‹ Correspondence intime de Marceline Desbordes-ValmoreChapitre 3 sur 11 · CORRESPONDANCE INTIME · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE INTIME

Marceline DE8B0RDE8-VALM0RE

A M. VALMORE

rBiuxelles. 1817J

Non, Monsieur, je n'ai pas répondu. Je ne voulais donner aucune suite à ce que je regardais comme un badinage. Cette idée m'avait glacée de crainte.

Quelle lettre vous m'écrivez aujourd'hui! Qu'elle m'a troublée! N'abusez pas des expressions, croyez-moi, n'en abusez jamais. Il n'y a rien de si sincère que mon cœur. Je ne puis plus le donner qu'en donnant ma vie, et ce n'est pas à votre âge, entouré de mille

msi

séductions, que l'on promet un amour sans bornes, sans terme que le tombeau !... Ne cherchez donc pas à l'inspirer à moi, — j'ai tant souffert !

Oui, vous ferez bien de m'éviter. C'est tout ce qu'il y a de raisonnable dans vos projets que je ne comprends pas. Je vous éviterai aussi, — j'en ai déjà pris la triste habitude. Que ne ferais-je pas pour être en repos avec moi-même. N'auriez-vous aucun regret si vous me rattachiez à l'existence pour m'en faire un jour un autre genre de douleur ? Ah ! laissez-moi, je vous prie, triste comme je le suis, je ne suis pas faite pour aimer. Je ne puis l'être jamais non plus. Je ne crois pas au bonheur !

Pourquoi dites-vous que votre mélancolie éloigne mon cœur du vôtre? Pensez-vous cela ? Etes-vous bien naïf quand vous me récrivez ?

Vous faites un reproche à notre malheureux état de nous avoir rapprochés l'un de l'autre. Cette expression est bien dure. Si vous vous en plaignez, quel droit n'aurai-je pas de le haïr? Pardonnez-lui pourtant, il peut tout réparer en nous séparant bientôt. Il me restait à savoir que vous le désirez pour rendre ce départ plus certain.

Non, ce n'est pas votre tendresse qui vous a conseillé jamais de m'écrire, — ce n'est pas non plus votre excellente mère qui vous aurait détourné de troubler mon âme. Pour

le monde entier, je ne voudrais affliger la vôtre, entendez-vous ? De quoi m'accusezvous donc ? Quelle autre preuve puis-je vous donner à présent de l'estime que je vous ai vouée, et dont je renouvelle encore l'assurance pour toujours.

M. Desbordes.

A M. VALMORE

(Bruxelles, 1817.)

Monsieur, j'ai pris, dites-vous, votre timidité pour de la fierté. Vous avez pris ma tristesse pour du dédain. Nous nous sommes trompés mutuellement. Comment pourrait-on dédaigner quelqu'un que l'on a appris à estimer depuis longtemps ? Mais pourquoi vous excuser avec moi ? Quel reproche ai-je fait ? Quel motif et quel droitpouvais-je en avoir ?

Vous avez la bonté d'attacher quelque prix à mon opinion, et vous voulez la connaître. Eh bien. Monsieur, la voici : je vous crois toutes les qualitésd'un honnête homme, jointes aux penchants de votre âge.

Toute ma pensée vous est connue à pré' sent. Ne vous blessez donc plus d'une réserve naturelle aux personnes malheureuses. Ne l'attribuez jam.ais au dédain, s'il est vrai que vous l'ayez pensé, et croyez que dans tous-

les'omps de ma vie, ce serait un bonheur pour moi de vous prouver, autrement que par ma gaîté, l'estime particulière que je me plais à porter à votre famille, et à vous, Monsieur.

N'est-ce pas là tout ce que vous désirez savoir ?

Vous devez être assuré présentement que personne n'est plus sincèrement que moi , votre humble servante.

M. Desbordes.

A M, VALMORE

<Biiixdle.s'817.)

Me croyez-vous libre d'exprimer ce qui se passe en moi, mon ami ? Le croyez- vous ? Oppressée de joie et de surprise, je crains... pardonnez-moi, je crains d'abandonner mon âme au sentiment qui la remplit, qui l'accable, oui, cette ivresse de l'âme est presque une souffrance, — O prenez garde à ma vie ! Elle est encore frêle et incertaine. Depuis qu'elle est à vous, je crains tout ce qui peut la menacer, et l'espoir d'une félicité imprévue, infinie, me semble au-dessus de mes forces.

Et dites-moi , mon amour, portez-vous dans les relations intimes de la vie , ce charme, cette douceur qui me touche, qui m'entraîne vers vous? Quel bonheur alors de

vous aimer! d'être uniquement aimée de vous ! L'enchantement de nos premiers regards ne sera donc pas détruit? J'oserai les fixer à présent, y lire ma destinée, un avenir chéri, la promesse tendre et solennelle du lien qui va nous unir!...

O Dieu ! si je suis craintive, il faut pardonner ce sentiment, c'est l'amour même qui tremble devant l'amour. S'il est timide dans ses aveux, dans ses espérances, vous savez bien qu'il n'en est que plus parfait et plus fidèle. Tous les jours de ma vie en laisseront ime preuve dans notre souvenir, mon bien aimé! Oui, ce soir, nous nous verrons. — Quelle douceur d'y penser! Toute ma mélancolie s'effacera encore. — Dieu qui nous aime, ne veut pas d'un nuage sur la plus douce réunion. \'otre mère sera donc la mienne ! \'otre père va donc remplacer celui que je pleure encore!... Savez- vous comment je le chérirai ?... Dites que vous le savez bien! ISIais moi, m'aimeront-ils? — Oh ! demandez-leur de m'aimer, de commencer dès à présent pour ne jamais finir.

Adieu. S'il est vrai que nos âmes s'entendent, devinez ce qu'il m'en coûte pour vous dire adieu. Devinez ce que j'éprouve en vous disant : à ce soir! Il faudra me rendre compte de tout cela, pour voir un peu si nous serons d'accord dans l'avenir.

M. Desbordes.

ITT

A SON MARI

(Biuxelles, '818)

Mon cœur a sauté hors de sa place, comme toi de cette voiture, mon ami. Que de choses se passent dans un cœur fait comme le mien ! Je suis troublée au point de ne pas mettre deux mots en ordre. Vingt-quatre de plus !... Tu n'es pas blessé, mais tu pouvais l'être. En voilà trop pour me laisser en repos ! Je ne te quitterai jamais. Prometsmoi de neplusme quitter. Je n'existe qu'avec toi. Oh! que cela est vrai!

Ta Junie est bien jolie comme une rose blanche. On m'en donne à l'instant des nouvelles. Viens, cher Prosper, viens la voir avec moi. Je meurs d'impatience. On me demande ma lettre. Mon Dieu ! Je ne t'ai rien dit. Mais ne sais-tu pas tout. Prends soin de toi, prends garde à ma vie ! Ta maman et moi nous t'embrassons. Les pressentiments ont joué leur rôle.

A SON MARI

St-P.enii, le 22 mars 1820.

Plus jamais, mon amour, plus jamais je ne

m'arracherai de toi, c'est volontairement s'arracher le cœur. Mais sois du moins sans inquiétude, mon voyage a été heureux. Je suis arrivée à six heures. Vis - à - vis la demeure de ton fils, la nourrice, la mère, le mari et Drapier m'attendaient pour m'y conduire. J'y ai couru, je te jure, sansm'apercevoir que j'avais passé une nuit en voiture. J'ai vu ce petit ami pendant une heure. 11 est vif comme un poisson, tous ses mouvements sont si rapides qu'à peine on peut examiner ses jolis petits traits mobiles. Sa physionomie est un vrai kaléidoscope, toujours nouvelle et toujours gentille. Sa peau est d'une blancheur étonnante , ses yeux d'un bleu superbe^ mais moins grands que les tiens. La bouche est en repos quand il dort, mais je ne l'ai pas vu dormir, ainsi elle m'a paru grande, moyenne, imperceptible et de toutes les formes. Il se tient tout droit, et quand on le couche, il se lève fièrement sur ses petites mains pour regardertout le monde. Il mange avec amour, il boit le sein de sa nourrice jusqu'à la dernière goutte. Ses cheveux sont beaucoup plus blonds qu'en naissant. Il est ravi quand on lui caresse la tête, c'est un petit mouton charmant. J'ai assisté deux fois à sa toilette; il me paraît d'une grandeur étonnante et il est fait en perfection. Je t'en parlerais une heure que ce serait trop peu pour nous deux. Tout est d'une propreté ravissante autour de lui dans la chaumière.

Cher Prosper, viens le voir pendant les Saints Jours. St-Remi est bien défait sans toi. A tout instant le souvenir du passé, qui est souvent comme une illusion vive, me fait croire que je vais te voir dans la prairie ou vers les ruisseaux. Je ne pourrais vivre longtemps ainsi séparée de moi-même. Mon àme se retourne à tout instant de ton côté, je te vois ennuyé comme moi, poussant le temps des deux mains pour qu'il avance, et cela fatigue. Si tu venais, je retournerais avec toi. Tu verrais petit Prosper qui te recevra lesbras ouverts. Drapier en saute d'espoir , tu sais comme il t'aime et ma sœur me dit de tout employer pour obtenir de toi ce bonheur pour toi -même. Songe, mon petit ami, que l'occasion ne s'en trouvera plus, et que ce léger sacrifice nous sera bien payé par le plaisir. Donne-le moi si tu peux et tu m'emmènerasavec toi, veux-tu? Ils comptent rester ici encore jusqu'au trente avril. La même incertitude existe pour leur avenir. J'ai trouvé ma sœur très changée et très maigrie. Si tu vois mon oncle, dis-lui bien que l'afïaire d'Espagne serait agréée si elle était sûre et avantageuse. L'expatriation est bien triste, mais que faire ? Camille me dit qu'elle désire bien t'embrasser de vive voix. Moi, Prosper, je meurs déjà du besoin de et voir et de me sentir près de toi. J'ai froid partout , excepté dans la chaumière où je te désire encore. Oh ! pourras-tu ne pas venir?

Ma lettre ne partira que demain. Tout se fait par siècles dans les campagnes. Et quand recevrai-jela tienne ? Dimanche... ce dimanche est au bout du monde. Non, jamais plus je ne te quitte, allonspartoutà deux, car tu es tout à moi. et je suis toute, toute à mon ami. Tantôt, j'irai voir notre lien d'amour, et je t'en parlerai encore avant de ierm.er cette lettre. \'oici un homme qui se charge de la porter à Dreux. Tu la recevras donc un jour plus tôt, et je la lui confie. Réponds y bien exactement, cher Prosper, réponds à tout ce que j'éprouve et pense partout et toujours à ta Line qui t'aime pour la vie entière.

A SON MARI

23 (mars 1^20} au malin

La fortune, comme tu le dis, n'est pas prodigue, mais elle cherche peu les amants, ils ont, en efïet, tant de dédommagements à ses caprices! Ne nous plaignons pas, car je te jure qu'Hippolyte Prosper se porte bien et qu'il m'a n comme un petit ange. Jai baisé hier ses jolis pieds de roses. Il sera grand comme toi, et impatient!., comm.e nous deux. Il veut ce qu'il veut, il l'exige à haute et intelligible voix. La dissimulation, jecrois, lui sera très étrangère. Et nous lui lirons la Bible et l'Evangile pour que sa belle petite âme soit

lO

aussi pure que naïve. Tu es tout fait pour lui servir d'exemple, cher bien aimé, et quant à la théologie, tu y seras toujours plus fort que ta petite amie, tu me battras quand tu voudras sur toutes les sciences sérieuses, par exemple, la géographie, — le nord, le... Tu vois, pas un mot ne se trouve sous ma plume. J'aime mieux te dire que je t'aime de toute mon âme, que je suis triste sans toi, que je n'ai pas non plus de courage, si ce n'est pour t"écrire,et que tout mon être appelle l'instant de te presser dans mes bras, j'aurai bien de la force pour cela. Je languis pour toutes les autres actions. Non, je ne retrouverais pas la santé sans toi dans la plus heureuses des vallées!

