‹ Correspondence inédite avec la cour de Vienne (1794-8) (volume 2)Chapitre 8 sur 65 · CIX · texte numérisé non relu

CIX

Berne, 3 juin 1797.

La situation de la France prend le caractère que j'avais eu l'honneur de faire pressentir avant les élections. A beaucoup d'égards c'est un nouveau monde, où chacun cherche à se reconnaître, et porte d'une part de grandes craintes et de l'autre de vives espérances. On peut à la lettre considérer Paris et le Corps législatif comme un pays conquis par des étrangers qui y apporteraient des lois, des mœurs, des intérêts, des vues totalement dissemblables de celles qui auraient régné jusqu'alors.

Le Directoire reste seul avec sa clientèle de spéculateurs et de scélérats, de jacobins et de terroristes. Les voix dans les deux Conseils sont recensées ; le Gouvernement en a 70 sur 250 dans les Anciens, et 200 sur 500 dans le Conseil des jeunes. Dans cette majorité d'opposition victorieuse, une classe nombreuse vise à la royauté par la constitution, et à anéantir le Directoire en le mettant en jugement; une seconde classe plus tempérée flotte entre la République et la Monarchie, se décidera par la circonstance, mais se réunit à la première pour punir le Directoire de ses excès, pour le réprimer et le renouveler; enfin, une troisième branche se fixe à la constitution actuelle tant qu'on aura l'espoir de la faire marcher, et, redoutant les crises, se tient au statu quo; mais elle coïncide avec les deux premières

' Les numéros CVII et GVIII manquent aux Archives de Vienne.

dans ses sentiments pour le Directoire et dans le dessein de l'enchaîner aux pieds de la législature, sur les débris des lois révolutionnaires qui jusqu'ici ont formé à peu près toute sa puissance.

Cette infâme régence a de plus contre elle la nation presque entière, l'opinion et les ressentiments publics, le souvenir des crimes de ses chefs, et quatre-vingts journaux qui la diffament tous les matins, sans qu'elle en ose punir un seul.

Quoique les différentes classes ne soient pas toutes d'accord dans leur but définitif, chacune y tend par les mêmes moyens; ainsi, il y a harmonie dans les opérations. Ce concert a été parfait jusqu'ici entre elles et entre les deux conseils.

La nomination de M. Barthélemi a été leur ouvrage'. Le Directoire et sa bande portaient le ministre Cochon. Ce n'est pas que la faiblesse physique et morale de M. Barthélemi n'aient fait craindre qu'il ne soutînt pas avec assez de fermeté les intérêts publics contre ses indignes collègues, mais la disette d'hommes capables a forcé ce choix-là. Rewbell, Charles Lacroix et tous les incendiaires qui forment le bataillon des relations extérieures, sont désespérés de cette promotion. Il paraît difficile qu'ils ne soient bientôt obligés de céder à M. Barthélemi cette branche d'administration. L'appui certain du Corps législatif, la réputation dont il jouit, celle de ses collègues devenus un objet d'opprobre, tout doit le fortifier contre leur influence et laisser à ses qualités et à ses intentions personnelles tout leur développement.

Le Directoire joue de son reste et poursuit son plan

' Nommé en remplacement de Letourneur, membre sortant.

favori en continuant de peupler de scélérats les places vacantes et celles qu'il fait vaquer. Impuissant à faire nommer à la législature aucun des députés montagnards , qu'il recommanda si vainement, il les dédommage par des emplois. Il a nommé Treilhard, consul à Naples, Louvet à Palerme, Courtois à la Gorogne, etc. On doit se bien persuader que ces consulsAk ne sont autre chose que des conducteurs révolutionnaires et des directeurs de mèches incendiaires dans tous les lieux où on les envoie. Si Ton persiste au dehors à s aveugler là-dessus, ces messieurs ne tarderont pas à montrer leur savoir-faire aux gouvernements qui auront l'imprudence de les recevoir. L'Espagne en fait déjà l'expérience; ses connexions avec la France y ont ouvert toutes les issues au feu grégeois, qui chaque jour y fait des progrès rapides. L'inoculation française, l'activité des agents révolutionnaires et le mépris où est tombé le Gouvernement auprès des grands et du peuple, hâtent l'embrasement.

