‹ Correspondence inédite avec la cour de Vienne (1794-8) (volume 2)Chapitre 5 sur 65 · II · texte numérisé non relu

II

tablement d'opérations un peu rapides ' de l'armée de Sa Majesté Impériale et Royale, exalteront encore la discorde entre le Directoire et ses généraux d'Italie, et il n'est pas sans vraisemblance qu'il s'ensuivit alors une désorganisation de l'armée, celle de toutes qui renferme le plus de jacobins.

On aura la mesure juste des modérés, de leur faiblesse, de leur impuissance et même de l'empire qu'a encore sur beaucoup d'entre eux le système révolutionnaire, dans le double silence qu'ils gardent dans les Conseils, soit contre la durée de la guerre, soit contre les excès commis en Lombardie. On désapprouve qu'on sans-culottise et qu'on saccage l'Italie; mais le parti jacobin le veut, ainsi qu'il veut municipaliser l'Europe. Or, le Directoire laisse faire et connive à ce plan, parce qu'il est forcé de ménager cette redoutable et active réunion. Sans la peur qu'elle inspire aux vendémiaristes, au nouveau tiers, aux modérés, ceux-ci réduiraient la guerre à l'ancien mode de conquêtes. La preuve qu'ils ne le peuvent pas, c'est qu'ils se taisent, et cette preuve sert encore à démontrer combien sont encore prématurées ces annonces d'un changement de système, cette confiance que plusieurs cabinets mal instruits ou trompés accordent à des apparences ou à des paroles, et ce déplorable vertige qui a fait tomber les deux tiers de l'Europe dans la résolution de s'en remettre à la discrétion de la République française.

Les mandats sont à peu de chose près aussi avilis que les assignats et ne valent plus que 2 pour 100. Des 2 milliards et 400 millions créés il y a cinq mois, il n'en reste plus à dissiper que 360 millions, et la dette flottante,

1 Bonaparte la gagna de vitesse; Lonato (3 août), Castiglione (5 août).

arriérée, est le triple de cette valeur. Les finances ne font aucun pas ; c'est toujours le même cercle de moyens violents et inutiles, de mesures décrétées et rapportées quelques semaines après, et de bavardage dans les conseils. Incessamment on aura recours à quelque nouvel expédient révolutionnaire, et quelque écrasant qu'il puisse être pour la nation, elle le supportera comme tant d'autres.

On a célébré avec assez d'allégresse à Paris l'anniversaire de la chute de Robespierre ', et l'on a remarqué que, parmi l'immense multitude qui assistait à cette fête, il ne s'est pas élevé un cri de : Vive le Roi ! ni de : Vive la République ! Ce trait seul peint l'insouciance publique mieux que ne le pourraient faire des volumes.

Berne, le 18 août 1796.

Lorsque j'ai avancé antérieurement, et à plusieurs reprises, qu'on jugeait beaucoup trop favorablement des vues politiques du gouvernement français, d'un changement prétendu de système dans ses intentions de paix ou de guerre et de son éloignement des principes jacobins dans l'administration des intérêts extérieurs de la république, j'ai énoncé un fait et non une conjecture.

' Discours de Carnot. Défilé places de la Bastille, du Carrousel (où sont brûlés les attributs de la royauté), et au Champ de Mars (où sont brûlés les attributs de l'anarchie). — Courses à pied, à cheval, concerts, feux d'artifice... etc., etc. (Voir le Rédacteur, n»* 226 et 227.)

La saine partie des conseils, peut-être même quelques membres individuels du Directoire, et l'opinion générale, désapprouvent hautement la conduite révolutionnaire qu'on tient en Italie, celle qu'on se permet envers le roi de Sardaigne, le grand-duc de Toscane, le Pape, la république de Gênes. Ils désapprouvent cette fureur continue d'invasions et de conquêtes; ils désapprouvent que le gouvernement veuille à toute force soumettre ses ennemis avant de traiter avec eux, et qu'il entende accorder la paix aux puissances belligérantes comme un suzerain l'accorde à ses vassaux, comme Tliamasp-Kouli-Khan ' l'accorda à l'Hindoustan en la signant à Delhi.

Mais les voix sages et modérées sont encore loin de prévaloir. Charles Delacroix, ministre des relations extérieures, méprisé, méprisable, entouré et gouverné par des jacobins, n'est point renvoyé. Le Directoire continue à traiter en tributaires les puissances neutres; sa conduite envers le régent de Suède en est la preuve, et l'on a retrouvé dans sa réponse à la dernière note du baron de Staël, le langage et la maxime fondamentale de la révolution : Le Directoire proteste que la NATION SUÉDOISE peut toujours compter sur ses sentiments d'affection.

Telle est la doctrine essentielle et invétérée : elle ne changera qu'avec les dépositaires de l'autorité. L'Europe ne doit pas s'abuser là-dessus. Tant que le parti dominant gouvernera, il demeurera plus ou moins révolutionnaire, sa politique extérieure ne perdra point son caractère actuel; la paix faite, ou plutôt dictée, la fermeté de la république sera éternellement de l'arrogance; au moindre grief, elle fera aux peuples des appels contre leurs gouvernements; elle

« Nadir-Scliali.

sera toujours menaçante et exigeante, parce qu'elle ne cessera point d'être ombrageuse et de poursuivre, de manière ou d'autre, toutes les souverainetés légitimes.

Les espérances contraires que l'on peut concevoir d'après les assurances de quelques individus en place, plus modérés ou plus confiants, sont certainement spécieuses et prématurées. La démonstration de cette vérité est dans le silence auquel se condamne la portion non jacobine du gouvernement, quant aux affaires extérieures, et le cours que continue à suivre leur direction. Il s'en faut qu'elle prévale dans l'administration de l'intérieur; mais son influence est encore plus faible pour tout ce qui concerne le dehors.

Ce serait se faire illusion que de compter sur aucune amélioration, jusqu'à ce que la minorité ait acquis plus de prépondérance.

Cette minorité dans les conseils est composée de gens qui, soit royalistes, soit républicains, sont également d'accord à extirper le système jacobin, soit au dedans de la France, soit dans la politique extérieure; ils veulent la paix, la sûreté, la foi des traités, la justice, et cela avec ou sans un Roi.

Il existe un plan de restauration monarchique parmi un certain nombre de royalistes non contre-révolutionnaires , et la plupart siégeant dans les deux conseils. Leur infériorité actuelle, la crainte des jacobins, la nécessité de soutenir la Constitution d'où ils entendent tirer leurs ressources, ne leur permettent que l'emploi de moyens lents, successifs et légaux. Ils projettent de faire rentrer dans les conseils Vaublanc, l'un de leurs principaux chefs, expulsé et proscrit malgré son élection, pour avoir signé en vendémiaire dernier ce qu'on nomme des arrêtés liberticides ; de faire révoquer le décret rendu l'année dernière, et qui exclut les

parents d'émigrés ainsi que les rebelles des sections de Paris, des fonctions publiques; de faire placer dans ces fonctions diverses le plus de royalistes masqués et d'honnêtes gens qu'il sera possible; enfin, de faire rentrer les émigrés qui n'ont point porté les armes contre la France.

Ils ont à eux neuf à dix feuilles publiques des plus accréditées; ils comptent sur l'opinion qui leur est favorable; enfin ils espèrent que les élections de l'année prochaine leur assureront la majorité dans les deux conseils.

Ce plan, conforme aux circonstances, l'est encore à l'esprit général qui redoute les secousses ; il faut louvoyer lorsqu'on ne peut voguer à pleines voiles : il se concilie, d'ailleurs, avec le caractère d'hommes qui n'ont que le courage d'inertie ; mais on sent qu'une conduite si mesurée au milieu de passions si ardentes, qu'une marche graduelle et systématique dans les accès d'une révolution, que des arrangements d'une exécution lente et compliquée peuvent être dix fois renversés avant d'arriver à leur maturité, soit par des coups de main, soit par des événements inopinés.

Il sera d'ailleurs difficile de maintenir dans ce parti l'union, la subordination, l'unité et le zèle qu'il serait nécessaire. Sa faiblesse est déjà et encore augmentée par des divisions de jalousie entre le nouveau tiers et les anciens conventionnels, tels que Boissy-d'Anglas, Lanjuinais, La Rivière, etc., qui marchent dans le même sens.

Quoiqu'ils aient emporté la présidence et le secrétariat des conseils, offices dédaignés par les jacobins qui assistent peu à ce genre d'élections, ils n'ont nullement la majorité. Celle-ci est toujours déterminée pour ou contre par ce qu'on appelle le ventre, espèce de tiers parti qui représente aujourd'hui ce qu'on nommait les bariolés dans la première Assemblée constituante. Ces métis tiennent la ba-

lance entre les jacobins montagnards ou autres et les royalistes systématiques. Les uns sont des républicains de circonstance, d'autres des républicains de bonne foi; tous ennemis des violences trop révolutionnaires, criant journellement contre les terroristes et les royalistes ; mais la plupart sans caractère et sans opinions fermes, prudents et ne se commettant jamais qu'avec le parti qu'ils jugent le plus fort, redoutant par-dessus tout les chocs, serviles sous Robespierre, attachés après lui aux thermidoriens tant qu'ils dominèrent, aujourd'hui dévoués au gouvernement parce qu'il est le gouvernement. — Les monarchistes ont gagné depuis quelque temps plusieurs membres de ce tiers parti dont la politique, semblable à celle du Directoire, vacille journellemement et consiste non à réprimer les jacobins, mais à les maintenir .

Ces derniers viennent encore une fois d'ensanglanter la Provence; ils ont forcé les élections municipales à coups de sabre et de bâton, et massacré ou blessé plus de soixante citoyens. Au lieu de prendre à ce sujet des résolutionsfermes, le tiers parti et une partie du nouveau tiers ont eu la faiblesse de s'en tenir à des déclamations et de remettre le soin du remède au Directoire, divisé lui-même, ainsi que ses bureaux et ses agents, pour ou contre les jacobins; division qui paralyse ou laisse à moitié chemin toutes les mesures à prendre contre cette faction.

Les préparatifs d'invasion en Angleterre se poursuivent; le plan est de Carnot. Pour accoutumer les esprits, on commencera par une descente dans les îles de Jersey et de Guernesey. Si l'on réussit, le projet général sera exécuté, et suivant les avis que je reçois, par les trois points de Cherbourg, de Dunkerque et de Flessingue. C'est là que se rassemblent les troupes et les bâtiments. Le débarquement

s'opérera par des flottilles de frégates, de chaloupes canonnières, de bateaux armés, pendant que les vaisseaux de Brest chercheront à attirer la flotte anglaise dans le golfe de Biscaye. L'armement de Flessingue se dirigera à l'embouchure de l'Humber pour prendre poste à Derby; c'est celui sur lequel on compte le plus, avec l'assistance de la flotte hollandaise. L'armement de Dunkerque doit entrer dans la Tamise, la remonter jusqu'à Ghatam et y brûler ce chantier; celui de Cherbourg, auquel on emploie le plus d'enfants perdus, doit aborder à Starpoint et gagner Exeter.

Le mandat de cent livres ne vaut plus que trente sols. Le gouvernement a accéléré leur chute par des achats de numéraire faits avec ce papier. Il existe 50 à 60 millions en espèces à la trésorerie. La confusion, le désordre, les dissipations et le brigandage continuent à tenir le sceptre des finances. Ainsi, l'Europe est à genoux devant un gouvernement sans crédit et sans trésors, qui ne peut pas même parvenir à arranger les loyers des maisons et qui force les rentiers, premiers auxiliaires de la Révolution, à demander l'aumône ou à se tuer de désespoir. C'est un semblable gouvernement qui réduit la plupart des Souverains pour n'avoir rien prévu, rien voulu empêcher, à se croire très-heureux de pouvoir être six mois tranquilles spectateurs de l'invasion et de la ruine de la moitié de l'Europe.

Pprnc, le 25 noiît 1796.

Ce serait une erreur grossière de prendre la tranquillité qui règne à Paris, et cette espèce d'armistice que l'aplomb momentané du gouvernement maintient entre les factions, pour le prélude d'un ordre invariable, d'une paix constitutionnelle et de l'affermissement solide du régime actuel. Rien de tout cela n'existe qu'aux yeux du vulgaire, des sots et d'une grande partie de l'étranger toujours dupe des apparences, et en général aussi peu initié dans les secrets de la Révolution, que si elle se passait au Japon.

Les esprits ne sont ni unis, ni ralliés. Chacun, tout en se conformant à la force des choses, garde en son cœur l'espoir et le désir de voir cesser cette position contrainte. Les ferments des passions les plus violentes subsistent, se mûrissent; non pas, il est vrai, parmi le public blasé et insouciant, non parmi le beau monde et les bourgeois généralement dérévolutionnés, mais parmi tout ce qui gouverne ou prétend gouverner. On trouve dans cette classe d'hommes une animosité réciproque que rien ne peut éteindre; là est le volcan ; il n'a fait que resserrer son diamètre, et ses explosions n'en sont pas moins inévitables.

Le gouvernement actuel n'a ni l'affection, ni l'estime, ni la confiance. Dans toutes les classes, et tout en lui obéissant, on ne dissimule ni sa haine, ni son mépris pour lui. Le peuple, à qui l'on avait promis Y égalité, et qui y tient

toujours, ne peut s'accoutumer à des hommes comme lui, qui vont eu carrosse, qui ont des gardes et qui se disent républicains. La majorité de la nation portée au monarchisme par habitude et par la confrontation matérielle de ce régime à celui qui Ta suivi, reste dans Tinertie sur les intérêts et les usages de la République; elle ne l'aime ni ne la combat, et l'adopte sans la seconder. Un grand fond d'amertume et de haine entre chaque parti, des déclamations furieuses les uns contre les autres, l'espoir de se venger un jour et le désir d'un changement, tout en jurant la permanence de la Constitution de 1795, voilà ce qu'on aperçoit dans le public, chez les gens en place et partout.

La conduite ambiguë et versatile du gouvernement, son faible pour les terroristes dont il ménage les passions avec une servilité puérile, lui fait journellement commettre des sottises qui le perdront. Il n'existait qu'un moyen de prévenir la dissolution tragique des autorités d'aujourd'hui, c'était de réparer toutes les injustices réparables, d'appeler aux places ceux qui se sont montrés ennemis des crimes de la Révolution et d'assurer pour clients, pour tuteurs de l'autorité tous ceux qui réclament protection et sûreté. Mais le Directoire ne veut pas encore cette direction : il tolère et prêche lui-même les maximes du 10 août, du 2 septembre, du 31 mai; maximes subversives de sa propre autorité. C'est là, c'est dans cette manie révolutionnaire, dans cette persévérance à contrarier les inclinations et les habitudes nationales par des préceptes et des procédés jacobins, que réside le plus grand danger pour l'établissement du nouveau régime.

Il deviendra de plus en plus odieux à la majorité du public qui, sans l'aimer, a pris le parti de l'obéissance, mais qui ne veut pas d'une obéissance gratuite, et il restera

en même temps à découvert contre les jacobins qui ne souffrent aucun ordre de choses fixe et qui détestent toute supériorité civile le lendemain du jour où ils l'ont instituée. Cependant, rien n'est plus certain que la stupidité des directeurs et de leurclique à cet égard. Il règne parmi euxune crainte pusillanime à punir le crime, un ménagement lâche pour les scélérats, qui éclatera bientôt contre eux; ils sont trop aveugles pour le sentir.

L'étranger voit leur force et ne peut la révoquer en doute; mais leur défaut de sagesse et d'habileté dans l'intérieur ne sont ni mandés ni connus des envoyés ou des émissaires des Cours étrangères, plus empressés de faire leur cour à madame Tallien ou de dîner au Luxembourg, que d'apercevoir des observations et des faits qui sont audessus de leur portée, ou de se tenir en garde contre la simplicité avec laquelle ils comptent sur tels ou tels, sur des paroles, sur des promesses, sur des traités.

Ce que toutes les armées de la coalition n'ont pu faire, les dispositions dont je parle l'opéreront, et cela dans six mois, au renouvellement des élections, à moins qu'une révolution sanglante et jacobine ne replonge la France dans la situation de 1793.

Tandis qu'on préjuge les chefs du gouvernement occupés de plans vastes d'affermissement, et convaincus de la solidité de leur puissance intérieure, ils sont dominés, entraînés par l'apathie. Étonnés d'eux-mêmes, de ce qu'ils sont, de ce qui est, ils ne pensent pas au lendemain. En sorte que, malgré l'emphase de leurs discours et la bouffissure de leur politique, il n'existe chez eux aucune conviction de leur durée, et ils sont dévorés d'incertitude.

C'est la guerre, ou pour parler plus exactement, ce sont les succès de la guerre qui soutiennent leur existence et oc-

cupent leur activité. Les victoires, les contributions, les princes allemands et italiens qui se mettent à la queue pour mendier et payer des armistices, couvrent tout.

