance, sans oser me permettre de supposer qu'elle serait négligée. Tous les possibles ont été dépassés par les événements. Si des hommes, qui n'auraient pas voulu retrancher un mois de pension à une courtisane pour armer une tartane sur la Méditerranée ou quelques soldats sur le Rhin, se cotisent à l'envi et sont à la queue pour obtenir des armistices, est-il donné à l'homme le plus absurde de mettre de semblables prodiges de lâcheté et d'impudeur au nombre des chances à supposer ?

Telle a été la fatalité des raisonnements et des calculs faits au dehors, qu'on a sans cesse méconnu et qu'on s'obstine encore à méconnaître le vrai caractère d'une révolution de sans-culottes. On suppose des plans savants et combinés, là où il n'y a que fureur et nécessité ; une politique vaste, où il n'y a que fanatisme et passions aveugles. Jusqu'au crime, tout est impromptu en France depuis sept ans. Telle est la source de cette instabilité perpétuelle dans les choses, dans les projets, dans les maximes, instabilité facile à pressentir dans tous les temps et qu'on n'a jamais voulu prévoir, en sorte que l'étranger a toujours été pris au dépourvu ou est demeuré fort en arrière des événements.

Toute idée de contre-révolution étant anéantie dans l'intérieur, l'influence, l'appui ou le concours des armes

étrangères ne pouvant plus séduire les mécontents les plus bornés, ils sont unanimes aujourd'hui à n'attendre aucun e amélioration que du temps, du système de modération dans le gouvernement, des élections et du choix des dépositaires de l'autorité.

De là cette espèce de neutralisme qui s'introduit dans les affaires et dont les effets, pour n'être pas aperçus au dehors, n'en sont pas moins certains.

Républicains mitigés , monarchistes , constitutionnels, royalistes modérés, en se mêlant eux-mêmes dans le gouvernement, en atténuent jusqu'à un certain point les inclinations et la marche impétueuse. Tel État ne doit peut-être qu'à ce neutralisme de n'être pas encore ravagé ; tel autre, occupé par la République ou en paix avec elle, de n'être point encore livré de vive force à une subversion révolutionnaire totale. La même cause prévient ou retarde les vengeances méditées par le Directoire après l'affaire des sections, les jugements contre leurs chefs et les projets meurtriers d'un Tallien, d'un Babeuf, d'un Louvet, d'un Sieyès et de toutes les cliques sanguinaires de l'ancien parti d'Orléans. Gela ne termine rien, mais adoucit pour le moment la situation des honnêtes gens et arrête le bras des égorgeurs.

Voici donc le résumé des dispositions et des plans en ce moment :

1° Les opinions senties mêmes dans tous les partis; mais enfin, las de leur funeste espoir dans l'étranger et d'être sans cesse livrés à des assassins pour le fait d'une cause que les souverains eux-mêmes abandonnent généralement, les royalistes, dont le nombre est toujours très-grand, soupirent après le repos et le prendront de quelque part qu'il vienne ;

2" Le but dominant est donc de contenir le sans-culottisme, le système de terreur, etc. ; c'est le premier besoin, comme le premier devoir;

3" Empêcher que si la force des choses amène un changement dans le gouvernement, on ne soit ni divisé par les jacobins, ni déchiré par des factions royalistes ;

4' Favoriser les idées de paix, diminuer par l'opinion l'ambition conquérante est aujourd'hui le point de vue de la pluralité de tout ce qui n'est ni terroriste ni mendiant. Sans l'influence des antijacobins, la guerre probablement aurait un caractère de subversion sociale plus rapide et plus déplorable.

Ce parti intermédiaire entre le Directoire et les jacobins, et dans lequel se sont jetés tous les royalistes modérés, n'aura une prépondérance marquée qu'après les élections du mois de mai 1797, époque où un second tiers du Corps législatif sera renouvelé; mais pour cela, il faut deux choses encore bien incertaines, que la liberté de ces élections soit maintenue, et qu'un coup de main subit des terroristes ne renverse pas la machine actuelle.

Depuis l'acte d'accusation prononcé contre Drouet, les jacobins ont perdu du terrain et cherchent à en venir à un accommodement sur le fait et la poursuite de la dernière conspiration. Leur auxiliaire Merlin, ministre de la justice, passe pour devoir être incessamment remplacé par Gambacérès.

Berne, le 6 août 1796.

Le système du gouvernement français, quant à l'extérieur, n'a point encore varié. Des contributions, des expéditions aussi loin qu'elles pourront s'étendre, jusqu'à Vienne, si les généraux conservent le bon sens. PlusMe propositions spontanées; mais tendance à recevoir celles qui démantèleront les couronnes humiliées. Lorsqu'on aura fini ses comptes avec l'Empereur, on exécutera tous les desseins contre l'Angleterre, dont j'ai parlé antérieurement. Cette puissance est toujours le principal point de mire ; on attaquera dans tous les sens son commerce, son crédit, sa constitution; on l'attaquera chez elle par des descentes, pour lesquelles on continue à préparer des embarcations depuis Flessingue à Brest.