Hier, malgré le froid, nous avons vu arriver les hirondelles. C'était un spectacle charmant que toutes ces petites voyageuses bruyantes qui viennent retrouver leurs nids. Tu as donc été toi-même chez Corbet. Merci, petit ami. J'écris à mon oncle pour lui faire passer la note de Drapier, je suis gênée pour lui écrire. Et moi, je ne le suis pas pour te répéter les mêmes choses, je t'écrirais des volumes, sans crainte de me répéter, ce que j'ai à te redire est si tendre! Mais il faut pourtant finir pour que cette petite lettre s'en aille vers toi demain. Je vais relire la tienne qui me console du temps qui se passe sous des nuages depuis mon arrivée. Je t'aime comme on aime quand on adore. Je t'embrasse

avec cet amour si rarement éprouvé, si rarement partagé, et je crois qu'il l'est par mon Prosper, par l'ami de ma vie entière. Au revoir, on appelle ma lettre. Ta femme, ta Line, ta maîtresse chérie et fidèle. Mille -amitiés à maman.

A MADEMOISELLE MARS

Bordeaux, le 28 septembre 1 825 .

Si j'attendais pour vous écrire que vous respiriez de vos triomphes et des hommages dont vous êtes entourée, je ne m'y hasarderais plus, mais l'habitude fait que vous n'en êtes pas étourdie, et mon père m'a donné la joie d'apprendre que vous vous êtes ressouvenue de moi.

Depuis que nous sommes à Bordeaux, je rêve de six mois en six l'espoir de vous y voir arriver, parce que ce bruit court dans le public, et qu'il n'intéresse ici personne plus que moi. A quoi tient-il donc que ce soit toujours une fausse joie ? Est-ce parce que je le désire trop vivement ? J'en ai peur, car tout va de travers dans ma vie, et si vous renoncez pour toujours à vous en mêler un peu comme vous me l'aviez promis, je la passerai toute entière errante et incertaine.

Je ne vois pas sans quelque frayeur les

obstacles qui s'amassent devant la rentrée de Valmore aux Français , des concessions d'amour-propre , un changement d'emploi, rien ne peut-il les aplanir? Votre appui vaudrait tous les droits, s'il en avait. Tout le monde me renvoie à vous quand il est question d'une tentative à ce sujet. Mon admiration et mon attachement pour vous ne me font pas redouter de vous avoir une grande obligation, et je peux vous dire que je serais heureuse de ma reconnaissance. Vous connaissez assez mon caractère pour croire que je n'en dirais pas autant à beaucoup d'autres. ""

Si vous pensiez qu'il y ait quelque espoir fondé pour Valniore, ayez la bonté de le dire à mon père, nous ne prendrions alors que des engagements conditionnels pour l'avenir.

L'idée de nous lier pour plusieurs années en province m'est très sensible, mais après cette dernière démarche, je prendrai le parti d'une entière résignation.

Je vous aime et je vous embrasse avec l'affection la plus vraie.

A SON MARI

Paris, le 5 avril 1827.

...J'ai vu M. de Forbin, le plus beau, le plus élégant des courtisans qui puissent

chanter : « Je suis encore un peu dans moir printemps. » Ah ! qu'ils sont loin tous ces beaux de ta grâce romaine, non, grecque, toutepure, etmieux,s'il est possible. N'es-tu pas dans ce délicieux tableau des Bergers du Poussin? Tu ferais faire des élégies au milieu des landes. Il a été plus que bien, ce M. deForbin,et c'est ce qui m'assomme. Tu sais combien j'aime le pain de ménage ? Enfin, il m'a promis beaucoup pour mon oncle, et j'ai appris avec surprise et douleur qu'il en méprise le talent. C'est M. de Brack, qui dit tout, qui me l'a dit. Autre beau fort à la mode, mais tout rond, tout uni avec les simples qu'il aime. Il chante toutes nos romances d'une manière qui t'enlèverait parcequ'elle est pleine d'accent. Nous aurons ton Molière s'il existe, et le reste de ce que tu souhaites. Merci de ces soins que tu me confies, je les aime, c'est du repos. Lilite a quitté courageusement sa première dent : « Mais, maman, je n'aime pas les enfants sans dents; m'aimera-t-on à présent? ^^ Il est fort enrhumé, et garde tout pour la nuit. Je ne dors pas, je suis lasse à mourir.

14 avril.

Je donne tout un jour au repos, et tu en auras une grande part, mon amour. J'ai tant à te parler! à t'aimer, à te le dire! Ta dernière et charmante lettre, je l'ai prise hier matin chez mon oncle ; de quel secours elle

m'a été ! Ne pense pas que tout soit bien dans -ce voyage; d'abord sans toi, il y aurait toujours un vide que je ne pourrais longtemps soutenir sans devenir malade. Mais la certitude d'être àtoi tout à l'heure, me fortifierait contre cette rupture de mes chères habitudes. Tu ne sais donc pas "comme tu es moi , commej 'existe à présent de toi seul,dubesoin d'être là, de sentir tes mains, tes yeux sur moi, cet amour, cette âme sincère et pure qui tourne autour de ma vie, qui, sans toi, ne me serait plus supportable! Va! tu peux me donner, j'ai de quoi te rendre, et si tu as le bonheur d'aimer ta femme, j'ai celui de te préférer à tout l'univers. Je ne veux que toi, je n'aime que toi. Je t'en prie, ne me parle pas de couronne, de talent, de rien du tout. La vanité ne tient pas de place dans mon cœur plein de tendresse, de larmes, car je pleure souvent, tu sais, en cachette, et ce n'est pas toujours de tristesse !

Mme Nairac me donne une lettre de Talma, un peu de cette âme aimable et douce qui animait ton idole. Cette lettre est charmante de bonté naïve. J'ai beaucoup de bonheur de te la reporter. J'ai dîné avec elle avant-hier, avec la brillante M"'" O'Donnel , fille de Mme Gay. Je n'en veux pas beaucoup. On dirait un charmant gendarme déguisé. Elle parle... toujours! et sa voix est grosse comme un basson. Elle montre ses dents avec une sorte de grincement qui fait mal, et sans

■doute elles jauniraient devant les tiennes, mon Prosper, si humblement cachées soustes belles lèvres. Elle m'a dit un mal affreux de M. de L. , à la bonne heure. Il est à la campagne, ce qui me dispense d'aucune démarche où je ne suis pas portée. J'ai été chez jV[me Récamier, sans la trouver. J'ai vu M"^" -de Marsillac auprès d'une de ses filles, mourante de la poitrine. Seize ans, et belle !

A MADEMOISELLE MARS

Lyon, le 2 juin 1829.

Je vous rem.ercie du fond de l'âme, et je "VOUS aime trop pour ne pas trouver une grande douceur à vous devoir beaucoup. Ce projet de retour n'est peut-être encore qu'un beau rayon d'espérance sans effet, car je sens la solidité des craintes de Valmore ; une famille si nombreuse à soutenir arrête l'élan de notre joie. Mais enfin, j'aurai reçu de vous un témoignage de souvenir et d'attachemicnt qui ne sortira jamais de mon souvenir.

Si je suis fort timide à croire à quelque bonheur, vous savez quej'ai mes raisons pour cela. Et dans la retraite absolue où je vis, j'ai le temps de peser sur les conséquences d'appointements trop faibles pour soutenir cette .tribu dont Valmore s'est fait le chef.

Si nous perdons cette dernière occasiorr de retourner à Paris, je sens que tout est fini, et que je ne vous reverrai plus.

Adieu, que toutes les félicités vous entourent, c'est un besoin pour moi de vous croire heureuse autant que je vous sais sincère. Mille causes m'ont rendue superstitieuse et confiante dans mes rêves, ils ne m'ont jamais trompée, et vous pouvez croire au bonheur. C'est une de mes consolations dans l'avenir, car je vous aime bien !

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A CAROLINE BRANCHU

Lyon, le 4 mars 183tf.

J'ai dit quelquefois^ dans tous ces jours d'étouffement : Que pense- 1- elle de mon silence? Qu'il vous soit expliqué tout d'un coup, bonne Caroline. J'ai été garde-malade tout l'hiver. Mes deux aînés, à peine remis de lafièvre scarlatine, ontprisensemble lapetitevérole volante dont la vaccine n'exempte pas. Mon fils a beaucoup de peine à se remettre, et vous pouvezjuger que ce n'est pas de fatigue que j'ai le plus souffert. Je passerais vite sur ces détails qui vous font du mal, je crois, si je n'avais à cœur de me bien justifier devant vous, à cause queje vous aime d'un sentiment à part. Il est né au milieu des premières impressions de ma vie, et je n'en perdrai jamais.

le souvciiir ni le charme. Je vous admirais avec tant dejoie, ma bonne Caroline! de cette joie sérieuse que donne un grand talent, je ne savais pas trop vous le dire , car vous n'étiez pas là quand je pleurais devons entendre. Mais vous avez bien vu sur ma pensive personne quelques traces de ces émotions profondes qui ne se révèlent bien qu'à ceux qui les inspirent. Je vous jure que c'est toujours à cause de vous que je n'entends jamais prononcer les noms d'Alceste et de Didon sans tressaillir comme si je vous voyais, il ne m'est pas possible de leur prêter une autre voie et d'autres traits que les vôtres.

A vous dire la vérité, Caroline, je n'ai pas eu de bonheur d'attacher de prix à ces pauvres élégies dont vous me parlez avec bonté. Je les ai toutes écrites devant les murailles de ma chambre, et comme si je disais un peu de mes ennuis qui n'intéressaient personne, je n'avais aucune éducation littéraire, et il y a cent choses de travers qui me causeraient maintenant de la honte et du chagrin si je n'étais absorbée dans d'autres pensées. Je vous les offre de bon cœur telles quelles sont, et je suis affligée d'avoir su trop tard un un désir que je n'aurais pas osé espérer. \"otre beau nom qui m'a toujours été si cher n'y sera donc pas pour cette édition qui était imprimée quand j'ai reçu votre lettre, et ce sera pour la prochaine. Je vous saurai un gré éternel de me l'avoir demandé. Que pouviez-

VOUS me dire qui me prouvât davantage que vous m'aimez comme je vous aime. Ma lettre qui doit partir ce soir par occasion vient d'être brusquement interrompue par le feu qui a roulé une heure dans ma cheminée- Deux branches de cyprès secs dont j'avais couronné le portrait de Talma ont failli causer un événement bien grave autour de moi. Mais tout est éteint comme Talma. Talma 1 vous avez souffert, n'est-ce pas ? Je ne sais pour ce qui me regarde, ce qu'on a pu vous dire, chère. Vous ne risquez rien de me plaindre quelquefois, vous n'ignorez pas que la vie a de tristes étonnements. Je voudrais vous embrasser en même temps que cette Fauvette qui n'a jamais non plus fait grand tapage de ses peines. Je ne parlerais peutêtre pas entre vous deux, mais je vous embrasserais, et je croirais que l'on m'aime.

Adieu. Soyez heureuse. Je finis vite, sansvous quitter de la pensée, envoyez quelquefois la vôtre vers moi.

2^1 A MADEMOISELLE MARS

Lyon, le 5 mai 1831-

Je n'ose guère vous écrire. Non pas que^ je doute de votre amitié pour moi. J'y crois par le sentiment profond que je vous al

voué, et aussi par la preuve réelle d'intérêt que vous m'avez donnée. Mais peut être que vous êtes froissée qu'on n'y ait pas répondu dans le temps; vous savez si c'est ma faute, et combien je suis soumise à une volonté qui fait mon sort.

