XVIII INTRODUCTION
toutes mains les renseignements et les nouvelles, pour les répandre aussitôt dans les chancelleries et dans les cours.
Mallet y arrivait précédé d'une réputation européenne et d'une autorité exceptionnelle pour un simple publiciste, mais due à son caractère autant qu'à son talent. Ancien rédacteur du Mercure de France, chargé par Louis XVi, au moment où il quitta Paris, d'une double mission à Goblentz , près de Monsieur et du comte d'Artois , à Francfort , près de l'Empereur et du roi de Prusse, il venait de publier une retentissante brochure : Considérations sur la nature de la Révolution et les causes qui en prolongent la durée^ ; dans le désarroi de la politique européenne, il était recherché par les ministres dirigeants, pour son ferme bon sens et sa hauteur de vues. C'est ainsi qu'il avait été sollicité de rédiger pour les rois de Prusse et d'Espagne, comme pour lord Elgin, quelques-uns de ses « admirables rapports que « les hommes d'État d'Europe lurent peut-être, mais ne « comprirent jamais ' » .
Il accueillit avec empressement les ouvertures qui lui étaient faites. Il trouvait dans le travail demandé un gagnepain aussi honorable qu'opportun pour les siens et pour lui. La Révolution l'avait ruiné. Privé, par son départ forcé, de son traitement de rédacteur politique au Mercure, il venait d'être inscrit, quoique Suisse, sur la liste des émigrés. Sa bibliothèque, ses manuscrits, son argenterie, son mobilier, tout ce qu'il avait laissé en France, le fruit du travail de
' Hruxelles, 1793, in-8».
2 Albert SoREL. — Préface de l'ouvrage de M. André Lebon : l'Angleterre et rémigration française, in-S", Pion, 1S82.
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toute sa vie était perdu sans retour, et il avait eu un moment la pensée, pour subvenir aux besoins de sa famille, d'aller s'établir à Varsovie, comme « maître d'école » . Il n'était pas homme d'ailleurs à laisser échapper cette occasion attendue de rentrer dans la lutte. L'ardeur de son caractère et de ses convictions lui rendait douloureux ce qu'il appelait « le tourment du silence >> . La Révolution devenait cosmopolite : dans le désintéressement absolu de ses opinions , il voulait remplir ce qu'il considérait comme son devoir d Européen, résister infatigablement aux hommes qui voulaient ensevelir «' l'Europe sous les ruines de la France » , aux « valets qui ont pris le sceptre de leurs maî- « très après les avoir assassinés » . « Tout homme, écrivait-il, « a le droit de montrer ses inquiétudes. Chaque Européen « est aujourd'hui partie dans ce dernier combat de la civi- « lisation; nous avons corps et biens dans le vaisseau « entr'ouvert. »
Les circonstances présentaient une gravité exceptionnelle. L'Europe monarchique, l'Autriche et la Prusse surtout, qui, jusque-là, avaient essayé de tenir tète à la Révolution, semblaient hésitera continuer la lutte, en partie distraites par les affaires de Pologne , en partie découragées par les défaites que leur avaient infligées les armées républicaines, ou bien à demi rassurées par la chute de Robespierre et la fin du régime de Terreur.
Mallet du Pan accepta avec joie et remplit en toute conscience et franchise son rôle d'avocat consultant et do ministre in partibus des monarchies menacées. Il ne perdit pas une occasion de raffermir les alliés chancelants , de
leur montrer la nécessité d'une action militaire énergique et