‹ Correspondence inédite avec la cour de Vienne (1794-8) (volume 2)Chapitre 7 sur 65 · CIV · texte numérisé non relu

CIV

Berne, le 27 avril 1797.

T Les élections sont généralement terminées en France, et en très -grande pluralité dans le sens de celles de Paris. De deux cent cinquante conventionnels exclus par le sort, à peine cinq ou six ont été réélus. On ne compte pas huit départements où les jacobins aient obtenu quelques nominations ; même dans les pays conquis on les a assez généralement rejetés. Les choix de Paris, des départements contigus, de la Picardie, de la Normandie, de l'Orléanais, de la Beauce, du pays chartrain, de la basse Bourgogne, du Nivernais, du Bourbonnais, du Maçonnais, du Lyonnais, de la Bresse , du Languedoc , du Vivarais , et de deux des trois départements de la Provence, de Bordeaux, del'Angoumois, du Poitou, de la grande majorité de la Bretagne, de l'Artois, de la Flandre et des Trois-Évécliés , sont royalistes avec plus ou moins de modifications. Jamais la voix publique, la condamnation de la Convention , des fondateurs de la République, et même de la Révolution , ne se sont prononcées d'une manière plus manifeste, x^-

L'influence du Directoire et des ministres a été aussi méprisée qu'insignifiante. Les jacobins ont succombé à une

' Le n" cm manque aux Arcliives de Vienne.

immense majorité : la faiblesse numérique de ce parti républicain si actif, si redoutable , si menaçant , a été arithmétiquement démontrée.

(\e n'est pas que les nouveaux députés soient de caractère à opérer soudainement une contre-révolution; leur plan est de temporiser, et leur opinion générale est qu'il faut démolir la république pièce à pièce, la Constitution à la main, et sans produire de secousses violentes qui feraient peut-être le triomphe des jacobins et serviraient de prétexte aux attentats du gouvernement.

Mais les crises qu'on travaille à éviter naîtront vraisemblablement de la chose même, et du choc plus ou moins opiniâtre qui se manifestera dans les Conseils législatifs et entre leur majorité et le Directoire.

Désespéré de ces nominations, ce dernier corps combine avec les chefs du jacobinisme les moyens d'en faire avorter le fruit. Il rouvre l'arsenal des conspirations , il médite de proclamer le danger public, de s'en autoriser pour essayer des mesures révolutionnaires, pour enrayer le Corps législatif et pour en ajourner les délibérations; tous les expédients du machiavélisme sont dans ce but à l'ordre du jour; mais le Directoire est divisé; Carnot et La Revellière ne veulent pas sortir de la ligne constitutionnelle; on craint d'employer les terroristes qui ne feraient pas plus de grâce aux directeurs qu'à tout le reste. Barras, Rewbell, le ministre de la justice Merlin, l'homme de France le plus exécré, sont à la tète des complots violents et des partisans d'une nouvelle révolution; mais les dissentiments, les craintes, une responsabilité terrible, l'incertitude du succès, la liberté de la presse qui furète tout et met tout en évidence, atténuent ces grands desseins, et font balancer les résolutions.

En attendant, les jacobins poussent les hauts cris et accu-

sent le sommeil du gouvernement. On aperçoit même dans leurs plaintes dos symptômes d'impuissance et un ton de déjection qui leur fut étranger jusqu'à ce jour.

Le nouveau Corps législatif ne se rassemblera que le 20 mai; c'est dans l'intervalle qui court que les révolutionnaires et leur régence ont à faire jouer leurs mines ; car, si les conseils sont une fois installés, la difficulté de les abattre ou de les asservir sera décuplée. Il règne une inquiétude sourde sur ce passage critique de 1 élection à la réunion des députés. Si le Directoire et les jacobins employaient la force pour prévenir le rassemblement du Corps législatif, je ne découvre point quelle espèce de résistance ils éprouveraient; mais ce coup de main aurait des suites incalculables, et n'assurerait à ses auteurs qu'un triomphe momentané.

Parmi les projets que les scrutateurs attribuent aux jacobins et à leurs protecteurs directoriaux , se trouve celui de terminer la guerre sur le continent et surtout en Italie, pour lâcher sur la France Buonaparte et son armée. On présume donc qu'ils se rendront plus traitables sur les conditions de paix, qui, sans aucun doute, eussent été infiniment modérées, si le nouveau Corps législatif parvient à se réunir.

Du reste, l'Italie et l'Allemagne pillées, il ne restait plus qu'à glaner dans ces deux contrées ; c'est à des pays neufs qu'il s'agit de s'attaquer; le saccagement du Portugal et de l'Angleterre sont les deux points de vue dominants de la politique directoriale. Elle va réunir toutes les forces de son génie à renverser la Constitution britannique , à armer les habitants de cette île les uns contre les autres, à la bouleverser, à s'y introduire, à la saccager et à consommer ainsi par la ruine de cette florissante contrée celle de l'Europe et de toutes ses institutions. Les jacobins de France ont bien mesuré les contre-coups de cette catastrophe, qui

sera pour l'Europe ce que le tremblement de terre fut pour Lisbonne, et pour la France, la cause de cent nouvelles calamités révolutionnaires.

