II
Berne, le 18 janvier 1797.
La publication officielle, faite à Londres, de la conversation de lord Malmesbury avec Charles Lacroix, en dit plus que des volumes touchant la politique de la faction dominante, dont ce Lacroix n'est au reste que l'organe imparfait et l'inepte instrument. Mais on se tromperait de penser que, même avec plus de condescendance, l'ambassadeur britannique eût pu conduire la négociation à un dénoûment.
Nous avons, plusieurs fois, développé dans cette correspondance les principes qui animent exclusivement le Directoire, et le plan qu'il s'est formé. Quelques variantes passagères dans sa conduite, quelques déclarations fallacieuses, quelque hypocrisie qui tempère quelquefois l'éclat de son insolence et sert à masquer son ambition, sont des indiceà trompeurs de ses véritables desseins. — Le plus grand danger comme la plus grande erreur de l'Europe, est de ne jamais distinguer ces apparences fugitives, du système fixe, invariable et permanent que suit le Gouvernement; système né de la Révolution, inséparable de son existence, devenu nécessaire à son maintien, soutenu à la fois par les philosophes et les politiques^ invinciblement lié aux bouleversements de tout genre introduits dans l'état moral, religieux, civil, politique de la France, et étant pour tous ceux qui la gouvernent un dogme fondamental, une raison d'État, un objet de fanatisme et un résultat de la nécessité.
Si ce Gouvernement a fait trêve un moment avec quelques États, c'est pour les perdre tous successivement, avec plus d'avantage, pour les isoler par la défiance, pour les armer les uns contre les autres, pour rendre entre eux toute alliance, toute confiance impossibles, et planer seul audessus de ce chaos. D'ailleurs, si ses armes se reposent, ses intrigues agissent, ses corruptions de tout genre font leur chemin, son prosélytisme se répand; les États neutralisés ont à cet égard un désavantage marqué sur les États belligérants; car les poisons révolutionnaires s'y insinuent par tous les pores; il est moralement impossible qu'aucun pays en relations soutenues et en amitié avec cette république régicide ne s'habitue plus ou moins à ses maximes , ne se familiarise avec ses exemples, et qu'il puisse préserver ses sujets du mépris qu'une semblable connexion leur inspire pour leurs souverains.
Ces vérités, pour avoir été vainement représentées dès l'origine de la guerre, n'en conservent pas moins et plus que jamais toute leur force. L'Europe voit maintenant ce qu'il lui en coûte de les avoir négligées ; et je ne crains pas d'affirmer que si la fausse sécurité et les fausses vues sur la direction du mouvement militaire et révolutionnaire de la France se prolongent, les périls et les calamités de l'Europe n'auront fait que commencer.
Il faut qu'elle périsse tout entière, ou que la Révolution succombe ; du moins qu'elle rentre, épuisée dans son foyer.
Ce n'est pas seulement l'antipathie nationale qui pousse le gouvernement français à la destruction de l'Angleterre, ce n'est pas la jalousie de son commerce, ni les motifs qui si souvent armèrent ces deux nations. Les régicides ne peuvent supporter le spectacle d'une monarchie limitée ;
leur fanatisme et leur orgueil sont indignés de la résistance que l'esprit public oppose dans cette île à leurs théories et à leurs subversions; par son opulence, ses subsides, ses alliances, ses rapports, l'Angleterre oppose au renversement de la balance politique sur le continent un obstacle irritant et redoutable. Cette puissance une fois hors de combat, on se flatte bientôt d'y mettre le reste de l'Europe.
Mais ce n'est point par les armes seules qu'on travaille à cette catastrophe. Si les puissances unies n'avaient à redouter que la République en état de guerre, elles n'éprouveraient que la moitié du danger qui les enveloppe. La perfidie directoriale, le machiavélisme de ses avances, les négociations où il a entraîné tant de cabinets, les divisions qu'il fomente et qu'il entretient par ses propositions simulées, l'artifice avec lequel il est parvenu à faire confondre la France ancienne avec la France d'aujourd'hui, et une guerre inouïe dans son principe, dans ses moyens et dans ses effets, avec une guerre ordinaire où il s'agirait d'une province à regagner ou d'un traité à maintenir, voilà les arsenaux sur lesquels il compte, et avec lesquels il supplée à l'affaiblissement de ses moyens de guerre.
Son esprit révolutionnaire a passé de sa politique intérieure à celle du dehors. Tous ses projets de paix sont établis sur des bouleversements ; il veut une paix qui renverse le droit des nations, et qui allume en Europe un incendie, sur les ruines duquel la puissance révolutionnaire établira sa domination.
Qui peut en douter, en le voyant désunir toute l'Europe par des paix séparées ou par des offres extravagantes ; en le voyant travailler à écraser ou à enlever tous les aUiés de la maison d'Autriche, et à lui chercher partout des ennemis,
tandis qu'il propose son amitié et des indemnisations au chef de l'Kmpire, aux dépens de l'Empire même et au prix de la subversion totale de la constitution de l'Empire gernique?
Qui peut en douter en observant leur politique en Italie et à Madrid? Tandis qu'ils infatuent la reine d'Espagne et son ministre de l'espoir d'agrandir la maison de Parme*, ils révolutionnent et républicanisent les pays dont ils entendent la gratifier, et associent la cour de Madrid à leurs projets contre celle de Rome. Le même stratagème est employé auprès du Roi de Sardaigne, pour le faire concourir à écarter les Allemands de l'Italie. Si ces tromperies avaient leur effet, les puissances assez stupides pour s'y livrer ne trouveraient plus dans les États qu'on feint de leur adjuger, que des cimetières révolutionnaires, des droits de Thomme, des panaches tricolores, et des républicains régicides dont l'établissement serait garanti par leurs maîtres et leur modèles, dont ils se rendraient les tributaires.
Ces spéculations directoriales, ce jeu de brigands travaillant l'Europe comme un tripot, prennent chaque jour à Paris la plus infernale activité. Tous les brûlots politiques imaginés par des fous et des scélérats depuis quatre siècles sont sur le chantier. Plus les cabinets montrent de crainte et le désir de vivre en intelligence avec ces irréconciliables ennemis de tout ce qui porte une couronne, plus le champ des combinaisons révolutionnaires s'agrandit au Luxembourg : il croit tenir la mesure de la plupart des conseils de l'Europe ; il se flatte de les étouffer par des embrassements hypocrites, ou de les culbuter à force armée et d'y semer ses propres passions pour les perdre plus sûrement.
' Voir Albert Sorel, la Diplomatie française et VEspagne {Revue histO" riyue, t. XIII, p. 270-278).
Les envoyés que plusieurs puissances ont le coura^je d'entretenir à Paris, ne connaissant que Ja superficie du théâtre, de la pièce et des acteurs, servent encore à égarer le jugement de leurs commettants, se laissent fasciner par toutes les charlataneries du jour, intimider par les rodomontades des gouvernants, et sont incapables de saisir aucune vue nette, générale et complète du système fondamental du Directoire et de sa conspiration permanente contre l'Europe entière.
La fin de la négociation anglaise était prévue par quiconque connaît l'instinct de la République et de son Directoire; mais ce qui n'est pas moins digne d'attention, c'est l'audace de cinq gredins jouant les Césars et les Gengis-Khan, qui, le lendemain d'un message au Corps législatif, où ils représentent leurs armées sans solde et sans habillement, leurs hôpitaux sans secours, leur police anéantie, osentchasser l'ambassadeur d'une puissance de premier rang qui vient leur demander la paix, traitent cet ambassadeur comme unCarletti ou un Reybaz, et deux jours après chassent l'ambassadeur des États-Unis qui ont nourri la France deux ans consécutifs. Jamais la Révolution ne se montra plus vivace et plus à découvert que dans ces procédés.
Il est vraisemblable que la négociation eût traîné quelques jours de plus, si la mort subite de l'Impératrice de Russie*, et les espérances fondées sur l'armement de Rrest, n'eussent redoublé la verve directoriale et persuadé qu'une heure de ménagement serait une bassesse indigne de potentats nés pour affranchir l'univers.
Cet armement de Brest a coûté cinquante millions effectifs. On l'a modelé sur celui qu'entreprit Louis XIV en 1692,
1 7 novembre.
et que suivit la catastrophe de la Hogue. La folie de cette entreprise en a égalé la dépense; on s'en promettait les plus grands effets. Sur la parole de quelques clubistes irlandais, sur la foi du secours qu'on recevrait des voleurs et des coupe-jarrets, connus sous le nom de defenders, on comptait sur un soulèvement considérable. La base du projet était non de conquérir d'abord l'Irlande, mais de la révolutionner. Glarcke, Garnot, et un Irlandais nommé le colonel Fate, furent les auteurs de l'entreprise; Truguet, le ministre de la marine et le Directoire l'avaient adoptée avec enthousiasme. Cinq vaisseaux de ligne et trois frégates seulement, sous les ordres de Bouvet, étaient rentrés à Brest le 1" de ce mois. Depuis cette date jusqu'au 8, aucun autre bâtiment n'avait paru : l'escadre de Bouvet avait ramené cinq mille hommes commandés par le général Grouchy, beaufrère de Goncordet, gentilhomme sans-culottisé et grand exterminateur de Vendéens. Les lettres de Brest du 7 et du 8 peignent ce port comme livré à toutes les agitations de la douleur, de la crainte et de l'indignation. Toutes les probabilités se réunissent pour faire appréhender la perte d'une grande partie de la flotte. On sait par la voie de Londres que le 29 décembre, il ne restait aucun vaisseau français en vue des côtes d'Irlande, et qu'une tempête violente soufflait alors de l'est comme les jours précédents ; si la flotte française, comme on n'en peut douter, a été obligée de quitter les côtes d'Irlande, qu' est-elle devenue depuis le 27, époque de sa retraite? Pourquoi n'est-elle pas revenue à Brest, ainsi que la division de Bouvet? Toute porte à croire qu'elle aura été ou naufragée ou portée dans l'Atlantique. Or, comme les troupes n'avaient très-certainement à leur départ que pour quinze jours de vivres, on peut induire de cette circonstance quelle aura été leur destinée.
Ces troupes étaient composées mi -partie de scélérats déterminés et des meilleurs régiments qui avaient servi contre la Vendée et les chouans : les uns et les autres formaient dix-huit à vingt mille hommes. Les provinces de rOuest sont maintenant sans soldats, et l'on craint, non sans raison, que les chouans ne profitent de cette circonstance si l'armement est réellement perdu.
Ce revers ajoute au mépris où est tombé le gouvernement. Tous les partis sans exception s'évertuent à le vilipender : il suffit pour s'en convaincre de lire les feuiUles publiques : c'est encore pire dans les conversations et les lieux publics. Il s'est fait à cet égard un changement très -remarquable dans l'opinion publique. Dans le cours de l'été dernier, ceux mêmes qui abhorrent le gouvernement ou qui voudraient le supplanter subordonnaient ces sentiments à la nécessité de faire marcher la constitution. De toutes parts, on prêchait l'union avec les autorités constituées; on invitait à les seconder, on excusait leurs torts, on formait des espérances sur leur marche future. Ces dispositions ont disparu, pour faire place à la satire la plus sanglante. Un terroriste nommé Despaze s'étant avisé l'autre jour de publier un éloge du Directoire, sous le titre des Cinq Hommes, il a été couvert de huées, de brocards et d'insultes unanimes.
Berne, le 25 janvier 1797.
J'ai fait observer dans un numéro précédent de cette correspondance un changement certain de l'esprit public en France, qui d'une soumission systématique et d'un ralliement raisonné au gouvernement, a passé depuis trois mois à une révolte morale qui éclate dans les discours, les écrits, les journaux, les sociétés et les lieux publics. Il reste à l'autorité des créatures et des complices, mais plus de partisans. Pas une cabale, pas une faction, pas un club qui ne donne au Directoire le coup de pied de l'âne.
Ces cinq dictateurs du régicide et de l'Europe ont aliéné la nation par leurs choix, leurs procédés et leurs inclinaisons jacobines et révolutionnaires. Ils ont aliéné les jacobins en évitant de rendre leur règne tout-puissant et exclusif. Quant aux terroristes et à la foule nombreuse des anarchistes d'habitude, ils ne veulent pas plus du Directoire que de toute autre régence.