C'est une erreur d'attribuer, ainsi qu'on le fait dans beaucoup de cabinets, la continuation de ce système d'insolence et de domination au caractère personnel de Delacroix, ministre des relations extérieures. Il est vrai que ce ministre, ancien secrétaire de M. Turgot, à qui il fit beaucoup de mal, ne connaît aucune politique, qu'il est un jacobin brutal, qu'il suscite partout des querelles, qu'il manque à tous les égards, et que ses bureaux et opérations diplomatiques se ressentent de son caractère ; mais le fond du plan ne lui appartient pas : il n'est qu'agent du Directoire; il outre dans les formes l'esprit dominant, sans lui donner

l'impulsion; enfin, il serait congédié depuis longtemps si ses maximes et son arrogance n'étaient plus ou moins l'apanage du gouvernement lui-même.

On verrait encore pire, sans l'influence des républicains modérés et des vendémiaristes qui, plus ou moins rapprochés de la majorité du Directoire, en neutralisent un peu les desseins violents. Plus cette influence augmentera, plus le système débellateur et l'éloignement pour une paix modérée perdront de force.

Or, il est certain que cet esprit de modération fait des progrès et devient déjà, pour l'intérieur du moins, le préservatif momentané contre le fanatisme terroriste. Il est celui de la majorité des Conseils et même du Directoire, qui, pressé d'une part par l'opinion, de l'autre par l'intérêt de la sûreté que les jacobins attaquaient de vive force, s'est enfin coalisé avec les vendémiaristes, les modérés de l'ancienne Convention et le nouveau tiers, contre la montagne, les thermidoriens et le club de l'hôtel de Noailles.

Ce rapprochement n'a rien de solide encore; il est purement de circonstance; mais ses effets sont visibles et certains. Journellement des places essentielles passent à des antijacobins très-prononcés; les nouvelles élections pour les emplois municipaux et d'administration départementale fortifient le nombre et l'influence des modérés. Les lois de sang dorment, le régime révolutionnaire ne s'exerce plus avec autant d'audace ; il règne plus de calme et de sécurité parmi les honnêtes gens, aussi fatigués des cruautés républicaines que des conspirations royalistes et de leurs vaines espérances sur la guerre étrangère. Le gouvernement s'abandonne à l'opinion, parce qu'il ne pourrait essayer de la contraindre sans recourir aux mesures et à l'assistance jacobines. La liberté de la presse est à tel point que mon der-

126 CORRESPONDAjSCE DE MALLET DU PAN

nier ouvrage sur le Républicanisme français ' vient d'avoir trois éditions consécutives à Paris, où il se vend fort cher, quoique publiquement, etavecl'applaudisseraent de tous les partis, excepté les jacobins. Ce trait seul peint Tesprit, l'opinion régnante et la conduite coname le but du gouvernement.

Celui-ci et les vendémiaristes relevés ont un intérêt et un besoin pressant de se serrer, pour se maintenir contre le jacobinisme qui conserve des appuis dans les Conseils et dans le Directoire, qui manœuvrent en dessous et ouvertement, par promesses, par menaces, par corruption, qui séduisent les troupes campées auprès de la capitale, et dont le bas peuple est toujours prêt à seconder les fureurs.

A ces mouvements près, qui tôt ou tard éclateront par une explosion, Paris est tranquille ; l'abondance y règne, les subsistances y sont assurées, les anciens costumes, les anciennes habitudes recommencent, et tous les usages introduits par la Révolution baissent d'autant. En un mot, l'état moral et politique est à peu près ce qu'il était il y a quinze mois.

Quant au caractère des esprits, c'est toujours un mélange de dissimulation, de plaintes, d'animosité, de légèreté. Chacun attend. Le gouvernement lui-même, incertain, compte sur les événements sans les faire. Il y a encore beaucoup de bêtise et de jacobinisme dans sa conduite, mais moins d atrocité qu'on n'en a vu depuis quatre ans.

Les embarras de finance deviennent plus sérieux, parce que ce qui pourrait aller avec le système purement jacobin ne peut se concilier avec les prétentions du régime modéré* Aussi, dans l'impuissance de pouvoir créer un troisième

' Correspondance poJilique pour servir à l'histoire du républicanisme français. Londres (Hambourg), 1796. In-S".

papier-monnaie, on pense à requérir un dixième ou un sixième du capital des biens-fonds, payable en plusieurs termes.

Berne, le 11 août 1796.

