‹ Correspondence intime du Comte de Vaudreuil et du Comte d'Artois pendant l'émigration (1789-1815); (volume 2)Chapitre 10 sur 49 · LE PRINCE DE CONDÉ A M. DE YAUDREUIL · texte numérisé non relu

LE PRINCE DE CONDÉ A M. DE YAUDREUIL

Regrette, à mois couverts, que Galonné ne soit plus auprès du comte

d'Artois.

A Rothenibourg, sur le Neckar, ce 12 mars 1794.

J'ai reçu, Monsieur, votre lettre du 26, pour M. Masieu, qui me paraît avoir elTectivement de l'intelligence. Il a été placé dans un escadron qu'il a choisi parce qu'il y avait des connaissances. Je serai toujours fort aise d'obliger les personnes à qui vous vous intéressez.

Je suis sensible à la confiance que vous me marquez dans votre lettre; mais vous sentez que je ne puis y répondre par la poste. Tout ce que je puis vous dire, c'est que je conçois fort bien, et plus que je ne voudrais, votre manière de voir sur le fond des choses; et quant aux formes, je reconnais à celle que vous proposez votre véritable attachement à la personne dont vous me parlez. Mais si vos conseils ne sont pas suivis, quels sont ceux qui pourraient réussir? 11 est sans doute bien fâcheux qu'elle n'ait plus auprès d'elle votre ami; il serait bien do votre avis.

Je ne me permettrai pas plus de réflexions à cet égard que sur le reste, et c'est avec regret que je me vois forcé de ne vous parler, Monsieur, que des vrais sentiments d'estime et d'amitié que je me flatte que vous me connaissez pour vous.

DU COMTE DE VAUDREUIL. — 179i 195

LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL

Rapport de Saint-Just sur une conspiration intérieure. — M'"^ Vigée- Lebrun. — Galonné.

Hamni,ce21 mars 1794.

Je ne t'écrirai qu'un seul mot aujourd'hui, mon ami. Tu auras une lettre plus longue et plus détaillôo par la première poste. Je veux seulement te dire que j'ai reçu tes lettres jusqu'à celle du 8, et c'est à leur contenu que je répondrai.

Si on reçoit le Moniteur à Vienne, je crois qu'on sera suflisamment frappé d'horreur, en lisant celui du 14 mars. Le rapport de Saint-Just fait frissonner; mais en même temps il porte à beaucoup de réflexions. Je siis curieux de savoir l'effet qu'il produira à Vienne sur toutes les personnes qui habitent cette ville.

Du reste, rien de nouveau dans nos parages, ni dans le Midi. Crois seulement que je sens bien toute l'étendue de ma position.

Je suis au désespoir, mon ami, de ne pouvoir pas don- . ner à M"" Lebrun une lettre pour l'impératrice ; mais tu en sentiras facilement l'impossibilité, (juand je te dirai que je n'en ai donné qu'au seul Galonné, et à aucun autre. D'ailleurs sois bien sûr que ce que j'ai fait est plus que suffisant, et que la réception sera aussi aimable que lucrative.

Soigne ta'santé, mon ami ; ne te laisse pas aller à ta trop juste douleur; songe onlin que tu te dois à tes amis, et que je me place à leur tète.

Dis à la comtesse Diane que j'ai reçu sa lettre, qu3 je répondrai par ,1a première poste et que je recevrai ce qu'elle doit m'envoyor avec le plus vif et le plus tendre intérêt.

1&6 CORRESPO.NDA^CE INTIME

Adieu, mon ami ; je t'embrasse comme je t'aime, du plus tendre de mon cœur.

Galonné est maintenant en Angleterre pour ses affaires. Il a passé à portée d'ici, mais il n'a pas voulu me voir, parce que son voyage devait être très secret.

CLXY LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL

Sainl-Domiugue. — Robespierre. ^ Réponse de l'Angleterre. — jime Yigée-Lebrun.

Hamm, ce 29 mars 1794.

Je ne t'écrirai qu'un mot, mon ami. pour t'envoyer la note ci-jointe. Elle m'a été remise par un de tes amis de Saint-Domingue, et je l'ai fait chiffrer, parce qu'elle contient des détails particuliers pour toi que tu ne voudrais pas qu'ils fussent connus.

Rien de nouveau aux armées. L'intérieur est toujours en fermentation ; cependant Robespierre a complètement le dessus, et les autres qu'on vient d'arrêter périront sûrement.

Rien d'officiel sur la Vendée, mais toujours des espérances .