Enfin cette administration a la funeste conséquence que j'en redoutais, tout est rompu et perdu. Ma famille est là sans ressources et Valmore, éclairé, sans engagement, libre et désirant avec ardeur en retrouver un. Les deux théâtres sont fermés. Les autorités, comme il arrive en province, ne prêtent nul appui aux artistes, et chacun a la triste liberté du grand chemin. Je ne vous arrêterai pas longtemps sur ce tableau, mais je laisse à votre âme, qui a quelquefois plaint la mienne, le soin de tenter encore un effort pour obtenir la rentrée de ce grand enfant prodigue,

i< Caclianl sous un front grave un esprit imprudenl. »

J'ai hésité à vous im.portuner de nouveau d'une prière qu'il n'oserait vous adresser lui-même. Mais le désespoir me gagne, et si vous n'y pouvez rien, je nie rendrai du moins témoignage de n'avoir rien négligé pour servir Valmore, et alors vous me plaindrez, car le désespoir me gagne. Je suis à peine convalescente d'une maladie étrange que je partage depuis deux mois avec tous mes enfants. C'est une coqueluche contagieuse, appelée choléra spasmodique. Val-

more lui-même a été frappé de ce fléau et j'étais seule pour veiller nuit et jour tous mes pauvres malades. Je suis fort brisée, et c'est un redoublement d'étoile. Un libraire me prend deux mille francs, et une petite pension que m'accordait Vautre gouvernement ne m'est pas continuée. C'est trop peu pour vivre. Que vos belles mains s'élèvent en ma faveur; si vous êtes aussi puissante qu'adorable, vous obtiendrez une seconde fois cet engagement qui semblerait aujourd'hui si précieux àValmore. Répondez-moi ou faitesmoi répondre. Votre silence me ferait mal, car vous savez que personne ne vous aime plus que Marceline Valmore.

A MADEMOISELLE MARS

Lyon. le2ïjuial83L

Je ne sais ce que je donnerais pour vous embrasser et vous voir ! Votre lettre m'a fait du bien, elle est telle que je la désirais de vous bonne et sincère. Vous savez qu'après votre talent, qui est de ce monde une des choses que j'aime le plus, votre caractère est ce qui m'attache éternellement à vous, parce qu'il est vrai.

Vous avez raison de ne pas me donner de -vaine espérance, je sens qu'il n'y en a pas -de raisonnable pour moi.

Le tableau que vous me faites de la situation des arts en France est d'une affligeante intégrité. Dans l'intérêt que je suis bien sûre que vous me portez, vous aurez appris avec plaisir le retour de M. Singier ; il est revenu juste au moment où nous allions partir, moi et mes enfants, pour uu coin de la Normandie où ma sœur m'offrait un asile provisoire, et Valmore pour aller chercher à Paris quelque engagement pour la province. Il se croirait heureux d'entrer à la Porte St-Martin, car entre nous, ce qu'il aime le mieux, c'est le drame avec ses formes nouvelles et historiques, il y réussit bien. Mais il a cherché inutilement à se placer à cette Porte St-Martin, qui nous est aussi fermée que toutes les autres. Je persiste à me croire exilée de vous et de ceux qui m'étaient chers, par quelque puissance invisible, mais vous savez qu'il y a longtemps que la résignation me tient lieu de beaucoup de choses !

Par le retour de Singier, du moins, l'horrible misère s'arrête : on ouvre le grand théâtre le premier de juillet, et nous ne perdrons que trois mois et dix jours... Il faut encore en bénir la providence. Mais vous êtes malade, et je m'en inquiète avec mon cœur de femme, l'un des plus tendres à vos peines que vous ayez, je crois, trouvé dans votre chemin. Si c'est une indisposition, bien que grave , elle passera pour vous

laisser heureuse et belle. Si c'est une douleur d'âme, vous la ressentirez plus longtemps, et je les ai toujours vivement partagées. Car je vous connais ! J'ai vu et lu jusqu'au fond de vos célestes yeux. Ainsi, et j'en prie Dieu ! soyez-un peu malade, s'il le faut, mais soyez calme et heureuse plusque celle qui vous souhaite toutes les félicités de la terre!

J'ai vu deux fois une tête toujours pleine de vous.

« J'étais né pour elle, — m'a-t-il dit avec beaucoup d'émotion, il y a trois ou cinq mois de cela, je le regardais en pitié, — croyez-le, m'a-t-il répété plusieurs fois, je l'adorerai toujours, il n'y avait qu'elle pour moi. » Mon Dieu ! pourquoi vais-je vous dire cela ? Eh! qu'importe des remords ? ils ne réparent rien.

Dites à la bonne Julienne que ma petite Inès lui ressemble toujours étonnamment.

Non, ne demandez rien pour moi. Je n'ai ni goût ni courage à rien devoir à ce monde, où j'ai été, où je serai toujours malheureuse. Mais je ne vous cacherai pas que j'ai été touchée jusqu'au cœur de l'idée qui vous en est venue. Vous me connaissez, je suis plus sensible à cela qu'à l'argent.

Je vous embrasse, et je nourris l'espoir que vous viendrez à Lyon puisque l'excellent Singier fera encore tout pour se faire aimer. La salle est belle ; mais au train des choses,

vous seule, je crois, feriez reprendre ici le goût du théâtre. — J'ai donc encore une joie dans l'avenir, où vous me retrouverez votre fidèle.

M. Valmore.

x:iii

A CAROLINE BRAXCHU

Rouen, le 23 mai 1832.

Il a fallu la réunion de bien des embarras pour m'arrêter de t'écrire , mon ange Caroline , mais jamais tu n'as vu une pauvre femme plus femme que moi depuis que ce déploiement s'effectue. Nous vivons après avoir traversé les terreurs du choléra et vu tomber tant de ses victimes. Son influence à Rouen s'amortit tous les jours, et pour moi du moins et ma famille qui t'intéresse, tu peux respirer librement. Puisses-tu n'avoir aucun être cher à déplorer dans cette grande calamité qui a remplacé la guerre avec tant de fureur qu'elle frappait tout, enfants , femmes et vieillards. Je vois et j'ai vu ces tristes civières, plus éloquentes que tous les mots humains pour entrer dans l'âme, l'affreux tableau dont, au reste, je ne veux pas te navrer. Il m'eût été plus doux de te rassurer aussitôt ta bonne lettre reçue en arrivant ici, car mon départ de Lyon a été dans le

•temps beaucoup retardé par la terreur même de nos am.is qu m écrivaient de Paris et de Rouen, pour me conjurer de ne pas venir. Ceuxde Lyon m'arrêtaient aussi de tout leur pouvoir, et comme il s'agissait de m^es enfants, tu penses bien que je bougeais pas. Enfin la probité a parlé quand l'engagement de Valmore a été fini, et sans qu'il voulût entendre au délai d'une heure, nous sommes partis tousensemble. Quel voyage, Caroline! et que de frayeurs quand on tremble pour sa famille menée au-devant de la mort, je le croyais. J'ai donc souffert et traversé Paris n'ayant que le temps d'y voir trois chères femmes que j'y aime de tout mon cœur, et qui m'ont poussée hors de cette ville désolée. Nous sommes arrivés le 28 avril à Rouen , soumis au fléau, mais moins infecté que Paris. Et puis, j'étais avec tout mon monde dans un tel tourbillon de soins pour les loger et les établir, les débuts de \'almore ajoutaient tant de trouble à tout cela que je n'avais plus un moment à moi, et si tu joins à cela, chère ! les visites de famille, d'anciennes relations , et la fatigue de cœur qui m'écrasaient de toutes sortes de poids et de regrets, tu n'auras pas la triste pensée que c'est distraction volontaire si je n'ai pas répondu à ta lettre comme tu le demandais. Il ya déjà bien longtemps, Caroline, que je ne fais plus ce que je veux, que je n'appartiens que par l'âme à ceux que j'ai aimés comme

toi pour les aimer toujours, ainsi grâce même pour l'avenir, si quelque retard se mêle encore de m'enlever la consolation de te parler, à toi, qui entends tout, même dans l'absence.

Si tu es plus libre que moi, ne tarde pas à me rassurer dans mes craintes sur ta santé, sur l'état de ton âme dans toutes tes peines. Je te souhaite à présent l'espèce d'engourdissement où je me crois tombée pour les miennes. Il vient une heure, vois-tu, où l'on n'a plus la force de souffrir. On reste immobile devant le passé. On regarde l'incendie qui a tout dévoré, et le désespoir finit par s'amortir comme toutes ces flammes éteintes. Ce n'est qu'en voyant le ciel qu'on peut achever cette vie. Je veux le ciel, et j'y crois ! Tu peux croire de même à ma tendre amitié.

Les débuts sont terminés heureusement.

Valmore est adopté dans cette ville , la dernière où j'eusse voulu appuyer un an des jours qui me restent. Et toi, resteras-tu longtemps où tu es ?

A SON MARI

Paris, le 7 novembre au soir 1832,

Je t'ai promis , mon bon Prosper , de t'écrire pour ta tranquillité, et je sens que

je ne fais que céder au premier besoin de mon cœur. Toute ma journée a été en course. Voilà la première : Arago m'a prise avec Hippolyte, bien joli, bien paré et nous avons été en droite ligne chez M"'" Tastu. Elle nous a accueillis avec tout l'empressement de la véritable bonté. Nous y sommes restés deux heures, et je suis vraiment heureuse de la connaître, elle est bonne. C'est elle qui me servira pour la vente des petits livres, elle le fera de cœur. Je serai son obligée avec plaisir. — En sortant de là, Arago nous a conduits au Louvre, aux tombes de Juillet. Quel triste et doux cimetière ! Je n'avais pas l'idée d'une telle impression.

A SON I\IARI

(Paris), 9 novembre (.1832,)

Je sors de chez Mars qui jetait des cris de ne pas me voir accourir. Elle m'afaitbiendes reproches sur mon silence, et notre passage à Paris sans l'avoir vue. Elle voulait me reteniràdînerpour m'emmenerà <\Clotildey>, mais j'ai tenu bon, parce que j'ai besoin de forces, et qu'il est impossible, dit-on, même Arago, de la voir dans cette pièce sans être brisé. J'irai en revenant de Grenoble. Alors

je pourrai me dévouer à quelque émotion étrangère. Mais tu sais que son talent me pénètre. Ah ! et puis elle daigne souhaiter venir à Rouen, un peu, dit-elle, à cause de toi, qui peux la seconder dans ce genre qu'elle adore, où elle a, en effet, du sublime, et puis que devant aller à Bruxelles, mais n'ayant encore rien signé, elle fait la grimace à tous ces préparatifs de guerre. Elle est très craintive à présent, je t'assure, parce que ce genre romantique lui a porté sur les nerfs. J'ai trouvé sa figure un peu altérée, mais je l'ai vue rire, elle m'a parlé avec cette voix, tu sais, et ces yeux ! Elle était charmante.

Elle irait à Rouen pour le même traité qu'elle aurait à Bruxelles : mille francs par représentation. M.Walter y gagnera encore. D'ailleurs elle ne bouge qu'à ce prix. Elle sera libre tout le mois de mars. Parles-en sans délai à M. Walter, et qu'il en profite, si cette brillante affaire lui sourit.

Hier soir en la quittant, j'ai dîné avec M'"^ et M. Fournier, cette famille bonne et simple me convient mieux que la maison de Mars, suffoquante de luxe. Nous avons été voir au Vaudeville <.< Les Jours gras. » Je suis malade ce matin d'avoir pleuré. C'est une pièce à immense succès. Point de dépense, point d'embarras.

A SON MARI

Paris, le 11 novembre 1832.

Je t"ai écrit, mon bon Prosper, par M, Walter, mais c'était comme rien pour notre intimité, et je veux avant de partir demain 12 à II heures du matin , décidément arrêté par Arago, je veux t'écrire autant que je pourrai à travers quelques visites et mes préparatifs de malles. Tu sais bien aussi qu'il n'y a rien de calme dans mon affection pour toi. J'ai souvent renfermé des orages qui auraient troublé ta vie, déjà fort agitée par ton caractère qui ne te pardonne rien. A ce titre seulement, je mérite de toi une amitié, un sentiment indestructible, et tu me le garderas ! Sois toujours sûr d'une vérité : c'est que tu peux en toute confiance me céder quand je te demande quoi que ce soit avec instance et chaleur, car je te le proteste, ta dignité d'homme, dont tu es quelquefois si jaloux, m'est aussi sacrée qu'à toi. C'est pour qu'elle ne fut jamais compromise que j'ai toujours évité d'exalter ton cœur déjà si sévère contre tes étourderies. Le mien pleurait souvent, mais tu n'en savais rien, car tu aurais été trop irrité sur toi-même ou contre d'autres, à qui je pardonne devant Dieu tout ce qui peut t'attrister dans le passé. N'y pense

plus! Sois indulgent avec toi, et alors tu m'aimeras mieux pour ton bonheur. Nous pouvons être infiniment heureux l'un par l'autre, en ce qui concerne au moins la douceur d'un ménage bien uni, et c'est le premier bien de ce monde. Je te défends d'abord de te fanatiser sur le peu que je vaux, ce qui te rendrait irritable et injuste contre ceux dont tu me croirais méconnue. Promets-le moi ! Par exemple Pauline, si tu savais ce que je sais à présent ! D'abord elle est très malade, c'est une femme que l'infortune dévore. Elle n'a pas de bois, elle a tout mis en gages. Elle garde son loyer dans l'impossible de sortir en payant. J'ai tout vu, je suis restée coasternée, et j'ai pleuré de douleur d'avoir ignoré cette triste arrière- scène. C'est souvent ainsi. On ne voit pas la vie à jour, il faut nous garantir des apparences. Pauline est une pauvre victime de sa faiblesse. Je t'en parlerai dans des détails qui te feront du mal.