L'impulsion rapide des armées, ce mouvement hostile qui leur soumet une partie de l'Europe, tandis que l'autre regarde à la fenêtre, est le seul ressort qui fasse encore agir les volontés et les combinaisons révolutionnaires. Aussi, le Directoire, divisé sur le gouvernement intérieur, embarrassé, presque lassé de ses grandes fonctions, reprend de la vigueur et de l'ensemble, lorsqu'il s'agit des armées. C'est le grand moyen de succès et celui qui a toujours réussi, grâces aux divisions de l'étranger, à la lâche indifférence d'une partie de l'Europe sur la catastrophe du moment, aux collusions, aux corruptions, au défaut de zèle, d'énergie et d'unité qui a caractérisé la conduite de la plupart des Cours.

Aussi les derniers succès en Allemagne ' ont tellement enflé les espérances de ces messieurs, qu'ils n'entendent plus traiter les puissances autrement que comme les Romains traitaient les rois de Bithynie et de Cappadoce. Il n'est plus question de restituer ni le duché de Juliers, ni celui de Bèrg, ni celui d'outre-Meuse; révolutionner l'Italie et la mum'ciiJ ait ser est le texte dominant. Si Ton dicte la paix à Sa Majesté l'Empereur, on veut se réserver l'Angleterre pour entretenir la guerre, et l'on est bien décidé à considérer tous ces prétendus traités du moment, toutes ces pacifications partielles, comme des chiffons de circonstance, attendu qu'il faut au Directoire, à la République, à la Ré-

' Capitulation de Francfort, de Wurzbourg, et action de Joiirdan à Bamber{{ (4 août). Armistice acheté par les princes allemands de Souabe (25 millions en argent et promesse de neutralité). — Victoire de Moreau à Neiesheim (11 août).

volution des ennemis, sans quoi ces trois puissances mourraient de consomption sur leurs victoires précédentes.

C'est, au reste, le dernier des soins et des soucis nationaux que les événements du dehors. La majorité des vœux, tous les gens sages ou modérés dans les Conseils eussent ambitionné que l'étranger eût au moins balancé les succès de la République, et montré une résistance, une volonté d'union, de vues et de moyens, qui eussent amené le Directoire à la paix, en le forçant à ne point exagérer les conditions; mais la conduite de l'Empire, celle des troupes des cercles, de l'Espagne, du roi de Sardaigne, du Pape, les projets d'envahissement qu'on suppose universellement au roi de Prusse, et les retraites perpétuelles des armées autrichiennes, ont porté des coups mortels au parti pacifique et lui ont fait tomber les armes.

Bonaparte a envoyé à l'armée d'Italie quelques sommes d'argent provenant de ses rapines ultramontaines : cela a un peu réconcilié avec le Directoire ce bamboche à cheveux éparpillés, ce petit saltimbanque de cinq pieds trois pouces, qui n'a jamais fait la guerre que dans les tripots et les lieux de débauche.

Barras, son protecteur et son ami, est décidément terroriste, ainsi que Letourneur; les trois autres membres du Directoire sont moins prononcés. La Revellière est le moins mauvais et le plus nul; Rewbell lutte entre son naturel qui le porterait au pire et les influences qui le modèrent un peu; Carnot est un caméléon, plus fort et plus fin que ses quatre collègues réunis, sans avoir pour cela plus de crédit.

Du 27 août.

La politique directoriale augmente chaque jour d'insolence et de présomption : les succès de ses armées ne sont pas encore assez vastes pour elle ; on s'impatiente de leur lenteur; on ne rêve que guerre à outrance, invasions, conquêtes à garder : ce système prévaut absolument; il est devenu une affaire de parti ; les intentions jacobines, quant à l'extérieur, ont un dessus très-prononcé.

Drouet s'est évadé de sa prison, ou plutôt on lui en a ouvert les portes. Cette collusion est une nouvelle preuve de l'ascendant que les jacobins conservent dans le gouvernement.

Les quinze mille hommes qu'on fait passer de la Vendée en Italie sont sans habits, bas, ni souliers : la plupart sont de véritables bétes féroces : la totalité de ce renfort ne sera pas arrivée en Lombardie avant le milieu de septembre.

Berne, le 10 septembre 179G.

J'avais eu l'honneur de mander dernièrement à Sa Majesté l'Empereur et Roi que le délire de la présomption s'était emparé du Directoire, des Conseils et de tout ce qui les approche; qu'impatientés delà lenteur de leurs armées, ils ne cessaient de harceler les généraux et de leur ordonner de presser leur marche; qu'enfin, ivres de leurs derniers

succès, toujours infectés de l'esprit de jacobinisme, c'est à Londres et à Vienne qu'ils prétendaient aller dicter leurs capitulations, et qu'on ne respirait dans les bureaux, comme dans le gouvernement en chef, qu'invasions, révolutionnement, conquêtes et pillage. Le ministre des affaires étrangères Delacroix pousse sans relâche à ce système.

C'est le Directoire qui a fait plaider officiellement dans quelques journaux la nécessité de révolutionner l'Italie, et d'en former une république annexée à la France : il y a pour cela la plume d'un fou méprisable, né Milanais, qiii se nomme le comte Gorani, et qui, depuis quatre ans, gagne sa vie à écrire tous les mois un libelle contre quelque Cour de l'Europe.

Ce sont encore les écrivains directoriaux qui défendent le système des conquêtes, de l'extension de la République jusqu'au Rhin et même au delà, d'abattre les grandes puissances et de réduire les autres, neutres ou nou, à la condition de satellites ou de tributaires de la République ; ce sont là les expressions.

Ce serait une erreur de penser que ces romans fanatiques ne sont adoptés que par les jacobins. Les sentiments de fausse gloire , de vanité nationale, sont populaires et universels depuis le passage du Rhin et l'occupation de la Lombardie. Quelques bons esprits luttent contre ce torrent ; mais l'ignorance, le bavardage, la crédulité et la badauderie parisienne sont journellement entretenus par les relations que publie le Directoire et par les feuilles publiques, qui semblent toutes être datées des Petites- Maisons.

Ce ne seront pas sûrement les tristes négociations des princes d'Empire, ni leurs armistices payés si cher, ni ces soumissions qu'ils honorent du nom de traités de paix, ni

les neutralités armées , ni cette complaisance si générale à se rendre sans résistance, qui changeront l'esprit et les vices du gouvernement français. Il n'y a plus qu'un seul moyen de traiter honorablement et sûrement avec lui, c'est de s'en faire craindre; les victoires seules peuvent désarmer son insolence, désenivrer les Conseils et ramener le moment propice de négocier.

Je puis certifier que les dernières victoires de Son Altesse Royale Monseigneur l'archiduc Charles ' , et les suites qu'il est permis d'en espérer, feront à Paris et dans toute la France une sensation prodigieuse; à l'engouement et à l'extase vont succéder le découragement et les clabauderies. Si les Français repassent le Rhin, forcés par leurs défaites, le Directoire n'échappera point à l'odieux de l'acharnement avec lequel il s'est obstiné à poursuivre ses conquêtes, au lieu de saisir le moment de la paix. Le parti pacifique dans les Conseils et dans le public reprendra de l'empire, osera parler, j'aime à le croire, et sera l'interprète de l'indignation publique ; car, si un cinquième de la France, si le gouvernement, par des vues purement personnelles et par fananisme révolutionnaire, s'opiniâtre à perpétuer la guerre, la nation ne soupire qu'après la paix, ne demande que la paix, et c'est dans l'espoir de l'obtenir par des victoires, qu'elle applaudissait à celles-ci ; elle accablera le gouvernement du reproche de n'avoir pas voulu profiter de ses succès pour terminer la guerre, et du blâme de l'épuisement, des mesures désastreuses et des pertes qui suivront les défaites. Ainsi, après avoir pour la troisième fois sauvé l'Europe de la honte de passer sous les Fourches Caudines, Sa Majesté l'Empereur et Roi se retrouvera, pour traiter la paix, dans

1 A Neumark sur Bernadotte, à Araberg et Wurzbourjj (3 septembre) sur Jourdan.

une position encore plus favorable qu'elle ne l'était l'hiver dernier.

Au milieu de ses invasions et de ses succès, le Directoire succombait sous le fardeau de ses dépenses ; il a été obligé d'en faire l'aveu au Corps législatif, par un message formel dont les journaux ont fait connaître la teneur. Les mandats sont dévorés; la majeure partie des biens confisqués sont aliénés; les dépenses ne diminuent ni ne diminueront; les déprédations en tout genre sont au comble ; il est moralement impossible de recourir pour la troisième fois au papier-monnaie ; tous les moyens de crédit sont coupés à la racine; sans armée révolutionnaire, jamais on ne parviendra à faire payer les contributions dont le mode et l'étendue sont plus accablants que les excès de Tancienne fiscalité.

Il faudra recourir à des opérations oppressives, spoliatrices et révolutionnaires, revenir aux réquisitions, à l'attaque des capitaux, aux moyens de terreur pour se faire obéir. Il n'est aucun observateur éclairé, aucun esprit attentif qui ne découvre les conséquences réactives qu'amènera le retour d'un semblable régime.

Ajoutons que, même au sein de leurs avantages, les armées, depuis les généraux aux soldats, sont, en général, dégoûtées, lassées de la guerre et tout près du découragement et de la sédition, si des revers soutenus viennent les replonger dans cette alternative de misère ou de sacrifice de leur sang, dont ils pouvaient se croire sortis pour jamais.

J'ose faire pressentir avec confiance tous ces résultats, si les armées impériales poursuivent et soutiennent leurs victoires, soit en Allemagne, soit en Italie; mais je prends la liberté d'ajouter que, pour achever d'éteindre en France et dans les troupes le goût de la guerre, il serait utile de fournir des armes au parti pacifique, en opposant aux men- ". 10

songes, aux fureurs, à la rage conquérante du Directoire, une déclaration qui laissât sans réplique les impostures de ce gouvernement et désabusât les Français du préjugé que les alliés prétendent leur dicter des lois et le régime ' qu'ils doivent suivre, qu'ils conservent les armes pour opérer une contre-révolution, et que cette guerre a un autre but que celui de replacer chacun dans ses limites.

On me pardonnera encore de faire sentir que le véhicule de la terreur a été l'un des mobiles les plus efficaces et les plus sûrs des progrès que les Français ont faits en Italie et en Allemagne. C'est en répandant avec rapidité et profusion les bulletins de leurs moindres avantages, en effrayant ainsi les peuples et en prenant le ton de la confiance, qu'ils ont mis à leur solde, pour ainsi dire, tous les lâches, tous les esprits timides, soit dans les cabinets, soit parmi les propriétaires, soit parmi les peuples. J'ai été témoin du ravage qu'ont fait en ce genre les imprimés de la légation de Bâle, et je me permets de regretter profondément que les conseils de 8a Majesté l'Empereur et Roi aient méprisé l'importance de ces publications, surtout au voisinage des frontières, d'où elles pénétreraient en France sur-le-champ, en servant d'antidote aux faussetés par lesquelles le Directoire abuse la nation.

Le Corps législatif continue à aller au jour le jour ; il rejette les embarras sur le gouvernement qui lui renvoie les difficultés. Chacun pense à soi ; les Conseils, surtout celui des Cinq-Cents, ne s'inquiètent ni ne s'occupent des affaires générales ; on discute par métier, on décrète par désœuvrement; nul plan, aucune administration, rien de suivi, excepté les cabales. La sollicitude de ces représentants se borne à préparer les voies et à ajourner les plans pour les prochaines élections, qui se feront au mois de mai pro-

AVEC LA COUll DE VIENNE (1794-1798). 147

chain. Les intrigues, les projets, les combats intestins sont innombrables à ce sujet, qui intéresse la France beaucoup plus que l'histoire militaire de l'Allemagne et de l'Italie. — Le parti jacobin, prévenu du désavantage qu'il aura dans ces élections qui renouvelleront un tiers du Corps législatif, travaille à les éloigner et médite de les faire ajourner à la paix; il est très-probable que le Directoire sera de moitié dans ce complot.

Le chevalier de Revel, ministre du roi de Sardaigne, est revenu à Turin, et, comme on lésait, après avoir été expulsé par le Directoire. Celui-ci lui a trouvé trop d'esprit, d'aristocratie et d'insistance en faveur des émigrés savoyards, dont la République a loyalement confisqué tous les biens. Je sais que ses instructions étaient connues du Directoire huit jours avant qu'il arrivât à Paris, et ce n'est pas le seul indice qui me soit parvenu de la trahison qui s'exerce dans les bureaux du ministère de Sa Majesté Sarde.

Le tableau de Paris est de plus en plus digne d'horreur : ce sont trente Sodomes réunies ; tous les vices y donnent la main à tous les crimes ; chacun s'y déteste et s'y friponne ; plus d'amis, plus de parents, plus de liens, plus de devoirs; cinquante mille gueux ou gueuses, à qui l'on faisait l'aumône il y a cinq ans, enrichis par la Révolution, tiennent le haut du pavé, tandis que le reste des citoyens vit de pain moisi; la frivolité la plus insouciante accompagne la perversité publique; chacun ne songe qu'à se divertir, et personne n'a le sou; la capitale est partagée entre les fous et les coquins. Tout le monde se moque du Directoire, des Conseils, de la République ; tout le monde espère un changement de choses, et qui que ce soit ne contribuerait de cent écusou d'une heure de travail pour l'opérer.

Sa Majesté l'Empereur et Roi pourra prendre une juste

idée de la situation des Français en Italie, à la lecture du rapport suivant, envoyé le 3 de Milan par un des commissaires des guerres de l'armée de Buon aparté, à son frère, membre du Conseil des Anciens, rapport qui a passé entre mes mains :

« Notre armée se détruit, mande cet employé. Vingt à « vingt-cinq mille malades garnissent les hôpitaux ; l'air « dans les États vénitiens en était si infecté, qu'on en a fait « refluer cinq à six mille à Lodi et à Milan. Il n'y a pas, à « l'heure actuelle, trente mille hommes valides sous les « armes. Buonaparte pense de reprendre l'offensive et de « rapprocher son quartier général de Vérone. Ce projet est « fou, car il est douteux que nos moyens soient même suf- « lisants pour la défensive.

« On annonce des renforts; pure charlatanerie. Le Di- « rectoire déclare son impuissance. De dix-huit mille « hommes venant de la Vendée, à peine la moitié rejoin- « dra; douze cents hommes sont arrivés, et ces douze « cents étaient annoncés pour six mille hommes. On a « tenté de recruter , on a pris un millier de brigands ita- « liens; ce qui s'est passé sous Mantoue indique le peu de « fonds qu'on peut faire sur une pareille troupe. On a tenté « à Milan l'établissement d'une garde nationale; quoique « présentée comme purement sédentaire, la crainte de se « trouver troupe de réquisition a occasionné une émigra- « tion systématique, et l'on n'est pas encore parvenu à or- «« ganiser un seul bataillon.

« On a supprimé les agences militaires dont les extor- « sions étaient énormes, et l'on a rendu à la Lombardie « les administrations ; mais elles ont été si mal composées « que les concussions et les rapines n'ont fait que changer « de mains. L'opinion est manifestement prononcée contr^

« nous, à une centaine de coquins près; un revers un peu « essentiel serait le signal de notre destruction.

« Tous les genres de mécontentement et tous les germes « de désorganisation travaillent notre armée. Salicetti et « Buonaparte ne cheminent point d'accord ; ils empiètent « mutuellement sur leurs prérogatives; ils font et défont; « l'un vole avec impudence, l'autre avec adresse. De toutes « les sommes imposées et perçues, dix millions seulement « sont allés à Gènes, et n'ont pas atteint le tiers de ce qui « était dû. Toutes les caisses sont épuisées ; la dépense est « montée sur le pied de dix à douze millions par mois. « Quinze millions sont dus pour fournitures dans les États « vénitiens. L'officier ni le soldat ne sont payés; la déser- « tion est considérable, la haine générale contre Buona- « parte. Le soldat convalescent ne veut pas rejoindre : il « prononce hautement son vœu pour la paix ; ce cri sédi- « tieux se répète chaque jour davantage. »

Berne, le 22 septembre 17^6.

Le Directoire, jusqu'au 16 de ce mois, avait intercepté toutes les gazettes, les relations et les lettres qui auraient pu instruire Paris des derniers événements militaires en Allemagne. Gardant lui-même un silence absolu sur la défaite des armées, le gouvernement imposait la même réticence à tous les écrivains publics, placés, au nom de la liberté, entre le cachot ou la nécessité de taire l'histoire du

moment ; mais tous ces efforts sont à pure perte ; la vérité sera très-incessamment connue; elle frappera d'autant plus fort qu'elle aura été tardive et inattendue ; elle discréditera encore le gouvernement, en faisant apprécier les motifs de ses fables et de sa dissimulation.