Cette balance que le Gouvernement affectait de tenir entre les différents partis l'a conduit là. Ses inconséquences d'ailleurs, 1 arbitraire et l'instabilité de ses décisions, cette tendance d'usurpation révolutionnaire dont il ne déguise ni le dessein ni les actes, le défaut total d'administation régulière, cette multitude de règlements contradictoires auxquels il est aussi impossible d'obéir que de faire obéir,
2î8 CORUESPONDANCE DE MALLET DU TAr^
raniment et généralisent le désir d'un régime plus stable. Personne ne sait sur quoi compter; personne n'est assuré de son état, de sa propriété, de sa tranquillité.
On est las de l'élévation de cinq drôles dont l'insolence, le faste et la médiocrité soulèvent le public. Jamais le Français ne s'accoutumera longtemps à souffrir au-dessus de lui ses égaux, et ceux qu'il a lui-même élevés en dignité. La jalousie fortifie donc la haine et le mépris qu'inspire ce divan, aux pieds duquel la moitié de l'Europe à genoux marchande l'honneur de devenir sa tributaire et de conquérir son amitié.
Garnot est abhorré des jacobins, comme le sont tous les apostats : on ne pardonne point à un valet de Robespierre d'affecter les grimaces du modérantisme. Rewbell et Barras sont abhorrés de tout ce qui n'est pas jacobin. Les deux autres directeurs ne comptent point.
Le Corps législatif n'a pas plus déconsidération que le Directoire. Le public et le peuple voient tout au moins avec indifférence ce mélange de scélérats et d'égoïstes, d'hommes timides ou vénaux où l'on distingue un petit nombre d'honnêtes gens, trop faibles de caractère ou de puissance pour résister au torrent. Le temps de cette Assemblée s'écoule en bavardages et en décrets réglementaires : jamais un mot sur ce qui touche aux grands intérêts ou aux vœux fondamentaux de la nation. On ne finit rien; on commence des décrets pour les achever trois mois après, et les révoquer la semaine suivante. Les finances, malgré la grandeur du mal et les réclamations du Directoire, demeurent ensevelies dans les commissions ou dans des discussions interminables.
Ce tableau ne doit pas induire à présumer que la France est dans des dispositions insurrectionnelles, et près de ren-
verser ce gouvernement qu'elle traîne dans la fange. Rien n'est plus loin de Tesprit général. L'opinion avilit le gouvernement, sans lui enlever ses moyens réels. Il est vrai que nulle part il n'est obéi volontairement, personne ne lui prête secours; à tout instant il faut recourir à la force; mais le ressort de la crainte est encore entier.
Les citoyens, d'ailleurs, sont plus divisés que jamais d'intérêts et de SMitiments. La loterie des biens confisqués, les rapines publiques, l'agiotage, les fournitures, les dilapidations, ont introduit un brigandage qui excite la convoitise générale. La France est un mort dont on pille la succession, et dont deux millions d'individus s'arrachent les lambeaux. Le reste souffre, crie, envie et attend.
Les pronostics que j'avais tirés sur les prochames élections ne se vérifient que trop tôt. A voir l'enthousiasme avec lequel les mécontents observaient cette époque, on eût supposé que chaque citoyen concourrait de toute son activité à faire valoir son suffrage. Il en est tout autrement. La plus imbécile insouciance, la plus inconcevable frivolité, surtout à Paris, l'emportent encore aujourd'hui sur toutes les considérations. La crainte de quelque crise retient les gens timides ; c'est le grand nombre : d'autres ne s'occupent que de leurs plaisirs ou de leurs spéculations : toute opération publique semble un piège et offre un danger à la foule des bourgeois ; ils refusent de s'inscrire au registre de leur municipalité. Ces jours derniers, les assemblées où l'on devait élire les officiers de la garde nationale de Paris ont été presque désertes.
Les jacobins, les anarchistes, la clientèle du Directoire tirent un parti immense de cette insouciance parisienne; ils n'auront pas grand'peine à diriger les élections, et la preuve qu'ils s'en flattent, c'est que, jusqu'ici, ils n'ont
opposé aucun obstacle à la formation prochaine des assemblées primaires. Les espérances que beaucoup de gens, soit au dedans, soit au dehors, ont fondées sur cette époque, sont à mes yeux presque aussi chimériques que celles dont on s'est consécutivement bercé depuis six ans. Même dans les départements les moins républicains, dans ceux dont on célèbre le bon esprit, les choix s'adressent à des hommes qui siégeraient mille ans dans le Corps législatif, sans oser y prononcer ou y appuyer une grande mesure de restauration, s'ils ne se croyaient pas mathématiquement certains de la majorité, d une force supérieure et d'un succès sans péril.
Ce moment n'en sera pas moins un d'agitation : il donnera l'essor à toutes les haines, il mettra en jeu les passions qui fermentent dans un repos apparent ; il produira même, probablement, quelques troubles locaux. Toutes les autorités administratives, auxquelles le Directoire s'arrogea le droit de nommer l'année dernière, seront renouvelées : le choix de leurs membres est aussi important que celui des députés, car ce sont les rouages de la machine; mais il est à craindre que l'incurie publique ne rende ces élections aussi inutiles que celles du nouveau tiers des représentants.
Les agents du Roi de France, les plus gauches et les plus incorrigibles de tous les hommes, ont saisi ce aaoment pour tâcher de faire nommer des aristocrates prononcés. Les constitutionnels de leur côté voudraient ressusciter et ramener en scène les Lameth, les d'Autun, les Montesquiou et autres coryphées du parti. Les anciens administrateurs des départements sous la constitution de 1791 sont en concurrence avec les fondateurs de cette constitution. Trente cabales, sectes, tripots, divisent les ennemis du gouverne-
ment actuel. Pendant quelque temps, après la chute de Robespierre et jusqu'à la fin de Tannée dernière, ils avaient fait trêve à leurs inimitiés. Elles ont recommencé avec éclat depuis quelque temps ; les journaux sont le théâtre de ces disputes dignes des Petites-Maisons.
La voix des jacobins et en général des dominants, pour le remplacement de celui des cinq directeurs que doit écarter le sort, se fixe sur Merlin de Douai, ministre de la justice, et beaucoup plus propre à être le ministre de Satan. La République ne renferme guère d'hommes plus dépravés, plus capables de tous les crimes, plus attachés au régime jacobin.
En un mot, on ne doit pas espérer que ces élections fassent changer de face à la France et le système dominant. Tout au plus pourraient-elles faciliter ce changement, si quelque grand événement imprévu fournissait un sujet de révolte active et étendue, des chefs, des moyens, des motifs de sécurité qui ralliassent les mécontents et les forçassent de sortir de leur léthargie.
On continue la guerre intérieure aux réquisitionnaires. Des détachements de hussards et de gendarmerie parcourent les départements frontières pour y enlever les jeunes déserteurs. Ceux-ci se réfugient en troupe de commune en commune; on met garnison chez leurs parents. Les journaux des différents partis s'accusent mutuellement de complots médités et prêts à éclore ; ces conspirations sont des fables, et un moyen qu'on emploie de part et d'autre pour se rendre odieux. Il faut lire avec une extrême défiance tout ce que les feuilles publiques écrivent à ce sujet.
Onze vaisseaux de ligne, sept frégates et deux corvettes de l'expédition d'Irlande, étaient rentrés le 13 à Brest. La moitié de l'armement est encore au dehors et on ne sait où.
Des frégates ont péri, d'autres ont été prises : aucune nouvelle de la Fraternité qui porte le général Hoche et l'amiral en chef. Paris et le gouvernement ont été vite consolés de ce revers : on l'a oublié aussi promptement que la rupture des négociations de paix.
Berne, le 4 février 1797.
J'avais eu l'honneur, il y a un an, d'informer Sa Majesté l'Empereur et Roi que le projet du Directoire était de pénétrer à tout prix en Italie, de diriger les plus grands efforts vers cette contrée et d'employer tous les genres de ressources pour y parvenir. Aujourd'hui, il s'agit de consommer la spoliation et l'assujettissement de cette partie de l'Europe, et de tenter une invasion dans les États méridionaux de Sa Majesté Impériale. Quarante-cinq mille hommes de troupes nouvelles, principalement tirées des armées de Sambre-et-Meuse et du Rhin, sont destinés à aller joindre le général Ronaparte ; vingt-quatre mille hommes de ce corps additionnel défilent depuis quinze jours vers les Alpes. Dix-huit cents hommes de cavalerie et huit mille fantassins ont traversé ces jours derniers Lyon et le département de l'Ain, pour se rendre en Italie par Grenoble et Rriançon d'une part, par la Savoie de l'autre. Une colonne de quatorze mille hommes suit cette première et prendra la même route. Il est arrêté de porter à quatre-vingt mille hommes l'armée d'Italie, sans y comprendre les auxiliaires
italiens que l'on enrégimente et que l'on dresse avec activité dans la Lombardie, dans le Modénais et dans les légations romaines. Jour et nuit, on travaille à Lyon dans l'arsenal à remonter des pièces d'artillerie de tout calibre ; on les embarque successivement sur le Rhône pour les transporter à Nice.
Il est arrêté de porter à Rome même les armes de la République, d'y imposer de force au Souverain Pontife les conditions que Sa Sainteté a refusées, de le réduire au rôle d'administrateur des États qu'on lui laissera, et dont les commissaires directoriaux seront les véritables souverains ; enfin, d'épuiser Rome et le ^patrimoine de Saint-Pierre par des rançons, des réquisitions, des brigandages de toute espèce. Le même sort attend la Toscane : on imposera de même le roi de Naples et les Vénitiens à des tributs et des réquisitions. Près de quatre cents millions en numéraire, en vaisselle, en productions, en marchandises, en denrées, ont été arrachés l'année dernière à l'Italie par ces modernes Attila : on projette un semblable saccagement et l'on attend des ressources non moins abondantes dans le reste de l'Italie ; c'est avec ce pillage que l'on entretiendra l'armée et qu'on tentera de pénétrer dans les provinces méridionales autrichiennes qui seront livrées à la même dévastation.
Les derniers avantages qu'a obtenus l'armée française ont mis le sceau à ces entreprises ' : ils ont eu à Paris des effets pernicieux dans plus d'un genre. Le Directoire, décrédité par l'expédition d'Irlande, a repris son aplomb ; on a fermé la bouche aux partisans de la paix par restitutions réciproques ; les jacobins et leur système ont pris de nouvelles
1 Rivoli, Mantoue, la Favorite, 14, 15, 16 janviei-.
forces : c'est pour eux, pour le gouvernement, pour la révolution désorganisatrice, c'est pour Barras, son ami et son protecteur, c'est pour favoriser les conjurations préparées dans les comités jacobins, que Buonaparte a combattu. Ce général, l'exécration de Paris, de la minorité du gouvernement et du Corps législatif, est absolument le général des jacobins et des révolutionnaires permanents. La France eût célébré sa défaite, sa captivité et sa mort, avec une allégresse bien différente de la sensation morne qu'ont produite sur le public les derniers événements.
Je sais de la première main que le Directoire était dans une mortelle inquiétude sur le sort de Buonaparte et de son armée, et qu'une défaite eût été pour lui une espèce de coup de grâce, dans l'état de dénigrement où il était tombé.
Pour concevoir l'étendue de cette réaction des événements du dehors sur l'intérieur, il faut savoir que Garnot est aujourd'hui en guerre ouverte avec ses collègues ; il a donné toute sa confiance à un député nommé Lacuée de Gessac, ancien capitaine d'infanterie, membre de l'Assemblée législative en 1791 et en 1792, et membre constamment royaliste. Échappé au terrorisme, Lacuée, qui m'est personnellement connu, est un homme actif, intelligent, de talents médiocres, mais travailleur et toujours dans les principes qu'il professait en 1791. Gette liaison en a amené d'autres ;V^Garnot n'est plus entouré que d'adversaires du régime actuel ; il espère en courant à un autre ordre de choses, ou du moins en empêchant que celui du jour ne devienne pire encore, il espère, dis-je, se faire pardonner sa complicité aux crimes du Gomité de salut public en 1793 et en 1794.