Plus la faction qui si longtemps tyrannisa la France et qui a précipité l'Europe dans un abîme incommensurable, perd de terrain sur l'intérieur, plus elle se roidit dans son plan de bouleversement au dehors. Jamais ce plan ne fut dans une plus grande activité ! Allumer de nouvelles guerres entre les puissances, les diviser par des offres de partages et d'envahissement, subvertir l'ancien droit public de l'Europe, proposer des alliances, provoquer des ruptures, profiter de la terreur qu'on a semée dans tous les États et dans tous les cabinets, et surtout i^évolutionner chemin faisant au travers des négociations, — le Directoire et sa clientèle en sont là et y resteront jusqu'à ce que l'autorité de la législature intervienne pour faire changer de face à la politique et pour travailler avec sincérité à une paix générale qui raffermisse le repos de la France et celui de .l'Europe, qu'on chercherait

bien vainement dans les traités particuliers que le Directoire a dictés jusqu'ici.

Dire que son intention n'est point de composer avec l'Angleterre, tant que l'on espérera en subvertir la constitution, en détacher l'Irlande avec laquelle le Directoire est en correspondance active et suivie depuis dix-huit mois, et enflammer les divisions de partis qui affaiblissent à Londres l'unité de résistance, c'est dire une chose aussi évidente que le soleil et que personne ne peut ignorer.

On me pardonnera de le dire, le salut de l'Europe n'est plus ni dans ses armées, ni dans ses négociations, ni dans ses traités isolés. Il repose en enJtier sur le Corps législatif, qui, en aspirant à finir la Révolution en France, sera trop judicieux pour en provigner les colonies dans l'étranger, et pour provoquer la durée de cet état de trouble et de danger qui favorise partout l'extension du jacobinisme.

Toute déconcertée qu'est cette secte et ses chefs par l'infériorité et le décri où elle est tombée en France, elle ne regarde pas sa cause comme désespérée à beaucoup près. Au travers de ses lamentations et de son découragement, elle travaille à de nouvelles batteries. L'argent du Directoire, les manœuvres du ministre Merlin et la corruption des jurés viennent de faire absoudre à Vendôme les cinquante et tant de terroristes qui complotèrent il y a six mois le renversement de la constitution et une nouvelle Saint-Barthélémy civique^ , Pendant la durée de la procédure, ces misérables, souillés des crimes les plus affreux, ordonnateurs, exécuteurs de pillages, de vols et de massacres quatre ans consécutifs, n'ont cessé de discourir, de commenter Marat, de prêcher la loi agraire, à la face du tribunal, aux applaudis-

1 Babeuf et Darthé furent condamnés à mort, Buonarotti, Germain et cinq autres à la déportation ; le reste acquitté.

sements de la canaille qui formait l'auditoire ; ils traitaient les juges de gredins, de gueux, de mâtins; c'était une véritable bacchanale. La France entière demandait le supplice de ces scélérats convaincus ; le tribunal, c'est-à-dire les jurés, les a reconnus innocents et remis en liberté, à l'exception de Babeuf, condamné à deux ans de détention, c'est-à-dire à sortir quand il lui plaira par la porte qui lui sera ouverte, comme elle Ta été à Drouet'.

Cet événement a produit une surprise et une indignation universelles. Voilà une recrue de coquins d'élite rejetés dans Paris et certainement destinés à préparer, si on le peut, le siège du Corps légistatif. ^

Tel est cependant le pays auquel l'étranger a la bonté de supposer un gouvernement. — Dans le fait, les tribunaux, voyant des factions se disputer l'autorité et la France, et incertains à laquelle restera l'avantage, ne condamnent personne, et pour éviter la responsabilité future absolvent tout le monde.

Cette anarchie dans l'administration judiciaire s'étend à toutes les administrations, et va se généraliser par la collision établie entre le Corps législatif et le Directoire. Dans la crainte d'une méprise sur le destin de la victoire entre les combattants, les autorités constituées n'obéiront ni aux uns ni aux autres ; les lois incertaines tomberont en désuétude, et le Gouvernement cessera de fait jusqu'au jour où le despotisme révolutionnaire ou bien le retour de la Royauté viendront fixer les institutions, terminer les débats, et forcer l'obéissance publique.