J'ai reçu une première réponse d'Angleterre qui est polie, mais dilatoire pour les conférences.

J'ai su par des lettres de Russie que M™'' Lebrun y serait reçue à merveille et qu'elle y était attendue avec impatience. Je m'empresse de te le dire.

J'ai pris médecine aujourd'hui pour achever un rhume et pour chasser des humeurs qui sont produites par trop de causes à la fois.

Adieu, mon bon Yaudreuil; je ne chercherai jamais à te

DU COMTE DE VAUDREUIL. — 179i 197

consoler, je sais trop combien cela est impossible, mais je te répéterai toujours que tu te dois à tes amis et à moi par-dessus tout.

Mille choses à mes bons amis; je t'ombrasse du plus tendre de mon cœur.

J'ai reçu toutes tes lettres et celle du duc de Polignac, mais je n'en ai pas de plus fraîche que du 12 mars.

LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL

Mort de LIano. — Vassé. — Brillant succès au début de la campagne. — Le prince est décidé à aller à l'armée.

llamrn, ce 4 avril 1794.

J'ai reçu, mon ami, ta lettre du 22 mars et celle du duc de Polignac du 19. Je vais répondre à ces deux lettres ; mais pour tout l'essentiel, je m'en réfère à mes dernières lettres des 23 et 29 mars.

Je regrette du fond de l'âme ce pauvre M. de Llano (1), et pour mes amis, et pour la cause ; il faut espérer que son successeur héritera d'une partie de ses vertus.

Je serai enchanté que M. de Vassé . . . Hisse pour le corps de M. le prince de Condé ; j'y attache beaucoup de prix.

On est convaincu à Bruxelles et dans tous ces paysci que l'Empereur va venir à si m armée ; mais j'en doute

(1) L/ann. Don José-Agustin do Liano y Qiuulra, marquis do Llano dopuis 1772, iHuil no ù t^aroila (Biscaye; le 14 octohro 17:^0. 11 oxcroa à la cour <lo Madrid diverses fonctions iniporlanles, et lut employé dans la diplomalio, d'abord comme sccrrtairo d'ambassade à Paris (17o2-17.ï4), puis conmio ambassadour à ViiMino, du 21 aoûll7S3au3 marsl704, ilatode sa mort. Cotait chez lui que lo comlo d'Artois était dosoendu, lors de son passage i\ Vienne, au mois d'août 1791. (Feksen, Correspondance, elc , t. 1, p. 13 et 18.)

138 CORRESPONDANCE LMIME

encore, parce que Jules ne m'en dit rien, ni toi non plus.

La campag-ne a débuté par un succès, et Royal-Allemand a brillamment soutenu sa réputation ; je regarde ce prélude comme d'un bon augure.

Nous continuons toujours à être dans l'incertitude sur la Vendée ; cependant les lettres particulières donnent toujours de l'espoir. Enfin le Ciel finira sûrement par se déclarer pour la bonne cause.

Ta lettre m'a fait de la peine ; je vois trop que tu te nourris de ta douleur, et je sais trop combien elle est juste, pour essayer de t'en détourner : mais n'oublie jamais, jamais, que tu te dois à tes amis et à moi. Si je pouvais être en action, cela te ferait du bien. Enfin je n'y néglige rien, tu poux m'en croire.

Je vais faire un grand sacrifice, en me séparant de mon amie. Da moment que la campagne est commencée et que je ne suis pas à ch3val,c» sacrifice devenait nécessaire,et nous nous y somnas décidés, quelque chose qu'il nous en coûte.

Adieu, mon cher aaii, mon bon Vaulreuil;je t"aim3 et t'embrasse du plus ten Ire da m^n coeir.

xM. DE YAUDREUÏL A LADY E. POSTER

La famille du duc de Poli^nic. — Le chàleaa do Kittsee. — Propriétés de M. de VauJreuil à S.iiut-Doniingue.

(Kittsee, en Hongrie), ce 23 avril 1794.

Vous voulez, aimable Elisabeth, par une suite de votre tendresse pour mon infortunée aaiie et do votre intérêt pour sa famille, savoir quels sont les dix-huit individus dont le duc de Polignac reste chargé avec le modique re-

venu de quatre cent vingt-cin(j livres sterllngs pour fournir à leur existence et entretien.

En voici la liste exacte.