Il a contre lui Barras, Rewbell et Letourneur. La Re-
vellière-Lépaux est insignifiant. — Cette conduite de Garnot, ses comités secrets, les vues du parti auquel il se dévoue, ont fourni une occasion et un prétexte de plus aux chefs jacobins de conspirer pour le renversement de la constitution actuelle, et pour en instituer une nouvelle, montée par le jacobinisme exalté, et qui concentre dans la tête du parti les places, le pouvoir, l'administration suprême et exclusive. Barras, Tallien, Sieyès, le ministre Merlin, et un nombre d'autres, tiennent à ce sujet de fréquents comités, ont un plan fait et travaillent journellement à son exécution. V
>, L'approche des élections nouvelles redouble l'activité de ces complots. Nombre d'apparences décèlent qu'elles seront l'époque d'un coup de main qui décidera, ou de la chute de la République, ou de sa conversion en oligarchie absolument jacobine, révolutionnaire et tyrannique. Des bandes de brigands se rendent à Paris : on échauffe les faubourgs, on suppose des conspirations royalistes , on fait naître des prétextes de nouvelles révolutions. Le projet est conduit par peu de chefs : la masse des jacobins, des anarchistes, des terroristes, n'est qu'un instrument aveugle et se résume sans savoir le but qui la conduit, ni quels hommes sont à la tête du mouvement.
La pluralité des avis s'accorde à annoncer un ouragan prochain; il paraît inévitable. Chaque jour, le déchaînement contre le Directoire devient plus violent et plus général ; les journaux diffamatoires, les libelles, les placards incendiaires se multiplient à un degré inconcevable. Le Corps législatif est tombé dans un tel mépris que ses membres osent à peine s'avouer députés dans les cercles et dans le peuplel^a célébration du régicide, le 21 janvier, a fait éclater le sentiment public, d'une manière encore inouïe depuis la fondation de "• 15
la République* ; le peuple n'y a pris part que pour insulter les députés et les agents de Tautorité : on a jeté des ordures sur le Directoire, siégeant à l'église Notre-Dame. Tout ce que la haine, l'indignation, les ressentiments peuvent inventer, a été écrit, imprimé, affiché, répandu avec profusion et publicité dans cette circonstance. Les journaux, pour la première fois, ont osé donner des regrets à Louis XVI, traiter sa mort de régicide et la commémoration de ce crime une fête exécrable.
En voyant ce débordement d'opinion et ce contraste inconcevable entre les sentiments publics et la nature du gouvernement actuel, on serait tenté de prédire le renversement prochain de celui-ci. Soit par faiblesse, soit par indifférence, soit en vertu delà confiance dans ses forces, soit enfin par une combinaison de machiavélisme qui tolère ces mutineries et ces injures pour en préparer sourdement la punition, le Directoire a paru insensible à ces explosions de la haine publique ; mais cet état de choses ne peut se prolonger : ou la liberté de la presse et les ravages de l'opinion tueront infailliblement et bientôt le gouvernement, ou celui-ci ensevelira l'opinion et la liberté de la presse dans les cachots et les tombeaux.
Cet événement ne peut être très-éloigné, et je n'ai pas besoin d'annoncer que, si le choc s'engage, la victoire restera probablement aux jacobins,
' Arli(;le d'Aymé Jourdan. (^Moniteur du 3 pluviôse.)
Berne, le 15 février 1797.
Le complot royaliste découvert à Paris dans les premiers jours de ce mois a suspendu tout autre objet d'intérêt public. On pourrait, à juste titre, le nommer une intrigue contre-révolutionnaire et un tripot de marmousets plutôt qu'une conspiration. Trois des agents arrêtés^ me sont personnellement connus, et si bien, que je ne leur eusse pas confié une lettre de quelque importance à porter à deux lieues de moi. L'abbé Brottier, homme de lettres, est une espèce de fanatique, du nombre de ceux qui, dès l'origine, ont attendu et prédit une contre-révolution à chaque renouvellement de lune. M. de La Villeurnois^, ancien maître des requêtes, est un homme du monde et de plaisir, aussi crédule que léger, et ayant de l'esprit sans jugement. Duran, dont le vrai nom est Duverne de Presles, ancien lieutenant de marine, a vécu ici plusieurs mois de l'année dernière avec une courtisane qu'il appelait sa femme, et jouant le petit seigneur avec l'argent que lui donnaient les entrepreneurs de contre-révolutions. Voilà l'espèce d'hommes auxquels le roi de France , sur la parole de M. d'Entraigues, confiait des pleins pouvoirs, et à qui ses ministres remettaient le soin de finir une révolution et de renverser une puissance qui, sur les débris d'une grande
' Le 31 janvier.
2 Ou Villeheurnois.
Monarchie et avec toutes ses ressources, menace et subjugue tous les autres États.
L'ineptie, l'indiscrétion, la folle confiance, l'imprudence et un défaut absolu de jugement ont caractérisé cette entreprise, comme toutes celles du même genre qui l'avaient précédée. Le plus impertinent de ces conspirateurs est un nommé Proly, originaire du Palatinat, intrigant subalterne, dévoué à toutes sortes de métiers, et qui a avoué s'être fait terroriste, il y a trois ans.
On retrouve dans les confidences que ces messieurs ont été faire dans les casernes même de la garde républicaine et aux deux chefs de cette garde, un nouvel effet de l'erreur invincible où d'absurdes rapports maintiennent les royalistes de l'extérieur et leurs conseils : elle consiste à considérer comme des soupirants après l'ancien régime tous les Français qui ne sont pas jacobins. Il n'y a jamais de nuances pour les ignorants : on s'est éternellement étudié à ne compter pour rien les intermédiaires. Ce Malo', ce RameP, auxquels les agents du Roi ont été confier leurs pouvoirs, leurs plans et leurs listes, s'étaient prononcés contre les terroristes. Les conspirateurs sont partis de là pour les supposer francs royalistes.
Il est encore incertain, néanmoins, si ces deux chefs militaires ont été les premiers dénonciateurs, ou si, instruits que le gouvernement cherchait la trace du complot, ils ont jugé nécessaire de le révéler, afin de prévenir le soupçon de complicité.
Les rapports officiels de l'un et de l'autre sont évidemment faits à la main, et concertés avec des souffleurs. On ne doit pas juger des détails et du but de cette conspiration
' Chef d'escadron.
* Commandant des grenadiers du Corps légis'atif.
par le témoignage de deux délateurs, qui se trouvent en contradiction avec les pièces écrites, saisies sur les conjurés. Ces pièces seules méritent d'être consultées et de fixer l'opinion.
Les principales sont une formule de proclamation royale, ime instruction de M. le duc de La Vauguyon, toutes deux dressées dans un esprit de sagesse et de popularité ; un plan d'opérations politiques fait par La Villeurnois, et une liste de nominations ministérielles ' ; mais il paraît par les dépositions annexées et par les propos des conjurés que le fond de l'entreprise consistait, non à la tenter soi-même, mais à profiter du premier mouvement des terroristes, pour armer Paris contre eux et en même temps contre la République, en nelaissantau peuple d'autre alternative que de choisir entre l'ancien régime ou le régime de terreur. On n'aperçoit aucun moyen, aucune mesure, aucun levier d'exécution ; nulle force quelconque pour opérer ; les terroristes devaient faire les premiers frais de l'entreprise, les constitutionnels les seconder dans le sens des agents royaux, et ceux-ci profiter seuls du dénoûment par le rétablissement pur et simple de l'ancien régime.
Ces idées n'abandonneront jamais les émigrés et leurs conseils : ils rejetteront éternellement toutes les voies de salut que pourraient offrir une conciliation des intérêts, des sacrifices et une Monarchie limitée, pour embrasser sans
' Voici quelle était la composition de cette liste : « Intérieur, laisser « Benezfcli. Affaires élranfjères, Hénin, ancien premier commis. Marine, « M. de Flenry. Justice, M. Siméon. Finances, M. Berni{»not de la Grange « ou un Barbé-Marbois, qui a des talents et de l'instruction : il a été « intendant à Saint-Domiojjue et passe pour honnête. Ponts et chaussées, « M. de La Millière. Subsistances, M. de Vauvilliers. Commissaire f[énéral « des prisons, M. Sourdas. Police, laisser Cochon... « — Puis, en note : « Il « a voté la mort du lîoi; son nom effaroucherait trop les royalistes... On « pourra y mettre Portalis ou Siméon... »
relâche l'ombre d'une contre-révolution de vive-force, qui mette la France à leur disposition.
Mais ils sont bien simples ou bien confiants de supposer qu'ils joueront ainsi des fractions mille fois plus vigilantes, plus adroites, plus exercées, plus puissantes qu'eux, en les réduisant au rôle d'instruments aveugles d'une contre-révolution. Vouloir tromper à la fois les terroristes, les constitutionnels et les royalistes d'opinion, c'est prétendre beaucoup trop. Croire les faire servir à ses desseins en sens contraire, pour les sacrifier ensuite les uns et les autres, c'est une politique dangereuse même pour une autorité puissante, telle que le Directoire, mais ridicule dans une minorité sans pouvoir et sans ressource.
C'est un rêve d'enfants ou d'ivrognes que de semblables combinaisons.
Il est remarquable que le gouvernement provisoire chargé dans ce plan d'administrer la France juqu'à l'arrivée de soïi Roi, était presque entièrement formé de membres du Corps législatif pris dans le nouveau Tiers ; on conservait même le ministre actuel de l'intérieur. Cette vue était judicieuse, si elle eût été sincère, ce dont les discours de Brottier, rapportés au procès, permettent de douter.
Ces administrateurs futurs partageaient-ils le secret des promoteurs, ou ont-ils été choisis à leur insu? Il me paraît moralement impossible que des hommes éclairés, tels que ceux qu'on désignait, appartenant la plupart au parti des anciens constitutionnels, se fussent livrés à une entreprise aussi informe et sans bases, dont le but définitif était le rétablissement de l'ancien régime.
Mais il est aussi vraisemblable qu'on leur avait fait des demi-confidences et qu'on avait jugé nécessaire de se rallier à eux et de les placer momentanément, pour entraîner ceux
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qui partagent leurs intérêts, leurs sentiments, leur position, et auxquels on faisait ainsi partager leurs espérances.
Quoi qu'il en soit, cette liste saisie a fourni uu motif de soupçon au public et un arsenal aux jacobins : c'est un nouveau brûlot jeté dans le Corps législatif, entre le parti dominant et les modérés. — Vainement ceux-ci se sont hâtés de désavouer l'honneur que leur faisaient les conjurés, de protester contre toute connivence et de jouer les républicains sincères. Ces protestations seraient fondées, que les jacobins n'en seraient pas plus radoucis. Un incident singulier a fortifié leur défiance et leur a préparé un moyen d'attaque direct. Voici le fait :
Sur la liste des promotions se trouvait pour le ministère de la guerre, Dumas, ancien adjudant général de M. de Lafayette et son ami, membre du Conseil des Anciens, homme d'esprit, souple, ambitieux, rusé, et qui s'est insinué dans la confiance de Garnot, abhorré aujourd'hui des jacobins, tout autant que Dumas. Or, le nom de ce dernier s'est trouvé déchiré sur la liste, et par conséquent le ministère de la guerre vacant. Brottier, l'un des agents arrêtés, interrogé sur cette radiation, a déclaré que Malo et Ramel l'avaient exigée. Dans quel but? Évidemment pour soustraire Dumas au soupçon de complicité. Les deux révélalateurs ont fait plus. Ils ont supposé que Proly, subalterne dans cette intrigue et sans pouvoirs royaux, leur avait assuré que Lafayette serait traduit à Paris dans une cage de fer, et que Dumas, les Lameth et les autres chefs des premiers révolutionnaires, seraient mis en jugement. Proly a formellement nié ce discours, inventé pour détourner les regards de dessus Dumas. Ramel est sa créature, et Malo celle de Carnot; le nœud de ce commérage grossier est palpable; les jacobins l'ont bien vite aperçu et coupé; ils re-
doublent d'efforts pour aggraver l'opinion de la complicité de Dumas et ce ses amis.