En attendant, le Conseil des Cinq-Cents ne perd pas une minute; il démolit pièce à pièce l'édifice révolutionnaire;

1 Voir le post-scriptum.

AVEC LA COUll DE VIEÎSÎSE (1794-1798). 283

il force le Directoire d'élargir vingt mille prêtres incarcérés depuis des années, il affermit la liberté des cultes; il prépare le rétablissement de la religion nationale, il va abroger les lois révolutionnaires et rechercher sérieusement les crimes de l'administration des finances. Ces crimes, qui ont pour coupables le Directoire, les ministres, les commissaires de la trésorerie et de la comptabilité, les agents du gouvernement, les compagnies de fournisseurs dont les chefs de l'autorité étaient les associés partageants, surpassent tout ce que pourrait inventer l'imagination d'un romancier. Cette recherche, qui sera poussée sans ménagement, conduira à des destitutions et à des actes d'accusation. Les finances sont au dernier période de ruine; toutes les caisses sont dévorées ; jusqu'aux commis des ministres réclament leurs appointements. Rentiers, employés, fonctionnaires publics, créanciers, juges, administrateurs provinciaux, hospices publics, personne n'est payé, et les dépenses ont passé deux milliards et demi dans le courant de l'année, et l'on a volé plus de 500 millions dans l'étranger!

P. S. — Les premiers avis sur le jugement de Babeuf n'étaient pas entièrement exacts : ce misérable et un autre de ses collègues ont été condamnés à mort ; quatre à la déportation, et cinquante-deux absous; parmi ces derniers, Drouet et tous les scélérats en chef.

ex

Berne, le 10 juin 1797.

Le Directoire, craignant apparemment que ses brigandages sur Venise, sur Gênes ' , ceux qu'il prépare en Toscane, à Naples, en Espagne, en Angleterre, et partout où il trouvera un point de contact et un emplacement pour ses machines, ne trouvassent peut-être des incrédules, vient de manifester clairement ses intentions dans une apologie de sa politique, que son secrétaire général hagarde a composée et fait imprimer dans le n 535 du Rédacteur^ son journal officiel, pour répondre aux cris de l'indignation de la France.

Dans cette espèce de manifeste, fait pour être médité par tous les souverains qui peuvent y lire leur prochaine destinée, Lagarde répond au reproche fait au Directoire d'embraser par des révolutions tous les États qui ne peuvent lui résister: Est-ce notre faute si nos principes sont si généraux qu'ils conviennent à tous les peuples? Nous respectons Vindépendance des PEUPLES. S'il existe un danger, c'est pour les gouvernements qui, au lieu de céder à l'influence de nos prin-

^ Voir la Lettre à un membre du Corps législatif sur la déclaration de guerre à la République de Venise (1797, in-81 et la Lettre à un m.embre du Corps légidatif sur la révolution actuelle de Gênes (171)7, in-8).

Elles parurent en brochures, après avoir été publiées dans la Quotidienne^ et furent traduites immédiatement en italien :

Le famose due lettere di Mallet du l'an, scritte ad un membro del Corpo legislativo sulla dichiarazione di guerra contra le due Republiche di Venezia et di Genova. (Vesezh, 1797. In-8.)

cipes, s'obstineraient à les combattre . — Dans le prochain congrès, les puissances recevant toutes de concert l'impression des lumières de nos négociateurs, se familiariseront avec les principes de la politique nouvelle que notre révolution a dix introduire en Europe.

Nous n'avons cessé dans le cours de cette correspondance, et depuis l'origine de la guerre, d'avertir que tels, en effet, étaient le but, le plan, la doctrine définitive et immuable de ce que l'Europe veut bien appeler le Gouvernement français . Tant que ce gouvernement a été incertain du succès, tant qu'il a eu des dupes à faire, des négociations hypocrites à entamer et des puissances à diviser, il traitait de calomniateurs ceux qui lui prêtaient de semblables desseins : aujourd'hui, le masque est inutile; l'effronterie des aveux succède au mensonge des artifices, le Directoire ne doute plus de tenir l'Europe entière dans les serres de la Révolution.