Ce n'est pas, cependant, que l'imbécile peuple de Paris s'occupe fortement des événements extérieurs. L'image de cette capitale est tracée dans ces dégoûtantes feuilles publiques, rédigées aux Petites-Maisons par des écrivains ivres, les uns d'eau- de-vie et les autres de vin de Champagne, et où il n'est plus question que d'invectives pour ou contre les jacobins. Avec la poltronnerie des lapins, les Parisiens en ont la simplicité; ils croient leurs armées aux portes de Vienne, la paix rédigée, la monarchie autrichienne noyée dans le Danube, et ils ne songent qu'à la frayeur permanente que leur inspirent les mouvements des terroristes.

Ceux-ci sont en conspiration permanente. Leurs dernières tentatives n'avaient rien de bien sérieux; c'étaient de simples escarmouches, fondées sur la collusion d'une partie des troupes campées à la porte de Paris*, et uniquement destinées à intimider le gouvernement et les Conseils, et à ralentir les procédures commencées à Vendôme contre Babeuf et autres misérables mis en jugement.

Il n'en est pas moins vrai que sansla présence des troupes, les jacobins renversaient le gouvernement et se rendaient maîtres de Paris. On ne doit pas prendre au mot le bavardage héroïque des papiers publics jacobins; mais on doit

' Aîfaire du camp de Grenelle (9 septembre), nuit du 23 au 24 fructidor. Dans la nuit du 10 au 11 (27-28 août), celle oîi Babeuf et ses complices devaient être dirigés sur Vendôme, il y avait eu déjà, dans divers quartiers de Pari», das mouvements populaires qui n'avaient pas abouti.

demeurer convaincu que cette cohue discordante de bien intentionnés, de constitutionnels de 1795, de républicains modérés, de harangueurs, de dissertateurs , ne tiendra jamais un quart d'heure contre un peloton de jacobins, tant que le gouvernement ne fera pas face pour le public et ne sera pas gardé par des soldats fidèles.

La haine respective des divers partis s'accroît journellement par ces agitations ; elle est envenimée par les feuilles publiques. Le système du Directoire qui persiste encore à rester impartial entre les scélérats et le public, entre les citoyens soumis à la Constitution et les factieux qui travaillent à la renverser, ne sert qu'à irriter ces passions mutuelles et qu'à indisposer tous les esprits.

En général, il faut se représenter Paris comme un État à part, comme une France particulière, détachée d'intérêts, de vues, d'habitudes, d'opinions, du reste de la République. On n'y songe qu'à soi, à ses plaisirs, au présent; on n'y donne des regrets à rien ; on danse sur des cadavres ; on déraisonne sur l'avenir sans y attacher aucune attention sérieuse ; peuplé de gens ruinés ou de gens qui travaillent à la ruine des autres, Paris n'est, au pied de la lettre, qu'une bande d'escrocs et de dupes, blasés sur tout, excepté sur leur sûreté de vingt-quatre heures, républicains aujourd'hui parce qu'il n'y a aucun danger de l'être, royalistes par sentiment ou par opinion, parce qu'une pensée n'exige aucune démonstration publique, et près d'être toujours ce que voudra le plus fort.

Cette vile apathie ne règne pas au même degré dans les provinces, où la haine du gouvernement est plus énergique et plus libre, où les mécontentements ne se dissimulent point, où l'on déteste la République et ceux qui la gouvernent, et où les habitudes et les sentiments de l'ancien

régime ont de plus fortes racines. Lyon continue à se distinguer à la tête de cette rébellion tacite ; les émigrés v sont rentrés en foule ; qui que ce soit n'ose les inquiéter, ni même les apercevoir; le mépris et Thorreur de la République s'y manifestent comme dans une ville étrangère, et le gouvernement, qui la considère comme dans un état de contrerévolution passive, craint d'essayer son pouvoir contre elle. Il en est à peu près de même dans tous les départements où les jacobins ne dominant pas, il ne reste d'autre crainte que celle du gouvernement.

Malgré ce qu'on vient d'exposer sur l'indifférence et l'apathie de Paris, le plan d'atteindre les nouvelles élections au mois d'avril prochain, d'exclure du gouvernement les anciens conventionnels, les régicides, les républicains prononcés, existe toujours et se travaille, mais entre un petit nombre de députés, ayant plus d'esprit que de conduite, et d'intentions sages que de courage et de tenue. Ils viennent de demander la révocation de la loi du 3 brumaire dernier, qui exclut les parents d'émigrés et les complices de la révolte des sections de Paris, de toutes fonctions publiques. Cette motion, préméditée depuis longtemps, a excité une discussion violente; mais tout ce que les auteurs ont pu obtenir, a été le renvoi de la question à une commission sur le rapport de laquelle on discutera et décidera définitivement. Les jacobins ont emporté la majorité dans le choix de ces commissaires, grâce à l'accord parfait qui règne entre eux, et qui ne règne point parmi leurs antagonistes.

J'ai fait apercevoir dans l'un des numéros antérieurs l'importance et les suites de la révocation de cette loi du 3 brumaire, que la dernière Convention décréta et regardait comme une colonne essentielle de la Répubhque.

Au milieu de ces intrigues, de ces agitations, de ces

débats qui préparent des crises futures sans en être une encore, la France demeure sans administration et sans régime fixe. Il n'y a pas de police, et l'on ne s'aperçoit d'un gouvernement qu'à Paris; les lois, presque partout, sont de pure forme; l'anarchie reprend sans cesse le dessus, et l'on a la preuve de cette anarchie dans la foule des décrets contradictoires et de circonstance que rend journellement le Corps législatif. Tandis que les jacobins se jouent des lois à force ouverte, tantôt dans un département, tantôt dans un autre, le reste des citoyens s'y soumet sans leur prêter aucun appui; nul zèle, nul attachement à ce régime ; les autorités entravées par la mobilité continuelle des principes, des règlements, du Directoire et de leurs propres membres, restent sans force et sans activité. La France, malgré tout ce qu'on avance de contraire, malgré la soumission apparente de ses habitants et malgré la vile incurie de Paris, est à peu près, comme elle l'était à la fin de 1791, entre une révolution faite et une révolution à faire.

C'est dans cet état de choses que s'évanouit le principe de la sécurité, de 1 indifférence, delà soumission générales, savoir l'empire que les avantages extérieurs assuraient au gouvernement, les ressources qu'ils lui fournissaient, la crédulité sur les conquêtes et la paix qui promettaient à chacun le terme prochain des maux publics.

Distraite depuis six mois par les relations de Gargantua que publiait le Directoire sous le nom des généraux, la nation se croyait à jamais affranchie des mesures oppressives et révolutionnaires que vont nécessiter de nouveaux désastres.

Les finances livrées au pillage, plus que jamais devenues la proie d'une multitude de fripons et de parvenus scandaleux, vont retomber dans une détresse pire que l'année der-

nière; car ni ces imbéciles Conseils, ni le gouvernement, à qui toute espèce de notions et de volonté d'administration et de règle est étranger, n'ont su profiter des six mois qui viennent de s'écouler, pour mettre de l'ordre dans une seule partie, pour fixer un plan de dépenses et de recettes, pour pourvoir aux dépenses extraordinaires, à la dette flottante qui est énorme, au discrédit, auxmoyens d'économie. Marbois, député du nouveau tiers et homme de mérite, déclara dernièrement dans un des derniers comités secrets, quil était vide de sens de s^ occuper de finances tant que l'on restait en état de guerre.

Les mandats sont mangés; les biens confisqués; les plus disponibles aliénés en majeure partie; on a établi le plus grand nombre des dépenses, excepté toutefois celles de justice, sur le pied du mandat au cours, ou en numéraire effectif. Fermond, du comité des finances, qui est le plus sot et le plus ridicule des comités, avoua dernièrement que la dépense extraordinaire se levait à trois millions espèces par jour; la dépense ordinaire a passé cette année sept cents millions ; et tout cela avec des armées qui, depuis six mois, vivent de contributions et de vols en Allemagne et en Italie. Le papier-monnaie est en horreur; si l'on s'avisait d'en créer un troisième, il ne serait pas reçu à 95 pour 100 de perte à son émission, et il faudrait en créer pour plusieurs milliards avant d'acquitter la dépense de six mois.

Les vides des armées avaient obligé le Directoire, même avant les dernières défaites, à dégarnir l'intérieur de ce qu'on nomme colonnes mobiles, dont partie a été envoyée en Italie au mois de juillet, et une autre partie licenciée. Le reste était employé à la défense des côtes, à la descente projetée en Angleterre (et qui définitivement est ajournée

au printemps prochain), à la garde de Paris et à la répression des mécontents. Ce sera beaucoup si Ton peut tirer quarante mille hommes de toute espèce de cette armée de l'intérieur, y compris même les garnisons des places fortes cjui restent confiées aux troupes réglées; mais la République, le gouvernement, la sûreté, la soumission publique, les factions, la perception des taxes, les réquisitions fiscales et personnelles restent abandonnés à la protection des gardes nationales sédentaires, c'est-à-dire à des citoyens dont les trois quarts sont des ennemis prononcés ou cachés du gouvernement, des hommes livrés à l'esprit de parti, ou des insouciants incapables de faire la police d'un cabaret. L'autorité ne tardera pas à se repentir d'avoir ainsi réarmé, réuni, investi du pouvoir militaire, un peuple harassé du régime actuel, et que la durée de la guerre obligera de fouler encore.

Il suffit d'indiquer ces conséquences; la nécessité seule et la crainte d'effaroucher tout de suite les esprits par de nouvelles réquisitions ont pu inspirer cette mesure, que le Directoire a annoncée dans une déclaration publique, remplie comme à l'ordinaire de toutes les absurdités atroces et des charlataneries qui caractérisent son éloquence. « Ces « troupes, dit-il, achèveront d'accabler un ennemi sourd à la « voix de l'humanité et de ses propres intérêts. Toutes les « troupes de France vivront à ses dépens, toutes les cala- « mités de la guerre seront transférées sur son territoire, « jusqu'à ce qu'il lui plaise enfin d'accepter les conditions « justes et modérées que nous n'avons cessé et que nous ne Il cesserons de lui offrir. »

Nonobstant cette impudence et ces beaux calculs, un peu dérangés par Son Altesse Royale Monseigneur l'archiduc Charles, il est aisé de prévoir que le Directoire va rouvrir la

boîte de Pandore, les réquisitions et autres fle'aux dont il a amusé la France, ou que, revenant de gré ou de force, de sa politique révolutionnaire et de son droit de conquêtes, à des principes plus sensés, il abaissera son insolence jusqu'à parler sérieusement de paix.

Mais avant d'en venir là, il est extrêmement probable qu'il essayera encore les moyens de rage et de désespoir, qu'il tâtera la patience publique, qu'il inondera la France d'impostures pacifiques, pour démontrer que les alliés seuls s'obstinent à la guerre; et je ne saurais trop répéter qu'on ne désarmera jamais ce gouvernement criminel, insensible aux maux de ses concitoyens, sans morale, sans honneur, sans aucun patriotisme, sans aucun principe de saine politique, sans respect pour tout ce qui est sacré dans les autres gouvernements, qu'en se montrant redoutable, victorieux, mais prêt à consentir à la paix et jamais à signer des capitulations semblables à celles du margrave de Bade, du duc du Wurtemberg et du roi de Sardaigne ^ ; capitulations plus pernicieuses à l'Europe que des batailles perdues et qui apprennent à la nation française à mépriser, à insulter tous les souverains.

Sa Majesté l'Empereur et Roi remarquera l'attention avec laquelle le Directoire ramène sans cesse la crédulité française à l'opinion que la durée de la guerre est uniquement le fruit de l'acharnement des alliés. Si cette opinion venait à s'affaiblir en France comme elle l'est déjà dans les armées, ce changement aurait les effets les plus utiles et les plus étendus ; il porterait au comble la haine contre le gouverne ment, il frapperait d'un coup mortel toutes les mesures subséquentes, toutes les ressources extraordinaires; il déve

' 5, 7, 22 août. — Cession de Montbéliard par le duc de Wurtemberg.

AVEC LA COUll DE VIENNE (1794-1798). 157

lopperait l'esprit de résistance, qui se manifeste déjà, chez les réquisitionnaires; il faciliterait la paix en dé^^oûtant tout à fait la nation du système des conquêtes à garder, et en fournissant des moyens victorieux aux bien intentionnés du Corps législatif. — Sa Majesté l'Empereur et Roi me pardonnera la liberté que je prends de lui représenter de nouveau que tous ces avantages résulteraient indubitablement d'une déclaration adressée non au gouvernement, mais à la France, où, en rappelant l'agression dont Sa Majesté Impériale et Royale fut l'objet en 1792, sans la moindre provocation de sa part, elle rejetterait sur l'ambition révolutionnaire du gouvernement français tous les malheurs de la guerre et tous les obstacles à la paix, et où elle en annoncerait le terme au moment où les Français abandonneraient les pays envahis.

Jourdan a donné sa démission; Beurnonville le remplace dans le commandement de l'armée de Sambre-et- Meuse.

Berne, le 8 octobre 1796.

Quoique M. le baron de Degelman ait sûrement instruit ses supérieurs de ce qui se passe en Suisse depuis quinze jours, j'ajouterai ici quelques observations aux rapports de ce ministre.

Le baron d'Erlach de Spietz, sénateur de la république de Berne et membre du conseil de guerre, avait prévenu son gouvernement, dès le commencement de septembre,

158 CORRESPOiSDANCE DE MALLET DU PAN

de la nécessité où se trouverait le Corps helvétique de défendre son territoire contre une retraite du général Moreau, et il avait invoqué des mesures promptes et énergiques. Cet avis fut repoussé par esprit d'insouciance et d'économie, par l'effet de cette disposition fatale qui a dominé dans la plupart des Conseils de l'Europe, dont la prévision a laissé si souvent arriver les événements au lieu de s'en garantir, et enfin par l'embarras de concerter aucunes précautions avec les cantons limitrophes de la Souabe. L'esprit de parti travailla encore à augmenter cette sécurité ; on vit avec indifférence les premiers Français fugitifs, battus dans le comté de Bregenz, se sauver à Schaffouse, traverser le bas Argau et se rendre à Bâle.

La prédominance de l'influence française dans cette dernière ville, les lenteurs et la partialité de Zurich, ne laissaient aucun espoir d'amener les cantons septentrionaux à une mesure générale ; ces derniers avaient pris le parti de recevoir les Français, de leur accorder le transit et l'hospitalité, de laisser sans ordre, sans police, sans précautions quelconques, les bandes de gueux en uniforme faire de la Suisse leur hôpital ambulant, la traverser en grand nombre, sans armes, il est vrai, mais avec leurs convois, pour gagner Bâle par la route de Schaffouse à Bade , Lentzbourg , le bas Argau, l'extrémité du canton de Soleure et le Hanstein.

Enfin, Berne, indisposée de la conduite de Zurich, de Schaffouse et de Bâle, a pris la résolution d'armer et a armé douze mille hommes, avec un train d'artillerie. En ce moment, ce corps se rassemble dans l' Argau. Probablement, Soleure, Lucerne et Fribourg joindront un contingent à cette force; le baron d'Erlach de Spietz a été député à Zurich pour représenter à ce canton les conséquences de sa conduite.

Généralement, cette inondation de Français a indisposé le peuple, surtout les paysans : le parti bien intentionné a gagné de l'avantage; et tout porte à croire que Zurich, Bâle etSchaffouse porteront seuls le poids delà responsabilité, à laquelle les exposent leur partialité, le vice de leur gouvernement populaire et la terreur qu'y ont semée les Français depuis deux ans.

Plus de dix mille de ces fuyards ont déjà traversé la Suisse par pelotons. La lettre du feld-maréchal comte de Latour ' au ministre impérial, et la note de M. le baron Degelman, ont prodigieusement contribué à tirer enfin la Suisse de sa léthargie et à réfléchir plus mûrement sur les sophismes de ces publicistes en matière de neutralité. En énonçant que ce passage des Français, la lenteur des précautions et la conduite des trois cantons désignés plus haut ont encouru une désapprobation générale, on indique suffisamment quel est l'esprit public du reste de la Suisse, travaillée d'ailleurs par toutes sortes d'affections ou de préjugés, d'influences ou de raisonnements qui dérivent de sa position, et la douce habitude qu'on y a contractée de se croire inaccessible à toutes les conséquences de la guerre, moyennant un acquiescement entier et subit à toutes les demandes insolentes dont les fatigue le Directoire.

Il n'est aucune ruse, aucune inquisition, aucune imposture que le gouvernement néglige à Paris, pour prolonger la crédulité du peuple sur la situation des armées françaises. Il était, il est vrai, impossible de dissimuler plus longtemps la dissolution de celle de Sambre-et-Meuse, dont la plupart des chefs de l'état-major ont donné leur démission, et qui est absolument désorganisée. — Le commissaire ordonnateur

• Il marchait sur les derrières de Moreau pour inquiéter sa retraite. Geluili se retourna contre lui et le battit à Biberach (2 octobre).