Depuis longtemps, ils cherchaient une conspiration royaliste : elle était nécessaire à la leur, bien autrement formidable. On ne peut plus leur nier que le royalisme ne soit encore debout, dangereux et agissant. Donc, les mesures violentes, les opérations révolutionnaires, les freins de la liberté de la presse, les incarcérations et les supplices sont nécessaires; donc, la minorité des Conseils et tout ce qui résiste aux jacobins sont des ennem s de la République; donc, les jacobins sont seuls à l'aimer et à la défendre ; ils oi;!, par conséquent, seuls droit à tous les emplois, et si la Constitution de 1795 est insuffisante pour étouffer le royalisme, il faut revenir au pouvoir révolutionnaire, ajourner les élections ou ne choisir pour députés que des jacobins.
Telle est la chaîne des calculs que cette faction infernale établit sur la circonstance du moment. Déjà Tallien a fait décréter que le Directoire eût à faire un rapport sur la situation de la République. Cette formule est le coup ordinaire de tocsin et la préface du régime dictatorial.
Cette conspiration n'aura donc été, comme toutes les précédentes, utile qu'aux jaôobins seuls; elle remet sous le couteau l'opposition et les honnêtes gens : elle renforce la pusillanimité générale et fera déserter par crainte les assemblées primaires. Si elle est bonne à quelque chose, c'est d'avoir tiré un moment le Roi de l'oubli profond où il est plongé, d'avoir manifesté de sa part des intentions de clémence et de douceur, et appris au public que le royalisme n'était pas aussi mort qu'on le supposait.
Contre toutes les lois, contre toute liberté, contre la lettre de la Constitution, les conspirateurs sont livrés à une com-
mission militaire qui les jugera; et on leur a enlevé la sauvegarde des tribunaux ordinaires.
Berne, le 28 février 1797.
La reddition de Mantoue ' et les premières suites ont eu à Paris l'effet ordinaire des événements du même genre. Le peuple y est demeuré indifférent, les ennemis et les censeurs du régime républicain et du gouvernement en ont été consternés; la clientèle du Directoire, ses bureaux, ses employés, ont augmenté d'insolence et de jubilation; les jacobins, personnifiés avec Buonaparte et son protecteur Barras, regardent ces succès comme des victoires sur leurs antagonistes de l'intérieur et versent à pleines mains le mépris et l'injure sur quiconque ose parler de paix. Enfin, le gros de la nation qu'on séduira toujours par des idées de fausse gloire et d'ambition, oublie un moment ses souffrances à la vue de ces progrès extérieurs, qui seront pour elle la source certaine de nouveaux malheurs.
Telle fut, depuis l'origine de la guerre, la conséquence funeste des succès, qu'en même temps qu'ils agrandissent le territoire de la République, ils agrandissent celui de la révolution, en exaltent les admirateurs, en enhardissent les partisans secrets, éternisent son fanatisme, soutiennent ses ressorts usés, en fortifient le gouvernement et l' éloignent toujours davantage des desseins de tranquillité.
* Wurmser s'était rendu le 2 février.
La division de l'arraée de Sambre-et-Meuse, que le général Bernadotte a conduite en Italie, sera suivie,de troupes tirées de l'armée du Rhin et de l'intérieur, mais en moindre nombre. On porte en France la totalité de ces renforts à 54,000 hommes; c'est une exagération certaine, mais ils ne seront pas au-dessous de 35,000. J'ai l'honneur de répéter que c'est vers cette partie de l'Europe, et au dessein de la fermer aux Impériaux, de la républicaniser, de la dépouiller et de pénétrer dans les provinces autrichiennes méridionales, que va tendre l'effort principal de la campagne.
Le Directoire vient de publier l'ordre qui oblige tous les réquisitionnaires à rejoindre les drapeaux au 1 1 d'avril prochain. Les moyens coactifs seront déployés dans toute leur rigueur. Le gouvernement repeuple ainsi ses armées en se débarrassant d'une foule inquiète de mécontents au moment des élections.
La dernière conjuration royaliste a été bientôt vouée au ridicule : elle avilit le Roi, ses conseils, ses agents et sa cause; c'est le pire malheur où un parti puisse tomber en France. Ce complot sans racines, projet d'écoliers ivres, a heureusement jusqu'ici atteint fort peu de complices. Les accusés, soumis à une commission militaire sous prétexte d'embauchage, ont récusé ce tribunal révolutionnaire; les jacobins n'épargnent aucune recherche pour impliquer dans cette affaire les vendémiaristes, soit les chefs du nouveau tiers dans les deux conseils.
Y^ Le mépris public envers ce Corps législatif s'accroît en raison de son insuffisance, du vide de ses délibérations, de l'oubli où il laisse toutes les affaires importantes, de la multitude de ses décrets oiseux ou ridicules et de son asservissement au Directoire. Le Conseil des Anciens résiste, il est vrai, à quelques injustices par sa négative; mais, réduit à
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un simple oui ou non sur les propositions du Conseil des Cinq-€ents, il ne sert qu'à paralyser l'action législative et nullement à lui imprimer une salutaire direction.
Il s'ensuit que l'activité et la puissance publique se concentrent dans le Directoire : il est réellement ce que fut autrefois le Comité de salut public. La France n'est république que de nom, il ne faut jamais le perdre de vue. Par l'esprit de sa constitution et par le fait même, elle est soumise, sous les formes de la liberté, à un despotisme oligarchique positif, artistement travaillé, basé, il est vrai, sur un volcan, mais à peu près aussi absolu que le fut celui de Robespierre. -V
La liberté de la presse lutte encore contre les tyrans et la tyrannie; mais que peut l'opinion sur des gouvernants insensibles au blâme, à la honte, à la haine même? Que pelit-elle pour réveiller une nation engourdie de lassitude, absorbée dans le sentiment de l'intérêt personnel et qui, placée entre le souvenir de la terreur dont on l'a frappée et la crainte de retomber dans cet abîme en aspirant à un ordre nouveau, s'abandonne de plus en plus à son immoralité, à son incurie et à la fatalité de ses destinées?
Les élections se ressentiront de ces dispositions. D'ailleurs, dans le système constitutif de la République, les représentants sont si loin du peuple immense dont ils se prétendent les députés! — Étrangers à ses vœux, n'étant liés à lui que par leur propre volonté, ils n'en seront pas les organes à côté d'une régence qui a mille moyens de les influencer, de les corrompre et de les intimider; arrivés à peine à Paris, trois mois de séjour les identifient avec son esprit et à ses mœurs ; ils y oublient jusqu'au nom de leurs départements.
Aucun changement essentiel et prochain n'étant à espé-
rer dans l'intérieur de la France, on ne peut en attendre aucun dans la politique et dans les moyens de guerre de la République; mais il est plus aisé d'apercevoir le principe de ces moyens que d'en fixer la mesure avec précision. Les ressources ordinaires, que déploient les puissances en temps de guerre, ne fournissent ici aucun terme de comparaison. La France consume en deux mois ce que ses rois dépensaient communément dans une année de guerre.
L'étendue de ces voies extraordinaires est en raison directe, non pas seulement des Forces réelles et comparatives de la nation, mais surtout de la nature du pouvoir auquel elle est soumise. Plus ce pouvoir est absolu et révolutionnaire, plus les moyens sont extrêmes et puissants. Des ravages extérieurs et des conquêtes peuvent de même concourir à leur accroissement.
Mais sans nous arrêter aux sources accidentelles, voici à peu près ce que nous présente le moment, soit pour l'entretien des armées, soit pour les besoins du fisc.
Pendant l'année dernière, la République a eu en service effectif environ 460,000 soldats de toute arme, dont 100,000 étaient affectés au service de l'intérieur. Cette force devait s'élever à 530,000 hommes; la Trésorerie a perçu et le Directoire a dissipé, en les détournant, les fonds qu'aurait exigés ce déficit de 80,000 hommes.
Au commencement de la campagne, ces armées étaient plus ou moins dépourvues des choses les plus essentielles et ont manqué plusieurs fois de solde. L'armée d'Italie était en haillons, sans souliers et presque sans magasins lorsqu'elle pénétra en Piémont ; celle du Rhin offrait la même misère, l'armée de l'intérieur la partageait; l'arriéré de la paye était partout immense ; mais c'est cette misère même
qui rend ces troupes si dangereuses, et l'autorité qui s'en sert si active et si entreprenante.
Au 31 décembre dernier, il ne restait, aux différentes armées, qu'environ 300,000 hommes des 460,000 employés Tannée dernière. Le reste avait péri, déserté à l'intérieur, traînait dans les hôpitaux, se trouvait invalide, congédié ou prisonnier.
Cet état militaire, distribué en vingt-quatre divisions, était réparti, au 31 décembre, pour 90,000 hommes dans l'intérieur et pour 150,000 à 170,000 répandus de la Hollande à Huningue; l'armée effective d'Italie ne dépassait pas 55,000 à 60,000 hommes.
Environ un quart des jeunes réquisitionnaires sont depuis cinq mois rentrés sans congé dans l'intérieur : les gendarmes, les hussards et les autorités administratives n'en ont pu faire rejoindre qu'un très-petit nombre; mais deux sixièmes au plus de ces déserteurs échapperont aux exécuteurs de l'arrêté du Directoire dont j'ai fait mention antérieurement.
Pour l'année courante 1797, le Directoire entend ramener ses forces à l'état de 1796, c'est-à-dire à environ 460,000 hommes. Je doute qu'il les atteigne, mais je ne doute pas qu'il lui soit impossible d'aller au delà. Le temps n'est plus de ces levées en masse, de ces profusions de citoyens de tout âge et de toute condition, précipités aux frontières par le terrorisme. Ces masses ont fourni jusqu'à ce jour le fond des armées ; on vit encore sur ce capital, on en alimente les restes.
Pour compléter ces quatre cent et quelques millehommes, le gouvernement se servira : 1' des réquisitionnaires déserteurs; 2' des réquisitionnaires non encore enrôlés; 3' d'une partie des colonnes mobiles, extraites de la force armée de chaque département.
A cette force française se joindront les corps d auxiliaires italiens qu'on organise et qu'on augmentera à mesure que le républicanisme s'opérera.
Non compris ces auxiliaires, l'armée d'Italie est comptée dans les bureaux de la guerre pour 80,000 hommes; celles du Nord, de Sambre et Meuse, de Rhin et Moselle, y compris les garnisons, le corps soldé par la Hollande : 170,000 hommes; l'armée intérieure pour 100,000 hommes, et de plus 30,000 hommes destinés aux expéditions maritimes.
Tel est le plan de distribution générale, arrêté provisoirement dans les bureaux de la guerre ; il pourra varier, mais c'est toujours sur une armée totale approximative de 400,000 hommes qu'on peut établir sa prévoyance.
Nous exposerons dans le numéro suivant de cette correspondance l'état des forces maritimes et celui des ressources fiscales par lesquelles on tendra à soutenir les dépenses générales de la République.
Berne, le 7 mars 1797.
L'approche immédiate des élections, qui s'ouvriront le 21 de ce mois, a tiré cependant une partie des Parisiens de leur engourdissement. Vingt-huit mille d'entre eux se sont fait inscrire sur les registres de leurs sections en qualité de votants : il n'y en eut pas la moitié autant Tannée dernière, et comme Paris renferme au moins quatre-vingt-cinq
mille individus en activité de suffrage, c'est justement le tiers de ces républicains d'opéra-comique qui consent à exercer le droit d'élire des électeurs, qui éliront à leur tour des représentants du peuple, lesquels n'appartiennent à ce peuple qu'au second degré et peuvent même lui être totalement inconnus, comme l'expérience l'a déjà prouvé, ou ne représenter que la millième partie de la nation.