Tels sont les deux motifs qui rendent ce gouvernement un peu plus accessible à la paix du continent : la subversion de l'Angleterre et le dessein de remettre sous le joug la France même prête à échapper à la révolution. C'est avec l'armée du général Hoche et celle de Buonaparte qu'il prétend regagner le terrain qui s'enfonce sous lui dans l'intérieur, et faire disparaître les dispositions favorables qui se manifestent aujourd'hui.

Pichegru , ainsi que nous l'avons annoncé antérienrement, est nommé député par le département du Jura : il emmène avec lui quelques officiers affidés, et ne doute pas d'être bientôt appelé à un rôle sanglant avec les satellites du Directoire.

Un officier civil en chef de la division de l'armée française qui avait pénétré dans le ïyrol, et homme digne de créance, rapporte à l'un de mes amis qu'ils ont vainement offert jusqu'à deux mille sequins à des Tyroliens pour leur servir de guides et d espions ; cette libéralité n'a pu séduire le plus misérable paysan. Sa Majesté Impériale et Royale apprendra, je crois, avec intérêt cette preuve de fidélité héroïque de la part de ses sujets du Tyrol .

Rerne, le 3 mai 1797.

La nouvelle de la signature des préliminaires de paix entre Sa Majesté l'Empereur et la République française ' n'a nullement produit à Paris une sensation uniforme. Les Français ne considèrent absolument les événements extérieurs que sous le rapport de l'influence qu'ils peuvent avoir sur la situation des affaires intérieures. Or, jamais instant de pacification ne fut plus opportun pour le Directoire et moins favorable aux antirépublicains. Ces derniers redoutent l'éclat que tant de succès suivis de traités éclatants doivent donner à leur régence. Ils redoutent ces armées qui vont refluer dans l'intérieur, et dont l'emploi peut servir à remonter l'autorité expirante du jacobinisme, à faciliter de nouvelles violences révolutionnaires et à opprimer les citoyens et le Corps législatif.

Il est certain , du moins , que la faction régnante et à la veille d'être détrônée l'était infailliblement par le seul mouvement de l'opinion publique , par les nominations de députés et d'administrateurs, et par la marche que prend le royalisme; mais la rentrée des armées d'Italie et de Sambreet-Meuse , dont les généraux sont enfants protégés et protecteurs des jacobins, peut recommencer une révolution non moins terrible que celle qui allait finir.

' Le 18 avril^ à Léoben.

Cependant, ce danger peut être prévenu, et l'on s'en occupe. Si le Corps législatif est librement installé, il ne laissera pas au Directoire et aux jacobins la faculté de payer, d'armer, de commander des soldats qu'ils destineraient à assassiner la liberté publique. Les armées et leurs chefs se diviseraient, et une guerre civile de courte durée succéderait à toutes les horreurs précédentes.

C'est le 20 de ce mois que la nouvelle législature prendra séance. Pour les dix-huit vingtièmes de Paris et de la France, ce jour-là est considéré comme celui de la rédemption. Toutes les élections sont consommées, et nombre de députés déjà rendus à Paris. Les choix sont mauvais dans sept ou huit départements, médiocres dans dix ou douze, bons dans vingt-cinq, et excellents dans tout le reste.

Quelque démonstration que fassent et quelque rage qu'exhalent les jacobins et la majorité directoriale, on n'aperçoit encore que des mouvements faibles et vagues de leur part, pour empêcher la réunion de la législature. Il paraît impossible de pouvoir soulever la multitude dans ce but , ni réunir et armer dans la capitale un assez grand nombre de brigands pour fermer de force la salle des représentants publics. Les inventions, les conspirations fictives, les moyens ordinaires d'émouvoir la crédulité et de provoquer des voies révolutionnaires sont usés; mais le Directoire se rejettera sur une guerre de chicane contre les nouveaux députés; il disputera sur leur légitimité, il tâchera d'en écarter par la vérification des pouvoirs, il tentera la corruption, la diversion et tous les expédients analogues.

Il est question de renvoyer Delacroix, le ministre des relations extérieures , et de lui substituer un misérable nommé 11. 18

Poterat^, employé à Bâle il y a un an, immiscé dans l'assassinat du Roi de France à Dillingen , puis arrêté et traduit enchaîné à Paris, où il a bientôt recouvré sa liberté. Sa nomination est une affaire de finance; il a promis deux cent mille francs à madame Rewbell et à la maîtresse de Barras. Le ministre de la guerre Petiet va être renvoyé de même, pour avoir osé éclairer la commission des finances sur les prévarications du Directoire , et présenter un compte exact des dépenses et de l'effectif de l'armée pendant Tannée dernière ; Beurnonville sera vraisemblablement son successeur.

Il entre dans les plans du Directoire d'exiger des États- Unis l'abrogation de leur traité de commerce avec l'Angleterre et quelques autres conditions de cette force, ou, à leur refus, de leur déclarer la guerre. D'un jour à l'autre, on s'attend à voir chasser le chevalier d'Aranjo, envoyé de Portugal, si sa cour ne souscrit pas immédiatement à la rançon qu'on en exige et à la capitulation qu'on entend lui imposer.