ICO C0R1\ESP0]SDA]NCE DE MALLET DU PAN

écrivait le 18 de Cologne à l'un de ses parents à Paris, qu'il n'y avait plus aucun moyen de faire mouvoir cette armée, sans vivres, sans chariots, sans équipages, sans chevaux, et retirée dans des contrées déjà épuisées par les contributions et qui ne présentent aucune ressource. Mais le Directoire n'en publie pas moins dans ses journaux que Moreau continue de marcher sur Vienne, qu'il attaquera et vaincra partout Monseigneur l'archiduc Charles. — Les fables extravagantes de Buonaparte sont crues encore par le peuple. Pour balancer l'impression des revers, un jour on annonce les secours de la Porte ottomane , le lendemain une alliance avec le roi de Prusse. Tout cela se publie sous l'attache du Directoire, fait la risée de gens sensés, est adopté sans discernement par la multitude de toute condition et commenté chaque jour par une foule d'imbéciles gazetiers. D'ailleurs, le caractère de la capitale, tel que j'ai eu l'honneur de le dépeindre plus d'une fois, exclut tout intérêt sérieux, toute attention suivie aux événements extérieurs. Paris n'est plus touché de rien, plus susceptible d'aucun sentiment public : ce sont les Petites-Maisons habitées par des scélérats qui s'amusent aux dépens des insensés. Voler, se divertir, bavarder sans but et ne jamais voir que l'instant qui court, voilà l'histoire des trois quarts des Parisiens.

Cependant, tout ce qui appartient au gouvernement s'agite et intrigue pour tourner en sa faveur les désastres extérieurs, et pour s'en faire une arme contre les mécontents et les ennemis du régime actuel. Le Directoire, ses commis, ses créatures, toute la nuée de brigands qui vivent de la guerre, épouvantés de leur responsabilité et prévoyant le parti que l'opposition tirerait des derniers revers, se sont rapprochés des jacobins. Ceux-ci ont de même attiré à eux la bande des deux Conseils qu'on appelle le ventre, espèce

vénale, lâche, sans opinion comme sans conscience, et dévouée au parti le plus menaçant. — En conséquence, depuis quinze jours, les bien intentionnés du Corps législatif sont retombés en minorité. L'un d'eux, Pelet de la Lozère, ayant représenté dans un discours ad hoc la nécessité de la paix les jacobins et les directoriaux l'ont accablé de clameurs et ont fait tomber cette motion. La révocation de la loi du 3 brumaire qui exclut des fonctions publiques jusqu'à la paix tous les parents d'émigrés et les complices des sections de Paris l'année dernière, sera très-probablement rejetée ; l'aigreur, la vengeance et la haine se raniment, chez les uns, pour écraser la parti pacifique et le parti royaliste; chez celui-ci, pour prévenir que l'autorité ne retombe en entier dans les mains des jacobins.

Point de doute que ceux-ci ne tentent l'impossible pour poursuivre leur avantage. Ils ont laissé fusiller quelques terroristes subalternes, auteurs du dernier mouvement tenté sur le camp de Grenelle; mais on a sauvé les chefs. Cette insurrection , dont le public, frappé de sa bizarrerie, n'a point pénétré le mystère, tient à des ressorts qui aboutissent jusqu'au Directoire. Jacobins et terroristes ont repris le ton audacieux, ils menacent ouvertement de leurs vengeances ; ils sont parvenus à maintenir dans leurs places Charles Delacroix, ministre des relations extérieures, et Merhn, ministre de la justice , tous deux dévoués au système jacobin.

Ce système est toujours le même quant à la politique extérieure. Les journaux officiels du gouvernement viennent d'imprimer que les opérations de la campagne nont rien changé au système adopté par le Directoire avant son ouverture. Ce conseil a répondu à la demande faite par le gouvernement britannique d'un passe-port pour M.Jackson, qu'il délivrerait ce passe-port à l'envoyé s'il était muni de pleins pouvoirs, i£. 11

non-seulement pour préparer et négocier la paix, mais pour la conclure définitivement, c'est-à-dire pour souscrire aux conditions qu'imposera le Directoire. Cette réponse n'a pas d autre sens; les auteurs ne veulent point d'autre paix, et cette comédie relative à M. Jackson n'a d'autre but que d'éluder toute négociation, en rejetant cependarit sur Sa Majesté Britannique le dessein de continuer la guerre et en faisant croire à la France que le Directoire n'a point refusé de traiter sérieusement.

C'est à introduire et à fortifier cette opinion que tendent tous les ressorts du Directoire. Poursuivre la guerre en persuadant à la nation que le retard de la paix est l'ouvrage des puissances, voilà sa politique fondamentale en ce moment.

Il épuise l'armée de l'intérieur avant d'en venir à une réquisition générale. On a fait marcher encore 10,000 hommes de cette armée en Italie et 15,000 à Strasbourg. On a commandé, mais sans aucun succès encore, des réquisitions partielles en Alsace et dans les autres départements les plus voisins du théâtre de la guerre.

Ce qui est encore plus embarrassant que les levées, c'est la recherche des ressources de finance. On aura peine à croire, et rien n'est plus vrai cependant, que le gouvernement est sans le sol. Depuis un mois, il n'est pas sorti cinquante mille livres de la Trésorerie; personne n'est payé, excepté les députés, les ministres et les principaux commis. Le Directoire fait vendre sur la place les ordonnances du Trésor royal à 60, 70 pour 100 de perte; on donne des primes aux acheteurs qui pavent avant le terme; on a, dans le temps, délivré des ordonnances sur les contributions de Francfort, avant que cette ville fût occupée. Toutes les friponneries, les expédients les plus désastreux, sont

employés; les provinces sont accablées d'impositions; mais toutes ces misérables ressources sont des gouttes d'eau dans rOcéan, maintenant que les revers exigent la dépense de nouveaux milliards. On s'attend à quelque grande mesure, semblable aux précédentes, et à un orage que sa proposition fera éclater dans le Conseil des Cinq- Cents.

P. S. — Zurich s'est déterminé sur les représentations de Berne à armer 6,000 hommes; les autres cantons fourniront aussi leur contingent. Le principe adopté par Berne, à la pluralité de quatre-vingts voix contre vingt, dans le conseil souverain, est de fermer entièrement le passage aux Français.

Il n'y a dans la langue aucun terme pour exprimer l'état réel des finances, et de tout ce qui y a quelque rapport. L'argent est tellement rare que les bonnes maisons qui empruntaient ou qui prêtaient à demi pour 100 par mois, sont obligées de donner 4 pour 100 par mois. Cette disette est journellement accrue par le gouvernement, qui pompe avec l'agiotage de son papier tout l'argent disponible de la circulation. Les commis et autres fonctionnaires publics n'ont reçu qu'un quart à-compte de leurs appointements du mois dernier.

Dernièrement, le gouvernement a payé une compagnie de ses fournisseurs avec des meubles en tapisserie, volés dans les maisons royales, déposés à l'hôtel de l'Infantado, et aujourd'hui mis en vente publique. Il a de même abandonné pour plusieurs millions d'arpents de bois domaniaux à la fabrique de drap des Varrolais à Abbeville, contre un marché de drap pour l'habillement des troupes. — Le droit

de patentes est tellement onéreux qu'on en refuse partout le payement; à peine un quart de Pans Ta-t-il acquitté, et cependant le gouvernement exige déjà les impositions de l'année prochaine. — Paris réunit les deux extrêmes, toute la cherté des pays riches et toute la misère des pays pauvres.

Gela n'empêche pas que les beaux q artiers de Richelieu et de la Ghaussée-d'Antin ne soient remplis de parvenus qui donnent des fêtes, des soupers, des concerts, qui garnissent les spectacles et étalent un luxe crapuleux. Ce sont les vers et les insectes qui rongent le cadavre de la France et qui ont remplacé le clergé, la noblesse et la magistrature. — Au milieu de ces déprédations et de cette misère, on vole, on assassine impunément dans les villes et sur les routes. Gela n'arrivait pas au temps du terrorisme, parce que la canaille occupait les comités et recevait tant par jour pour assister aux assemblées des sections.

La négociation de lord Malmesbury a pris décidément le caractère que j'avais eu l'honneur de faire pressentir dès l'origine '. G'est intentionnellement que le ministre du Directoire pour les affaires extérieures a adopté ces formes de correspondance insolentes et insolites ; le but est d'avilir l'envové et le gouvernement britannique, et ce but est rempli en France. Les journaux du gouvernement ont déjà signifié à l'ambassadeur anglais qu'il ferait sagement de repartir. Louvet, député, chef jacobin, journaliste salarié du Directoire qui fait distribuer 6,000 exemplaires de sa feuille intitulée la Sentinelle, dit, le 16 de ce mois, ces propres paroles : « Les choses en sont venues au point que le « Directoire ne peut plus rester dans cette attitude; il a « épuisé les voies de la modération et de la générosité; il ne

1 Moniteurs îles 3, 7, 8, 10, 20, 24, 29 brumaire et 9 frimaire.

« lui reste plus qu'à déployer sa dignité et sa force. » Il est à croire que lord Malmesbury ne continuera pas à servir de jouet aux Parisiens, à se laisser outrager officiellement et journellement sans utilité ; car, qu'il parte ou qu'il demeure, le Directoire n'en rejettera pas moins sur lui le tort de la rupture et le persuadera au gros de la nation, ainsi qu'à l'opposition en Angleterre.

Les projets de descente en restent aux démonstrations. Cependant les troupes, c'est-à-dire un ramas de coquins et de malfaiteurs, enrégimentés sous le nom de francs ou de bandes noires, arrivent à Brest et s'y embarquent sur l'escadre qui, le 12, n'avait point encore mis à la voile : les avis sont toujours qu'elle est destinée pour l'Amérique.

Quant à la première division des troupes rassemblées à Dunkerque, qui était partie le 8, elle est rentrée le 10, battue par la grosse mer et hors d'état de continuer sa route. Cette embarcation devait se réunir à une autre dans le port de Flessingue et tenter, selon l'opinion la plus accréditée, une descente dans l'Elbe pour rançonner Hambourg et l'obliger de fermer sa porte aux Anglais.

//' P. S. — Plusieurs coups de main de cette nature sont à l'ordre du jour; le besoin et la soif du pillage, enflammés par le succès des rapines exécutées en Italie et en Allemagne, forment le point de vue central et le principal objet de l'activité directoriale. Tous les États neutres, neutralisés ou belligérants qui peuvent tenter la cupidité de ce gouvernement cartouchien, doivent redoubler de précautions.

La moitié des troupes qui de Provence devaient aller joindre Bonaparte, ont déserté dans le comté de Nice. La guerre d'Italie est un objet d'horreur pour les volontaires.

Berne, le 16 octobre 1796.

On se tromperait en supposant que les revers fassent, en France et surtout à Paris, plus d'impression que n'en firent les victoires. Le public rassasié d'événements, indifférent à l'avenir, blasé sur les craintes comme sur les espérances, est à peine touché des événements extérieurs. Cependant, il en résulte déjà des effets politiques et moraux très-importants.

Dans l'état de servilité où la capitale est tombée, il lui restait ce qu'aucunerévolutionn'affuiblira jamais en France, la vanité et la présomption nationales. Tous les partis étaient enchantés de ces victoires prétendues remportées sans combattre, de prendre des États, de dicter des actes de soumission à des souverains, de triompher de l'Europe, de l'humilier et de la piller. Peu de gens croyaient au terme de ces succès : le gouvernement était en délire. Paris considérait l'Europe comme une scène d'opéra, jouée pour l'amuser, par des acteurs invincibles. Ces folies ont disparu, malgré les réticences du Directoire, malgré les impostures et les sottises de tout genre dont il berce la crédulité des Parisiens.

Les républicains voyaient dans les conquêtes les progrès de la Révolution, la chute des rois et autant de tributaires qu'ils avaient d'ennemis. Les royalistes systématiques, toujours inquiets d'une contre-révolution absolue, se jugeaient maîtres de la faire à leur gré, aussitôt que les puissances

seraient abattues. Le gouvernement et son parti, ne respirant que pillages, désorganisation, soumission des États belligérants, et toujours pleins du projet de les désarmer les uns après les autres, ne mettaient pas plus de bornes à leur sécurité qu'à leur insolence. Les pacifiques voyaient dans les victoires la fin prochaine de la guerre; les fauteurs de celle-ci, des moyens de la continuer, pour la terminer enfin de la seule manière qui ne fût pas préjudiciable aux intérêts de la Révolution.

Aujourd'hui, toutes ces vues sont bouleversées ; mais chacun n'envisage ce changement que sous le rapport qu'il peut avoir avec la situation intérieure.

Les mécontents les plus prononcés reviennent à une partie de leurs anciennes espérances; un gouvernement haï et battu est moins redouté. Les conspirateurs, les moteurs d'insurrections aperçoivent dans l'éloignement des troupes du dedans des facilités à remuer ; les vendémiaristes, les anciens constitutionnels y voient l'éloignement de la paix, et se retrouvent dans l'alternative, ou de voir la Constitution entourée par les mesures révolutionnaires, ou de résister avec plus d'énergie à leur retour. Les gouvernants, chargés d'une responsabilité dangereuse après des revers et forcés de recourir, ou à une paix modérée dont ils ne veulent point, ou à des opérations oppressives pour continuer la guerre, se rapprochent des oppresseurs par excellence, c'est-à-dire des jacobins. Ceux-ci, qui travaillent à sortir la France du régime constitutionnel de 1795, pour la replonger en entier sous le régime révolutionnaire, acceptent les défaites extérieures comme un des meilleurs mobiles de leurs entreprises. — A côté d'eux, les terroristes purs, enfants perdus des jacobins, remuent, conjurent dans les cabarets, entretiennent la fermentation pour se rendre redoutables, pour

inquiéter le gouvernement et le faire glisser dans les bras des jacobins.

Telles sont en grande partie les causes de l'ascendant que ces derniers reprennent dans le Corps législatif et au Directoire.

Les vendémiaristes ont perdu dix questions depuis quinze jours, et très-probablement perdront la délibération définitive sur la loi du 3 brumaire, sur la révocation de laquelle reposaient tous leurs plans, leurs mesures et leurs espérances.

Le découragement en a gagné plusieurs, qui ont demandé leur congé. Les discussions sont redevenues orageuses; l'arrogance et l'animosité des jacobins se déploient à pleines voiles : ils ont ressuscité dans Paris et dans les conseils une agitation sourde qui prépare des éclats.

Les modérés se sont affaiblis en s'attachant précédemment au système de se rallier au Directoire, de lui applaudir, de lui tout permettre, pour l'empêcher de retourner aux jacobins. Ils ont sacrifié à cette chimère des circonstances importantes et des avantages sûrs; ils manquent de suite, d'égalité dans leur marclie, d'uniformité et de constance dans leur but. Ils se battent avec des principes dans un empire en combustion ; c'est avec des formes légales qu'ils entendent renverser des adversaires toujours agissants et auxquels on n'oppose que des lois méprisées, inobservées et inobservables.

Autant les vendémiaristes fondent d'espérances sur l'élection d'un nouveau tiers du Corps législatif au printemps prochain (élection qui, en la supposant libre, leur assurerait la prépondérance), autant les jacobins et le Directoire redoutent ce moment, qu'ils travaillent déjà à prévenir.

Leur plan secret est trajourner la Constitution, et par conséquent les élections, jusqu'à la paix : c'est une des raisons puissantes pour lesquelles ils s'obstinent à la guerre. Ce projet ne s'exécutera pas sans résistance et sans déchirements. Voilà les éléments d'une nouvelle crise révolutionnaire plus ou moins immédiate.

En apparence, le Directoire conserve sa neutralité; mais, dans le fait, cette neutralité sert utilement la faction entreprenante. Exécré d'ailleurs autant que méprisé, caressé par des hypocrites, envié et attaqué par des coquins, ses complices, ce n'est pas au parti le plus dangereux qu'il s'avisera de déclarer la guerre.

L'oppression, l'arbitraire, les exactions, les actes révolutionnaires pèsent sur les départements beaucoup plus que sur Paris, distrait d'ailleurs par des plaisirs crapuleux, par des spéculations infâmes et par l'exercice de toutes sortes de friponneries qui font la ressource de la moitié de ses habitants.

On prépare de nouvelles extorsions pécuniaires; il est question de tirer encore deux cents millions en numéraire, des propriétaires déjà écrasés des taxes ordinaires qui absorbent la moitié du revenu net de chaque possesseur d'immeubles. Ces deux cents millions pour les besoins extraordinaires de la guerre, couvriront à peine la dépense de deux mois.