On peut croire que les jacobins et les républicains ardents ne sont pas du nombre des insouciants qui négligent de se faire inscrire. Cependant, il est aujourd'hui plus que douteux qu'ils obtiennent la majorité. La haine contre eux est si violente et si générale, les espérances sont tellement exaltées sur cette transformation du Corps législatif, qu'ils seront probablement écartés des élections de Paris et des grandes villes ; mais ils prendront leur revanche dans les départements plus obscurs où leur domination est moins contestée. Les députés des pays conquis et incorporés seront les pires de tous.
Dans cette position, les jacobins cherchent à faire naître des incidents et des troubles : la conspiration royaliste n'ayant pu fournir un prétexte suffisant, on en imagine d'autres chaque jour; on remuait les terroristes du Midi; ils avaient égorgé à Avignon nombre de personnes et s'étaient rendus maîtres de la ville, lorsque le commandant de Marseille, nommé Willot, brave homme, ennemi mortel de Buonaparte et des jacobins, est accouru, les a chassés, dissipés, et a arrêté les principaux chefs.
Il est donc toujours difficile d'asseoir un jugement sur le résultat des élections et sur les suites qu'elles pourront amener. Ce sera un mouvement de scène dans le Corps législatif, et plus ou moins sensible suivant l'avantage que tel ou tel parti aura eu dans les élections; mais on ne doit pas
perdre de vue qu'en supposant les choix bons ou médiocres, ces nouveaux députés tombés des nues, arrivant l'un d'Anvers, l'autre de Nice, absolument étrangers les uns aux autres, sans alliance, sans correspondance préalable, seront plus ou moins la proie des factions qui les attendent à leur débotté. Le Directoire avec ses moyens d'influence et de corruption, les jacobins avec leurs moyens de terreur, auront de la prise sur ces nouveaux venus, jetés au milieu des intrigues d'une capitale prostituée,, sans pouvoir se reconnaître.
Quoi qu'il en soit, il est aisé de pressentir que ce nouvel amalgame va produire un nouveau ferment, et le pire malheur serait qu'il ne le produisit pas; car, en imitant l'apathie, l'indifférence, la servilité qu'a montrée le Corps législatif, on perpétuerait le despotisme directorial sous lequel on ne doit espérer aucun changement favorable.
Les jacobins ont célébré en pompe, le 27 février, les succès de Buonaparte, leur chef et leur bouclier, par un festin public où ont assisté trois à quatre cents députés et la plupart des ministres. On y a bu à la liberté des peuples et à la chute des oppresseurs . Serbelloni et les députés de la République italique ont assisté à ce banquet, objet d'horreur et d'effroi pour tout le reste de Paris qui hait Buonaparte à peu près autant que Robespierre.
Il vient de sortir de Brest une petite escadre de deux vaisseaux de ligne et de quelques transports portant douze cents forçats : nul doute qu'il ne soit question de quelque opération de brigandage.
Après avoir tracé dans le numéro précédent l'état sommaire des forces de terre de la République, je vais passer à ses forces maritimes et à ses finances.
Ce serait exagérer de porter la marine de la République à
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quarante vaisseaux de ligne en bonne condition; le nombre des bâtiments du second et du troisième ordre a diminué dans une proportion encore plus forte. Le travail des arsenaux et des chantiers a pour objet principal des radoubs, des réparations de carcasses, très-peu de constructions de grands bâtiments; on manque de mâtures : les magasins de chanvre, ae gros bois, de goudron, sont épuisés. Cette administration, comme toutes les autres, est livrée à des dilapidations sans bornes. Une si faible marine coûte autant que coûtait celle de Louis XVI en 1780. Les matelots formés ne sont pas au nombre de trente mille : tout le reste est d'équipages mêlés, tirés la plupart de la marine marchande. Le corps d'officiers n'a ni expérience ni instruction dans la tactique navale, nulle considération, nul empire sur les équipages. Le peu de chefs instruits, tels que Morard de Galles, Joyeuse, Bruix, appartiennent à l'ancienne marine royale. Le gouvernement sent tellement ses pertes à cet égard, qu'il vient d'offrir un commandement à M. de Bougainville, serviteur zélé de Louis XVI, et qui n'a jamais émigré.
Sachant bien qu'avec une semblable marine on ne peut hasarder ni flottes, ni croisières fixes, ni disputer l'empire de la mer, le Directoire a réduit ses opérations à des entreprises de flibustiers. Il ne s'embarrasse ni de couvrir ce qui lui reste de colonies, ni de protéger les débris de son commerce maritime, bien moins encore de le relever des pillages imprévus ; quelques surprises sur des côtes mal gardées, des coups de main et des descentes pour opérer une insurrection ou un saccagement, voilà les brillantes destinées qu'il assigne à la valeur de ses marins.
On avait d'abord compté sur la flotte espagnole ' pouF
' Elle avait été battue par les Anglais au cap Saint-Vincent, le 14 février; II. 16
suppléer à l'insuffisance de celle de la République; mais jusqu'à présent aucune combinaison n'a été adoptée. L'inutile croisière de Langara, dans la Méditerranée, s'est réduite à essuyer des coups de vent et à escorter jusqu'au détroit cinq vaisseaux de Toulon qui, en décembre, sont arrivés à Lorient.
L'activité du département de la marine est toujours absorbée par le dessein de simuler et d'effectuer, si on le peut, une descente sur les côtes d Irlande, ou simultanée sur quelques points des côtes britanniques. On a repris les rassemblements de Dunkerque. Trente mille hommes de l'armée intérieure sont choisis et réservés pour ce genre d'expéditions, mais il sera impossible de les tenter avec plus de vingt vaisseaux de ligne. Un nommé Gauthier, agent de la marine à Toulon, a donné un plan suivant lequel on se passerait de grosse escadre.
Dans le cas où l'on abandonnerait les projets sur l'Angleterre et où l'Espagne menacerait par terre le Portugal, nul doute que ce royaume n'attirât les convoitises de la République et une entreprise de débarquement. Le besoin du pillage, pivot d'un gouvernement appauvri et dissipateur, l'espoir de rançonner Sa Majesté Très-Fidèle en l'intimidant, et le désir de couper toute relation entre le Portugal et l'Angleterre, décideront cette tentative.
A ce résumé des forces militaires de la République, j'ajouterai que toute sorte d'obstacles physiques, politiques et moraux, les circonscrivent au degré que j'ai tracé, et empêcheront même qu'elles n'atteignent ce maximum.
Le plus invincible de ces obstacles est l'état où le gouvernement a plongé les finances, la propriété et les sources de la propriété. Aucun État, au milieu des plus grands désastres, n'éprouva une situation semblable. Elle n'a existé
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et ne peut se prolonger que dans un pays où une faction de gens de néant, parvenus par usurpation à l'autorité absolue, traitent leur patrie comme un pays conquis et ne laissent à leurs concitoyens d'autre alternative que celle de périr ou de se résigner à la tyrannie.
Mais les ressources d'une pareille domination, si elles ne rencontrent pas encore leur terme, trouvent enfin leurs homes. Voilà où en est cette régence qui administre le pillage public au nom des révolutionnaires; nous rendrons cette vérité sensible dans le numéro suivant de cette correspondance.
Berne, le 15 mars 1797.
Le tirage au sort du tiers des anciens conventionnels qui vont quitter le Corps législatif, s'est effectué le 4 de ce mois : il n'a pas été défavorable aux régicides, dont vingt seulement ont été exclus par cette opération. Les plus importants sont Louvet, Dubois de Graucé et Treilhard. Environ soixante-dix membres qui leur étaient affiliés, jacobins par politique, par système ou par goût, partagent cette exclusion : le reste des sortants est composé ou de modérés, ou de cette classe pourrie de serviteurs du plus fort qu'on appelle le ventre.
Si l'on observe que cent vingt des régicides ont antérieurement péri sur l'échafaud, ont été assassinés, sont morts dans leur lit ou ont été chassés de la Convention et exclus
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de la rééli(;ibilité comme complices des conspirations terraristes depuis deux ans ; si l'on ajoute à ce nombre celui de leurs pareils qui ne furent point réélus Tannée dernière, on s'assurera que les deux tiers de ces scélérats, ou à peu près, sont ou morts ou détrônés. Il en reste encore quatrevingts environ dans le Corps législatif, et parmi eux, Sieyès, Ghénier, Tallien, Legendre, Bourdon de l'Oise, et divers de leurs acolytes.
Nonobstant cette circonstance, les antagonistes des jacobins sont satisfaits, parce que les membres de cette exécrable secte qui viennent d'être exclus, ne seront probablement réélus qu'en très-petite partie par les départements, au lieu que les bien intentionnés qui se trouvent sur la liste des députés sortants auront sûrement les suffrages de plus d'une assemblée électorale.
Il est difficile de peindre l'exaltation de joie où cette purgation du Corps législatif, opérée selon la loi et sans obstacle, a monté les Parisiens, au moins tous ceux d'entre eux qui s'intéressent aux affaires publiques. Chacun croit toucher à l'heure d'une régénération nouvelle; les espérances vont jusqu'à l'enthousiasme ; on se promet les plus heureux changements de la nouvelle agrégation qui va entrer dans les Conseils législatifs. — Il est résulté de ces dispositions un plus grand empressement à se faire inscrire sur les listes d'élection, et c'est un bien.
Les esprits plus froids et plus réfléchissants ne partagent pas toutes ces illusions; mais ils voient des chances nouvelles naître de cette révolution dans les places ; ils sont assurés que s'il n'en résulte pas de grands biens, elle préservera du moins de plus grands maux. — Les jacobins perdront la majorité dans les Conseils ; le Directoire n'y trouvera plus la même docilité ; le système de la République changera
plus OU moins, et la lutte pour revenir à d'autres principes, quoique encore lente et difficile, deviendra moins inégale.
Le pire danger à craindre dans ces élections est moins l'influence des jacobins que celle des divisions qui subsistent entre leurs ennemis. Ces derniers, au lieu de réunir leurs vœux et leur choix, au lieu d'ajourner leurs anciennes dissensions, au lieu de marcher h un but commun, continuent à s'accuser mutuellement et à briguer une influence exclusive. Ce désir est particulièrement le caractère des royalistes purs, des agents du Roi, des partisans de l'ancien régime; hargneux, intolérants, implacables, incorrigibles, au lieu de sentir que ce n'est pas à une faible minorité comme la leur à dicter la loi, que ce n'est pas aux faibles à être si exigeants, et que la plus grande sottise est de s'aliéner tous ceux qui veulent restaurer la monarchie avec des conditions, ils ont choisi ce moment pour recommencer la guerre : ils ont soin de reprocher à l'un ses opinions en 1789, à l'autre ses torts en 1790, et ils prononcent l'exclusion de quiconque, à leur exemple, n'a pas été nul pendant la Révolution.
Plusieurs départements ont publié des exhortations au peuple sur la conduite à tenir durant les élections ; celui de Lyon s'est particulièrement distingué par une proclamation aussi sage qu'énergique, et où le but de rétablir la religion et le trône ne sont guère dissimulés.
J'ai eu l'honneur de tracer plus d'une fois le rapport qu'avait tel ou tel parti avec les différents systèmes de politique extérieure. On ne doit ici nullement tenir compte des nuances d'opinions et de conduite. Presque tous les fondateurs en chef de la République, les régicides ou non qui ont adopté depuis 1792 les projets des jacobins, cette confrérie tout entière, les terroristes qui en sont les instruments, la majorité du Directoire, du ministère, des bureaux,
enfin, les républicains prononcés et la plupart des philosophes politiques de Paris, veulent la guerre à outrance, le républicanisme en Italie, la subversion de la constitution germanique, celle de l'Angleterre, l'extension des limites françaises jusqu'au Rhin, la formation de républiques démocratiques tout autour de la France, et le révolutionnement général de l'Europe, violent ou graduel, selon l'empire que le sort des armes pourra donner au gouvernement dans les négociations.