Paris est toujours stationnaire ; nulle variété sensible. On s'embarrasse fort peu du gouvernement, et le gouvernement, qui sait cela, ne cherche qu'à vivre le plus longtemps possible. Il est persuadé avec raison que tout ce qu'on appelle royalistes et honnêtes gens doit lui inspirer peu d'ombrage : les terroristes seuls le tourmentent, et ce n'est pas sans sujet. Il n'existerait pas huit jours devant eux, sans une précaution à laquelle ne fut jamais réduit le plus despotique des rois de France, c'est-à-dire sans la présence de trente mille soldats campés à la porte de Paris, ou logés dans ses murs .

Les rovalistes, les gens de vendémiaire, les propriétaires, les modérés, ont adopté la conduite la plus commode, c'est-à-dire une parfaite insouciance sur le présent, l'avenir et même le passé. Aucune injustice ne les révolte, pourvu qu'ils aient l'espoir d'en partager les bénéfices; aucune tyrannie ne les effarouche, pourvu qu'elle les laisse vivre, bavarder et aller à l'Opéra. Gomme dans toute l'Europe, il ne se trouve à Paris encore quelque énergie que parmi le peuple.

Cependant, c'est une opinion assez générale que la

France ne pouvant vivre sous aucune autre forme de gouvernement que la monarchie, ce sera par une mutation ou altération interne et successive dans l'organisation républicaine, que s'opérera le changement : telles, par exemple, qu'une majorité dans les deux Conseils qui tendrait à la monarchie.

Mais l'esprit de mouvement insurrectionnel, à la manière de celui des sections de Paris, est assoupi pour longtemps. Toute la classe bourgeoise, la classe lettrée, les propriétaires sont blasés sur les factions royalistes ou antigouvernementales; ils ne croient plus au succès d'aucune tentative ; les royalistes sont absolument désabusés quant à la conduite, par les événements de la guerre; ils ne concevront jamais que la Révolution ait trouvé en Europe des alliés dans plus d'un souverain absolu, que presque tous n'aient pas fait, pour en prévenir l'inondation et les conquêtes, la moitié des efforts que leur eût inspirés la perspective de conquérir une douzaine de villages, que l'Allemagne se laisse soumettre et rançonner, comme l'Italie, sans combattre, et qu'elle regarde presque comme ses ennemis ceux qui l'ont défendue et qui la défendraient encore sans sa défection. Ils conçoivent encore moins comment toutes ces invasions s'opèrent avec des soldats de réquisition, des volontaires traduits garrottés aux armées, et par des généraux de la veille et sans qu'une seule bataille soit livrée et perdue.

Ce phénomène faisait dire dernièrement à un vieux chevalier de Saint-Louis, dans un cercle de Paris où l'on parlait des succès de Bonaparte : Ne voyez-vous pas que ce sont de vieilles gazettes de Louis XIV qu'ils font réimprimer ?

Ce Bonaparte, ce petit bamboche à cheveux éparpillés, ce bâtard de Mandrin, que les rhéteurs des Conseils appel-

lent jeune héros et vainqueur de V Italie, expiera promptement sa gloire de tréteau, son inconduite, ses vols, ses fusillades, ses insolentes pasquinades. On se tromperait tout à fait, en lisant la dernière déclaration que le Directoire a fait imprimer' à l'éloge du général, de supposer ce langage sincère. — Bonaparte a eu l'audace d'écrire au Directoire : Sai reçu votre traité de paix avec la Sardaigne, l'armée l'a approuvé. Cette lettre a été pour lui ce que fut le canon de la Bastille pour mademoiselle de Montpensier sous la minorité de Louis XIV, si ce n'est pire encore. Il y a eu des voix pour envoyer le jeune héros à la place de la Révolution, et y recevoir vingt balles dans la cervelle; mais, ami de Barras, protégé par les jacobins de toute classe, il a échappé au châtiment de son incartade.

Ce qu'on lui reproche encore, ce qui est prouvé, c'est la plus complète dilapidation des rapines et des contributions qu'il a levées en Italie. Les gazettes ont annoncé qu'il était arrivé à Paris un convoi d'argent venu d'Italie; ce fait est absolument faux; il n'est pas même vrai qu'il y ait aucun convoi de cette espèce en route. Nous savons, au contraire, que nombre d'officiers de tout grade ont fait passer et font passer leur butin clandestinement en Suisse.

Le Directoire, furieux de voir échapper cette proie, a envoyé des commissaires secrets à l'armée d'Italie ; ils y seront bientôt connus, sans aucun doute, reçus, observés, considérés comme des ennemis. La levée du siège de Mantoue^, les premiers avantages du feld-maréchal de Wurmser, la retraite des Français en Piémont qui résultera inévi-

• Moniteur du 13 thermidor (2 août).

* Wurmser était arrivé dans le Tyroi avec trente mille hommes et y avait recueilli le reste des troupes de Beaulieu. Parti de Trente le 29 juillet, il avait fait occuper Brescia par une de ses divisions, et s'était établi dans les faubourgs de Vérone après avoir enlevé les plateaux de Rivoli et de la Corona.

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