On s'attend de même à une nouvelle levée de deux cent mille hommes. Le Directoire ne prononcera pas le mot de réquisition; il désavoue les réquisitions ; mais il en fera, ou il en tentera une du cinquième de la population virile. Voici comment :

Sans décret, sans autorisation législative, le Directoire a entrepris la formation d'une armée qui, sous le nom de

colonnes mobiles, sera une armée révolutionnaire de seconde édition. Elle est prise, pour un cinquième, sur toutes les gardes nationales de chaque département. Cette formation n'est point encore organisée; elle n'existe même nominalement que dans quelques départements frontières du théâtre de la guerre. Ainsi, lorsqu'on lit dans les journaux que telles colonnes mobiles se sont mises en mouvement, cela signifie qu'on a fait marcher le cinquième, ou ce qu'on a pu du cinquième, des habitants d'une province, entre dix-huit et quarante-cinq ans. Ces levées sont aussi odieuses aux peuples que les réquisitions; on s'y refuse comme à celles-ci. On a requis tout, à l'heure les colonnes mobiles de Franche- Comté, de la haute Alsace; il ne s'est pas encore trouvé cent hommes de bonne volonté.

Berne, le 26 octobre 1796.

Si la lecture des papiers publics français sert à égarer l'Europe touchant la situation réelle de la France, ces papiers rendent le même service aux départements et au peuple, relativement aux affaires extérieures. Les Orientaux, qui n'ont point de gazettes, ne sont point du moins trompés par leur gouvernement. Si un philosophe, descendant de la lune, tombait sur les gazettes de Paris depuis cinq ou six semaines, il penserait que ces feuilles sont celles d'une nation dont la raison est en enfance, et l'entendement abruti par la plus vile servitude. Le Directoire donne le

AVEC LA COUR DE VIENNE (i794-1798). 171

signal du mensonge dans une feuille officielle intitulée le Rédacteur ^ ^ composée par un ancien valet de Robespierre. Aussitôt, les journaux de tous les partis transcrivent ces fables, et sous peine de prison se gardent bien de hasarder un mot de critique ou de contradiction. Sur la parole lovale du Directoire, Paris et les Conseils étaient, le 19 et le 20, très-convaincus que le général Moreau se reposait sur des victoires^ en attendant d'autres victoires sûres et des résultats aussi décisifs que la dispersion totale des troupes de Son Altesse Royale Monseigneur Tarchiduc Charles. Le Directoire fabrique lui-même les dépêches de ses généraux qui n'ont pas au même degré le talent de l'invention : le seul Buonaparte qui écrit qu'il est maître de la moitié de la ville de Mantoue, est un poëte digne des romanciers du Luxembourg.

Malgré l'ignorance stupide des Conseils, duTarisien, et les jongleries du gouvernement, plus que jamais la nécessité de finir la guerre est à l'ordre du jour dans le public : c'est-àdire que depuis qu'on est battu, on ne demande plus de victoires, et que la manie des conquêtes s'éclipse avec la gloire des conquérants. Il n'existait pas d'autre remède sur l'esprit des Français, pour guérir leur fièvre belliqueuse; mais il n'agira avec le même succès sur les indignes usurpateurs qui les gouvernent, qu'autant que les nouveaux et éclatants avantages de l'armée autrichienne et la contenance ferme des alliés feront chanceler son audace et le jetteront dans l'alternative, ou de signer la paix, ou de pré-

' Le Rédacleur du 25 frimaire an IV au 28 nivôse an VIII. — Depuis le n" 320 (10 brumaire an V) jusqu'au n" 591 (Il thermidor), chaque numéro porte cet avis : « Les articles officiels de ce journal sont les seuls qui pa><sent sous les yeux du Directoire exécutif ou des autorités constituées... Le gouvernement n'a aucune part aux autres. » — Le n° 592 (12 thermidor, 30 juillet 1797) porte : « Il n'y a plus d'articles officiels dans ce journal. »

cipiter la France dans des horreurs révolutionnaires auxquelles, définitivement, le Directoire n'échapperait pas luimême.

Le négociateur anglais attendu à Paris n'y était pas encore arrivé le 20. On y prévoyait une première difficulté de forme, indépendamment de celles du fond, c'est que le Directoire voudrait traiter avec l'Angleterre seule, et celleci, à ce qu'autorise le discours du roi d'Angleterre, traiter des intérêts de ses alliés comme des siens propres. Le délabrement de l'armée d'Italie, les avantages de M. de Wurmser, ses renforts et les armements du roi de Naples, ont valu à ce prince des conditions plus modestes de pacification ' ; mais l'esprit de modération n'y entre pour rien, ni n'influera jamais sur de pareils hommes et un pareil gouvernement. Personne d'éclairé ne peut plus aujourd'hui être dupe de son hypocrisie.

Le parti pacifique, je prends la liberté de le répéter, se compose uniquement du nouveau tiers et de ceux qu'effraye le retour des mesures révolutionnaires, suite inévitable de la prolongation de la guerre. La nation en corps soupire après la paix; mais la nation est sans influence.

Parmi ces pacifiques mêmes, nombre d'intrigants, de beaux esprits, de mauvaises têtes, ne se détachent qu'à moitié des habitudes et des principes révolutionnaires. L'un pardonne à l'Europe pourvu qu'on extermine l'Angleterre; l'autre enverrait des armées àOlmiitz pour tirer Lafayette de prison ; de troisièmes applaudissent à la spoliation de l'Italie, pour l'amour des beaux-arts. La plupart sont infectés du philosophisme moderne, et tous ont pris ce jargon mêlé de raisonnement et d'absurdités, de poésie républicaine et

' Traité sijjné le 10 octobre.

d'inconséquences, qui les caractérisa dès 1 origine. Ils ne visent qu'à la tribune , ils traitent la politique comme une déclamation de collège. Tout à l'heure, un Pastoret, du nouveau tiers, rhéteur boursouflé, autrefois constitutionnel virulent, aujourd'hui mauvais royaliste et mauvais républicain, vient, à prop )S du traité conclu avec le roi de Naples, de parcourir le globe, d'adjuger la paix, la guerre, les alliances, en style d'avocat qui fait une prosopopée, et de finir sa harangue par un hommage à la modération sublime du peuple français. Ce même Pastoret fut, en 1792, un des promoteurs de la guerre dans l'Assemblée législative. Quiconque fonderait ses conjectures et ses jugements sur ces amplifications oratoires, courrait le risque de se méprendre éternellement sur les projets et sur les vues du gouvernement français.

C'est un malheur encore que ce parti pacifique soit celui qu'on accuse de détester la République, parce que ses efforts pour terminer la guerre sont représentés par les jacobins comme des actes de chouannerie. Ceux-ci crient au royalisme et à la conspiration, aussitôtque les autres parlent de paix. Le ventre, c'est-à-dire le centre des Conseils qui se compose de deux ou trois cents plats coquins, se rallie à ce coup de tocsin autour de la montagne. Essuye-t-on des revers? Les jacobins font paraître le spectre de la royauté, et les grands comme les petits coupables, les fanatiques, les fripons, réclament aussitôt le pouvoir révolutionnaire. Est-on victorieux? Raison de plus pour continuer la guerre aux dépens de l'ennemi, et parce qu'infailliblement elle conduira un peuple fier et libre à sa destinée, qui doit être de désorganiser ou d'envahir l'Europe entière.

Les vendémiaristes, le nouveau tiers, les modérés, font depuis six mois une guerre pitoyable à ce genre d'argumen-

tation; ils adoptent les principes de leurs adversaires et leur en disputent les conséquences. Ils n'ont ni suite, ni courage, ni constance, ni entente. — C'est par le dévouement à la cause, par une ténacité fanatique, par ce terrible intérêt de quatre ans de crimes dont l'image les poursuit, que les jacobins l'emportent sur les modérés.

Composé de ce qu'il y a de plus misérable, ce n'est pourtant pas le mépris que ce parti révolutionnaire devrait inspirer à ses antagonistes. Il a fait dix tentatives insuffisantes; il en prépare une onzième; il en essayera cent : rien ne le rebute, rien ne l'effraye. Si la persévérance dans un but y fait arriver à la fin, tôt ou tard les jacobins sont sûrs de leur succès.

Les grands criminels en chef se gardent de laisser écraser ce parti, qu'en cas d'événement, ils considèrent comme leur corps de réserve. Les ambitieux le ménagent par cet instinct qui portait César à ménager les complices de Catilina. Les moins pervers des gouvernants, tous sortis des jacobins et élevés par eux, ne peuvent se détacher d'un penchant filial pour ces chefs de la famille. Ceux-là même des républicains qui, soit par sentiment, soit par raison, haïssent et redoutent les jacobins, haïssent et redoutent davantage la Monarchie et, à la première approche de celle-ci, redeviennent les protecteurs de la montagne. On a vu dernièrement un exemple singulier de cette affinité.

Dans l'un des débats sur la loi du 3 brumaire, Lemerer, député du nouveau tiers, homme de talent et de courage, représentant cette loi comme inconstitutionnelle, s'avisa d'observer que le Code de 1791 n'avait pas du moins été renversé par ses auteurs, tandis que ceux de la loi de 1795 travaillaient eux-mêmes à la détruire. Ce Code de 1791 rappelé fut un coup électrique ; le ventre, la montagne, les in-

décis, les impartiaux, virent dans ce mot une attaque à la révolution du 10 août et un projet formel de royauté. Aussitôt, le bataillon se serra, se grossit, et depuis ce jour a repris sa prépondérance. Voilà à quoi tiennent les oscilla-' lions du pendule qui gouverne la France.

D'ailleurs, l'audace et la persévérance des jacobins persuadent aux lâches, aux incertains, à tous les politiques sans scrupule, que ce parti finira par triompher. Ils ont fait quelques pas vers lui, précisément depuis et à cause de la dernière affaire du camp de Grenelle, affaire probablement combinée dans ce but.

La haute Cour nationale, la commission militaire du Temple, les procédures, les fusillements ne le détruisent ni ne le découragent, bien différent, en cela, de ce parti indéfinissable de vendémiaire, que la seule correction de l'an passé a précipité dans l'inertie. Quelques-uns, beaucoup même de ces vendémiaristes, continuent dans les journaux la guerre d'épigrammes, de déclamations, de personnalités, de chansons. N'osant être conspirateurs, ce sont des frondeurs à la journée : ils aigrissent le gouvernement, qui les enferme de temps à autre ; les tribunaux les absolvent, car ces juges sont les meilleures gens ; ils acquittent tout le monde, royalistes et septembriseurs.

A ces observations sur le caractère actuel, la balance et la destinée probable des différents partis, ajoutons-en une que nous fournit l'état moral de Paris.

Cette ville s'enfonce de plus en plus dans ce genre de corruption qui précède, qui prépare , qui accompagne les grands crimes et les grandes catastrophes.

Une cupidité et une prodigalité effrénées sont les deux passions universelles. Rapine, et puis rapine, et toujours rapine, voilà le pivot central, le but, l'élément unique de

la République. On vole, on escamote, on acquiert partons les moyens vils, coquins, ridicules même. L'avidité résulte ici de la misère et de l'excès de la dépense. Elle prend toutes les formes, elle essaye toutes les turpitudes, elle imagine tous les expédients. Rien ne la révolte ni ne l'intimide; son âpreté est au-dessus de tout. Il n'y a pas moins d'activité et même à' application à dépenser qu'à gagner de l'argent. Débauche de table, de boisson, de femmes, de luxe, de folies, cela surpasse infiniment ce qu'aucune capitale a jamais présenté en ce genre de plus monstrueux.

Autrefois, ces vices étaient concentrés dans une classe à qui sa nature commandait quelques bienséances. A cet égard, la liberté et l'égalité ont inévitablement triomplié. Depuis le porteur d'eau jusqu'au représentant du peuple, c'est une saturnale vile et sans goût, dépouillée de tout ce que le vice avait autrefois de séduisant. La bassesse des mœurs et des manières lui a donné un caractère hideux de crapule grossière et effrontée. Mille genres d industrie criminelle se sont élevés sur la ruine de l'industrie véritable; chaque jour on fait en cela des découvertes de génie.

A peine une fortune sur cent qui ne soit le prix d'une bassesse ou d'un crime; à peine une fortune sur cent qui ait six mois de solidité. Un coquin acquiert cent mille écus en huit jours, est ruiné au bout d'un mois, et recommence son pharaon. — Les bureaux, les Conseils, les administrations, les agences, le trafic des biens nationaux, les régies, les perceptions sont au pillage. Le même esprit règne dans les armées; celle d'Italie est, au pied de la lettre, une troupe de brigands, à commencer par le général et les commissaires. — Un témoin oculaire m'écrit du 10 de ce mois qu'à l'armée de Sambre-et-Meuse on vole jusqu'aux chariots de poudre et de munitions au sortir des magasins.

C'est dans de pareilles mœurs que sont les racines du jacobinisme; c'est au milieu d'une semblable population qu'il est assuré de trouver des recrues. — Quant aux honnêtes gens, ils veulent vivre d'abord, puis vivre tranquilles, s'il y a moyen. On se fait mouton, pour n'être pas mangé par les loups, et l'on est content de se voir dévoré morceau par morceau, au lieu de l'être d'un seul coup comme à l'époque de Robespierre,

On peut maintenant tirer l'horoscope d'un État asservi à une capitale montée sur de tels ressorts, et lire l'avenir dans ce caractère d'hommes perdus, dans lesquels certaines puissances ont la simplicité de chercher des alliés, des amis.

J'ai plusieurs fois fait observer que l'esprit des départements est tout difl^'rent.

P. S. — Lord Malmesbury est arrivé à Paris le 1 3 avec quatre secrétaires.

Berne, le 9 novembre 1796.

Jamais l'esprit, le caractère et les vues du parti dirigeant à Paris n'ont mieux éclaté qu'à l'ouverture de la négociation entamée par la Grande-Bretagne.

A peine lord Malmesbury fut-il arrivé, que le Directoire lui interdit son audience en le renvoyant au jacobin La Croix, ministre des relations extérieures, le plus grossier II. 12

des horames et le plus inepte, autrefois copiste de M. Turgot, aujourd'hui créature et marionnette de Sieyès.

Aussitôt que l'envoyé britannique eut fait connaître le principe des restitutions compensées, que La Croix, appuyé de Rewbell au Directoire, proposa de renvoyer lord Malmesbury à Londres. Garnot, plus fin, représenta qu'une mesure si brusque rejetterait sur le Directoire tout l'odieux de la rupture, et qu'il fallait la conduire avec plus d'art. C'est d'après cette opinion que fut rédigée la réponse du Directoire.

Toutes les manœuvres propres à décréditer, à décrier, à indisposer l'ambassadeur, ont été déployées par les agents du Directoire et par les jacobins. C'est là, disent-ils, le ton qui convient à un peuple fier, libre et victorieux. Louvet a dénoncé lord Malmesbury comme un corrupteur arrivé avec un crédit de 5 millions. (En cela Louvet connaît très-bien le génie et les mœurs de son gouvernement et de Paris, et a raison de les craindre ; car il n'est pas un individu sur mille, à commencer par Louvet lui-même, qui ne soit à vendre.) Dix autres papiers ont commenté ce texte et versé à pleines mains la défiance et l'insulte sur le négociateur, sur la négociation et sur l'Angleterre. Enfin le gouvernement a laissé paraître dans son propre journal officiel, le Rëdacieur du 29 octobre, un article où les intentions de ces messieurs sont annoncées sans déguisement.

« Il faut, dit ce journal, séparer absolument la paix mari- « time de la paix continentale. Il faut réduire l'Angleterre « h son île. Il ne peut s'agir que de rétrocessions directes « et exclusives entre les deux puissances. Que les Anglais « nous rendent nos îles, nous leur rendrons Terre-Neuve et " la liberté des ports que nous leur avons fermés. Ils n'ont « que faire d'intervenir dans les intérêts de la maison

« (l'Autriche et des Pays-Bas. Nous nous arrangerons avec « l'Empereur sans l'Angleterre. Le ministre britannique ne « veut pas la paix; son envoyé est un fourbe, un ennemi « connu de la république, un agitateur. Notre politique (c doit se réduire à ruiner le commerce de l'Angleterre et « sa puissance, en l'isolant du continent '. »

Les papiers antidirectoriaux s'étant récriés contre cet article et contre le poids que lui donnait l'attache du gouvernement, non-seulement l'article a été maintenu, mais suivi encore de deux autres non moins virulents.

On peut regarder ce début comme le prélude des avanies dont on accablera lord Malmesbury jusqu'au moment où, par quelque outrage plus sanglant, on le forcera à la retraite pour lui attribuer le tort de la rupture.

C'est à ce dernier but que vont tendre les stratagèmes et les efforts du Directoire ; il n'oublie rien pour intéresser la vanité nationale à la conservation des conquêtes et à la nécessité de dicter la paix, formule reçue à Paris comme un article de Constitution.