Tous les républicains lassés, convertis ou tièdes, les anciens constitutionnels, les partisans d'une monarchie limitée, les ennemis du gouvernement actuel, la grande pluralité des journalistes, des écrivains publics, des gens de lettres dignes de considération, les amis de la paix qui ne voient de salut que dans la fin de la guerre, quelles que soient d'ailleurs leurs opinions politiques, toutes les classes où il y a éducation, lumières, honnêteté, fortunes légitimes, aspirent à finir pour jamais la révolution en France, et à prévenir qu'elle ne gagne l'Europe : ils ne tiennent aucunement à la conservation des conquêtes, et signeraient une paix équitable, le lendemain du jour où ils deviendraient les maîtres.
Selon que l'une ou que l'autre de ces deux classes prévaudra, la guerre sera poursuivie ou terminée, et la fureur de républicaniser l'Europe subsistante ou abattue.
En attendant le résultat des prochaines élections et leurs conséquences, le Directoire continue les préparatifs et travaille le plan d'une campagne vigoureuse. Les armées du Rhin et de Sambre-et-Meuse sont portées au complet; on a fait partir pour cela tous les dépôts des garnisons. Le projet est de repasser le Rhin, de vivre encore une fois aux dépens de l'Allemagne et de reprendre le système de l'année der-
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niera, pour pénétrer jusqu'aux frontières autrichiennes. J'ai la certitude de ce dessein, et nul doute que la guerre ne soit partout offensive de la part de l'ennemi.
Quant à l'Italie, je confirme ce que j'ai eu l'honneur de mander antérieurement sur la force de l'armée de Buonaparte, qui doit réunir ses divisions contre les États héréditaires de Sa Majesté l'Empereur et Roi et y tenter une invasion. Venise sera rançonnée et peut-être châtiée ; ou consolidera l'établissement des républiques italiques ; on poussera l'esprit révolutionnaire par les moyens indirects ou de terreur, soit en Piémont, soit en Toscane, soit dans les États du Roi de Naples.
Pour l'expédition d'Allemagne, on compte essentiellement sur le général Hoche, second Buonaparte par son audace, son activité, sa célérité et son fanatisme républicain.
P. S. — Mes lettres de Paris du 11 courant m'apprennent à l'instant que la flotte espagnole, malgré sa supériorité de sept vaisseaux, a été entièrement défaite, et a laissé six vaisseaux de ligne aux mains des Anglais. La bataille s'est livrée le 21 février, à la hauteur du cap Saint-Vincent.
Berne, le 52 mars 1797.
Le débarquement des quatorze cents forçats que le Directoire a jetés sur la côte du pays de Galles est une de ces
mesures qui caractérisent un pareil gouvernement. Le public et la saine partie du Corps législatif n'ont pas déguisé l'horreur que leur inspiraient de semblables procédés. Ils aggravent chaque jour le mépris général pour les gouvernants et le dégoût de la guerre. Convaincu par l'expérience que les succès sont autant de motifs de la prolonger, la nation revient rapidement de son ivresse de fausse gloire; la dernière victoire navale des Anglais a fait à Paris plus de plaisir peut-être que la prise de Mantoue.
Mais cette opposition du sentiment public n'altère point la politique des jacobins et du Gouvernement : renverser tous les Etats où l'autorité est, dans la langue révolutionnaire, fondée sur les préjugés, y parvenir par la guerre, soutenir celle-ci par la dévastation et le pillage, voilà les trois principes immuables.
Montesquieu a dit : Que serait-ce si une puissance de l'Europe, à l'exemple des Romains, faisait la guerre aux dépens des vaincus, et tirait ses moyens de guerre de la guerre même? Elle irait à l'empire de l'univers !
La prise de possession des États vénitiens de terre ferme est une nouvelle preuve de la politique fondamentale du Directoire. En déclarant ces États libres, et en les républicanisant à la française, on obtient le double but <l'étendre le domaine de la Révolution, et de faire payer les frais de la conquête aux nouveaux frères qu'on s'associe. — Dans toutes les parties de l'Italie, on fomente et l'on fomentera des révoltes contre le souverain légitime; on fera de même proclamer la liberté par quelques bandits, «t les généraux du Directoire seront là pour sanctionner et soutenir cette proclamation. — Ce sont de nouveaux théâtres de vol, de rapines, de contributions, de brigandages, que l'on ouvre à l'industrie de Buonaparte et des
commissaires républicains. Depuis deux mois j'avais eu l'honneur de faire pressentir cet événement et de l'annoncer comme irrévocablement arrêté par la régence de Paris.
Elle a en vue d'en opérer un pareil en Souabe et dans une partie de la Franconie. Si l'on parvient à passer le Rhin «t à envahir encore une fois ces deux cercles, on les érigera en républiques, en réservant quelques dépouilles au Roi de Prusse et au duc de Wurtemberg, pour faciliter momentanément le succès de l'invasion et en assurer les effets contre les armes et la résistance de l'auguste chef et des princes de l'Empire qui s'v opposeront. On peut demeurer <;ertain que le Directoire emploiera tous les moyens de séduction et de corruption dans les deux cercles que j'ai désignés, et spécialement dans l'Assemblée qui va s'ouvrir à Stuttgard. Nul doute que le passage du Rhin ne se combine avec ces machinations et ne soit destiné à en soutenir i'effet.
S'il est permis de s'étonner aujourd'hui de quelque chose, c'est de l'immoralité des coopérateurs de ces desseins en Allemagne et du délire avec lequel quelques-uns <le ces souverains, aveuglés par le plus coupable intérêt, se sont faits les auxiliaires du vautour qui les dévorera, après avoir fait servir leurs vices et leurs passions à ses entreprises. — C'est une erreur stupide d'imaginer que les démembrements et les sécularisations projetés ne doivent servir qu'à agrandir la puissance de quelques princes de l'Empire : ils seront pris pour dupes dans ce jeu abominable où les jacobins de France ne jouent, eux, qu'à diviser, qu'à incendier l'Allemagne, pour y établir plus aisément des républiques fédérées et tributaires, à l'instar de celles qu'on forme en Italie.
Ce n'est point ici une conjecture, c'est un fait très-positif que j'annonce. La totalité des renforts expédiés, arrivés ou destinés en ce moment à l'armée d'Italie ne s'élève pas au-dessus de trente-cinq mille hommes. Toutes les évaluations contraires qu'on se plaît à débiter sont des exagérations. C'est un phénomène inconcevable que de voir d'un côté une poignée, un comité d'usurpateurs abhorrés, jouant les Césars et les Gengis-Khan, envoyant des armées changer la face de l'Europe, menacer, envahir, désorganiser les États sans distinction, sans égard à la neutralité; et de l'autre, les trois quarts de la nation de qui ces brigands tiennent leur autorité et aux dépens de laquelle ils font marcher leurs soldats, repoussant par un sentiment presque universel ces projets de désolation, cette propagande à main armée, ces envahissements qui ne servent qu'à prolonger les malheurs de la France.
Cependant on entrevoit que leur terme, et celui des calamités de l'Europe, est peut-être moins éloigné qu'on ne le pense communément. Il est indubitable que l'esprit public se fortifie et s'anime de jour en jour contre les personnes et les systèmes dominants. La puissance morale du Gouvernement est éteinte : celle des jacobins décline à vue d'œil. Objets de l'horreur universelle, ils cessent d'en être un d'effroi, parce qu'ils n'osent ou ne peuvent rien entreprendre pour se maintenir contre la haine dont ils sont frappés ; le Gouvernement lui-même craint de les soutenir, et malgré lui, se voit forcé de les abandonner un à un. Tous les ressorts révolutionnaires sont usés ; tous les ressorts d'administration, d'opinion, d'autorité, détendus. Livré à une diffamation journalière, le Gouvernement a vainement essayé de la réprimer, il a trouvé le Corps législatif indifférent et les tribunaux incorruptibles. Il va perdre les
auxiliaires que lui avait donnés le choix des autorités administratives et municipales; ce choix, laissé provisoirement au Directoire dans le temps de son influence suprême sur les conseils législatifs, retourne au peuple dans un mois ; les trois quarts de la France se préparent à nommer des ennemis du régime actuel.
A force d'incitation, les citoyens honnêtes sont, enfin, un peu sortis de leur léthargie ; les assemblées primaires seront plus peuplées qu'on ne l'avait supposé. Si les élections entraînent quelques mauvais choix et beaucoup de médiocres, elles amèneront dans la législature un nombre de députés de caractère et d'opinions éprouvées. Réunis au premier tiers qui siège en ce moment, ils lui donneront infailliblement une activité que son infériorité présente tenait en respect. La plupart des gens faibles, mais honnêtes, se joindront à eux, parce qu'ils y verront de la sûreté. Le Directoire ne trouvera sûrement plus la même docilité de la part d'une Assemblée qui se fera un titre, un mérite, un appui de l'opinion publique, qui, ainsi qu'elle, se piquera de contrecarrer en tout l'autorité executive et qui, chaque jour, démolira la République en sapant ses étais, ses fondateurs, ses lois révolutionnaires.
Il n'est donc pas déraisonnable d'adopter l'opinion des meilleurs esprits de l'intérieur, en pensant avec eux que cet échafaudage de gouvernement ne tardera pas à tomber au pied du trône, ou à s'engloutir dans l'anarchie. Il fera place à la Monarchie, si la majorité du Corps législatif, poussée par le mouvement public, rappelle elle-même la royauté, ou si elle y est forcée par le vœu général qu'il ne lui sera plus possible de contenir. Il fera place à l'anarchie, si cette majorité et le Directoire veulent maintenir la République par les moyens ordinaires de gouverne-
ment, ou s'ils se divisent, comme l'annoncent nombre de probabilités. L'un et l'autre de ces événements ne semblent aujourd'hui pouvoir être prévenus que par une usurpation ouverte de tyrannie absolue de la part du Diretoire et des jacobins, rétablissant momentanément leur domination par un terrorisme qui ne subsisterait pas longtemps.
P. S. — A l'instant mes lettres et les gazettes de Paris m'apprennent qu'effrayé des manifestations publiques de royalisme, le Directoire a adressé le 15 un message au Conseil des Cinq-Cents, en lui demandant d'imposer aux électeurs le serment de haine à la royauté ' . Les jacobins, prévenus se sont hâtés d'appuyer cette demande, et se sont efforcés de l'emporter d'assaut; mais la résistance a été égale; il y a eu tempête, cris, menaces, tumulte; enfin, l'opposition a obtenu que la discussion fût ajournée au lendemain.
Cette démarche du Directoire atteste la vérité du tableau que j'ai présenté en rendant compte du sentiment public. Il est clair que le gouvernement et les jacobins aperçoivent aujourd'hui que les élections vont leur échapper, et qu'on se dispose partout à nommer des royalistes. Que le serment soit ou non accordé par les Cinq-Cents, il sera très-probablement rejeté par le Conseil des Anciens. Chassés de cette première parallèle, les jacobins en ouvriront une nouvelle ; si le serment est imposé, un très-grand nombre d'électeurs le refuseront et seront autorisés dans leur refus par les assemblées primaires : c'est le principe d'une crise, et des troubles les plus sérieux.
• Le message du Directoire indiquait qu'il serait utile d'imposer aux électeurs choisis par les assemblées primaires le SJ'rment de haine à la royauté et à Fanarchie. (V. discours de Pastoret, Boissy d'An};las, Siméon, Ponlécoulant, Thibaudeau, aux Cinq-Cents; Portalis, Lanjuinais, Tronçon du Coudray,,etc., etc., aux Anciens.)
Berne, le 30 mars 1797.
J'ai à compléter le tableau des ressources de la France, par quelques observations touchant l'état de ses finances. On doit se rappeler d'abord que ce qu'on nomme ailleurs admiministration des finances, balance des revenus et des dépenses, ordre régulier et stable dans les moyens et dans leur emploi, n'existe point ici. — Les comptes, les romans, les rapports qui se font de temps à autre dans le Corps législatif sur cette matière, sont des hypothèses dont les éléments seraient aussi justes, si on les tirait au sort. Lorsqu'un gouvernement ou un individu ont menti deux mille fois et cinq ans consécutifs, on peut croire sans les outrager qu'ils mentiront éternellement; à cet égard, les faits confirment le préjugé.
Dépenses. Durant l'année 1 796, le gouvernement français a dépensé, valeur numéraire, deux milliards et quatre cents millions, reconnus, accordés par décrets, constatés par les états de la trésorerie nationale.