Hier matin, j'ai été chez M™" Gay qui me poursuivait de tous côtés. J'ai vu sa brillante fille, toujours belle et heureuse. Cela repose le cœur et les yeux.

A SON MARI

Grenoble, le 18 novembre 1832.

Espoir et Grenoble! Nous y sommes entrés

ce matin à sept heures, mon bon Prosper ; J'ai vu M. Froussard ! Sois heureux de tout le bonheur que j'éprouve de l'avoir trouvé mieux que tout ce que nous pouvions en espérer. Hippolyte sera le plus fortuné des enfants hors de la maison paternelle. Cet homme, vois-tu, Prosper, tu l'adorerais. J'ai aussi été visiter avec cet excellent M. Froussard l'établissement qu'il va faire succéder à son pensionnat actuel. A Pâques prochain, tout sera prêt pour y recevoir ses cinquante élèves. C'est ravissant ! Dans l'air le plus pur, au pied de la ville, entouré de jardins, de sources vives, de montagnes à perte de vue, ton fils était heureux d'avenir. Pauvre petit! qu'il est bon, que je l'aime! Que je suis ingrate de pleurer autrement que de joie... Mais j'ai beau faire, non, la joie n'est pas là. C'est d'une amertume dont je n'avais jamais eu l'idée.,. Je n'ai pas autre chose que la résignation, comme ceux qui avancent leur tête...

Ta lettre que j'ai reçue hier au moment de quitter Lyon, ta dernière de Paris, qu'Arago a reçue et renvoyée pour moi à Herdliska, cette lettre, mon ami, m'a fait beaucoup pleurer. Elle m'a reportée à des temps de torture et de malheur qu'il ne faut pas réveiller, puisque j'ai pu y survivre. — Quoi ! j'impose, moi ! moi si écrasée alors dans le sentiment de dédain que je croyais t'inspirer, c'est de moi que tu parles ! Tiens, je te le dis, on vit

— sien aveugle dans ce monde, et à côté l'un de l'autre, on ne s'entend pas. La pensée est donc bien voilée chez moi, mon ami. Moi, si vraie, j'ose dire sinaïve pour tcus les autres, c'est toi qui me redoutais ! quand j'avais le cœur martyrisé de ta froideur et de ta lassitude de me voir. J'ai cru cela ! Pourquoi dis-tu que je n'aime pas les correspondances dans l'intimité ? Peux-tu trouver le moindre rapprochement dans \ égarement solennel de deux êtres qui ont voulu s'unir et s'aimer et se rendre heureux, avec les tracasseries jalouses d'une mère aigrie par de petites prétentions d'autorité menacée ! Ah ! Prosper, qu'il y a de tristesse dans la découverte des causes qui nous ont fait verser tant de larmes ! N'en doute pas, mon ami, c'est à ces premières sources que tu as puisé, à ton insu^ mille vagues préjugés contre moi, tu m'as vue souvent à travers les jugements bien troublés de ta maman. Je respecte les vertus réelles qu'elle avait, mais elle nous a été bien cruelle sans le vouloir méchamment. Sois toi-même ! Vois-moi comme je suis, ta dévouée, ton intime, et, j'ose dire, ta bonne Marceline ! et ta seule vraie amie !

A SON MARI

Lyon, le 23 novembre 1832

Je suis arrivée, mon Prosper, hier à trois

heures, plus abattue que je n'avais été. Mon sacrifice à moi venait de s'accomplir. Il est un de ceux qui font deviner l'angoisse de la mort. Ma tête a tourné dans un affreux éblouissement... et je suis ici étonnée, seule, mais plus calme. Sois en paix sur ton fils, puisque je le suis. La position où il serait si ton pèreavait cent mille francs de rentes, et si nous étions nous-mêmes de grands et solides personnages, Hippolyte en jouit dans les bras, car il y est sans cesse, d'un homme qui est un mélange de tout ce que nous estimons dans nos meilleurs amis. Il est passionné comme toi, il a cette active charité de M. Dessaix que je nomme mon pur apôtre, il est actif d'âme et de corps. La vie est complète auprès d'un tel homme, car il est fortuné et ne poursuit ce rude métier de père de cinquante petits hommes, que pour remplir sa mission, une vocation, un culte! Dans toutes mes larmes, en m'arrachant de notre ange qui te ressemble tant ! il y en avait pour cet homme que j'ai connu trois jours. Tout notre avenir est maintenant lié au sien. Sois calme, heureux, et crois dans une providence cachée. N'est-elle pas sensible dans ce qui nous arrive ! Je m'y abandonne comme un enfant à sa mère... Et puis écoute, tu m'as parlé de mots détournés et qui t'avaient fait du mal. Du mal à toi ! quand je te donnerais mon sang, quand je te suivrais au bout du monde, et partout et

atout prix? Oh! bien, reçois le serment vrai que jamais une parole volontaire ne te réveillera du passé, qu'il est anéanti pour moi, et que je te conjure de l'oublier de même. Mais aussi, prends bien les choses 1 A force d'être rigide avec toi-même, tu ne crois pas assez que les autres t'aiment, et t'aiment, et t'aiment ! Sois liant, sois sans crainte, je n'ai de rancune contre quoi que ce soit, et juge avec toi ? Embrassons-nous, Prosper, veux-tu ?

A SON MARI Paris, le 2 décembre 1832, huit lieurcs du soir.

Que je te raconte ma vie, mon cher Prosper, puisque tu ne peux la partager. J'attendais Arago, et je te l'avoue, avec l'espoir qu'il allait me remettre le prix de ce qu'on m'avait demandé pour le <s Journal des enfants n^. L'étoile était là! toujours inclémente. On a trouvé le «Petit Railleur » trop scientifique pour le premier âge, et le s'v Petit Oreiller » trop court... J'ai gardé un pénible silence et j'ai reconnu mon sort! Je crois le pauvre Arago sous la même influence, aussi n'est-ce pas à lui que je dirai : vc Je manque d'argent. "> S'il en avait, j'en aurais.

J'ai écrit un mot à Alibert pour qu'il m'indiquât l'heure exacte de le trouver, et, après un petit dîner bien triste dans ma chambre, au moment où je sortais avec Arago pour me rendre chez M'"'' Tastu qui m'attendait, Alibert est entré lui-même. Il nous a embarqués dans sa voiture et nous a conduits rue \"augirard chez M'"" Tastu qu'il connaît. Cette visite a renoué l'espoir de la vente d'un livre, mais du dernier volume, le reste étant encore chez tous les libraires. Mardi j'ai rendez-vous avec le sien pour terminer ce petit marché, qui ne me paraît pas devoir être brillant; ce genre d'affaires est déplorable. L'argent comptant manque partout, et pourtant on ne passe plus un ruisseau de cette vie, sans payer la main qui nous aide à n'y pas tomber. Cher ami ! je voudrais tant rafraîchir ta tête qui brûle, et te rendre heureux, en te disant : <'v Je le suis. » Mais j'ai le poids d'une tristesse amère sur le cœur. Hippolvte me manque partout. Quel supplice d'avoir repassé seule tous les lieux où sa jolie petite tête était là devant mes yeux ! Quoi ! tu demandes s'il pensera longtemps à nous ! Ah ! c'est moi qui t'en réponds ! Il y a tant d'âme chez cet enfant, il m'a dit des choses! inattendues, charmantes. Oui, il t'aimera toujours. Je te raconterai tout cela. M""" Tastu est bonne, raisonna'ole, essentielle. On est sans gêne devant ce talent sans enflure. Elle est bien !

Elle est aussi une mère tendre, et deux femmes s'entendent vite sur ce sentiment.

J'ai reçu toutes tes lettres, je crois en être sûre. Nous compterons pour notre sincérité. Tu ne voudrais donc pas que l'on sût que tu m'aimes bien ? Et tu m'appelles orgueilleuse, tu vois ?

Ces poésies qui pèsent sur ton cœur, soulèvent maintenant le mien du regret de les avoir écrites. Je te répète avec candeur qu'elles sont nées de notre organisation : c'est une musique comme en faisait Dalairac ; ce sont des impressions observées souvent chez d'autres femmes qui souffraient devant moi. Je disais : « Moi, j'éprouverais telle chose dans cette position >>>; et je faisais une musique solitaire. Dieu le sait.

A SON MARI Paris, le 6 décembre 1832, 7 heures du soir.

J'ai été trois heures chez M™^ Paradol, et je l'ai quittée à la porte du Théâtre- Français, pour me rendre chez, M'"" Nairac. J'y ai dîné avec Mni''^'Gay'7 qui est sortie de son lit pour venir avec nous. Elle est accablée de douleur et pleure plus qu'elle ne parle. Delphine l'a quittée depuis cinq jours. Leurs destinées sont séparées, la voilà

seule loin de cette gloire qui la consolait de toutes les siennes mourantes. C'estbien triste de voir pleurer une femme si brillante, et de la sentir blessée jusqu'au tombeau. Delphine sans sa mère, c'est comme jM'"'' Fay sans sa fille. Cette année n'est pas heureuse pour les mères.

Je suivrai à la lettre toutes tes instructions pour mon retour. Ne crains donc pas que je m'arrête en route, je t'avoue que ce me serait impossible. Je n'ai plus de courage pour les autres, j'ai besoin de vivre un peu pour moimême, c'est-à-dire pour nous deux. En quittant Alfred, j'ai été déjeuner à midi chez ]\|mo Favier, après chez Alibert avec elle et sa sœur. J'y ai vu M"° Mercœur. Je ne peux mieux te la peindre qu'en te rappelant M"" Michelet de Bruxelles , peu élégante , l'air sincère et très bizarre. Elle m'a fait beaucoup d'accueil. Sa mère lui nuira partout, c'est une drôle de femme, très commune, jusqu'au cuir, comme la mère de Simonet, le bon sens excepté. Après... tu ne devines pas où Alibert m'a emportée ? Chez M"" Cinti oîi m'attendaient frémissantes d'impatience M"" Paradol qui me l'avait fait jurer, et M'"° Ponchard. Dis-le à M. Fournier, je suis quitte maintenant de tout ce qu'il m'avait demandé de faire à Paris. Un luxe ! une beauté ! des cris de joie à me faire tomber, j'ai tout subi par reconnaissance... et je rentre à six heures, après avoir été pardes-

sus tout dire adieu à jV!""® Branchu, qui ne voulait pas me laisser sortir sans dîner, et qui revient demain matin. Les cruelles gens ! J'ai refusé fermement de même M'"*^ Paradol qui voulait m'entraîner, et j'ai dit que je voulais t'écrive. Enfin me voilà libre, avec toi c'est un peu de la vie ; le reste , mon cher Prosper , c'est du bruit qui finit par m'enivrer comme la fumée de tabac, et ternir l'espèce de petit charme de se croire un peu estimée du monde.

Que Paris est triste en décembre ! Cette cohue mouillée, ces pauvres soldats qui font l'exercice, et ce bruit de tant de gens qui se pressent de vivre, tout cela, mon ami, m'abat davantage que les grands chemins. Ils sont déserts, mais personne n'y souffre; je n'aime point Paris.