Le comte de Polignac,père du duc, et ses trois enfants du second lit 4

Le duc, ses quatre enfants, sa belle-fille, son gendre, et les trois enfants du duc et de la duchesse de Guiche . 10

La comtesse Diane et le jeune Edmond Yillerot (1) . 2

M""' de Noise ville (2) et moi 2

Total : IS maîtres, sans compterles gouverneurs et gouvernantes des enfants, et les domestiques indispensables. ^

Tout cela doit vivre et être entretenu pour quatre cent vingt-cinq livres sterlings de revenu, unique reste de cette fortune tant enviée.

Je paie une pension de seize livres sterlings par mois, ce qui fait cent quatre-vingt-douze livres sterlings par an à ajouter à l'insuffisant revenu sauvé du naufrage. D'une part 425 livres sterlings, de l'autre 192.

Total : G17 livres sterlings.

Cela équivaut à quinze mille livres toiu'nois de notre monnaie.

Voilà toutes les ressources actuelles de cette intéressante famille, de ces amis et serviteurs fidèles du plus grand des rois et de la plus aimable <les reines. Ils n'ont pas,

(1) yille7-ot.E(\monà de Yillerot était un fils naturel de la comtesse Diane de Polignac et du marquis d'Auticliamp (Feuillet de Conches, t.lll, p. 319). Entré au service de Russie, sous le nom de marquis de Villerot, il devint colonel du i'éf,'iment lVéobrajenski,et futtué à la halaillc d'Auslerlitz (2 <lécend^re 180.")). 11 ne laissa pas d'enfuntde son mariage avec la comtesse Klisabelh Apraxine (née en 177;), morte en -1804), femme d'un esprit mordant, qui a fourni au prince Pierre Dolyorouky la plus faraude partie des histoires scandaleuses, les unes vraies, les autres fausses, dont il a retnpli ses .Vt-moirett (Genève, 18ri7, in-8).

(2) Ai"' (le Noisevillc, venue en Russie avec les Polignac, demeura fort longtemps, en qualité de gouvernante, cliez la iirincesse Boris Galitzin. Elle est morte chez la fdlc de cette dernière. M'»" Poltaratzky, à Yaroslaw, à l'époqne où M. Pdltaralzky y était gouverneur (1830-1842). Ardiivcs Ihisses, 1835, Wl, p. 431.

200 CORRESPOND A.N'CE LNTIME

dans tous les rois Je l'Europo, si intéressés à bien traiter des amis si dévoues de souverains mallieureux, ils n'ont pas, dis-jo, trouvé l'offre du plus léger secours. Cet exemple prouve l'abjection du siècle dans lequel nous vivons.

Nous voilà tous renfermés en Hongrie, à une lieue de Presbourg, dans un château que le prince Esterhazy, sur lequel le duc de Polignac a placé tout ce qui lui reste, a bien voulu lui prêter jusqu'à nouvel ordre de choses. Le château est beau, en bon air, et nous y serions encore heureux, sans les souvenirs déchirants qui nous poursuivent, si nous avions enfin un être de plus à soigner et à aimer. Si ma fortune m'est rendue, vous nous connaissez tous trop bien pour n'être pas sûrs que ce sera le bien commun de tous. Offrir, donner, accepter est même chose pour des amis véritables, et c'est chez nous que le bon La Fontaine a pressenti sa fable des Deux amis.

Oui, aimable Elisabeth, j'accepte que vous me recommandiez à votre gouvernement relativement à mes possessions à Saint-Domingue.

J'ai une habitation auprès du Cap- Français, au Morne- Rouge; celledà a été brûlée, saccagée, et je la crois à présent entre les mains des Espagnols. L'autre est à quatre lieues du Port-au-Prince, dans la plaine du Cul-de-Sac, et j'espère qu'elle est entre les mains des Anglais ; celle-là est beaucoup plus considérable que la première, et par les dernières nouvelles que j'en ai eues^ elle était conservée intacte. J'ai encore un terrain, qui m'appartient dans les montagnes, propre à une caféterie. Ces trois possessions sont en partage indivis à M"® de Duras, ma nièce, dont le comte de Duras, mon beau-frère, a la garde noble, et à moi, et se nomment les habitations Yaudreuil. Voilà tous les renseignements que je puis vous donner pour cet objet (1).

(1) D'apnjs rÉtat drlaillé des liquidations (du milliard d'indemnité). Paris, 1828, in-4°, M. de Vaudreuil possédait à Saint-Domingue : 1" une sucrerie nommée Vaudrcuil-Duras, au Morne-Rouge, auprès du Cap-Français, appartenant en commun par moitié à lui et à sa sœur la comtesse de Duras.