Mais au delà de cette somme, on a dissipé de plus :
1* Ce qui est rentré au trésor public des contributions en réquisitions levées sur les pays antérieurement conquis, et dans les cercles du Haut-Rhin, de Franconie, de Souabe, de Bavière, et en Italie ;
2"? L'entretien, fournitures, subsistances, solde, fourrages des armées pendant leur séjour hors de France;
3' Les ventes faites sur ce qu'on nomme le mobilier national, c'est-à-dire sur ce qui restait en magasin d'effets précieux, de meubles, diamants volés dans les maisons royales et dans celles des citoyens séquestrés et confisqués ;
4" Au delà de soixante millions qu'a bénéficiés le gouvernement sur l'agiotage de ses mandats, du cours desquels il s'est rendu le taxateur, de même qu'un banquier fixerait le change des traites qu'il aurait à acquitter ;
5' La dette flottante contractée en 1796, au moyen d'anticipations et d'engagements à court terme. Cet article est immense : les gens d'affaires évaluent à 550 ou 600 millions la totalité d'ordonnances au comptant ou de bons sur la trésorie nationale qui circulent dans le public, et avec lesquels le Directoire a payé une partie de ses fournisseurs et de ses dépenses.
Sans parler d'autres articles moins importants, je présume donc qu'on peut, sans exagération, évaluer à trois milliards et demi la consommation faite en 1796 par ce gouvernement dévorateur.
Nonobstant l'excès de cette dépense, les rentiers, créanciers de l'État pour 300 millions d'arrérages annuels, les fonctionnaires publics, les pensionnaires, les établissements de charité, la plupart des travaux publics, n'ont été payés ou secourus qu'en mandats, soit en assignats au cours, et il leur est dû plusieurs mois d'arrérages. — Il en est de même pour la solde des troupes de l'intérieur.
En supposant qu'il ne surviendra en 1797 ni événements extraordinaires au dedans, ni revers au dehors ; en supposant même que les Français fassent dans cette année-ci un butin égal à celui de l'année dernière, les besoins du gouvernement pendant 1797 seront pour le moins aussi chers et aussi étendus qu'en 1796.
Je dis pour le moins, parce que les resssources du crédit, déjà si faibles, diminuent de jour en jour, et que les contractants, fournisseurs et autres, avec le Gouvernement proportionnent leurs marchés à son infidélité déjà éprouvée, à son discrédit et à son embarras. Toutes les transactions deviennent donc plus usuraires. Même sur nantissements, les meilleures maisons de commerce ne trouvent pas à emprunter au dessous de 3 ou 4 pour 100 par mois. Quel individu oserait se fier, même à ce prix-là, au gouvernement le plus dilapidateur, le plus immoral et le plus despotique ?
Trois milliards et demi seront donc probablement le minimum de la dépense directoriale pendant l'année courante.
Voici l'aperçu des moyens qu'il emploiera :
Les revenus ordinaires consistent dans les impositions quelconques déjà établies, et que, le 18 pluviôse dernier (8 mars), la commission des finances a fixées, par hypothèse, à 414 millions. — Elle a proposé de nouvelles taxes sur le sel, sur le tabac, un nouveau droit de timbre et d'enregistrement, le rétablissement de la loterie nationale : toutes ces contributions, qui réunissent sur le Français le fardeau de l'ancien et du nouveau régime, porteront au plus la recette à 550 millions. C'est 100 millions de plus que sous le roi Louis XVI, et l'on disait les peuples accablés, et alors existaient vingt mille grands propriétaires qui ont disparu, et alors toutes les branches de prospérité publique étaient en pleine vigueur.
Les moyens extraordinaires se composeront de deux parties distinctes :
V Des rentrées passagères d'arrérages, de capitaux aliénés. De ce genre sont 80 millions qui restent à acquitter par les premiers acquéreurs de domaines nationaux, lecom-
pléinent des tributs imposés à la Hollande, à Gènes, au roî de Naples, et de ceux qu'on imposera aux Vénitiens; deux, millions à recouvrer sur les restes du dernier emprunt forcée et ce qu'on pourra obtenir de l'arriéré des contributions. Ces divers articles, en y ajoutant le fermage des biens nationaux invendus, produiront une recette possible de 400 millions. Joignant cette somme aux revenus ordinaires, la totalité de la recette présumée serait de 950 millions.
2" Pour faire face à la totalité de la dépense généraleportée à trois milliards et demi, on aura recours à la seconde classe des vioyens extraordinaires, c'est-à-dire à la filouterie, aux engagements, aux anticipations et aux exactions.
La ressource d'un nouveaupapier-monnaie, proposé sous le nom de cédules hypothécaires, paraît décidément avortée ou ajournée. Ce projet a été échafaudé sur celui d'une banque particulière, qui se fût chargée de ces cédules pour le compte du gouvernement, et qui les eût mises en circulation; or, après nombre de conférences inutiles, les négociants convoqués à ceteffet ont unanimement refuséd' entrer dans ce projet, en déclarant que le commerce ne pouvait plus risquer les débris de son crédit, en s'associant avec le gouvernement.
Celui-ci substituera son propre papier au papier-monnaie ou d'une banque. Il inondera de ses ordonnances et de ses bons au comptant ou à terme la France et les pays envahis ; ceux qui circulent maintenant perdent, à leur émission, depuis 50 à 85 pour 100.
Les fournisseurs qui contractent des marchés payables avec ces ordonnances ne sont jamais remboursés à temps ou ne le sont pas du tout à la Trésorerie. Ce sont ou des escrocs, qui font des victimes de tous les entrepreneurs
qui les servent à crédit, ou des spéculateurs qui font supporter à l'État la perte que subit sur la place le papier avec lequel on les paye. — Beaucoup se ruinent, quelques-uns s'enrichissent; des nuées de fripons, qui n'ont pas dix écus à risquer, se mettent sur les rangs et supplantent les premiers fournisseurs, si ceux-ci abandonnent leurs marchés. — Le gouvernement ne subsiste qu'en faisant des dupes qui en font à leur tour. L'histoire des finances françaises est tout entière dans ce mot.
Le Directoire soutiendra donc une partie du fardeau de la même manière qu'il le soutint l'année dernière, par une navette de fournisseurs, alternativement volés et voleurs, et par une émission désordonnée de son papier, émission qui portera la dette courante et exigible à une somme aussi forte que l'était le capital général de la dette publique il y a dix ans .
On tient encore en réserve une levée sur le fonds capital de chaque propriétaire, une reprise des biens nationaux comme vendus à trop vil prix ; le démembrement et la dévastation de l'Italie entrent encore dans l'actif de ce bilan directorial; il y comprend des ventes d'armistices, de neutralités, de traités de paix, un pillage en Angleterre et en Allemagne.
Telle est sommairement la situation du fisc public en ce moment. Elle ne peut appartenir qu'à un pays révolutionné et révolutionnaire, où le gouvernement est une faction qui traite sa patrie comme un pays conquis, et l'étranger comme les Huns et les Vandales traitèrent autrefois l'Europe.
Le Conseil des Anciens, après un long tumulte et à une
simple majorité de vingt voix, a confirmé la résolution des
Cinq-Cents sur le dernier message du Directoire ; mais le
serment à imposer aux électeurs a été modifié en un simple
ir. 17
engagement de combattre la royauté et l'anarchie. Publiquement, on exhorte les électeurs à ne tenir aucun compte de cette loi révolutionnaire . Elle sera probablement le germe de beaucoup de contestations et de troubles, c'est ce que cherchent les jacobins et le Directoire.
Dans le dernier comité secret des Cinq-Cents, Camus accusa le gouvernement d'avoir emprunté sept cent cinquante mille livres sur la rançon du Pape, pour les semer dans les assemblées primaires et électorales. Le fait est avéré, quoique le Directoire ait fait insérer dans son journal du Rédacteur, le plus vil et le plus imposteur des journaux, que cette somme était destinée à des œuvres de bienfaisance . — On met tout en œuvre pour faire réélire, surtout dans les départements conquis, les jacobins les plus fameux que le sort a exclus. Je ne doute pas qu'on n'y réussisse pour plusieurs d'entre eux ; cependant, en général, les choix ne seront pas mauvais, du moins quant à la moralité et aux opinions des individus ; car il se trouve peu de vrais propriétaires parmi les nouveaux députés. Les villes, et surtout Paris, ne sont pas corrigées de la manie d élire des auteurs, des avocats, des gens à talents. — La Harpe, Quatremère de Quincy, de Bonnières, ancien avocat de M. le comte d'Artois ; de Sèze, défenseur de Louis XVI ; Lacretelle, Anson et Desmeuniers, anciens membres de l'Assemblée constituante, sont sur les rangs pour la capitale, c'est-à-dire désignés par l'opinion publique. Tous sont antirépublicains.
Ce qui caractérise ce peuple étrange, c'est que dans un pareil moment, après tout ce qui a précédé et tout ce qui doit suivre, Paris est un grand bal. On y danse partout, dans toutes les classes; c'est une maladie qui a fait déserter même les spectacles. Les femmes et les enfants des guillotinés ont suivi l'exemple. Il y a eu des sociétés où l'on n'ad-
mettait par décence que des personnes dont les parents avaient péri victimes de la Révolution. Je doute que les parents et amis des Romains proscrits sous Sylla et Tibère s'amusassent à faire des entrechats.
P. S. — Mes lettres de Paris du 15 m'apprennent que les assemblées primaires, ouvertes le 21 , montrent le même esprit qu'elles développèrent au mois d'octobre 1795, et que les choix pour la formation de leurs bureaux sont universellement tombés sur des antirépublicains. Il en est de même à Lyon, dans le Midi, et dans les départements de l'Est.
Berne, la 5 avril 1797.
Un député marquant du Conseil des Cinq-Cents me mandait le 24 mars : « Je ne veux pas m'ériger en prophète ; mais je vous annonce que d'ici à trois mois, nous serons à la royauté ou subjugués par le gouvernement militaire et révolutionnaire. » Toutes les observations, toutes les notions viennent en effet aboutir à ce résultat, x
L'anarchie s avance; elle a été produite par un choc opiniâtre et continuel entre l'autorité et l'opinion publique : la politique longtemps ambiguë du Directoire l'a fortifiée. Le Corps législatif, divisé, embarrassé dans ce conflit des lois révolutionnaires et des lois constitutionnelles, qui met aux prises journellement la Législature et les corps adminis-
tratifs et judiciaires avec le gouvernement, n'a su résister à celui-ci que par la force d'inertie : une foule de décrets nécessaires et urgents sont restés dans l'oubli. Personne ne sait à quelle règle obéir : à chaque point, des disputes sur le sens de la loi ou des conflits de compétence. Depuis six mois, le mouvement public pousse la nation à l'indépendance et au mépris des gouvernants. Privés de toute force morale, ceux-ci ont essayé, mais obliquement, de ressaisir la force révolutionnaire. Un cri universel s'est fait entendre ; on a réitéré les essais, on les a rendus plus audacieux ; les clameurs en sont devenues plus véhémentes, et c'est dans cette fluctuation qu'on a atteint 1 ouverture des assemblées primaires.
Effrayé de leurs dispositions et des choix qui le menaçaient, le Directoire a ouvert son arsenal de réserve. D'abord, il a demandé qu'on limitât le nombre d'électeurs, les Conseils l'ont refusé. Il a exigé le serment de haine à la royauté ; un amendement a réduit ce serment à une promesse sans importance. Le Directoire n'a gagné par cet expédient qu'un redoublement de haine publique et a encouru l'accusation légitime d'usurper l'initiative des lois.
Bientôt après, il a été convaincu de tenter la corruption des assemblées primaires. Enfin, perdant toute mesure, il a usurpé le pouvoir judiciaire, en annulant, contre le texte formel de la loi fondamentale, une sentence du tribunal de cassation, qui venait d'évoquer à lui la question de compétence, interjetée par les accusés de la conspiration royaliste contre la commission militaire et illégale devant laquelle le Directoire les a traduits. L'atroce acharnement du ministre de la justice et de ses supérieurs contre les prévenus a fait de leur cause une cause publique et leur a attiré l'intérêt universel.