Ainsi s'avance le moment que j'avais pris la liberté de faire pressentir sans interruption depuis trois ans, où la France sera la métropole de l'Europe, et ne verra autour d'elle que des puissances vassales de sa révolution , ou des puissances hors d'état de lui disputer l'empire universel.

* Chargé d'une mission secrète à Vienne, en 1795. (Voir A.Sorel, Rev. hist., t. XVIII, p. 303 et suiv.)

Berne, le 10 mai 1797.

La nature de la paix continentale, ses causes et son époque, changent encore une fois totalement la face des affaires dans Tintérieur de la France. Sa régence, objet d'un déchaînement national, déclinant chaque jour de crédit, d'influence et d'autorité, voyait une législature nouvelle et ennemie s'approcher avec des intentions et une popularité dont le Directoire avait tout à craindre ; une pacification si éclatante a mis fin à ses angoisses et raffermi son piédestal. Il a forcé ses adversaires d'avouer qu'il avait mieux calculé qu'eux en prolongeant la guerre, il a justifié son ambition, son système, son arrogance, il a fait tomber les armes des mains de l'opposition et terminé tout cela à l'instant même où le nouveau Corps législatif, à la veille de son installation, ne peut partager avec le Directoire la reconnaissance publique, ni refuser un hommage à son étoile.

C'est encore là un de ces coups de fortune qui ont plus d'une fois signalé les destinées de la Révolution : deux mois plus tard, la perte du Directoire et des jacobins était consommée, et une paix sûrement très-différente eût été l'ouvrage du Corps législatif.

La paix a eu encore pour effet de réunir au gouvernement les /a/e«i5fe5, les constitutionnels de 1791. Les chefs de ce parti, qui, en général, n'ont pas plus de morale, d'honneur, de principes, de respect d'aucun devoir que les

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jacobins, avec moins de sincérité, n'avaient pas pardonné aux royalistes et au peuple de les avoir écartés de la représensation nationale. — Plus ils étaient dangereux, plus les royalistes devaient les ménager : au contraire, ceux-là, éternellement absurdes et impolitiques, ont manifesté avec plus d'éclat leur malveillance envers les fayettistes; on a rejeté à Blankenbourg leurs ouvertures ; on les a menacés d'une contre-révolution complète, à l'instant où les nouveaux députés seraient affermis. Alors, ils ont fait volte-face; leurs discours à la tribune et leurs journaux ont changé de langage, pour prêcher la concorde avec les jacobins, l'union avec le Directoire, une réconciliation fraternelle entre les républicains et le maintien inviolable de la constitution.

Dumas, l'ancien aide de camp et l'ami de Lafayette, Dumolard, Pastoret, et autres chefs du parti dans les Conseils législatifs, ont conduit l'opération.

Aussi exaltés que les jacobins par les conquêtes extérieures, aussi ravis de l'abaissement des Rois, et pour le moins très-indifférents aux ravages de la Révolution dans l'étranger, ils ont jugé la force que l'esprit public et les nouvelles élections donnaient aux royalistes et la force que la paix pouvait rendre à la faction républicaine. — Le Directoire leur a promis le partage des places et des profits ; ils ont exigé qu'il fît de la liberté de Lafavette un article nécessaire de la paix ; il s'y est engagé, a expédié ses ordres en conséquence, et, de concert, les uns et les autres vont probablement travailler à rendre inutiles le vœu du peuple et les efforts des nouveaux députés.

Les espérances et les projets de ces intrigants s'étaient ëlevés jusqu'à porter Lafayette au Directoire. Heureusement, l'intervalle de son élargissement à celui de l'élection d'un des Directeurs est trop court pour que cette chimère

puisse se réaliser. En général, les honnêtes gens voteront pour M. Barthélemi, qui a pour lui droiture, expérience, capacité, mais je doute qu'il accepte.

Buonaparte a annoncé son retour qui sera prochain : il est en ce moment pour les jacobins, les fanatiques, les philosophes, bien supérieur à Gharlemagne ; mais les hommes sages et la saine partie du public sont loin de partager cet enthousiasme; ils voient clairement que ce jeune homme n'est autre chose que l'instrument dont le Directoire et les jacobins se serviront au besoin pour intimider la France, et pour l'opprimer ensuite. S'il y avait un grain de sagesse dans cette tète sulfureuse, il imiterait la modeste retraite dePichegru; mais il veut du fracas, des honneurs et un rôle ; il le payera cher tôt ou tard.

Il saute aux yeux qu'en traitant séparément avec Sa Majesté l'Empereur, le Directoire s'inquiète peu de laisser à l'Angleterre ses conquêtes, qui, dans une paix générale, eussent servi de points de compensation. La raison en est qu'il compte arracher de force ces restitutions, renverser le ministère britannique et la constitution, bouleverser cette île et la saccager, ainsi que le Portugal, à moins que d'ellemême et effrayée des préparatifs de la France, elle ne rétrocède l'universalité de ses acquisitions, et n'y joigne Gibraltar promis à l'Espagne.

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