A SON MARI Paris le 10 (décembre) au soir (1833)

Pauline vient de se sauver pour retourner rue Saint-Lazare. Ah ! si je n'étais qu'avec elle, ce serait comme toi avec ton chien. Tu sais bien que je te remercierai toujours d'attirer à toi tout ce qui paraît souffrir, mais il arrive pourtant que nous sommes trop attirants, car moi, ici, je te jure, mon bon Pros-

per, que j'étouffe. Arrange-toi à Rouen pour dire, pendant trois jours, que je ne suis pas encore arrivée. II faut que jeté regarde, que je t'écoute et que je parle, que je t'embrasse, et mes petites chéries, et que j'embrasse bon papa pour son pauvre Hippolyte. Je me suis éveillée en tenant la tête de cet enfant sur mon cœur. Je rêvais, il s'était enfui pour me revoir, il pleurait et je le couvrais de caresses. Boitel le guidait et le justifiait en me disant qu'on l'avait séparé de son maître. Moi, je ne sentais que l'immense joie de le ravoir , et je m'en suis éveillée , le cœur battant comme une cloche. J'ai pleuré, car j'étais bien seule !

J'ai passé une grande part du jour chez David. C'est lui qui fait la statue de Corneille pour Rouen. Je l'ai vue, elle est prodigieuse, noble, calme et simple. Il se repose d'avoir trouvé « qu'il mourût ! ^> Cet atelier est bien loin, mais bien plein d'illustres. David est bon comme un paysan, il a une blouse bleue, et il m'a reçue en frère. Il m'a. demandé en grâce de rester encore mercredi pour achever le plâtre qu'il va mouler d'après son ébauche en cire. Ce sera un médaillon deux fois grand comme unecrtichade, je ne trouve pas d'autre mot. C'est une collection qu'il fait ainsi. J'ai vu M. de Vigny et trente autres dans cette grandeur. Hélas! moucher Ange, ton amour ne sera peut-être pas content, moi, je me trouvée d'un laid aux larmes. La coiffure est belle

pourtant et te plaira, j'en suis sûre. Il dit que je ressemble aux filles des bardes de Girodet, enfin tu verras. Arago pousse des cris sur la ressemblance. Moi, je ne connais pas bien mon profil.

Et puis, rien de fini avec M. Janet. C'est ceci, c'est cela, qui fait perdre un jour. Ils sont si courts ! si furtifs dans cette saison ! Je n'ai d'espoir solide que sept cents francs, encore faut-il que je livre mon manuscrit pour les recevoir. Ainsi je partirai mercredi •soir, après ma séance chez David. Il me semble que la mesure de mes forces et de ma patience s'arrête là. Je te l'écrirai d'une manière positive la veille au soir, à toi, mais tu ne le diras qu'à papa et à ma sœur. Que nous soyons en paix ! que nous vivions quelques bonnes heures de nous-mêmes, je me sens malade de cette soif, Prosper, comme toi.

A SON FILS

Rouen, le 23 avril 1833,

Ta lettre nous a rendus bien heureux, mon petit ami ! Que ne puis-je t'embrasser moi-même pour te récompenser d'avoir été ce que tu dois être, en tâchant de répondre aux soins de ton maître que je ne cesse de .bénir ! Ton application et ta douceur me

consolent de ta pénible absence. Que jet'aime, mon cher fils, de tenir ta promesse, et de chercher ainsi à t'acquitter de tout ce que tu dois à M. Froussard ! Tu sauras un jour l'immensité de tes obligations envers lui. Où pouvais-tu mieux apprendre à devenir un honnête homme, et à garder l'innocence de ton cœur ? Et de combien de douceurs il entoure tes devoirs ! Si tu savais, mon petit ange, de quel attendrissement cette idée me pénètre ! Acquitte-moi bien par ta soumission et ton amour pour lui. Comme tu n'es pas destiné à avoir d'autre fortune que la probité, il faut que celle-là du moins soit solide et immense. ^ Ton père et ton grand-papa en ont mis les germes dans ton cœur ; qui pouvait les développer mieux que le meilleur des hommes qui t'a pris pour son élève et son Emile ? Ne t'endors pas sans une pensée vers Dieu ! Remercie-le, mon cher enfant, du guide qu'il t'a donné. Ne te guéris jamais de l'horreur du mensonge, il n'y a pas d'honnêtes menteurs. Garde-toi de promettre jamais ce que tu ne peux remplir. Sois heureux d'obliger, prends soin du peu qui t'appartient, et surtout de ce qui appartient aux autres, n'y touche pas indiscrètement.. N'emprunte que ce que tu peux rendre avec exactitude, et que la propreté embellisse toute ta vie. Elle devient la récréation innocente du pauvre. Dieu a mis de l'eau par--

tout pour se purifier. Ne te livre jamais à la moquerie. Les amitiés les plus profondes en sont affligées. On ne croit jamais plus à la tendresse de celui qui s'est moqué de nous. C'est une grande amertume pour un petit triomphe !

A SON MARI

Paris, le 26 mai 1833.

J'ai couru ce matin chez Charpentier dans un étouffement d'impatience. Enfin M. Dumas sera ici demain lundi aune heure, et tu seras instruit de tout ce que j'aurai de mauvais ou de bon à te dire, dans le tourment de feu où tu dois être, ô mon cher Valmore ! comme moi sans doute. Mais je soufïre de ne pouvoir t'envoyer que des paroles vides, cet espoir effrayé qui est à chaque heure prêt à fuir. Et puis, malgré l'accueil reçu partout, bon, tendre même, si tu savais quelle douleur d'être en ce moment loin de toi ! de te savoir sans moi dans tout cela, et l'impatience où tu dois brûler ton pauvre cœur ! que je voudrais savoir et rendre si heureux ! Je t'écris chez Pauline, j'y dîne et j'y reste aujourd'hui dimanche. Un dimanche à Paris, tu sais comme c'est gai ! Toutes les boutiques fermées, des fiacres qui se traînent, et tout Paris

dehors les portes. Je ne revivrai que demain pour courir et agir. Aller chez M™" Paradol avec l'âme navrée que j'ai, c'est impossible. J'aime mieux perdre mille écus sur ceux que nous avons, s'entend.

Aller ailleurs, pourquoi faire, un dimanche? J'irai chez M'"° Récamier demain, chez M'""* Waldor et Tastu. Aujourd'hui je suis morte de dimanche et de ta tristesse, comprends-tu ! Ne pouvoir rien avancer avec mes mains, ni mes pieds !... Non ! il n'y a rien de si amer. Quelle étoile, qui fait partir M. Dumas pour la campagne ! va ! si on étouffait de douleur... Mais, un moment, je veux que nous sortions de là et tout mon courage se dressera demain quelque soit mon entretien avec M. Alexandre Dumas. Il agira ou j'agirai seule et partout, et j'irai chez M. Taylor, et Singier et George, qui sait ? En attendant, prends courage dans les tendres embrassements que je t'envoie. C'est tout ce que j'ai d'âme et d'existence, donnes-en quelque chose à mes chères filles, dis quelques paroles consolantes à ton père et à ma pauvre Cécile, et à Eugénie que je te prie d'aller voir une fois.

Adieu, au revoir. Ce ne peut-être long, tout assommant que ce soit, en pensant que demain je te suis côte à côte, et que je ne peux m.e sentir nulle part sans toi.

Ta femme, et crois-tu que ce soit une amie?

A SON MARI

Paris, le 28 mai 1833.

Hier matin, en sortant de coucher chez Pauline, j 'étais tellement inquiète de manquer M. Dumas que je suis rentrée à l'hôtel à dix heures, sans entreprendre de visites. Je m'y suis dévorée à regarder les diligences. Ensuite le bon M. Nairac est venu pour me sommer d'y dîner hier. Enfin l'heure approchait pour M. Dumas, qui est mon Messie. On frappe, je cours... IM""^ \\'aldor! Ah! mon Dieu ! » Savez - vous, lui dis-je, qui j'attends ? M. Dumas. « Elle s'assied imperturbable, et se décide à braver l'émotion. On refrappe. Allez, c'est Dumas lui-même avec Charpentier ; Dumas, grand comme Achille, bon comme le pain, et qui se baisse en deux pour arriver à me baiser la main. Il demeure courbé ainsi dans son étonnement de trouver sous le chapeau qu'il salue M'"^' Waldor, pâle comme un papier. J'ai tout mis à l'aise , en parlant à tort, à travers, pour leur donner le temps de se rasseoir. — Enfin, pour nous, il est parfait, il a couru de suite à la maison du Roi de toutes ses immenses jambes, mais il est rentré désolé. C'était fête, tout fermé. Les démarches étaient remises, et il vient ce matin.

A SON MARI

Paris, le (.30 mai) jeudi matin 1833

J'ai couru à l'Abbaye-au-Bois, tout ce que tu peux rêver d'affable, de tendre, de bon, de grâce, c'est M'"'' Récamier. Elle m'a embrassée dix fois, mais du cœur. Elle est simple... tiens, comme la bonté, car c'est tout dire. Elle a tout ensernble vin^ ans et soixante ans, et ces deux âges lui vont bien. Elle touche le cœur. Elle m'a entraînée dans un coin pour m'offrir bien des choses ! Il me semble que je les ai reçues trois fois, tant mon âme en est pleine ! Je lui ai promis que j'userai de sa bonté si l'extrémité devenait trop vive. « C'est là pour vous, m'a-t-elle dit. >^ Je n'ai rien vu de plus charmant.

J'ai couru de là chez M"!" Waldor me dégager de son dîner, car Mars m'avait écrit qu'elle me réunissait à dîner avec Dumas et sa femme. Tu n'as pas d'idée de Mars, elle y met du cœur et une volonté qui récompense de tout ce que je lui ai porté d'admiration désintéressée dans ma vie. Dumas est plein de chaleur et de zèle, et sa femme m'a prise en ■goût tout à fait.

J'ai vu Bocage chez M"'' Mars. lia été d'une grâce et d'une chaleur toutes romantiques. Il m'a dit de bonnes choses, entre autres

l'offre de retarder son voyage à Lyon d'un mois, pour ne pas déflorer les drames où tu rentrerais. Je t'avoue que je lui ai serré la main pour cette offre pleine de loyauté. J'ai appris là que M. Frédéric Soulié se meurt d'une anévrose au cœur. C'est une pitié, si jeune et si fort ! M"° Bourgoin est aussi fort mal.

A MÉLAME WALDOR

Paris, le 25 août 1833,

Vos tristes vêtements me couvrent, chère Mélanie. Nous portons le deuil d'un excellent père. Lundi matin, cette perte lugubre a jeté le deuil dans notre maison. Après dix-neuf jours de maladie que je ne croyais pas dangereuse, Valmore a vu finir son père. Je vous envoie, il me semble, avec cette nouvelle, la révélation de tout ce qui me perce le cœur et les membres. Je n'ai aucune expression à joindre. Vous me voyez, vous me devinez. Je suis à demi-morte de douleur et de deuil. N'est-ce pas Dieu qu'on aime dans son père ? Quand il s'en va, n'est-ce pas Dieu qui nous quitte et qui déchire nos entrailles?

— Toutes ces souffrances sont encore écrites sur votre figure que j'aime et vos yeux , pauvre femme d'amour et de passion triste !

— Oui, comptez sur moi, je vous aimerai

toujours, je vous le prouverai toujours; vous avez raison de le croire, ce sera.

Dites à Dupavillon ce que je vous écris. Je n'ai pas de force pour entrer à chaque instant dans cette douleur. J'ai reçu ce que votre amitié m'a destiné en partant. Il y a bien de vos larmes dans ce livre ! Je vous louerai plus tard de son talent. Le vôtre, ce sera toujours votre âme. Nous n'avons rien de mieux à répondre. Au revoir ! Amitié fidèle.

Vos impressions d'église m'ont navrée. J'ai senti bien des choses pareilles !

Mon mari vous aime. Il vous ferait pitié. La douleur est une torture sauvage, — on dirait qu'elle m'entre dans les os comme les clous de la Passion,

J'allais vous dire que la vie est bien triste, comme si vous ne le saviez pas !

A MÉL.ANIE WALDOR

Paris, le 2 novtrabrol833.