Il est aisé de pressentir combien les élections se ressentiront de la situation où s'est placé le Directoire.
S'il en résulte une égalité de forces légales entre les conseils et le pouvoir exécutif, l'anarchie montera au comble. Si l'opposition a la supériorité, elle mettra le Directoire en jugement : tous les chefs d'accusation sont préparés et prouvés; elle révoquera les lois de brumaire; elle marchera à la Monarchie, la Constitution à la main.
Le Directoire prévoit ces deux événements. Barras, Rewbell et Letourneur, qui en forment la majorité, réunis aux jacobins, tenteront de les prévenir en s'emparant de l'autorité absolue, en épurant de force la Législature, en mettant la France en état de siège et leur domination sous la garde des baïonnettes et des terroristes.
Les apparences annoncent des choix assez généralement conformes aux vues de l'opposition. Si ce ne sont pas de bons choix dans le sens absolu, ils seront tels au moins relativement à tout ce qui a gouverné la France depuis cinq ans; ils ne seront pas tirés, en grande pluralité, de la faction dominante, républicaine ou jacobine; mais beaucoup seront des égoïstes, honnêtes gens nommés par d'autres pour veiller à leur repos et à ce qu'aucune crise ne vienne troubler leur digestion.
M. de Marbois a fait au Conseil des Anciens un rapport très-curieux au nom de la commission des finances, touchant les comptes rendus par le Directoire des dépenses et recettes de trésorerie nationale, pendant l'année dernière. Ce rapport justifie, presque mot à mot, une grande partie des détails que j'ai exposés sur cette matière dans un des numéros précédents. On y voit que le ministère de la guerre a coûté deux milliards six cents millions en assignats, deux cent cinquante millions en mandats et soixante mil-
lions en numéraire. Le rapporteur confirme ce que j'avais avancé, qu'on a payé des rations pour deux cent cinquante mille soldats etvingt mille chevaux de plus qu'on n'en a eu sur pied. Il dénonce que de deux cents millions de contributions levées dans l'étranger, le Directoire ne rend pas compte d'une obole; qu'il passe en recette pour quinze cents livres les diamants de la couronne, éyalnés, sept millions, etc., etc. Les procès-verbaux de cinquante-six assemblées primaires dans différents départements présentent une foule d'électeurs, tirés de Tordre de la noblesse, de la classe des chevaliers de Saint-Louis, de l'ancienne magistrature, d'officiers publics qui restèrent fidèles à la Monarchie. Sur ces cinquante-six assemblées, onze seulement ont été dominées par les républicains. En divers lieux, à Mâcon, à Nevers , les jacobins ont ensanglanté la scène, expulsé les bureaux légalement nommés, et procédé aux élections révolutionnaires. — Les choix sont presque généralement louables et souvent excellents dans les environs de Paris ; Saint-Germain en Laye, Fontainebleau, Melun, se sont distingués par leurs nominations : Gorbeil a élu unanimement M. de Vauvilliers, impliqué par le Directoire dans la conspiration royaliste. A Paris même, l'esprit des élections est supérieur à ce que j'en présumais : les anciens constitutionnels n'y ont pas dominé; jusqu'au 31, ils n'avaient pu parvenir à porter aux fonctions électorales le marquis de Montesquiou, ni Rœderer, deux de leurs coryphées : partout, les premiers auteurs de la Révolution et ses chefs dans l'Assemblée constituante semblent avoir du désavantage. Paris a choisi plusieurs gens de naissance, entre autres le baron de Ghoiseul, ancien ambassadeur du Roi à Turin, quatre conseillers au Parlement, échappés du massacre de leur compagnie, plusieurs autres magistrats, d'anciens avocats
de considération, plusieurs intendants ou administrateurs de 1788, entre autres M. Ghaumont de La Millière, homme d'un rare mérite, des personnes de la haute finance et de la haute bourgeoisie. Les Assemblées ont conservé une sagesse et un calme soutenus.
Il se tient de fréquents comités chez Barras et chez les principaux conspirateurs du parti jacobin ; il parait qu'ils vont former un orage pour prévenir celui qui les menace. On leur attribue le plan de faire accuser cent quatre-vingtquatre membres des Conseils actuels, comme complices de Louis XVIII et de ses agents, d'épurer de même les nouvelles élections et de regagner de vive force et sur les ruines de la Constitution l'autorité qu'ils voient près de leur échapper.
Ce coup de main replongerait la France dans u^ océan de catastrophes ; mais, en supposant même qu'il soit ajourné ou manqué, il faut s'attendre à une lutte désordonnée dans le Corps législatif, entre le parti directorial et le parti antirépublicain ; lutte qui, je le répète, amènera ou l'anarchie ou la tyrannie révolutionnaire. On prévoit encore qu'il s'élèvera des dissensions entre les royalistes de différentes couleurs qui entreront dans les Conseils. Les uns voudront marcher lentement, sous l'appui de la Constitution actuelle, pour finir par substituer le Roi au Directoire; les autres aspireront à une contre-révolutien brusque et complète. S'ils n'ont pas le bon sens d'ajourner leurs débats, nul doute que les jacobins ne les écrasent facilement.
Nonobstant leur emphase ordinaire, les dernières dépêches de Buonaparte n'ont pas fait la moindre sensation. Hors des bureaux du gouvernement, on ne s'en est pas occupé une minute ' .
' Passage de la Piave, le 13 mars ; — du Tagliamento, le 16. — L'archiduc
La flottille de Dunkerque avait mis à la voile le 22 mars avec cinq ou six mille hommes de troupes ; poursuivie par quelques cutters anglais, elle est rentrée le 23. Deux divisions de cette armée des côtes ont passé à Tarmée de Sambre-et-Meuse .
La défaite de la flotte espagnole qui devait joindre à Brest celle de France, pour exécuter de conserve la descente en Angleterre, a fait ajourner ce projet, qui dégénère aujourd'hui en expéditions partielles de piraterie et de brigandage.
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Berne, le 19 avril 1T97.
Le renouvellement d'un tiers du Corps législatif à Paris opérera sans aucun doute un changement notable dans la politique extérieure de la France , en produisant de même un amendement plus ou moins prompt dans l'état domestique de cet empire. La qualité dé ce nouveau tiers est donc le problème le plus intéressant à résoudre en ce moment.
Le Directoire et les jacobins ne dissimulent plus leurs alarmes ; ils ont arboré le signal de détresse par leurs publications, leurs plaintes, leurs mesures et leurs complots.
Dans les deux tiers de la France ce parti n'a pas osé paraître aux assemblées primaires, et ce n'est qu'à l'aide de la violence ouverte qu'il l'a emporté momentanément en
Charles refoulé derrière l'Isonzo. — Prise de Palm.mova, Gradisca, Goriz, Trieste...
certains lieux. Sur les quatre-vingt-quatre anciens départements, soixante -six ont choisi la pluralité des électeurs parmi les antirépublicains; huit ne sont ni bons ni mauvais, et dix sont restés fidèles aux jacobins. A Paris principalement, à Paris, centre autrefois des forces et des menées de cette faction, régulateur du mouvement général, et dont l'esprit est plus ou moins le thermomètre des événements, elle a paru dans Thumiliation et le néant.
Le sentiment de la capitale s'est clairement manifesté par le choix des électeurs et des députés ^ Non-seulement on a écarté les républicains, mais même ceux des anciens constitutionnels connus ou décriés pour avoir pris une part trop essentielle à la première révolution. Ils ont rempli deux ou trois journaux de leurs clameurs; ils ont cité leurs talents et leurs vertus révolutionnaires ; ils ont reproché à la nation son ingratitude envers les vieux amis de la liberté; tout ce bavardage a été à pure perte : les clioix sont tombés sur des hommes qui aspirent à la monarchie modifiée et non dénaturée; les suffrages se sont également éloignés des royalistes sectateurs de l'ancien régime et des contre-révolutions violentes; on peut assurer que l'esprit général de ce nouveau tiers sera de remonter la monarchie pièce par pièce, par le secours même de la Constitution actuelle, et sans courir le danger de nouvelles révolutions. Quant à l'extérieur, cette section de députés secondera tous les projets de paix équitables, et le plus promptement possible. C'est dire en deux mots que le gouvernement marchera dans un sens , et la majorité du Corps législatif dans un autre.
Les députés nommés à Paris sont MM. de Fleurieu,
' La réunion des assemblées avait eu lieu le 10 avril.
ancien ministre de Louis XVI et gouverneur du dernier Dauphin; le comte de Murinais, autrefois maréchal de camp et inspecteur général de cavalerie; Du Fresne, directeur du trésor royal sous les deux ministères de M. Necker, homme droit, inflexible et d'expérience; Émery, de l'Assemblée constituante; de Bonnières, avocat de M. le comte d'Artois; Quatremère de Quincy, le meilleur des députés de l'Assemblée législative de 1791, et Boissy d'Anglas.
Ce dernier est connu. Émery fut longtemps le conseil et l'ami de M. de Lafayette; c'est le seul des sept choix sur lequel on puisse conserver des doutes.
Le général Pichegru a été nommé député en Franche- Comté. Au milieu de ces dispositions publiques, le Directoire continue à offenser l'esprit général, les lois, la justice la plus vulgaire. Après avoir illégalement traduit les accusés de la conspiration royaliste devant un conseil militaire , comme embaucheurs, après avoir été livré à l'animadversion publique pour l'acharnement qu'il mettait à cette poursuite irrégulière, après avoir vu ce tribunal, intimidé par le cri public et par la crainte de la responsabilité, refuser de prononcer la mort contre ces prévenus , il les a fait écrouer de nouveau en dépit du jugement rendu et remettre à un autre juridiction comme conspirateurs. L'indignation universelle s'est prononcée, et sûrement le Directoire ne trouvera pas plus de complaisance dans le nouveau tribunal que dans le précédent '.
Quant à ses propres complots et à ceux des jacobins contre la liberté et l'intégralité du nouveau Corps législatif, le Directoire, ou plutôt la majorité de cette régence, en reste
1 Seize accusés sur vingt avaient été acquittés. Brottier et Duverne avaient été condamnés à dix ans de réclusion, Proly à cinq ans, Lavilleurnois à un an. (8 avril.)
à la théorie; mais rien n'est abandonné; on attend une circonstance propice, on s'étudiera à la faire naître. Dans tous les cas , la France est certainement parvenue à un moment de crise prochain ; j'ai déduit antérieurement les motifs de cette opinion.
Les projets de descente en Â.ngleterre sont ajournés ; la défaite de la flotte espagnole a dérangé tout le plan primitif; les travaux sont ralentis à Brest par défaut de fonds ; les ouvriers ne sont point payés, et les mutineries se succèdent. On avait fait sortir de Dunkerque une flottille de transports ; les Anglais l'ont sur-le-champ forcée de rentrer, après avoir perdu quelques bâtiments.
P. S. — Les nouvelles que je reçois des départements m'apprennent des choix généralement étonnants, et dans le sens de Paris, c'est-à-dire ni républicains, ni constitutionnels, ni constituants anciens et modernes. L'horreur et le mépris pour ces législateurs anciens et nouveaux ont éclaté partout.
Le corps électoral de Paris a été presque unanime dans ses choix. Les jacobins et le Directoire en sont désespérés, surtout de la nomination de MM. de Fleurieu, Quatremère et Émery. Ce dernier, autrefois constitutionnel, a été porté par le parti du Roi ; il a fait sa soumission à Sa Majesté Très- Chrétienne. Il sera un des plus dangereux ennemis du Directoire et du régime actuel. »
Lyon vient de nommer deux députés parfaits; l'un d'eux est agent du Roi pubhquement connu, et n'a cessé d'être un royaliste fervent depuis l'origine ; il avait émigré à trois reprises. Cette époque des élections a produit une manifestation du sentiment public , rehaussé les esprits et les espérances; on boit à la santé du Roi dans les cabarets; le
peuple invoque tout haut et attend le rétablissement prochain de la Monarchie.