Quelques intrigants avaient essayé de faire adjoindre un des leurs, l'évéque d'Autun, Talleyrand-Périgord, au ministre La Croix pour la négociation actuelle, mais le Directoire s'y est refusé. Aussitôt M. d'Autun, le moins scrupuleux et le plus immoral des hommes, et dont l'ambitioQ serait sans bornes si sa paresse ne l'emportait sur son ambition, a cherché à regagner la confiance du Directoire par un discours prononcé dans un comité choisi, et où il a conclu à conserver invariablement la Belgique, la principauté de Liège, les places et la tutelle de la Hollande, et à faire confirmer par un décret du Corps législatif l'incorpo-

* Rériiim;; d'un article du Rédacteur du 28 octobre.

ration constitutionnelle des pays susnommés, afin d'écarter définitivement toute négociation sur ce chapitre. Ce discours a beaucoup réussi, et l'on en a décrété l'impression d'office.

Il serait superflu de revenir à ce que j'ai eu l'honneur d'énoncer très-souvent, qu'au travers de ses simulations et de sa mobilité, et nonobstant ses magnifiques déclarations et ses phrases de rhétorique sur sa modération, son humanité et sa vertu, le Directoire persiste à ne vouloir aucune paix indivisible, qu'il persiste à garder ses conquêtes, à la réserve du pays d'outre-Meuse sur lequel, s'il est encore battu, il consentirait à négocier; que la continuation de la guerre est toujours nécessaire à sa politique intérieure et aux jacobins; qu'ils appellent paix honteuse tout traité qui ne ruinera ou n'avilira point la puissance de leurs ennemis; enfin que ce gouvernement est composé et entouré d'une nuée d'intrigants, d'écervelés, de débauchés avides et de voleurs publics dont la guerre sert les passions et les intérêts.

Le parti pacifique combat et combattra dans les journaux à lui les prétentions immodérées, les intrigues et les vues directoriales pendant la négociation présente; mais je ne lui découvre pas d'autres armes. L'opinion publique lui est favorable de Bayonne à Strasbourg, mais ce désir général de la paix est passif comme tous les autres sentiments, et le Directoire trouvera dans ses jongleries et dans les préjugés nationaux des moyens d'endormir encore le mécontentement public et de faire reconnaître la nécessité de la guerre par les cris des intéressés et par l'inertie des gens faibles.

Personne, au reste, n'a la moindre foi à Paris dans le succès de la négociation commencée. On la considère comme une solennelle facétie, et les plus modérés ne

croient pas plus à la sincérité du Directoire qu'à celle de r Angleterre.

La coalition du conseil exécutif avec les jacobins se décèle de plus en plus. Louvet, Ghénier, Sieyès avaient échoué à deux reprises dans leurs demandes au Corps législatif contre la liberté de la presse et les journaux. Le Directoire a reproduit, de son chef, cette tentative, et par un message spécial '. Usurpant ainsi l'initiative sur le Corps législatif, il a obtenu qu'on nommât une commission ad hoc dont Sieyès, Treilhard et Daunou, tous trois jacobins, forment la majorité. Les journaux, dont la grande pluralité est antidirectoriale, sont la seule et dernière arme qui subsiste contre la tyrannie gouvernante et révolutionnaire : il faut étoufler les cris et les arguments de l'opinion, surtout à l'approche des élections; tel est le but du Directoire par son message.

Cette supériorité jacobine vient de se manifester par un succès encore plus important et que j'avais eu l'honneur de faire pressentir antérieurement. La loi du 3 brumaire a été maintenue et confirmée le 2 novembre, par une délibération définitive et furieuse, où les jacobins l'ont emporté de cinquante voix. Peu de décrets ont répandu plus de consternation.

Ce sont encore les jacobins et le Directoire réunis qui ont fait rendre le décret prohibitif de toutes les marchandises anglaises ou venant d'Angleterre, avec des formes de tyrannie inusitées dans l'ancien régime. Le Directoire s'est flatté de forcer ainsi la Grande-Bretagne à capituler. Cette loi de circonstance est une de ces mesures dont l'extravagance et l'étendue sont les préservatifs. La France ne peut

* Séance du 9 brumaire (30 octobre). (Moniteur du 14, 4 novembre.)

se passer du plus grand nombre des articles prohibés; son industrie est tellement chère et tellement réduite, que Jirî besoin, l'économie, la nécessité, l'intérêt du consommateur et du vendeur rendront inutile toute loi de cette espèce. — Des préliminaires et des dispositions de paix semblables caractérisent et peignent ce gouvernement, monté sur les ressorts invariables de l'insolence, de la haine et de la vengeance.

C'est encore dans le même dessein d'amener par terreur l'Angleterre à signer les volontés du Directoire, qu'on s'occupe de la descente : des troupes ont été embarquées à Dunkerque, et un embargo général mis sur tous les navires neutres ou nationaux.

Le Directoire et les amis de Buonaparte ont des craintes très-fortes sur l'armée d'Italie. On y fait passer, et on lui destine des renforts. Environ 5,000 hommes qui campaient auprès de Lyon sont partis dernièrement pour la Lombardie; on vide les garnisons de Provence et du Languedoc; si ces renforts arrivent h temps, on espère se maintenir pendant l'hiver en Lombardie et achever alors le révolutionnement des parties antérieures de l'Italie.

LXXXVil'

Berne, le 23 novembre 1796.

Les ressources intérieures de la France se présentent à peu près sous la même face que l'année dernière, parce

1 Le n° LXXXVl manque aux archives de Vienne. — Défaite d'Alvinzi aux journées d'Arcole, 15, 16, 17 novembre.

qu'elles dérivent moins des forces intrinsèques de la France que de la nature du gouvernement violent et destructeur auquel elle est soumise : or ce gouvernement n'ayant pas changé, sa méthode de pourvoir à ses besoins demeure inaltérable.

Chaque année il dévore une partie du capital national en tout genre ; les reproductions ne réparent que très-imparfaitement ce vide successif, mais elles préviennent l'épuisement total. La nation, les classes différentes de la nation s'appauvrissent les unes après les autres; mais le gouvernement ne s'inquiète ni de la pauvreté, ni de la richesse publiques. Son unique soin est d'absorber sans choix autant de capitaux qu'il a de dépenses à acquitter; c'est une proie qu'il dépèce et non un État qu'il administre.

Toute autre manière de considérer le thermomètre de ses ressources est absolument fautive. Il a ruiné l'industrie, les fabriques, le commerce maritime, les rentiers, les anciens propriétaires; il lui reste à ruiner l'agriculture, les agioteurs, les nouveaux propriétaires, les acquéreurs des domaines nationaux.

La population a sensiblement diminué; on porte à un sixième cette diminution ; ce calcul n'est pas exagéré : on aperçoit ce déficit d'hommes très-visiblement dans les petites villes, les villes moyennes, les bourgs et les villages. Tous les rapports, tous les voyageurs attentifs sont d'accord sur ce fait. Paris seul paraît avoir augmenté de population, et l'on s'en étonnera peu si l'on observe que cette capitale est le centre du seul commerce subsistant, de l'agiotage, — le gouffre où s'entassent et se dissipent 2 ou 3 milliards de recettes et de dépenses annuelles, — où le gouvernement soudoie 150,000 employés, — où l'anarchie a forcé nombre de gens des provinces à prendre domicile, — où tous les

ressorts de l'autorité et de l'administration sont accumulés, et où les étrangers accourent pour participer au jeu effréné de l'agiotage.

\J agriculture a conservé une assez grande prospérité ; on cultive beaucoup et mal, les paysans ont gagné, et gagné seuls des avantages immenses à la révolution ; ils ont payé leurs dettes et ont acquis des domaines avec des assignats; ils ont ensuite refusé de vendre dans cette môme monnaie, ils ont coupé les bois, ils sont restés en arrière du payement de leurs impositions, ils sont libérés de la dîme et des redevances féodales : tous ces bénéfices ont compensé pour eux les exactions réquisitionnaires. Cela est généralement vrai de tous les départements qui n'ont essuyé ni la guerre extérieure, ni la guerre civile.

Cependant le manque de bras, qui depuis longtemps afflige les ateliers dépeuplés, se fait sentir plus fortement dans les campagnes. Cela est prouvé par les témoignages unanimes et par les congés accordés aux soldats de l'intérieur pendant l'été, pour venir travailler aux récoltes. — Les denrées ne manquent pas ; mais elles sont partout, et principalement à Paris, d'un tiers au moins plus chères qu'en 1791, nonobstant le retour des payements en numéraire ; cette cherté paraît avoir sa principale cause dans le prix exorbitant de la main-d'œuvre et de tous les objets d'industrie.

L'effectif des armées, à l'ouverture de la campagne, n'était pas de 550,000 hommes, dont 150,000 dans l'intérieur. Le Directoire, cependant, avait passé cette armée intérieure pour 350,000 hommes, et a prétendu en avoir payé ce nombre; c'est pour fournir à cette dépense que, le mois dernier, il exposa au Corps législatif la pénurie de cette armée, le défaut de fonds pour la solde et le vêtement,

et la nécessité d'y pourvoir. Le conseil des Cinq-Cents nomma une commission spéciale pour vérifier l'état des caisses et celui des dépenses faites. Cette commission, présidée par Gilbert des Molières, financier de l'ancien régime, porta cet examen à la Trésorerie même, malgré la résistance du ministre des finances. Il en résulta que le Directoire n'avait soldé, dans tout le cours de l'année, que 150,000 hommes dans l'intérieur, et que le surplus, alloué à l'elïectif de 350,000 hommes, avait été détourné à d'autres usages, dissipé et dérobé. La commission se transporta au Directoire et lui reprocha ses prévarications ; Gilbert des Molières les accabla du tableau de leurs profusions et de leurs fortunes personnelles; il leur déclara qu'il existait contre eux trente-neuf chefs d'accusation qui seraient produits en temps et lieu, et dont la nécessité du service public faisait suspendre la dénonciation.

Aujourd'hui, l'armée de l'intérieur est réduite de moitié : le reste a marché, en différentes époques, comme supplément aux armées extérieures. Les pertes de celles-ci, soit en Allemagne, soit en Italie, excédaient 90,000 hommes au milieu d'août, et il n'en reste pas en ce moment 260,000 valides sous les armes, soit en campagne, soit dans les pays conquis, soit dans les garnisons.

Les colonnes mobiles, ainsi que je l'ai dit dans un numéro antérieur, et les jeunes réquisitionnaires échappés ou désertés, forment la masse des recrues ou des augmentations nouvelles. Ces colonnes ne sont ni formées, ni organisées. Si elles le sont jamais, ce sera avec beaucoup de lenteurs et de difficultés. La résistance aux réquisitions est générale; on la surmontera, mais aux dépens du nombre, mais aux dépens de l'agriculture, mais en aggravant l'horreur déjà si forte et si universelle contre le gouvernement.

En résumant ces moyens, ces besoins et ces pertes militaires, on arrive à ce résultat très-probable, qu'à moins du danger d'une invasion très-menaçante, il ne faut plus craindre les levées en masse ni ces inondations de réquisitionnaires forcés, traînés aux armées en 179 4 et en 1795, mais que le Directoire ne peut guère aujourd'hui lever, entretenir et payer au delà de 400,000 hommes de terre, y compris les garnisons, la partie des colonnes mobiles qu'on mettrait en activité pour le service du dedans, et l'armée de l'intérieur; nécessairement, celle-ci reviendra à l'état de 100,000 hommes.

Nous avons trop souvent exposé l'état des finances de la république pour nous permettre des détails fastidieux et des répétitions sur ce sujet.

Il n'existe, nous le répétons, aucune administration, aucun ordre de finances en France. Les conseils nomment des commissions, reçoivent, décrètent, révoquent des projets; on présente des chiffres, on les commente, on les renverse par d'autres chiffres; nulle règle fixe de comptabilité, nulle balance invariable de recettes et de dépenses. Dernièremenl, on a institué sur le papier un état fictif, éventuel, de dépenses et de revenus : chacune des Assemblées législatives a joué, et plusieurs fois, la même comédie; et toujours ces beaux bilans n'ont servi qu'à l'amusement des badauds.

Dans cet état récent décrété par les conseils, la dépense fixe ordinaire est portée à 500 millions annuellement en temps de paix : il serait aisé de prouver qu'elle dépassera de moitié cet ultimatum, si le gouvernement républicain subsiste. De tout temps, en matière de finances, excepté dans quelques intervalles très-courts, le gouvernement français fut désordonné; le péculat et la dissipation sont

des vices nationaux incorrigibles; mais sous un régime semblable à celui d'aujourd'hui, ils dévoreraient trois fois ce que coûtait autrefois l'administration de l'État.

La dépense extraordinaire est incalculable. Pour en couvrir une partie, ainsi que la dépense ordinaire, on compte sur les impositions. Les taxes directes sont énormes et surpassent considérablement celles de l'ancien régime. Les taxes indirectes s'accroissent sans mesures; droits de patentes, droits de timbre et d'enregistrement, droits de transit sur les routes, droits de douane rétablis ainsi qu'un impôt de 60 livres sur le tabac, affranchi par la première Convention; il est arrêté de remettre, de même, les droits aux entrées des villages. Ajoutez à cette masse, toujours croissante, celle des impositions locales et municipales; car le gouvernement ne veut entrer pour rien dans les dépenses quelconques des communes, du culte, des hôpitaux.

L'exorbitance et la multiplicité des taxes forment donc aujourd'hui l'une des ressources qui doivent remplacer les subventions extraordinaires, les réquisitions, les domaines aliénés; mais si les peuples doivent trois milliards et plus d'arrérages sur les impositions des précédentes années, comment acquitteront-ils ces taxes anciennes et les nouvelles? Gomment acquitteront-ils ces arrérages dont le gouvernement a décrété le recouvrement ? Cette ressource est donc illusoire. C'est par impuissance et non par résistance qu'on ne paye pas les contributions : on peut dompter la résistance, mais comment forcer une impuissance qui s'accroît de jour en jour?

Aussi, le Directoire serait bientôt en banqueroute totale s'il était réduit à la ressource des subsides publics. Il aura recours, comme par le passé, aux voies de friponnerie, de vol, de concussion et de pillage.

L'une des plus productives de ces voies est l'agiotage sur son papier-monnaie : c'est par ce moyen qu il a rempli , durant l'année dernière, pour une valeur de 200 millions de ses engagements. Le mandat ne se soutient que par le cours Jorcé que lui donne le gouvernement. Ainsi, par exemple, on a décrété que les soumissionnaires des biens nationaux ne pourraient s'acquitter qu'en mandats au cours. Or, le Directoire faisant lui-même ce cours, il est réellement le maître d'imposer le prix qu'il veut aux acquéreurs.

Parmi les moyens ultérieurs et indispensables, il compte sur des emprunts ou cautionnements d'emprunts dans l'étranger, de la part des pays qu'il honorera de son alliance ou qu'il maîtrisera comme Gènes par la terreur de ses armes. — Il pense encore à la création d'un nouveau papier hypothéqué sur les biens nationaux qu'on reprendra comme vendus à trop vil prix et en déclarant les acquéreurs évincés, créanciers de l'État. — On a aussi le projet d'hypothèque sur la totalité des propriétés foncières, d'une levée d'un sixième sur le capital effectif des citoyens, et de chambres ardentes pour le recensement des fortunes et spolier celles qui seront jugées contraires à l'intérêt public.

LXXXVllI

Berne, le 5 décembre 1796.

Les conjectures et les indices varient encore une fois touchant les ports de Brest, de Dunkerque et de Flessingue.

Le projet d'une descente sur deux ou trois points de l'Angleterre paraissait tellement absurde et a été conduit avec si peu de secret et de moyens proportionnés aux difficultés, qu'on l'a généralement regardé comme de pure démonstration ou comme le masque d'autres entreprises. Cependant, toutes les probabilités se réunissent maintenant pour accréditer l'existence de ce dessein. — Il est certain que les objections faites par l'amiral Villaret-Joyeuse ont entraîné sa démission, celle de son état-major et de plusieurs capitaines. On poursuit à Brest l'embarquement des troupes : le général Hoche y préside : c'est une réunion de malfaiteurs et non de soldats. Nombre de ces misérables ont déserté le port; ils volent et assassinent sur les routes. Ce corps est l'effroi de la basse Bretagne. — Les vaisseaux sont dans un mauvais état, et presque tous n'ont que la moitié de leur équipage en matelots : ceux de dix-sept vaisseaux de ligne en armement n'ont pas suffi à en équiper cinq complètement. Ces troupes, ainsi que celles de Dunkerque, sont embarquées sur des bateaux plats : elles sont composées les unes et les autres de la même classe d'hommes; on a forcé 1,500 prisonniers autrichiens, renfermés à Lille, de se joindre à cette canaille et de s'embarquer. — Le commandant de l'expédition de Dunkerque a été arrêté et mis en jugement, pour être rentré le 10 novembre avec la première division, dont deux bâtiments firent côte et plusieurs autres, dispersés par le gros temps, furent poussés à Nieuport, Ostende, etc. Le 22, ces troupes, entassées dans la rade de Dunkerque depuis trois semaines sur une espace de quatorze pouces par homme, ont forcé leurs officiers, le pistolet sur la gorge, de les ramener à terre. L'esprit de sédition et de mécontentement règne de même à Brest parmi les équipages et les soldats.