Elle va être incessamment généralisée en Italie : le projet est de fondre cette contrée en une seule république à la française, qui puisse avoir assez de consistance et de ressources, non-seulement pour se soutenir, mais pour s'étendre et pousser les conquêtes révolutionnaires.

L'impudence du Directoire est allée jusqu'à annoncer dans cette même feuille du Rédacteur que son ministre et s<3S commissaires avaient conservé dans les mouvements de Gênes la contenance la plus respectable et la plus impartiale. M. Rewbell et son commis Charles Lacroix écrivaient sans doute cet article pour leur antichambre. La collusion des agents directoriaux à la révolution de Gênes a été aussi évidente que le soleil. Eux seuls ont préparé, payé et conduit cette catastrophe. Morando, apothicaire patenté du ministre Faypoult, chez lequel se tenait depuis quatre ans le club des jacobins, et chef des conjurés le 23 mai, avait établi

son quartier général au palais de France, d'où il envoyait ses instructions et ses ordres. Nombre de jacobins provençaux avaient été depuis trois semaines mandés à prix d'argent et étaient venus renforcer leurs confrères génois et lombards; une escadre était sortie de Toulon le 14 avec des troupes, et parut le 25 à la hauteur de Gênes. Des événements semblables ne tarderont pas à éclater dans divers lieux de l'Europe qui ne s'en doutent guère.

L'Espagne est une des contrées qui, grâoe à son alliance avec le Directoire, font les progrès les plus rapides dans la carrière révolutionnaire. Le mépris où y est tombé le Gouvernement, sa servilité à obéir à toutes les instructions qui lui sont envoyées du Luxembourg, le mécontentement général qu'y excite la guerre, les clubs qui y sont naturalisés, l'absence de toute espèce de police contre les émissaires français et leurs partisans, accélèrent de jour en jour le moment prochain où cette monarchie sautera en l'air.

Quant à l'Angleterre, le Directoire ne labandonnera pas avant de l'avoir culbutée dé fond en comble. Il est revenu au plan de Tannée dernière, d'exécuter trois descentes partielles en Angleterre, entre Flessingue et Cherbourg, tandis que l'armée principale, sortie de Brest, se portera sur l'Irlande, où quarante mille conjurés sont aux ordres et à la solde du Directoire.

Tous ces projets de désolation font horreur à la grande majorité de la France et à celle delà législature; mais cette majorité législative nest encore qu'une coterie et n'est pas un parti; nul de ces membres n'a la moindre notion de droit public ni des intérêts extérieurs; ils abandonnent exclusivement cette administration au Directoire, qu'ils cherchent à frapper avec des instruments plus à leur usage ; enfin le soin de l'intérieur les préoccupe et les absorbe.

Les finances et les colonies sont les deux batteries avec lesquelles la législature entreprend de démolir le Directoire et les ministres. Les colonies ne sont plus qu'un monceau de ruines trempées de sang; les finances sont un abîme de crimes, de malversations, de concussions, de vols et de désordres en tout genre. La dépense de l'année révolue a été de deux milliards et demi, et l'arriéré passe pour être d'un milliard. Il ne reste aucune trace des cinq cents millions pillés dans l'étranger; toutes les branches du service public sont en souffrance, et plusieurs absolument paralysées; pas vm compte rendu, ni de la part des ministres, ni de celle du Directoire ; un dédale de brigandages qui ont autant de complices qu'il y a d'agents du Gouvernement. Pour tout remède, le Directoire, dont l'ignorance dans cette matière surpasse encore l'audace, fatigue la législature de messages, et ne cesse de lui dire : Imposez, imposez à force ! c'est-à-dire donnez-nous, en écrasant le riche et le pauvre, de nouvelles recettes à dévorer; ouvrez des sources à nos dilapidations, car les anciennes se tarissent.

Il existe déjà beaucoup plus d'impôts que la France ne peut en supporter; aussi le déficit et les arrérages augmentent chaque jour, et à vue de pays, on ne percevra pas plus de trois cinquièmes des revenus fixes sur lesquels on a compté.