DU COMTE DE V AUDREUIL. — l 794 201

Le comte O'Gorman, mon voisin et mon ami, Irlandais d'orig-ine, a ma procuration et doit être à présent sur les lieux dans son habitation, toute voisine de la mienne au Cul-de-Sac. Mon économe s'appelle M. Le Cesne, homme fort estimé dans toute la colonie.

La partie du Port-au-Prince doit, selon toute apparence, appartenir en ce moment à l'Angleterre. Jepleurerai toute ma vie d'avoir changé de maître; mais ce sentiment même sera le garant de ma fidélité pour ceux que le Ciel m'aura donnés pour souverains, soit à titre de traité, soit à titre de conquête.

L'heure de la poste me presse, et je n'ai que le temps de vous renouveler, aimable Elisabeth, l'hommage de mon attachement aussi tendre que respectueux.

LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL

Rien à espérer de l'Espagne.

Hamni, ce 30 avril 1794.

J'ai reçu ta lettre du 18, mon ami, mon cherVaudrouil. Tout ce que tu me dis est à merveille, et tout ce que Las Casas a envové est excellent; mais je t'avoue que je

L'indemnité totale allouée en 1827 aux héritiers a été do 82,731 fr. 80 c. ; 2° une propriété, <lésiguéo sous le nom llatte et Bois-rlebout, et appelée également Vaudreuii-Duras, dans la plaine du Cul-de-Sac, à la Groix-des- Bouquets, appartenant en conmiun. par moitié, à M. de Vaudrcuil et à la comtesse de Duras. L'indemnité allouée a été do 140,400 fr.

Le terrain dans les montagnes, dont parle M. de Vaudr.^uil, n'est pas mentionné dans l'Etat détaillé. H n'en est pas quesiion non plus dans le contrat de mariage de M. de Vaudreuil. En revanche, on voit dans ce dernier document que M. de \'audr<3nil, par un billet du \) mars 1791, se reconnaissait le débiteur du duc de Polignac pour la somme de 206,400 livres, laquelle somme devait être prélevée, au décès du débiteur, sur la masse des deux propriétés mentionnées ci-dessus. De pins une somme de 200,000 livres devait être payée, au décès de M. de Vaudreuil, à son neveu le vicomte de Vaudreuil. Qtiant à ses autres dettes, nous ignorons les dispositions qu'il avait prises pour leur paiement.

202 GORRESPOiNDANGE IiNTlMK

n'espère presque plus rien de l'Espagne. Je ne doulc pas de sa volonté; mais elle ne suflit pas. L'Angleterre, qui est vantée, marche droit et bien ; Monsieur en est fort content, et j'espère que les faits ne tarderont pas à se montrer.

Mon Dieu, que tu m'as touché et combien tu mérites que je t'aime! mais ne crois donc plus les bêtises des gazettes, et ménage ta santé pour tes amis, qui se portent à merveille.

Pour preuve de bonne santé, je pars dans deux heures pour aller à quinze lieues d'ici, où j'ai donné rendez-vous à M. de Castries; c'est pour un envoi important pour l'Angleterre et pour Turin.

Adieu: je t'écrirai à mon retour; embrasse bien mes amis, et aime-moi^comme je t'aime, pour la vie.

LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL

Mort de Madame Elisabeth. — Lettre à l'infant de Parme.

Hamra, ce 19 mai 1794.

Tu ne m'en voudras pas, mon ami, d'avoir été si longtemps sans nous écrire. Hélas ! je prévoyais le malheur affreux dont j'étais menacé (1) ; mais le coup ne m'en a pas moins déchiré le fond du cœur. Les monstres, les tigres! Dieu permettra-t-il enfin que je puisse les déchirer ? C'est tout mon espoir, et c'est ce qui soutient mes forces.

Elle est heureuse à présent, et je suis bien sûr que cet ange veillera sur nous. Cela redouble nos forces et me donnera les moyens de conserver ma santé; sois sûr que je la ménagerai pour mes devoirs et pour mes amis.

(1) Madame Elisabeth fut guillotinée à Paris le 10 mai 1794.

Je n'ai pas la force de te parler d'autre chose ; d'ailleurs tout marche, mais tout marche lentement, et le mouvement est stérile.

Dis à Jules que j'ai reçu sa lettre du 3. La note est bien, et il l'a remise dans une bonne forme.

Je joins ici une réponse à l'infant de Parme; elle était écrite avant que je ne connusse mon malheur, et je n'ai pas eu la force de la recommencer. Tu diras à Jules de la faire partir.

Adieu, aime-moi bien, et soigne ta santé. Je t'embrasse comme je t'aime, pour la vie.

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