C'est vers l'Italie que se dirigent principalement le peu de renforts disponibles qu'on met en activité. Environ 3,000 hommes ont passé la semaine dernière par la cité d'Aoste. C'est à peu près tout ce qu'il restait de l'armée des Alpes en deçà des monts; mais il n'est pas douteux que le Directoire ne tente tous les expédients pour fortifier et soutenir Buonaparte, tant qu'il se maintiendra en Lombardie et qu'il n'éprouvera aucun revers de grave conséquence.

Si l'on gagne l'hiver dans la position actuelle, on poussera à outrance le révolutionnement et le républicanisme en Italie : tout est mûr pour cela; dans quelques mois on sera effrayé du ravage et de la consistance de cette désorganisation. Les Français ont formé des élèves qui les surpasseront. Les projets les plus atroces, les mesures les plus sanguinaires et les plus spoliatrices sont à l'ordre du jour : on veut qu'à force de crimes les révolutionnaires italiens, à l'exemple de ceux de Paris, ne puissent plus reculer dans la carrière. Le caractère des propriétaires offrira bien plus de prise aux horreurs révolutionnaires au delà des Alpes, qu'il n'en a offert en France.

C'est une sécurité bien absurde que celle des princes voisins qui comptent rester debout à côté d'un pareil volcan, qui composent avec les incendiaires qui l'allument, qui prêtent l'oreille à leurs propositions et à leurs promesses; qui, sur la foi de M. le chevalier d'Azzara, ont la simplicité de croire que leur salut est attaché à leur bonne intelligence avec le Directoire, et qui facilitent les progrès de la démocratie révolutionnaire dans l'Italie septentrionale, dans le vain espoir de partager quelques lambeaux des invasions françaises. On pourrait s'étonner de la conduite que tiennent plusieurs de ces princes et de l'aveuglement

AVEC LA COUR DE VIENî^E (179V-1798). 191

de leurs conseils, si tout ce que nous avons vu depuis cinq ans permettait encore de l'élonnement sur rien.

La politique de Paris et le balancement des intrigues intérieures dans le gouvernement continuent de présenter une image du chaos. Des vents opposés soufflent, élèvent, renversent des montagnes de sable. Nulle direction constante, nulle suite, nul accord dans les démarches et les résolutions. Le Directoire, les conseils, les ministres divisés, vont par sauts et par bonds, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre. Les partis avancent et reculent : dans le même jour le gouvernement fait les actes les plus contradictoires ; il redoute les jacobins, les punit, les protège, les encourage, les récompense, les réprime alternativement. Entraîné par les oscillations du mouvement public, il obéit à ce mouvement, bien loin de le diriger, et ce mouvement lui-même est indépendant des hommes, il découle de la nature irrésistible des choses.

Toutes les fois que le pouvoir exécutif veut gouverner par les lois, par ce qu'on nomme la Constitution, l'anarchie est là et les jacobins à côté pour en extraire quelque convulsion. Toutes les fois qu'on déroge à la Constitution et qu'on recourt aux mesures révolutionnaires, mille clameurs s'élè- . vent; elles retentissent jusque dans les conseils, cent journaux diffament les autorités, et le gouvernement, ou n'est pas obéi, ou ne l'est qu'à moitié; on est forcé de recourir aux jacobins pour obtenir cette obéissance.

Ces disparates répétées et inévitables achèvent d'enlever toute espèce de considération à l'autorité. Un jour, elle destitue un jacobin en place; le lendemain, elle en place un autre pire que le précédent. Barras ordonne une mesure dans les départements du Midi, Carnot en ordonne une toute contraire dans le Nord; quoi qu'on fasse, quelque

envie qu'eussent une partie des gouvernants de prendre quelquefois un masque de légalité et de justice, 1 injustice surnage forcément. Nous en voyons en ce moment un exemple frappant. Saint-Domingue a été couvert de cendres et inondé de sang par un scélérat nommé Santhonax, jacobin forcené et commissaire du Directoire dans cette île, où le brigandage, l'anarchie, la discorde et les ravages sont au comble. Le Conseil des Cinq-Cents voulant sauver les débris de cette colonie, écouter les plaintes de ses habitants et rechercher la conduite des agents directoriaux, le Directoire s'est empressé d'en publier la plus scandaleuse apologie. Nonobstant ce message révoltant, les Cinq-Cents nommèrent une commission très-bien composée pour examiner la conduite de Santhonax et l'état de Saint-Domingue. Le Directoire effrayé a fait jouer ses mines ; deux jours après, la commission a été révoquée et formée de jacobins déterminés.

Ces variations dérivent en partie du défaut de concert, de constance, d'entente et de courage parmi le nouveau tiers et ses adhérents : hardis à proposer des questions, ils ne savent jamais les soutenir et sont toujours battus à la seconde charge. Il se présente en ce moment un exemple du peu d'intelligence et de jugement qui règne parmi eux.

Après avoir prématurément demandé et plaidé la révocation de cette loi du 3 brumaire, qui exclut de toutes fonctions publiques jusqu'à la paix les parents d'émigrés et les fauteurs ou accusés de la résistance des sections de Paris l'automne dernier, ils triomphaient avec une sottise rare, lorsqu'ils eurent perdu la question, d'avoir obtenu du moins que l'exclusion s'étendît aux jacobins impliqués dans quelques-uns des derniers mouvements. Les ambitieux, les intrigants tels que Tévêque d'Autun, Talleyrand, Montesquiou

et quelques autres parents d'émigrés, étaient au désespoir; mais l'opposition en masse, uniquement inspirée par une vue de parti et d'animosité, était enchantée de sa défaite, parce qu'elle enveloppait une partie de ses ennemis.

La résolution des Ginq-Gents à ce sujet ayant été portée au Conseil des Anciens, le nouveau tiers s'est divisé, et le plus grand nombre de ses orateurs ont voté avec les jacobins contre l'exclusion donnée à ceux-ci par les Ginq-Gents, et sous le prétexte que la loi du 3 brumaire devait être abolie comme inconstitutionnelle ou conservée sans additions. On aura peine à le croire, mais le fait n'en est pas moins avéré : la plupart de ces orateurs insensés ont parlé dans ce sens uniquement par un principe d'amour-propre; ils avaient préparé de beaux discours contre la loi du 3 brumaire, et ils les eussent perdus s'ils s'étaient bornés à pérorer en faveur des additions utiles à leur propre parti, qu'elle avait reçues dans le Gonseil des Ginq-Gents. La vanité oratoire de la tribune, la rage du bel esprit, la manie des phrases et celle de la réputation sont, en France, des passions irrésistibles qui ont eu et qui auront jusqu'à la fin une influence prodigieuse sur la conduite des hommes un peu en évidence dans toute Assemblée nationale.

Ges caractères de la conduite du gouvernement et de l'esprit public, relativement aux intérêts de l'intérieur, ne sont point applicables à la marche des affaires dans la direction de la guerre et de la politique extérieures. Gelles-ci sont poursuivies sur un plan fixe, dont j'ai antérieurement tracé les bases, la raison nécessaire et le but.

Les billets aigres de lord Malmesbury et de Gharles Lacroix continuent à être la fable de Paris. Nulle correspondance diplomatique ne fut exposée à plus de dérision. L'ambassadeur anglais vient de s'aliéner une partie des H. 13

pacifiques par sa dernière réplique dilatoire, où il redemande l'envoi d'un courrier nouveau pour obtenir une instruction que de premiers courriers, de retour, étaient allés chercher, et après avoir déclaré, au début, qu'il était muni des instructions nécessaires.

La plus grave mésintelligence a éclaté à Toulon entre l'escadre espagnole et les républicains. Journellement on en vient aux injures et aux voies de fait; les jacobins soufflent le feu depuis Paris. Cette monstrueuse réunion, fruit des grandes lumières du prince Godoy, se dissoudra probablement avant sa maturité. On me mande de Cadix qu'il n'y a qu'un cri dans la marine, dans le commerce, dans la monarchie contre la guerre, et qu'on s'attend à une suspension d'hostilités. En attendant, la France inonde l'Espagne de libelles révolutionnaires '.

Renie, le 20 décembre 1796.

Ceux qui, habitués au spectacle des coups de théâtre et des coups de main qui signalèrent la révolution française, la supposent aujourd'hui subordonnée et fixée par le régime du moment, parce que la scène ne change pas aussi rapidement de face, sont dans une grande erreur; mais le principe des secousses brusques est amorti par une foule de causes

* L'Espajïne avait déclaré la {juerre à l'Angleterre le 6 octobre 1796. Le traité d'alliance entre la France et l'Espagne avait été signé le 19 aoHt à Saint-Ildefonse et ratifié le 15 octobre 1796.

que nous avons successivement développées dans cette correspondance, et dont l'action plus lente, moins évidente, prépare graduellement de nouvelles variations. Y La France se retrouve à plusieurs égards dans la situation où nous la vîmes sous la Constitution de 1791. Tout le monde en professait l'admiration et l'amour, et chacun travaillait en sens contraire à la détruire ou à la réformer; on ne parlait que de l'empire des lois, et aucune loi n'était exécutée ni exécutable; les partis, comme aujourd'hui, s'observaient, s'insultaient dans les papiers publics, se faisaient une guerre d'intrigues, violente et soutenue.

Mais ce qui caractérise plus particulièrement les deux époques, ce sont les progrès de l'anarchie sous un gouvernement qui ne se soutient que par le balancement de partis déréglés que tout le monde déteste ou méprise, qui, dans son mouvement irrégulier, est entraîné tantôt au delà de la loi et tantôt se trouve trop faible pour en maintenir l'observation. Il demeure éternellement vrai que, du moment où le sceptre révolutionnaire cesse d'agir, l'anarchie se présente et domine tous ces pouvoirs confus, mal organisés, dont la complication, la multiplicité et les contrariétés ramènent sans cesse le chaos.

La législation est un ressort impuissant et usé : les mœurs en atténuent journellement l'empire, auquel la mutation perpétuelle et la multitude des décrets ôtent toute autorité; le public, le peuple, les législateurs ne voient dans les lois que l'ouvrage de la nécessité et des passions. Personne ne se révolte, mais personne ne seconde le gouvernement. Or, sous un régime nouveau, sous un régime républicain, ce n'est rien que l'obéissance publique, si cette obéissance n'est pas le fruit de l'intérêt public et particulier, et si chacun, au lieu de travailler à conserver la situation présente,

n'aspire qu'à en changer et soumet ses actions sans soumettre sa volonté.

Telle est l'inévitable position où arrivent tous les usurpateurs; vouloir maintenir cette usurpation par des lois républicaines, c'est vouloir prendre la lune avec les dents. La tyrannie seule, le pouvoir révolutionnaire peuvent la maintenir quelque temps, mais le gouvernement actuel est placé entre le danger de se voir écrasé par les agents de ce pouvoir ou le danger de l'anarchie s'il n'est pas le maître de l'employer, y^

Nous avons fait remarquer antérieurement que l'attention, la sollicitude, les plans, la marche du Directoire étaient absorbés par la guerre et les intérêts extérieurs. Pour tout le reste, on vit du jour à la journée; l'administration publique est nulle, aucune décombre n'est relevée. Si quelquefois des objets de gouvernement civil sont mis en délibération, c'est uniquement pour enfanter des bavardages oratoires. L'inconstance des lois a détruit toute confiance ; on les reçoit comme des tempêtes, on les rend par lassitude, on les oublie aussitôt qu'elles sont faites, et de ce monceau de décrets, le gouvernement ne surveille l'exécution que des règlements spoliatifs, onéreux ou de parti.

Il n'y a aucune police dans toute l'étendue de la France. A Paris même, excepté la partie des conspirations, tout est négligé ^ La gendarmerie elle-même, préposée à la sûreté des routes, s'associe aux voleurs et aux assassins; tandis que la misère augmente par le manque de travail, une foule

' Les bulletins journaliers de police disparaissent tout à fait à partir de 1 an V, et des lacunes considérables sont constatées dans les papiers de police. On n'a plus que des comptes rendus décadaires, mensuels et annuels émanés du bureau central, du commissaire du Directoire exécutif près l'administration centrale du département de la Seine et de l'administration centrale elle-même, (Scumidt, t. III, p. 278.)

d'individus ont contracté l'habitude de l'oisiveté. La canaille des grandes villes, les milices jacobines, les déserteurs, des malheureux poussés par le désespoir, par la faiblesse des lois, l'impunité, l'immoralité générale, deviennent autant de malfaiteurs; le brigandage est devenu un état, un état nécessaire, dans un pays subitement privé d'un commerce immense, de fabriques multipliées, de ports de mer trèsactifs et de la plupart des ressources honnêtes. On ne s'en apercevait pas sous le terrorisme, parce que tous les coquins étaient alors soldés et employés par la Convention ; ces hordes sont revenues à leur premier métier, avec l'audace qu'inspirent la faim et le défaut d'une police répressive.

Le gouvernement n'a de force réelle et n'existe que dans Paris ou dans les départements qu'occupent ses armées. Généralement les magistrats, les agents du pouvoir exécutif, sont méconnus, méprisés, désobéis, et ne hasardent qu'en tremblant l'exercice de leurs fonctions. Cette indépendance est absolue dans les départements méridionaux du Vivarais, des Gévennes, des Rouergue, de la haute Auvergne, du bas Languedoc.

Une des causes principales de l'abandon total où sont tombées l'administration intérieure et les parties les plus urgentes du service public, c'est le défaut de fonds ; la guerre, la corruption, les intrigues, les dilapidations absorbent toutes les recettes. Le Directoire est venu lui-même faire le 12 de ce mois, au Conseil des Cinq-Cents, l'aveu de ce désordre. « Toutes les parties de ce service, a-t-il dit, « sont en souffrance, la solde des troupes est arriérée, les « défenseurs de la patrie sont nus, leur dégoût entraîne « la désertion, les hôpitaux manquent de fournitures et de « médicaments, les hospices civils sont en proie au même « dénûment ; les créanciers de l'État, les entrepreneurs

198 CORRESPONDATsCE DE MALLET DU PAN

« n'arrachent que de faibles parcelles des sommes qui leur « sont dues, les routes sont bouleversées, les communica- « tions interrompues, les fonctionnaires publics sont sans « salaire d'un bout de la République à l'autre ; partout la « malveillance s'agite, l'assassinat s'organise et la police « est sans activité. »

Cette peinture, il est vrai, se termine par la phrase du maître de trictrac daus la comédie du Joueur : Monsieur, vous plairait-il de m' avancer le mois? C'est pour motiver la demande d'un nouveau papier et de 80 millions effectifs que le Directoire se montre aussi franc; mais, quoiqu'on puisse l'accuser d'avoir à dessein chargé le tableau, il n'en est pas moins exact.

Le projet fiscal dont il est question consiste à créer des cédules hypothécaires ou billets obligatoires pour la somme de 80 millions, que l'on prétend être encore dus par les acquéreurs de biens nationaux. Ceux-ci seront tenus délivrer des billets à ordre, hypothéqués sur le domaine qu'ils ont acquis et pour la somme dont ils restent débiteurs. Le gouvernement livrera ces billets à une banque particulière, qui les mettra en circulation et qui s'engagera à les payer à bureau ouvert. Si ces obligations ne sont pas acquittées à l'échéance, les endosseurs seront évincés de leurs propriétés On voit que ceci n'est autre chose qu'une anticipation par billets d'un recouvrement éloigné. La banque qui se charge de cette opération est composée non de capitalistes ou de gros négociants (il n'en existe plus), mais d'agioteurs de profession, d'aventuriers de finance, de gens indignes de crédit.

Le besoin de cette ressource a paru tellement urgent, que le comité des Cinq-Cents, au lieu de saisir cette occa sion de mettre le Directoire hors d'état de perpétuer la

fnierre, lui a accordé sa demande après force harangues remplies d'ignorance, de contradictions et de charlatanisme. L'affaire n'a pas encore été délibérée en séance publique du Conseil des Cinq-Cents.

L'armement de Dunkerque est congédié, après avoir occasionné une dépense inutile de 10 à 15 millions. Celui de Brest, composé d'environ 12,000 bandits et de 7 ou 8 vaisseaux de ligne mal équipés, avait enfin reçu Tordre de mettre à la voile. Mais le 15, Truguet, ministre de la marine, étant subitement parti pour Brest au milieu de la nuit, le bruit s'est répandu que ce voyage était occasionné par une insurrection générale sur l'escadre et parmi les troupes qui refusent de partir. — L'esprit de mutinerie et de désordre règne dans les ports comme dans les armées, où l'indiscipline et le mécontentement et la désertion dans l'intérieur sont au même degré.