Le Directoire n'épargne rien pour corrompre la législature, soit par des séductions et des promesses, soit à prix d'argent, soit en tâchant d'y semer la discorde. Il considère le corps de députés comme une banque d'actionnaires auxquels il se charge de payer les dividendes, moyennant qu'ils lui abandonnent la France et l'Europe.

Mais ces pratiques n'ayant eu jusqu'ici aucun succès, on ne perd pas de vue les moyens de force. Les jacobins reprennent

leur ton de cannibalisme, leur audace est remontée. Ils ont obtenu du Directoire de faire filer dans le Midi quelques pelotons de coupe-jarrets de l'armée d'Italie, sous les ordres d'un officier général que Buonaparte doit choisir dans sa bande et envoyer en Provence. Le Directoire lui a enjoint de pacifier le Midi, c'est-à-dire d'y faire une nouvelle révolution à coups de sabre, de raffermir la sûreté des républicains, c'est-à-dire de n'en laisser aucune aux honnêtes gens.

M. Barthélemi va être installé : il aura besoin d'un courage qui n'est guère dans son caractère : il y a déjà nombre de paris qu'il aura abdiqué avant trois mois. Rewbell a, dit-on, désigné pour son successeur en Suisse Treilhard, ex-conventionnel, confident coopérateur du fameux comité de salut public, et l'un des douze scélérats les plus prononcés qu'ait fait éclore la Révolution. Malheureux Suisses, si ce choix se confirme. En général, c'est un plan fait de semer en Europe, dans tous les pays qui ont l'infortune d'avoir des rapports avec la France, des jacobins expérimentés, et qui, sous le manteau d un caractère public d'envoyés ou de consuls, feront de leur hôtel un club et un centre de conjuration.

Berne, le 17 juin 1797.

Le Directoire, se rendant un hommage personnel, avait préparé à M. Barthélemi une entrée absolument royale^ mais ce ministre plus sensé et plus modeste se déroba à ces

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honneurs, et s'introduisit à Paris incognito. Le public, révolté de la pompe des autres vizirs républicains, a su très-bon gré à M. Barthélemi de sa décence. Dans son discours d'installation, il a manifesté ses vues pour la paix générale ; son expression est parfaitement sincère ; mais il est à propos de remarquer celles que le Directoire a employées dans sa réponse au sujet de cette ouverture ; il ne pouvait guère annoncer clairement que l'espèce de paix à laquelle il prétend n'est pas tout à fait la même que celle désirée par M. Barthélemi. Ces messieurs n'ont pas a été moins choqués du silence que leur nouveau collègue a gardé sur son prédécesseur Letourneur (de la Manche), et ils ont eu soin de le venger de cet oubli par un panégyrique très-conforme à leur candeur.

M. Barthélemi va marcher sur des précipices. On espère néanmoins que Garnot et La Revellière se réuniront à lui dans tout ce qui ne touchera pas trop essentiellement les intérêts de la Révolution. Ces deux membres ont avec leurs confrères Barras et Rewbell une solidarité de crimes connus qui les rendra toujours indissolubles dans la marche générale de l'administration.

Leur but du moment est de neutraliser le Corps législatif, d'en diviser la majorité et de rendre cette Assemblée aussi souple que la précédente. Il n'y a rien à faire pour lui avec le nouveau tiers, inaccessible à sa corruption, et dont les dix-neuf-vingtièmes sont de vrais représentants du peuple et non les commis de quatre régents jacobins : mais on a trouvé plus de prise sur les ambitieux et les parleurs du premier tiers, ainsi que sur quelques-uns des conventionnels, dits autrefois les modérés. Thibaudeau est à la tête de ce parti de caméléons, auquel se réunissent la plupart des anciens chefs constitutionnels. Perdus de crédit dans l'opinion et le public, ils en cherchent au Luxembourg ; mar- II. 19