Vous n'êtes donc pas de retour, bonne Mélanie ? Car je me figure que vous m'auriez écrit. J'ai trop tardé, moi à vous répondre, et ma vie si troublée, si souvent malade, est pleine de ces remords du cœur, de ne pas faire ce qu'il désire le plus. Pardon entier dans l'avenir et le passé pour ces intervalles-

involontaires, non dans l'amitié stable et vraie que je vous porte, mais dans mes moyens de vous la témoigner. Après les embarras, les recherches d'un appartement, l'installation dans celui qu'enfin nous habitons, j'ai été quinze jours sans voir. Mes yeux ont porté toutes les conséquences de mes fatigues et de mes chagrins. Pourtant je suis guérie. J'ai écrit à M. Horner, il y a trois semaines, mais je n'ai pas revu sa calme et douce figure dans mes orages. Ce sera vous qui me remettrez sur son chemin.

Je me suis permis, sans votre aveu, d'orner r S'y Almanach des grâces ^> d'une de vos romances. Il faut sourire^ ce brave éditeur a été si heureux d'avoir nos deux noms qui riment comme nos pauvres cœurs; je crois que j'ai été généreuse de votre bien.

Il faut que vous appreniez la première que nous resterons à Paris, selon toute apparence, par l'influence qui m'y a d'abord attirée. Je suis sûre de faire quelque bien à votre belle âmeen vousdisant que M.Dumas nous prête un constant appui. Bien que nous ne fassions que l'entrevoir comme un éclair, c'est toujours pour nous consoler. Il remonte le Théâtre-Français, appelé par le ministre qui l'a prié, dit-on, d'y apporter ses ouvrages et son beau talent. Vous devez comprendre à ce compte tout ce qu'il peut pour servir mon cher Valmore , et c'est sans l'avoir demandé qu'il a songé à nous attacher à ce

grand changement qui va s'opérer au théâtre. N'est-ce pas, bonne, que vous êtes contente de lui ? Jugez de tout le bien que je pense de vous pour en être sûre et pour sentir de la douceur à vous l'écrire !

A SON FILS

(Paris), 8 décembre 1833

Mon cher Hippolyte ! Qu'il y a d'embrassement et de tendresse dans ces trois mots : ■mon cher Hippolyte ! Petit ami de moi, il me semble que je t'ai dit toute une lettre en t'écrivant cela !

Nous comptons depuis quinze jours, et de jour en jour, sur une occasion qui retarde sans cesse. Tu pourras le voir par la date de la lettre de ton père. Ta sœur t'écrit en même temps que moi, et je tremble que M. Bremont de Lyon ne retarde encore son départ, car tu seras inquiet, cher enfant, et nous sommes en ce moment, pour longtemps -sans doute, obligés à tant d'économie que j'ai recours, par raison, à ces occasions si • lentes qui font souffrir mon cœur déjà triste de ne pas te voir, mon cher enfant. Si je ne te savais pas sous la protection bienfaisante d'un homme que j'honore comme une providence , je serais bien à plaindre. Tu es

heureux, Hippolyte, et tu le comprendras

encore mieux plus tard, mon cher enfant ! Il n'y a rien de meilleur au monde ni de plus élevé que M. Froussard. Ecoute et regarde bien une vie si pure que la sienne. II remplit une mission bien belle de la part de Dieu , il forme d'honnêtes hommes pour l'avenir, il assure le bonheur de bien des familles !

Je n'ai plus mal aux yeux, mais je suis faible. Mon travail est au delà de ce que je peux faire. Nous ne resterons peut-être pas à Paris, malgré les efforts que nous tentons dans l'intérêt de ton avenir et celui de tes sœurs. Un fil d'espoir nous reste encore, et Dieu est là. Tu sais ma confiance et ma soumission à sa volonté, toujours meilleure que nos désirs.

M. Dumas t'a trouvé bien. Il est bon et obligeant, mais comme tous les hommes d'un grand talent littéraire, impossible à cultiver. Il appartient à trop de monde, à tous les mondes.

Notre prochaine, mon bon ange, te dira si nous avons trouvé quelque moyen de nous fixer à Paris. Ton père voudrait quitter le théâtre, et je prie Dieu qu'il le permette. Prie le aussi, cher. Tu nous aimes tant, n'est-ce pas, que ce sera de bon cœur ?

Tu écouteras les battements de cette montre que nous t'envoyons, et tu penseras à ceux de mon cœur pour toi. Tu es tout au fond de mon cœur, cher enfant ! Tu nous

écriras aussitôt la réception de cette boîte.

A SON MARI

Paris, 2 février 183i.

Je réclamerai un de ces jours ^\ Notre- Dame de Paris », sois-en sûr. Charpentier a payé le billet fin janvier. Sois tranquille, je n'irai pas à Douay, malgré la bonté de ton cœur qui te porte à m'y engager. C'est impossible, et sans attrait pour moi, au milieu des préoccupations de ton absence. Il faudrait d'ailleurs quitter mes enfants, et, pour retourner là sans toi, je voudrais que ce fût sans y voir une âme que les murs et les rues , errer seule aux remparts , au tombeau de mon père, tu me comprends bien! Pour cela, ma santé, la saison, mes moyens, rien ne m'y invite. Hippolyte et toi, vous emportez les idées de tout le reste. Quand tu auras pris une ferme et dernière résolution sur l'engagement de Lyon, que l'on t'accorde ou non celui des Français, je m'occuperai de mon départ, car, je te le répète, ton aversion me fait un dégoût de cette ressource à Paris, et je ne comprends aucun avantage d'avenir dans un sacrifice qui te rendrait malheureux. Tu sais que j'ai

compris également dans le temps ton effroi de retourner à Lyon; tu n'es pas assez sûr de mon abnégation profonde à ta volonté, cher Prosper. De quoi puis-je être contente au monde, quand ta position est fausse et odieuse à ton inclination ? Tu t'agites trop pour moi. Un coin, mes enfants, de l'encre et du papier, je serai aussi bien là que là, pourvu qu'on me laisse respirer!

Hier, nous avons passé une heure sur le balcon, par un temps imprévu et admirable. Le soleil éclairait un peuple immense suivant le sarcophage d'un jeune député tué en duel, tu sais cela (A). Déplorable événement ! Toute la troupe était sous les armes, tout Paris dans les rues pour suivre et voir. La tranquillité la plus profonde a suivi les craintes d'une émeute. Ils sont revenus au Père Lachaise en chantant la Marseillaise. Le soir, des patrouilles ont inondé les rues, les groupes se sont dissous, et toute la nuit comme aujourd'hui a été calme.

A MÉLANIK WALDOR

(Pari?,) 6 février 1834.

J'ai été longtemps stupéfaite après vous avoir quittée, ma bonne Mélanie, mais je restais devant une conscience si pure dans

tout ce qui se rapporte à vous, qu'il m'était impossible d'attribuer cet événement à une autre cause qu'un bouleversement nerveux que vous aurez éprouvé. Je me suis attendrie plusieurs fois sur vous-même , et je vous plaignais, vous que je crois très bonne et très sincère, d'avoir si vivement méconnu mon cœur plein de droiture et d'intérêt pour vous. Soyez sûre que c'est comme un rêve auquel je ne pense plus qu'avec le regret de ce qui l'a produit, et que M. votre père si bon, si parfait pour vous, si bienveillant pour les autres, en ait été le témoin. Je ne vous en veux pas. J'irais vous dire adieu, si je n'étais dans une fièvre et une fatigue qui m'arrachent des larmes. Pensez quelquefois à une femme qui vous souhaite mille biens, et qui n'attache, dans ce monde, de prix qu'au repos dont elle est si loin !

Je ne comprends pas davantage votre découragement sur votre ouvrage, je vous le jure... Hélas ! je ne comprends plus rien en ce monde.

A SON MARI

Paris, le 12 février 1834.

J'ai lu ton succès dans « Bertrand y>. J'en ai ressenti le bien-être qu'il doit te faire

éprouver, et je te remercie pour toi-même, cher bon ami, de répondre ainsi à tes trois assassins de Rouen. Je persiste à te dire que je n'accepte pas le nouveau sacrifice que tu n'acceptes, toi, je le sens, qu'au prix de l'immolation de tous tes goûts. Ne viens pas aux Français, noyé d'avance dans cette amertume, qui, chez l'homme, ne fait que s'accroître. Restons en province; c'est déjà quelque chose que d'avoir quatre mille francs d'assurés. C'est tout ce que tu aurais aux Français, moins l'honneur d'un premier emploi, pour lequel je sais que tu es fait. Je sais tout ce qu'un talent déplacé et dans un faux jour peut perdre et conquérir de médiocrité. Je l'ai bien assez éprouvé à Lyon, où j'aurais voulu me cacher dans le chameau de Gulistan. Je n'hésite donc pas à te demander pour toi-même d'en finir avec toutes ces hésitations fiévreuses qui nuisent à ta santé comme à ton bonheur, jusqu'à faner la joie bien naturelle de te sentir aimé où tu es. N'ayant pas encore reçu l'engagement promis par M. Carré, je serai autorisée en le recevant à le remercier, et à dire qu'il s'est trop fait attendre, que l'effroi d'être sans place l'a emporté sur tes répugnances et que tu as été forcé de céder aux pressantes sollicitations de tes directeurs. Est-ce convenu ? Dis-le moi dans ta prochaine afin de sortir de cette hésitation qui lie mes mouvements, car il faut que je sois

bien incertaine, bien enchaînée pour ne pas répondre en partant à lappel que tu me fais. Mais comment partir avec mes enfants, nos meubles, et tout, si nous devions par hasard revenir à Pâques, et comment partir seule si nous devons rester à Lyon? Ne me plains-tu pas dans cette position vide où je flotte sans toi, qui me casse tout courage, et fait que je m'assieds des heures entières devant mon petit feu solitaire, sans avoir la force de combattre ma maladie nerveuse à laquelle est venu se joindre ton enrouement, car il a eu sur moi une telle puissance magnétique par ce qu'il m'a fait ressentir d'impatience et d'inquiétude pour toi, que j'ai la voix éteinte. Je prends soin de moi pourtant avec toute l'intégrité que je mets à faire des vers justes quand j'en fais. Et à propos, voici la ^^ Valse » et 1' <s Aumône ^> pour Boitel , en remerciement de sa s< Belle Fourvières», où il y a de jolis articles. Je ne peux rien faire depuis ton départ, je suis comme une âme en peine , et ne désirant qu'un grand silence que je ne peux mettre au profit d'aucun travail utile. J'en excepte les lettres que je t'écris qui sont nécessaires à ma vie comme à la tienne.

Comment peux tu m'aimer comme tu m'aimes, et me dire et avoir le courage de me dire que j'ai mal choisi. D'abord, tu as en toi tout ce qui m'honore, et de plus, tu connais bien peu la femme de mon caractère,

si tu es à savoir que l'idée d'une affection profonde ne tient pas la place, avec un immense avantage, de toutes les gloires et de tous les luxes de ce monde. Je ne te comprendrai jamais en cela, ne pouvant résoudre selon mon cœur une opinion si constante en toi, je pleure. Si tu pouvais te pénétrer une bonne fois de la simplicité de moncœur! il me semble que le tien serait dilaté de tous les vains scrupules et de tous les préjugés qui l'obsèdent.

A SON MARI

(Paris,) 1^ 21 février 1854

As-tu rien compris à ce qui vient de se passer ? sinon que notre sort semble être le jouet de quelque chat volant qui s'en amuse comme d'un peloton de fil ? La chose qui m'attriste tout-à-fait , ce sont tes justes craintes pour Lyon. Car présentement, malgré les nouvelles assurances pour ta rentrée aux Français, j'ai une telle fatigue nerveuse de ce balottement dont je voudrais rire avec toi si nous n'en étions pas les deux acteurs indécis, malgré les sermons de Dumas qui s'est soulevé comme un coursier que l'on pique, les jurem.entsd'Harcl qui apris sa tête à deux mains pour la jeterà ces^o'rtv/z;?^, dit-

il, de la Comédie-Française, et enfin, malgré l'air effaré d'indignation de M. Jars qui nous consacre tout son temps de député de la Chambre, et qui remplit ainsi énergiquement sa mission, je t'avoue que jeté dirais encore : laissons là MM. des Français, et reprenons Lyon. Enfin, tu vas peser tout ce que j'ai à te dire de nouveau dans ce singulier imbroglio où je deviens plus flamande que jamais, c'est-à-dire tellement naïve que je ris et que je pleure suivant le tableau.