Les jacobins conservent toujours la majorité dans le conseil des Cinq-Cents et au Directoire, mais l'opposition a repris un peu de vie à l'approche de plusieurs projets menaçants et des élections prochaines. Carnot, esprit souple, sans principes, sans affection, se rapproche des modérés et devient l'objet de la haine des jacobins, qui ne le ménagent plus.

Toujours le même esprit au Directoire, dans les bureaux, dans les comités jacobins, touchant la politique extérieure. On vient de répandre deux écrits, distribués officiellement à chaque membre des conseils : l'un, anonyme, recommande de consacrer au plus tôt l'établissement de la Bépublique italique; l'autre, signé d'un nommé Tilly, ci-devant ministre de la Bépublique à Gênes, petit boute-feu insolent, ambitieux, jacobin et créature du gouvernement, est une invective contre l'Angleterre et lord Malmesbury. L'auteur

y démontre que l'abandon de la Belgique par un traité de paix serait un crime de lèse-nation, et que le Directoire ne peut y consentir sans être autorisé par une convention nationale ad hoc. — Sa conclusion est d'ailleurs claire, naïve et catégorique : A cjuoi dotic aurait servi la guerre, s'écrie l'auteur, si l'Europe restait V esclave de cinq ou six despotes? Le Directoire a fait distribuer six exemplaires de cette profession de foi à chaque député. — Par une suite de ces principes d'arrogance, de despotisme et de haine pour tout gouvernement qui ne devient pas son tributaire, ce même Directoire a arrêté de ne pas recevoir M. Pinckney, nouvel ambassadeur des États-Unis, et de cesser avec cette puissance toute relation jusqu'à ce qu'elle ait réparé ses torts envers la République française. M. Pinckney va repartir. — Il est question fortement au Luxembourg de la réunion définitive de Gènes et de Genève à la France.

Berne, le 29 décembre 1796.

Les Français, et surtout les Parisiens, étant de grands enfants qui se consolent du présent par une espérance plus ou moins romanesque sur l'avenir, toute nouveauté produit piirmi eux cette espérance. Tel est en ce moment l'effet du rapprochement des élections qui s'ouvriront au mois d'avril prochain.

Quoique l'expérience, la raison et les faits dussent mêler beaucoup d'inquiétudes dans les calculs des mécontents

AVEC LA COUTl DE VIENNE (1794-1798). 201

touchant les avantages qu'ils attendent de cette époque-là, la sécurité est très-grande, et ils doutent peu de prévaloir de haute lutte dans le choix des nouveaux députés.

Les spectateurs un peu plus froids ne sont pas aussi tranquilles. Certainement, si ces élections ne dépendaient que ^ de Topinion publique, l'élite des républicains serait écartée, et les nominations tomberaient sur des hommes dont les sentiments ne ressemblent guère à ceux qui ont prévalu depuis 1792.

Mais il entre bien d'autres chances que celles de la volonté publique, dans ce ballottage de la France entière. Le parti dominant a de grands moyens d'influence et de corruption ; ses intrigues, ses combinaisons, ses efforts se développent ; ses agents sont occupés à préparer les esprits et à s'assurer des voix. Là où ils ne peuvent gagner la majorité, ils sèment des divisions et des jalousies. Enfin, il reste à ce parti la ressource définitive qu'il employa l'année dernière, celle de prévenir au besoin des élections qui leur seraient contraires par un ajournement dont la durée de la guerre fournirait le prétexte, par un décret de circonstance, par quelque mouvement qu'on provoquerait pour légitimer une suspension des assemblées primaires. On prétend, par exemple, que le comité de Sieyès propose de substituer à la prochaine élection une simple réduction de nombre parmi les membres des Conseils, dont deux cent cinquante seraient écartés par le sort, pour laisser discuter, délibérer et décider souverainement jasquà la paix les cinq cents députés conservés.

Quoi qu'il en soit de ces projets, ils rencontreront un grand obstacle dans la force et la publicité de l'opinion journalière, appuyée du droit national le plus formel et du . texte positif de la Constitution. Quelque puissants que

soient les usurpateurs, ils ne le sont pas assez pour fouler aux pieds une loi fondamentale si récente et dont l'exécution est l'objet du vœu général, sans être obligés de recourir aux mesures extrêmes pour soutenir un pareil acte de tyrannie. Il ne pourrait être coloré que par quelque circonstance extraordinaire, par un événement soudain, et c'est à le faire naître que travailleront les jacobins et leurs amis dans le Directoire.

Mais on est en garde, mais les conspirations et les soulèvements royalistes sont endormis par nécessité et par raison; il faudra donc recourir aux terroristes; plusieurs indices décèlent l'intention de quelque mouvement de leur part.

En supposant une pleine liberté dans les assemblées primaires et le cours légal laissé aux élections, on ne doit pas adopter l'exagération des espérances à cet égard. Le Directoire et les jacobins emporteront au moins la nomination d'un certain nombre de députés, qu'ils feront choisir parmi les plus ardents, les plus énergiques, les plus passionnés d'entre eux. Leurs adversaires, au contraire, se préparent à porter leur choix sur des propriétaires neufs ou timides, sur des honnêtes gens sans nerf, sur quelques intrigants ou premiers révolutionnaires mitigés, mais ambitieux. Le premier tiers siégeant aujourd'hui dans les Conseils nous offre un exemple de cette bigarrure; il lui manque ce qui manquera au second, l'indépendance et le courage. Ce qu'on nomme en France les honnêtes gens ne veulent pas le mal; mais ils ne s'opposeront que faiblement à celui que voudront faire les méchants; ils lutteront d'abord, et finiront par se taire ou s'absenter des séances.

Telles sont à peu près les conjectures raisonnables qu'autorisent le plus grand nombre des observations ; mais les

conjectures et les observations ont été si souvent trompées, qu'il faut se garder de toute affirmative. ^En attendant, les haines, les rivalités, les invectives vont leur train ; mais ces passions sont plutôt personnelles ; elles s'occupent des individus beaucoup plus que des choses : c'est à élever ou à renverser tels hommes, plutôt qu'à élever ou à renverser tel système, que tendent les intrigues et la guerre des partis.

Le Conseil des Cinq-Cents, principal foyer de ces cabales, laisse engorger la discussion et la décision des affaires de son ressort. Trente questions pressantes sont éludées , ajournées, confinées dans les commissions ou dans leurs rapports. A l'exception de ce qui concerne les besoins de la guerre et les vexations fiscales, la législation sommeille sur tout le reste. ^-

Nous avons rapporté dans un des numéros antérieurs de cette correspondance que la commission des finances du Conseil des Cinq-Cents et le Directoire étaient en mésintelligence. C'est à cette cause qu'il faut principalement attribuer le style du message adressé dernièrement par le Directoire au Corps législatif; message où il a hasardé une peinture déplorable de la détresse où se trouve le service public, message qu'il a aussitôt rendu public, et dont Camus, au nom de la commission des finances, a contesté 1 exactitude et blâmé la publicité.

Dans ce débat, personne n'avait tort. La commission était fondée à affirmer que les fonds ont été faits pour les différentes parties que le Directoire dit être en souffrance. Le Directoire a eu raison d'affirmer que cette souffrance est réelle et générale, qu'il n'y a plus de fonds pour y pourvoir, et qu'il en faut chercher de nouveaux. Le Corps législatif en effet avait successivement décrété les fonds; ils ont été em-

ployés ; mais ils ne l'ont pas été à leur destination ; le Directoire en a distrait une partie à d'autres usages, et ils se trouvent par conséquent très-insuffisants.

Dans un rapport subséquent, Camus a porté à cent vingt millions les dépenses de la guerre depuis le 15 décembre jusqu'au 15 avril; il a même indiqué les moyens ordinaires et extraordinaires d'y pourvoir. Le premier de ces deux états est tellement inférieur à celui des dépenses faites dans chaque tiers de l'année précédente, qu'on peut le regarder comme une estimation sans conséquence. Quant aux moyens d'y pourvoir, ils roulent essentiellement sur les quatrevingts millions demandés en cédules hypothécaires et sur le revenu des contributions.

Mais les cédules de la banque qui doit les mettre en circulation se trouvent à leur naissance frappées du même discrédit qui a anéanti les mandats. Ce sera beaucoup si cette ressource procure vingt millions effectifs au gouvernement.

Quant aux contributions, on en presse le recouvrement avec activité, et même à main armée, c'est-à-dire par des détachements militaires. Suivant le tarif des décrets, ces impositions rendaient plus de sept cents millions annuellement. La France est hors d'état de les supporter, et le déficit sur le revenu sera peut-être aussi considérable que la recette. En deux années, le gouvernement aura de la peine à retirer cent millions des contributions publiques.

Six mille hommes de renfort passent les Alpes en ce moment pour joindre Buonaparte; ce sont des troupes de rebut et de nouvelles réquisitions; la désertion y est trèsfréquente; mais on ne s'en tiendra pas là, et le projet est de porter l'armée d'Italie à une force capable de la maintenir dans ses conquêtes.

La sédition parmi les équipages de Brest a été très-réelle, violente, soutenue plusieurs jours par des voies de fait. Cependant, Truguet, ministre de la marine, est parvenu à calmer les esprits pour le moment, et à faire partir l'escadre et les transports, qui ont mis à la voile le 15 de ce mois. L'amiral Eichery lui a amené cinq vaisseaux de ligne de Rochefort, ce qui l'a portée à seize vaisseaux de ligne. L'opinion subsiste qu'elle est destmée pour l'Irlande. On a repris l'armement de Dunkerque, abandonné il y a un mois.

Le renvoi de lord Malmesbury \ la forme outrageante et les frivoles prétextes de cette mesure, l'insolence brutale et les prétentions absolues qu'a manifestées le Directoire dans le cours de cette négociation, ont justifié l'opinion qu'en avaient pris, dès l'origine, tous les gens éclairés. Les agents et les écrivains directoriaux ayant d'abord prévenu l'opinion par le compte rendu le plus infidèle des dernières offres de l'Angleterre, un cri général s'était élevé au premier moment contre cette puissance et son ambassadeur; mais la publication des notes officielles a bientôt redressé ces jugements précipités, et les clameurs sont générales contre le Directoire, parmi tout ce qui n'est pas jacobin.

Berne, le 8 janvier 1797.

La haine pour le Directoire étant à Paris aussi forte et aussi générale que les préventions publiques contre l'An-

' 19 décembre.

gleteire, le renvoi de Malmesbury a excité d'abord de grandes clameurs; puis on a balancé les torts respectifs; on a ensuite fini, trois jours après, par oublier cet incident. Chacun est allé se consoler au tripot et à l'Opéra; les Conseils ont gardé un silence absolu; les journaux de l'opposition sont revenus à leurs diatribes contre les jacobins, et la prolongation de la guerre a fait sur ce peuple affamé do la paix une sensation moins durable que la question la plus frivole.

Cette insouciance ne résulte pas seulement de la légèreté publique; elle tient essentiellement à l'empire exclusif qu'exercent les événements de l'intérieur, et à ce que la passion nationale contre l'Angleterre a neutralisé en cette occasion le désir d'inculper le gouvernement.

Celui-ci pressera l'éponge, ouvrira de force les bourses, même celles de la misère, accablera la France d'exactions, exigera corps et biens, le tout au nom de la patrie en danger ; alors les gémissements recommenceront, et l'on se doutera à ce moment-là que le Directoire fut coupable d'avoir précipité la rupture des négociations.

Sa;pe, premeiite Deo, fcsrt Deus alter opcm.

En congédiant l'ambassadeur britannique avec aussi peu de formes qu'on en mettrait à renvoyer un courrier de cabinet, le Directoire, sur-le-champ, a présenté au public la riante perspective d'un armistice général et d'une négociation très-avancée avec la Cour de Vienne. Le Parisien dort sur cette espérance, attend en se réveillant que la feuille du matin lui apprenne le débarquement du général Hoche en Irlande ou en Portugal, et ne pense aucunement à la guerre, parce que dans trois mois il aura à élire un nouveau tiers de ses Conseils.

L'esprit révolutionnaire est encore tellement infusé chez cette nation que, même en combattant les excès de la Révolution, les esprits tempérés en pressent les conséquences. Nul ne s'avoue ni l'injustice de la guerre, ni l'atrocité du système désorganisateur et spoliatif porté dans les pays conquis, ni l'iniquité de ces entreprises cartouchiennes qui occupent sans relâche la fécondité des faiseurs directoriaux, ni la nécessité de sacrifier au besoin de la paix les conquêtes faites et les projets de conquérir. Cet esprit de turbulence et de dommation national en France dans tous les temps, s'est exalté par la fureur du prosélytisme et fortifié j)ar les succès qui ont semé un étourdissement d'orgueil presque général.

On ne doit donc pas s' attendre qu'il s'élève à Paris aucun dissentiment grave touchant la conduite des intérêts extérieurs. On bénirait le gouvernement s'il procurait la paix ; on le laissera faire quoiqu'il la refuse. Dans les départements, surtout dans ceux où les effets de la guerre se font plus particulièrement sentir, par exemple dans les départements maritimes, les sentiments sont plus prononcés; mais si Paris et l'autorité ne peuvent imposer silence à ces mécontentements provinciaux, ils les empêchent du moins d'éclater en actes positifs.

C'est une remarque aussi vraie qu'étonnante que plus les Français souffrent de la guerre et aspirent à en voir la fin, moins les préjugés qu'on leur a inspirés contre leurs ennemis s'affaiblissent; le Directoire tire des facilités et des forces incalculables de cette antipathie ; jusqu'aux royalistes la fortifient journellement. Les émigrés qui rentrent, aigris par l'adversité, irrités du traitement inhospitalier qu'ils essuient dans la plupart des contrées de l'Europe, lassés d'une attente inutile et abandonnés à l'effervescence de

208 CORRESPONDAîs^CE DE MALLET DU PAN

leur imagination, répètent et confirment en France toutes les fables inventées au dedans et au dehors. Les journaux même de ce parti ont pris l'étendard de la République, et se remplissent d'invectives et d'assertions outrageantes contre les puissances étrangères.

Cent opinions extravagantes se sont emparées de la crédulité publique. Ici, on est convaincu que l'Angleterre veut perdre à la fois la maison de Bourbon et la France, pour placer le duc d'York à la tête de la nouvelle Monarchie. Là, on soutient qu'elle protège le duc d'Orléans pour éterniser la guerre civile et prévenir la restauration du royaume. Ailleurs, c'est un prince de la maison d'Autriche que les alliés destinent à régner sur la France. Tous sans exception croient au projet de démembrer leur patrie comme on a démembré la Pologne ; on suppose les puissances encore plus ennemies de la maison de Bourbon que des jacobins, et ayant dans cette guerre un tout autre but que celui d'éteindre ou de comprimer la Révolution,

Je rapporte ces préjugés parce qu'ils dominent de Bayonne à Strasbourg, parce qu'ils sont exprimés dans toutes les bouches, parce qu'ils rallient au Directoire ses plus implacables ennemis.

Déjà des émigrés rentrés ont pris parti dans les armées et sur les escadres; frappés de mort par la loi, l'exécuteur de la loi emploie leurs services. J'ose penser que, si ces sentiments subsistent, jamais la guerre n'aura été plus généralement nationale qu'elle ne le sera pendant l'année courante.

Les conjectures flottaient encore le 31 décembre à Paris sur la marche de l'armement sorti de Brest le 17. L'opinion continuait à se partager entre une descente en Irlande ou une descente en Portugal. Si cette expédition réussit,

même momentanément, elle achèvera de dissiper les nuages qu'ont fait naître l'expulsion de lord Malmesbury et la continuation de la guerre. Si elle échoue, ce revers ramènera les cris, les apostrophes, les dissertations contre l'ambitieuse ténacité du Directoire. Ce serait sous ses auspices-là que s'ouvriraient les assemblées primaires, dont le mécontentement alors ne restera pas muet.

Rebwell et Barras continuent à tenir au Luxembourg les rênes du jacobinisme. Le premier est chargé des affaires extérieures; le second, de la sûreté intérieure. Garnot et La Revellière sont plus mitigés; Letourneur tient la balance, et la fléchit le plus ordinairement en faveur du système jacobin.

Les mandats achèvent d'expirer et ne valent plus que trente sols pour cent livres. A vue de pays, les cédules hypothécaires qui ne sont pas encore décrétées, qu'on fabrique et qu'on voudrait négocier par anticipation, perdront 80 ou 85 pour 100 au début; c'est au moins l'opinion générale des gens d'affaires.

Une partie des derniers renforts envoyés en Italie ont été tirés de l'armée du Rhin. On y portera de nouveaux corps aussitôt que la saison et la difficulté de les réunir le permettront. Il est arrêté de mettre l'armée actuelle en état de poursuivre offensivement la guerre, de réduire Mantoue s'il ne tombe pas avant le printemps, d'achever la soumission du Pape, de fermer définitivement aux Anglais tous les ports de l'Italie, et à Sa Majesté l'Empereur l'accès de l'Italie.

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