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chant à l'aventure, sans but fixe, craignant le retour d'une royauté qui ne serait pas exclusivement leur ouvrage et leur patrimoine, ils ne refusent point de servir le Directoire, pourvu qu'il les gratifie de myriagrammes et de bonnes prébendes républicaines. Les emplois, l'argent, le partage de l'autorité : voilà où ils aspirent. Jusqu'ici, le Directoire a réservé ses faveurs aux ex-conventionnels jacobins et aux républicains d'origine : il se défie, non sans raison, de ces intrigants sans principes, qui le vendront un beau matin à quelque roi, si l'intérêt de leur sûreté ou de leur ambition leur dicte ce marché; mais comme la nécessité est urgente, et l'opposition très-menaçante, il y a eu des propositions respectives; si l'on peut compter sur la complaisance et le secours de ces honnêtes députés, on les mettra en avant, et l'alliance sera conclue.

Ge tripotage, malheureusement, achève de discréditer ces constitutionnels et ces modérés si souples : ils ne font qu'accélérer leur dépopularisation. On les a déjà employés à ouvrir la tranchée contre le nouveau tiers, dans une séance sur les colonies, où il s'agissait de sauver les scélérats que le Directoire a placés à Saint-Domingue pour en compléter la ruine. Ge Thibaudeau dont j'ai parlé, soutenu des montagnards, a incidente sur une expression du rapporteur Tarbé, et espérait faire tomber la question par un scandale ; mais cette fourberie et cet éclat ont été à pure perte ; la révocation des agents directoriaux aux colonies a été prononcée le lendemain, et il a été interdit au Directoire d'en nommer de nouveaux jusqu'à ultérieure autorisation.

La jalousie des anciens meneurs des modérés conventionnels contre le dernier tiers ne pardonne à celui-ci ni son indépendance, ni ses talents, ni la popularité dont il jouit. Le balancement que ces divisions entretiennent dans

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les conseils durera quelque temps pour se résoudre définitivement en faveur des royalistes ou du Directoire et des jacobins, car les partis intermédiaires ne servent et ne serviront que d'instrument à l'une ou l'autre de ces deux révolutions ; mais l'événement ne sera pas décidé par des décrets, des discours, des efforts de tactique délibérative et des intrigues; des circonstances forcées et des incidents imprévus peuvent déranger et dérangeront probablement les spéculations. Par exemple, le retour des armées dans l'intérieur et le rôle qu'elles y joueront peuvent renverser toutes les combinaisons. Nul doute que les jacobins, les terroristes, ies voleurs publics, les brise-scellés, les parvenus et le Directoire ne comptent sur Buonaparte et ses soldats, pour traiter la France comme Venise et Gènes, si la nation et ses représentants veulent se défaire de leur vertueux gouvernement.

Les défaites et les alarmes qu'il éprouve au dedans sont du moins compensées par les révolutions et par la dictature qu'il exerce dans l'étranger. Le Corps législatif n'a point encore osé demander compte de ses horribles attentats. La constitution laissant à cet égard l'initiative au Directoire, les Conseils sont obligés d'attendre qu'il veuille bien les entretenir des intérêts extérieurs de l'État, ce qu'il ne fait jamais que lorsqu'il a consommé ses coups de main. Il fait révolutionner un État étranger; lorsque la nouvelle s'en répand à Paris, il n'y a plus de remède, et la législature n'a qu'à signer. L'indignation est unanime parmi tout ce que la France renferme encore de gens de quelque honneur, de quelque sens et de probité ; mais qu'importe l'indignation à des hommes au-dessus de toute honte comme au-dessus de tous traités, et dont il est impossible de garantir la bonne foi même si on les place au pied de l'échafaud ?

Je confirme qu'ils travaillent à force à révolutionner l'Espagne, où ils viennent d'exercer leur suprématie comme ailleurs. Leurs agents ayant excité une insurrection à Barcelone, il y a trois ans, le gouvernement les fit arrêter et confina tous ces garnements aux présides. L'ambassadeur Pérignon vient de réclamer ces illustres victimes au nom du Directoire, et le non moins illustre prince de la Paix les a fait remettre en liberté avec de bons dédommagements.