M''" Brohan du Vaudeville vient d'être engagée^ M"° Verneuil engagée, une demoiselle du théâtre, rue Chantereine, engagée, et enfin..., crois-le, cela est pour la honte de ce pauvre Hugo, qui l'a voulu ardemment, M"- Juliette engagée là! — Ce que tu médis de Samson est précisément ce que M. Jars me disait l'autre jour. Dans ma prochaine, je te dirai le calcul de ce que j'aurai à payer ici, c'est énorme avec mon loyer et le voyage^. Je calculerai tout bien juste.

Est-ce que je ne te comprends pas, laisse donc tes dégoûts de la Comédie-Française ! Est-ce que je n'ai pas horreur de l'intérieur glacé de ces risibles nobles! Va, Prosper, j'entends très-bien tes peines, elles t'honorent toutes. Aussi, quand je voudrais les changer en joie , en satisfaction de cœur, compte sur le mien, cher ami ! Je l'ôterais de ma poitrine pour toi. Comment appelles-tu ce sentiment -là?

J'irai demain moi-même demander à Dumas son adhésion à « l'Echelle ». Mon Dieu! qu'il a de bonnes choses !

Bon soir! Dors bien, mieux que moi. Les ouvriers de Lvon font du bruit dans nos nuits.

Hier, avant de fermer cette lettre, j'ai été moi-même chez M. Dumas, je n'ai trouvé personne. J'ailaissé un billet le conjurant de m'écrire le soir deux lignes d'adhésion ou de refus. Je n'ai rien reçu, et je fais porter ma lettre. Aussitôt qu'il me répondra, je t'écrirai. Depuis deux soirs, il y a quelques rassemblements qui crient : « à bas la garde nationale, vive nos camarades de Lyon, vive la liberté, » mais rien d'hostile. Il fait du soleil et je suis moins faible. Je t'aime et je t'embrasse pour aujourd'hui.

Je vais voir encore pour Bordeaux, car enfin, d'après ce que tu crains, tu n'aurais que cinq mille à Lyon, et Bordeaux serait, m'a dit Duverger, pour toi de six mille cinq.

A MÉI.AXIE WALDOR

Paris, le -l-i février 18.34.

Je vous avertis, bonne Mélanie, que demain dimanche je fais trois visites dans l'intérêt de quelqu'un qui m'est recommandé par ma

sœur, et je vous épai'^ne ce voyage que vous avez la bonté de projeter pour me voir.

Je n'appartiens en ce moment qu'à une inquiétude et une indécision qui me donnent une fièvre croissante. Chaque jour, au moment de partir, un contre ordre, puis un ordre; — des sursauts, de fausses espérances, tout ce qui fait de la vie une raillerie amère et un fardeau trop lourd à traîner pour ma faiblesse. Je tombe.

Vous avez donc de l'espoir, bonne Mélanie? Ah ! tant mieux. Je désire vivement que vous soyez contente. Si je pars pour revenir, je n'irai pas vous voir, si je m'en vais tout-àfait, ce ne sera pas sans vous dire adieu. — J'ai été très triste de ne vous avoir pas vue l'autre jour, j'étais chez les correspondants pour Valmore. Lyon est dans des mouvements de troubles qui m'agitent.

A SON MARI

Paris, lo i7 février 183i, ni.itin.

Je t'écris pour le seul besoin de t'écrire, mon cher Prosper, car je n'ai aucune nouvelle à t'apprendre. Augier, avec une bonté de cœur très-empressée, m'a menée chez M. Mignet, intime de M. Thiers et de lui. Pour un emploi dans le civil, il paraît que tout est encombré. C'est un très beau, très élégant

jeune homme que M. Mignet, c'est-à-dire de ton âge. Il a une tête d'Apollon et de Napoléon tout ensemble. Mais ma visite se bornera au plaisir de l'avoir vu.

Je viens d'écrire à Hippolyte pour la deuxième fois, car ce silence me donne des palpitations et un cauchemar la nuit. J'écris à son maître. Mais le pauvre petit ne comprend pas encore avec quoi on adoucit l'absence ; je t'avoue que je comprends ces oublis d'écrire, un jour est sitôt passé dans l'étude, le travail ou la rêverie. Je trouve que c'est au dépens de tout repos et de ma santé que je satisfais, encore assez mal, à toutes les obligations de mon devoir. \^a ! il a bien le temps de se gronder lui-même ! ne le grondons pas.

Ne hais pas les hommes, je t'en prie ! il y en a de si bien, et ils sont tous si malheureux ! Tous^ va ! Je t'embrasse encore du cœur qui n'est plus loin de consoler le tien de près,

A SON FILS

(Lyon, 10 avril 1834>

Bon jour, mon cher et bien aimé enfaiît ! Nous vivons tous encore pour t'aimer et remercier le sort qui t'a donné un asile sûr

auprès du meilleur des hommes. Je ne peux encore prendre une résolution pour nous revoir, je suis abattue et tout-à-fait ruinée par ces événements qui ont fait fermer les théâtres. Tout nous accable cette année ! Espoir, mon fils, dans la providence qui fa si bien protégé, et de loin comme de près, aime ta mère qui t'aime tant !

Tu ne peux trop nous écrire, mon bon ange, si tu veux verser quelque consolation sur mon cœur malade. Dans ta lettre que j'ai reçue aujourd'hui, i8 avril, tu ne me parles pas de celle que j'ai écrite à ton maître, le 14. Deux heures après l'avoir écrite, la guerre civile a recommencé avec plus d'horreur jusqu'au 16, à onze heures du matin. As-tu reçu cette lettre !

Je confie celle-ci à une occasion sûre, ainsi que les livres et je t'embrasse aussi étroitement que je t'aime, mon cher espoir! mon cher ami (b).

A CAROLINE BRANCHU

Lyon, le 23 avril 1834.

Si je n'eusse été à demi morte de terreur, mon bon ange Caroline, je ne me pardonnerais pas les inquiétudes de ton excellent cœur. Je les ai si parfaitement devinées que

j'ai conjuré Victor Augier de te donner de mes nouvelles dans quelques lignes que je lui (ai) écrites le 14 matin, durant une heure trompeuse où l'on laissait sortir et vivre... Je lui disais, je crois, que j'allais t'écrire aussi, ce qui justifie de son côté de ne t'avoir pas communiqué ma lettre, ou plutôt mon billet écrit en haletant encore de nos quatre premiers jours d'une si sanglante semaine. Mais je n'ai pas pu tenir le vœu que je formais de te rassurer, car \'almore, qui voulait aller aux informations de la vie de plusieurs connaissances, venait d'être arrêté, au bas de l'escalier de la rue, par la sentinelle qui faisait rentrer à la hâte, sous peine de la vie. Ce serait replonger une âme dans l'eau-forte que de te raconter tout ce que nous venons de voir et de souffrir. Toutes les horreurs de la guerre civile ont désolé Lyon, durant six (jours) et demi et six nuits d'épouvantables terreurs. Le canon, les balles, le tocsin permanent, l'incendie partout, les maisons écroulées avec leurs infortunés habitants consumés sans secours dans les flammes, et la triste tentation de regarder aux fenêtres, punie partout de mort... Le danger était partout, la fuite était impossible. Nous nous sommes retrouvés après ce grand fléau, tous étonnés et presque tristes d'être vivants au milieu de tant de victimes. Je rendais pourtant mille grâces au ciel d'être près de mon mari dans ces graves

circonstances ; que serais-je devenue en le sachant de loin au milieu de telles calamités ! Si la résignation la plus profonde peut être appelée du courage, j'en ai eu sur tout ce qui m'était personnel , mais mon âme se brisait pour tout ce qui m'entourait; jamais la pitié n'a déchiré un cœur plus horriblement que le mien.

J'appelle une grâce de la providence l'arrivée de forces imposantes qui contiendront toute révolte, mais dans cette ville sauvage où le peuple ne craint pas la mort, le moindre mouvement nouveau de quelques imprudents peut nous replonger dans les horreurs qui viennent de se passer. Que Dieu nous regarde en pitié s'il nous en juge dignes, je ne peux avoir d'autre volonté que celle d'obéir à mon inflexible destinée. Faire son devoir est du moins une secrète consolation, je l'offre à Dieu. Mon pauvre mari était au désespoir de nos dangers. Par bonheur mes c4ières petites filles ont eu bien du courage,, et bien de la confiance dans celle que je tâchais de leur montrer. Leur santé n'a pas soufïert, et une terreur curieuse, jointe à mes prières au ciel, ont soutenu la mienne. C'est après que j'ai été comme disloquée par tout mon corps. Mais de quoi ose-t-on se plaindre devant des maux si grands.

A MADEMOISELLE MARS

Lyon, le 6 mai 1834.

Que VOUS ayez pensé à moi avec quelque tendresse durant cette semaine sanglante, c'est ce que je n'oublierai pas. Votre lettre m'a causé beaucoup d'émotion. Je vous ai aimée toute ma vie, et si j'avais été tuée comme je deveiis l'être, vous n'auriez jamais perdu un cœur plus empreint de vous et de tous vos enchantements. Je sais au reste, mieux que personne, que vous êtes bonne et vraie, et votre sollicitude ne me surprend pas. Tout a été horrible ici. Après six jours et demi de tocsin, d'incendie, de massacre inutile, (car les femmes, les veillards, les enfants étaient égorgés) et six nuits plus épouvantables pendant lesquelles nous nous attendions à sauter dans nos maisons après avoir vu tout ce qu'on peut voir sans mourir, nous nous sommes retrouvés vivants, et comme tristes d'avoir survécu à ce grand fléau, où c'était si tôt fait d'en finir, où le bruit des cloches, des balles et des canons, causait un étourdissement de la vie. J'ai senti trois fois l'irrésistible désir d'un coup de feu dans le cœur pour m'en aller hors de cette boucherie... Elle saignera longtemps, ma bonne Hippol yte ! Je n'avais vu cela que dans des livres. Mais je suis destinée, je

crois, à revoir de tristes choses, car je peux vous dire que la mort ma prise plusieurs fois par la main et m'a laissé aller, j"ai vu Dieu comme je vois votre belle image, mais je le remercie encore de m'avoir entraînée comme par force à Lyon. J'étais à mon devoir, près de mon mari, au milieu de mes enfants, on n'aurait pas pu mieux finir. C'est à refaire, j'en ai du regret, mais nous avons tous une tâche imposée. Vous savez que j'essaie de la remplir avec résignation.

M. Jouslin, pressé par vous sans doute, vient en effet d'écrire à Valmore. Sa lettre est obligeante et polie, mais ses offres ne sont pas acceptables. Il est ijnpossible de songer à vivre à Paris avec mille écus ; si, comme il l'assure, il ne peut dépasser cette somme, nous poursuivrons notre orageuse destinée. J'en suis venue à ce point d'immobile obéissance, que je n'éprouve ni surprise, ni douleur de ce nouvel obstacle, — et j'ai pleuré en touchant votre écriture. Tout ce qui est bonheur et amitié me retrouve faible et femme, • — sur tout le reste^ je suis mieux qu'autrefois.

A MÉLANIE WALDOR

Lyon, le 5 juin 1834.