Une division de l'armée d'Italie était destinée à marcher dans le Midi, pour y remettre les jacobins à flot, et de là passer les Pyrénées pour se joindre aux Espagnols et attaquer le Portugal; ce noble dessein aura son exécution, mais seulement à la fin de l'été.

Toutes ces hostilités, insurrections, révolutions, bouleversements s'opèrent, sont délibérés au milieu de la plus infâme débauche, par des hommes qui traitent de la ruine d'une nation comme d'un marché de chevaux. La ruine de Venise et celle de Gènes feront la fortune de quelques centaines de misérables, qui viendront dévorer à Paris leur butin, au milieu de la licence la plus effrénée et d'excès qui font frémir même les observateurs les plus immoraux.

Les succès révolutionnaires au dehors marchent avec une rapidité si soutenue et avec si peu d'obstacles, qu'on est loin de vouloir s'arrêter en un si beau chemin. Le roi de Sardaigne, qui n'est, au reste, qu'un gentilhomme vassal de Buonaparte, éprouvera dans très-peu de temps la tendresse des républicains pour leurs alliés. — Leur ministre Jacob disait à Turin, il y a quinze jours, à l'une de mes connaissances, et cela en pleine table : Bientôt il ne sera plus question du roi de Sardaigne en Europe. On chante publiquement à Turin les chansons révolutionnaires, et tous les indices décèlent que la mine est prête et ne tardera pas à sauter.

Celle qu'on creuse sous la Suisse ne jouera pas avec la même facilité.

Buonaparte regarde les aristocraties helvétiques comme un outrage à sa gloire ; il a décidé la confiscation des bailliages italiens, pour les donner à ses Cisalpins : cette spoliation est filée depuis trois mois ; mais les Suisses, et en particulier les petits cantons, ont les yeux très-ouverts. Buonaparte écrit à leurs députés à Lugano exactement dans le style que Charlemagne employait peut-être avec une horde de Saxons sauvages. Il exige du Valais une grande route au travers du mont Simplon, afin, dit-il, de faciliter les communications entre la grande République et ses protégées en Italie. Ce mot de grande République est son expression favorite; elle orne toutes ses dépêches. Quoiqu'il ait accompagné cette demande perfide d'une offre aux Valaisans de prendre un régiment de leur nation au service des Transalpins, la Diète a unanimement repoussé cette ouverture, et répondu que la décision appartenait au Corps helvétique. — C'est à la Diète générale qui va s'assembler que la question sera portée : Soleure a déjà signifié aux autres cantons qu'il s'exposerait à tout plutôt qne de consentir à ce passage ; Berne manifeste les mêmes sentiments.

Berne, le 25 juin 1797.

La crise inévitable dont nous avons annoncé les symptômes et les approches se mûrit à Paris avec une rapidité

proportionnée au caractère national. Il suffit d'observer en masse la situation respective des Conseils législatifs et du Directoire, depuis quelques mois, pour se convaincre des pertes successives que fait raiitorité des gouvernants ; ils disputent le terrain, ils n'en sont plus les maîtres; font-ils ajourner une question , elle reparaît en triomphe quelques jours après. On gagne quelques députés; ils échappent la semaine suivante; les Conseils sont réellement aujourd'hui le centre du crédit, de l'opinion, du vœu national et du mouvement public. Les députés'douteux sont entraînés par ce mouvement ; ils ne parviennent qu'à le retarder, puis ils finissent par y obéir.

La liberté des cultes, c'est-à-dire le rétablissement de la religion catholique \ va être prononcée, ainsi que l'inviolabilité des prêtres et le libre retour de ceux qui furent déportés. Le rappel du plus grand nombre des émigrés suivra peu après ; toutes les lois révolutionnaires sont près de crouler. — Les acquéreurs de biens nationaux, découragés par les restitutions qui s'exécutent, par celles dont ils sont menacés et par la haine qui les poursuit, se hâtent de composer avec les anciens possesseurs. Les émigrés rentrent en foule, se montrent partout; qui que ce soit n'ose les dénoncer ; les administrations populaires les protègent, le Directoire n'ose ni en faire punir, ni en faire arrêter un seul.

Les dilapidations et les désordres commis dans les finances acquièrent tous les jours plus de notoriété, par les soins du Conseil des Cinq-Cents^. Vainement le Directoire tente par des messages successifs et impérieux de rejeter le blâme et l'embarras sur les commissions du Corps législatif;

* Rapport de Camille Jordan. — Voir sur les rapports de Louis XVIII avec le clergé, A. Leboh, l'Angleterre et rémigration française, p. 239, 240. (Plon et C'*.)

^ Rapport de Gilbert Desmolières. (Séance du 14 juin.)

il ne fait que les animer de plus en plus. Il y a huit jours qu'un nommé Bailleul, député conventionnel, pensionné du Directoire, s'avisa de prendre sa défense et d'inculper la commission des finances. Le chef de celle-ci, Gilbert Desmolières, député de Paris, ancien receveur général des domaines, et plus accrédité dans la capitale aujourd'hui que les cinq directeurs, traita ceux-ci sans aucun ménagement. Il déclara qu'on avait fait l'année dernière une chose infâme en accordant au Directoire cent millions qu'il demandait pour opérer la paix, tandis qu'il ne s'était occupé qu'à prolonger la guerre, à en créer de nouvelles et à révolutionner; qu il était temps de le faire rentrer dans les bornes de son devoir, de le remettre à sa place et de faire cesser l'indécence de ses interventions continuelles dans 'les discussions des Conseils.

Ce discours fut reçu avec des applaudissements presque unanimes, et Bailleul, couvert de huées, fut contraint de sortir de la salle. Il est donc positif que l'influence et le pouvoir du Directoire déclinent à vue d'œil. Jusqu'ici, il avait conservé un libre arbitre dans l'administration de la politique extérieure; mais l'abus horrible qu'il en faitenvers Venise, Gènes, ont ouvert les yeux ; incessamment, les Conseils vont lui demander compte de sa conduite, lui arracher cette suprématie dangereuse et mettre fin à ce système désolateur qu'il a répandu sur l'Europe entière.

Nul doute que lui et Bonaparte n'aient projeté d'incendier la Suisse, et surtout les cantons aristocratiques, où les inquiétudes les plus légitimes s'aggravent chaque jour. On veut renverser ces gouvernements, les remplacer par la démocratie révolutionnaire, les rançonner et former une chaîne contiguë delà France avec la République Italique. — Si le Corps législatif ne prévient pas cet événement, il s'opérera

avant peu de mois par les mêmes causes et par les mêmes moyens qu'il s'est opéré à Gênes. On sème la terreur et les menaces d'invasion ; on intimide les peuples et les gouvernements ; ceux-ci cherchent leur sûreté précisément dans ce qui les conduira à leur perte, c'est-à-dire dans une contenance de crainte et de soumission.

C'est à Lille que le Directoire a fixé le lieu des conférences avec le plénipotentiaire anglais. Il a fait choix d'un conseil entier de négociateurs, c'est-à-dire de trois individus dont l'un est l'ex-directeur Letourneur, qui n'a pas la première notion de sa besogne; le second, Maret, enfermé à Mantoue avec Sémonville, jeune homme adroit et assez fin, et un ancien capitaine de vaisseau, nommé Pléville, dont tout le talent et l'expérience diplomatiques se réduisent à une haine fanatique contre les Anglais.

M. Barthélémy n'a eu nulle influence sur ces choix; mais on lui a accordé celui de Golchen , ancien employé des affaires étrangères, et qu'il a fait nommer secrétaire général de la légation de Lille.

Les préparatifs et les projets de descente n'en continuent et n'en continueront pas moins, ainsi que les efforts pour révolutionner les trois royaumes .

C'est le Directoire même, c'est-à-dire les quatre anciens membres, qui a formé de nouveau les chefs jacobins en club, sous le nom de réunion littéraire., Sieyès, Tallien et tous les autres adeptes en sont membres. Des clubs rivaux vont s'ouvrir de même ; et cette institution passera dans les départements; elle va ouvrir une large porte à l'anarchie, aux combats et peut-être à la guerre civile; mais le peuple et la populace, qui autrefois furent les protecteurs des clubs jacobins, les ont maintenant en horreur, et ne les laisseront pas établir tranquillement.

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