J'ai retrouvé votre cœur pour moi, bonne Mélanie, dans une petite lettre qui m'a été

— OJ —

remise, il y déjà au moins quinze jours. Je les ai comptés, croyez-moi, pour le désir et la volonté de vous répondre. Mais vous savez les entraves de la vie, et vous ne m'en voulez pas de ce retard qui m'a beaucoup contrariée. Vous pouvez d'ailleurs vous figurer dans quelle bizarre situation d'âme je suis dem.eurée après des secousses assez violentes pour donner la mort, à part même les balles, les bombes et l'incendie qui faisaient le fond de nos journées et de nos affreuses nuits durant cette sanglante semaine. Je ne peux pas me figurer que je sois en France. Oh ! non ! Les barbaries que j'y ai vues n'ont jamais été rêvées par les Français contre des Français. C'était une chasse aux lièvres, une chasse ouverte pour les soldats, une débauche de sang... Je suis malade de ces souvenirs. — Et forcée de rester dans cette ville infortunée dont le sol tremble, vous devez croire encore, Mélanie, que j'en épouse toutes les douleurs et l'efïroi dont elle est agitée. Mais c'est bien assez vous en parler. J'en ai mal dans le cœur des suites de ces tableaux déchirants. Cette maladie, qui s'était calmée depuis trois ans, se renouvelle au lieu même où je l'avais contractée : une guerre civile équivaut à

une affection malheureuse et violente

Dieu vous sauve de toutes deux, chère Mélanie. Le repos, l'indiftérence, voilà ce qui empêche les femmes de mourir vite, ou ce

qui ne leur fait pas de la vie une lutte audessus de leur raison.

Je ne doute pas un moment que vous n'ayez été triste pour moi de mon départ, mais jugez comme j'ai dû le bénir ! Si j'avais senti mon mari sans moi au milieu de si graves dangers, que serais-je devenue ! Que devient-.on quand on tremble pour ceux qu'on aime? Il est cent fois moins affreux de mourir avec eux. Je dois vous avouer, ma chère, que nous nous sommes retrouvés en vie avec étonnement et presque avec regret, car cette mort était si prompte ! Tomber ainsi en martyr sous l'atroce barbarie des rois, c'est aller au ciel d'un seul bond, et ce qui nous reste à voir peut-être dans cette ville infortunée nous faisait par moment envier l'élite qui montait à Dieu. A présent ce fanatisme est amorti en moi, je crains la mort, même en supportant une vie peu désirable comme la mienne. C'est la vie ! Au milieu de mes chers enfants, je l'aime encore. Que mille biens vous y attachent de même, chère amie, et croyez aux sincères affections quand vous pensez à celle qui m'attache à vous.

A SON FILS

Lyon, lo 12 juin 1834.

Nous sommes tous présentem.ent plus

tranquilles, mon cher entant. Lyon est calme et se repose de la guerre civile. La providence prendra les peuples en pitié ; ils s'entendront dans la paix, je l'espère. La bienveillance, la droiture et l'union ^ c'est le rêve et le but des honnêtes gens. Je suis pleine de reconnaissance pour toutes les personnes qui rendent à Grenoble ta vie heureuse et te font une joie de ton séjour dans ce pays où mon cœur va si souvent te chercher et te revoir ! Je n'aurais pu me refuser la consolation d'y aller moi-même quelques jours, si nous n'étions en ce moment dans un état de gêne, voisin de la pauvreté. Xos voyages nous ruinent. La guerre qui a fait fermer le théâtre a privé ton père de deux cents francs et, par une clause d'engagement, il ne reçoit pendant cinq mois d'été que les deux tiers de ses appointements. Nous sommes donc réduits jusqu'en septembre au strict nécessaire, et il faut ajourner la récompense attachée à tout sacrifice commandé par la probité. Je te reverrai avec encore plus de bonheur, et toute la famille partagera du moins cette récompense.

A CAROLINE BRAN'CHU

Lyon, 8 août 1834.

Ta lettre m'a rouvert le cœur, bien

aimée Caroline. Ce coup bien qu'inévitable, n'en est pas moins affreux pour toi. li t'aurait terrassée au milieu du bonheur, que doit-il être au milieu de ton âme déserte !... Pauvre Caroline, est-ce là le sort que j'avais rêvé pour toi quand je te voyais resplendissante de gloire, et si bonne !... Je suis triste et je pleure de n'avoir pu baiser la main de ta charmante mère avant son départ. L'idée que tu as vu cette excellente amie lutter dans une si longue agonie me pénètre tout le cœur de tendresse et de larmes pour toi, pour ta fille que j'embrasse avec toi. Crois-tu que je t'entende ! Deux jours avant, non, la veille même de ta lettre, je parlais de toi avec tout le ressentiment de ton mauvais sort. Quelque chose me disait que tu éprouvais un redoublement de torture. Oui, tues bien malheureuse ! Cette pensée me fera toujours souffrir.

Si j'osais me plaindre, à côté de la place vide de ta mère... je me plaindrais. Mais tu devineras tout en deux mots. L'administration théâtrale est en faillite, le théâtre fermé depuis hier, et nous perdons déjà onze cents francs.

Pourtant M. Adolphe Nourrit vient de faire faire des recettes formidables. Mais Lecomte n'est pas aimé, il s'est aliéné les artistes, et son arrogance rend toute conciliation impossible.

J'ai été et je suis malade. L^ne terreur de

nuit, un assassinat commis sous nos fenêtres il y a trois semaines, à minuit, par un factionnaire ou un tigre, sur un jeune homme qui passait tranquille, m'a mise au lit avec une perte de sang dont je ne peux me remettre.

A CAROLINE BRANCHU

Lyon, 6 septembre 1834

Il y a des impressions qu'on n'écrit pas, Caroline.

Répondre par une lettre à une lettre comme la tienne, est si imparfait, que tu ne sauras jamais au juste ce qu'elle m'a fait ressentir d'émotion, de bonheur et de tristesse. Il fallait, mon bon ange, pour obéir à l'élan de mon cœur, partir et arriver chez toi, prendre tes mains et te regarder ! C'était là ce qui eut satisfait nos deux cœurs, le mien dans sa gratitude profonde, le tien dans son impatiente charité.

Caroline ! une femme comme toi ne pouvait être contente Cjue par la présence de celle que tu demandais pour la consoler. — Va ! je te comprends par moi-même, et tu ne seras jamais mieux connue que par celle qui t'a tant aimée ! Un mot te dira tout, et pourquoi je ne pars pas, et pourquoi je demeure dans une position torturante. Je ne suis pas libre.

Mon mari, que ta lettre a touché jusqu'aux larmes, est un homme tout entier, immobile dans ses aversions. Il abhorre Paris ; rien ne pourra le changer, et sais-tu une chose ? C'est qu'il faut que ce soit moi qui le console de cette manie qui nous perd. Car il s'avoue en secret qu'il détruit tout l'avenir pour lui et pour nous. — ■ mais sa sauvagerie l'emporte, et il ne veut pas que je paraisse en souffrir. Chaque homme est inexplicable au fond de lui, Caroline. Obéissons dans cette vie, et sauvons-nous dans l'espoir d'un avenir où rien ne nous opprimera.

Je demeure donc près de lui, en attendant la destinée des théâtres pour cet hiver. J'ai été malade, abattue de lièvre, brisée de ta lettre. — J'ai changé de logement, ce qui m'a achevée de fatigue , et jour par jour j'ai voulu t'écrire, sans en trouver le temps, car je m'agite dans les soins d'un ménage de six personnes. Fais la part de cette position,— que ton âme de mère et de femme m'excuse et me comprenne toujours. — Tu vas pleurer de ma lettre, n'est-ce pas ? moi aussi. Mais c'est comme cela.

A MÉLANIE WALDOR

Lyon, le 9 seplcnibre 4834,

Je n'ai pas eu besoin de vous répondre, chère Mélanie, pour vous persuader de

l'intérêt sincère que je prends et prendrai toujours à ce qui vous touche. Vos peines, vos ennuis, vos découragements, tout cela me touche et m'attendrit, parce que je vous connais si bonne que vous devez en être plus abattue que personne.

J'ai été malade plus qu'à l'ordinaire, et ma chère fille aimée l'a été plus que moi, pour grandir et se soumettre à ce climat tour à tour humide et dévorant ; c'est le plus malsain pour les organisations nerveuses. Et si l'on pouvait se trouver heureux comparativement, je vous dirais : <-v Bénissez Dieu, vous n'habitez pas Lyon^>. Ce sera une des tristes réalités de ma vie qui s'abrège ainsi de tout ce qui lui est imposé par force, — mais je sais bien que les chagrins des autres ne peuvent consoler des âmes vraiment bonnes, et la vôtre, j'en suis sûre, est de ce nombre. Nous sommes toujours dans le désastre d'une grande faillite théâtrale, dont le directeur est en fuite. Le théâtre est fermé, les appointements de trois mois perdus, la profonde infortune enfin, tout ce que je pressentais en vous disant : adieu. Si mon sort changeait par une pitié du ciel, je me ferais un devoir de vous l'écrire pour vous donner un peu de joie, car il y a longtemps que vous êtes triste en pensant à moi. Ne croyez pas pourtant que je sois sans courage et sans consolation. Mes trois enfants sont près de moi et m'aiment bien !

Vous savez l'attachement de mon mari pour moi, et j'ai des heures entières d'oubli, sur le fond de notre amère position. Dieu ne m'a pas encore laissé tomber, et puis je ne tomberai, je l'espère, que dans ses bras.

Vous présumez que dans ce coin où m'a cherchée votre dernière lettre remise par un médecin fort distingué, je n'ai pas moyen de répandue les souscriptions de votre joli volume. Jamais je ne vais dans le monde de cette province où tout ce qui tient au théâtre demeure étranger comme les juifs ; mais j'ai fait quatre listes et je les ai confiées à des allants et venants de cette société où, je vous l'avoue, on fait très peu d'état de nos rêves et de nos tendres vers. J'ai prié M™° Niboyet, qui a l'air d'une femme très bonne, de vous attirer toutes les signatures qu'elle pourrait. Hélas, je ne peux entre elle et moi vous en annoncer encore que cinq, et c'est une peine dans mes peines. Pourquoi m'imposeriez-vous la froide obligation de ne pas y mettre mon nom ? Si une pareille idée me venait pour un livre, je vous demanderais votre nom, et ce serait un plaisir pour moi de le trouver à la tête de tous. Ainsi, je vous prie de vous taire et de me laisser vous embrasser aussi sincèrement que je vous aime.

2crjiii

A CAROLINE BBANXHU

Lyon, le 14 Septembre 1834

J'ai mon fils près de moi. Il est hors de pension pour deux mois et c'est te dire qu'une . consolation bien douce est répandue sur mes chagrins, — ils sont devenus bien amers. Voilà trois mois de perdus au théâtre toujours fermé par l'immense faillite de M. Leconte qui est en fuite. ( Cinq cent mille francs composent ses déficits^. Nous sommes réduits à l'extrême misère, et si je déchire ton amitié par cette confidence, mon ange Caroline, c'est pour te prier, si tu peux, de trouver dans quelques-unes de tes connaissances à vendre les meubles que ta fille veut bien me garder. Valmore m'a avoué qu'il préférait toutes les chances désastreuses que nous éprouvons de faillite en faillite et de voyage en voyage, à rentrer jamais à la Comédie-Française qu'il abhorre.

Cette aversion franchement déclarée au moment où nous sommes riiiués par elle, ne me laisse pas le moindre espoir de retourner jamais à Paris, et ces meubles que je dois encore ne sont qu'un fardeau inutile sur ma conscience, et pour les amis qui voulaient me les garder. J'ai écrit au neveu de Scribe qui voulait à mon départ m'en acheter quelques-uns, et, s'il

est toujours dans la même intention, je lui donnerai ton adresse. De ton côte, si le hazard te faisait connaître quelqu'un pour cela, songes-y avec ton cœur. L'ami à qui nous devons encore une grande partie de ces meubles à Rouen est devenu tout-àcoup, par un procès, malheureux comme nous, et cette dette m'empêche de dormir. Si notre théâtre demeure fermé cet hiver, je serai obligée de me retirer à la campagne. Tu vois, ma Caroline, que je pressentais tout mon sort en quittant Paris, et que, comme toi, le malheur tient mon âme pour l'éprouver jusqu'au bout.

Il y a de grands mystères dans nos grandes douleurs, mon amie, et il faut attendre ! lutter avec un corps faible et brisé contre cet ouragan qui nous a prises depuis si longtemps pour victimes.

Si tu vois notre bon Victor Augier, dis-lui que je le plains de la perte qu'il a faite de son ami Roux-Martin. J'ai pleuré cet excellent homme, mort si jeune encore, dévoré comme nous de peines de cœur. Il y en a qui en meurent !

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