‹ Correspondence intime du Comte de Vaudreuil et du Comte d'Artois pendant l'émigration (1789-1815); (volume 2)Chapitre 9 sur 49 · LE COMTE D'ARTOIS A LA COMTESSE DLVNE DE POLIGNAC · texte numérisé non relu

LE COMTE D'ARTOIS A LA COMTESSE DLVNE DE POLIGNAC

Sur la mort de M™'^ de Polignac.

Hamm, ce 14 décembre 1793.

Quejevous plains, ma pauvre mère ! Combien je juge votre cœur d'après le mien, et qu'il m'est pénible de ne pouvoir vous offrir pour consolation que la preuve de la profonde douleur dont je suis accablé ! Je ne cherche point à me flatter, je ne conserve aucun espoir: mais il est par trop affreux, en pleurant la perte d'une amie aussi parfaite, d'être encore tourmenté pour ceux qui lui survivent. J'attends des nouvelles avec autant de crainte que d'impatience, et je suis trop sûr que les lettres que je recevrai ne feront qu'aug'mentcr mes maux.

J'ai écrit, il y a trois jours, au comte Jules et à Vaudreuil, et j'ai chargé le baron de Roll de vous détailler plus particulièrement l'idée que nous avons eue pour les arracher tous d'un lieu de douleur. Ah ! du moins, ma pauvre mère, croyez que vous ave/, que vous aurez toujours en moi un ami aussi tendre que lidèle; il ne vous abandonnera jamais, quel que soit son sort, et un de ses plus grands malheurs dans ce moment-ci est de ne pouvoir vous donner sur-le-champ les moyens de vous rapprocher de lui et d'écouter un peu les déchirements de votre àme. Mais ces moyens viendront, soyez en sûre ; le Ciel se lassera de nous accabler par les coups les plus cruels, et nous aurons du moins la triste consolation de nous venger.

Mon amie est bien souffrante depuis I arrivée de ce funeste courrier. Le coup a été terrible pour son cœur, et

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elle a eu à peine la force d'écrire un mot à sa malheureuse amie. Elle me charge de vous parler de sa vive teiir dresse; les malheurs resserrent encore les liens d'une véritable amitié, et vous savez si vous devez compter sur la sienne.

Adieu, ma pauvre mère. Je suis un peu soutenu par tous les devoirs que j'ai à remplir; je souffrirais encore plus, si j'avais un moment de tranquillité. Conservez-vous pour ceux qui vous aimsnt; voilà le vœale plus cher de mon cœur.

Je vous embrasse comme je vous aime.

CXLVIIÏ M. DE YAUDREUIL A LADY E. POSTER

Mort de M"^^ de Polignac.

(Vienne), ce 19 décembre 1793.

Comment aurai-je la barbarie de faire passer dans votre âme une partie des douleurs qui déchirent la mienne? Comment aurai-je la force de tracer ces mots funestes : elle nest plus? Cette terre, souillée de forfaits, n'était plus digne de posséder la plus parfaite des femmes, la meilleure des mères, la plus tendre des amies.

Elle est allée rejoindre ses augustes bienfaiteurs, qui sans doute ont obtenu, pour prix de leur martyre, que cette amie fidèle, qui leur parla toujours le langage de l'honneur et de la vérité, fût réunie à eux pour toujours dans le sein de Dieu même. Ils sont tous placés au-dessus de l'orage qui gronde sur nos tètes et qui menace l'univers.

Et moi, qui ne vivais que par elle et pour elle, ils ne m'ont donc pas trouvé digne de les suivre ! Je reste seul

au monde, sur cette terre odieuse, sans ressources, sans objet, sans espoir! Je me dis le soir : que ferai-je demain? et le matin : que ferai-je aujourd'hui"? Tous les maux dont à peine je ressentais l'atteinte, perte de fortune, exil, privations de tout genre, je les supportais presque sans regret, parce qu'elle était là, parce qu'elle me tenait lieu, me dédommageait de tout... Elle n'y est plus! Tout pèse à présent sur moi. Je n'ai plus rien, je ne suis rien. J'étais tout par elle; je possédais tout en elle! Je ne désire même plus que faiblement le bonheur de mon pays si barbare, si ingrat. Quel bien puis-je désirer, puisqu'elle n'en jouira pas!

Elle est morte victime de ses chagrins, de son attachement, de sa reconnaissance, nous cachant ses peines pour ne pas augmenter les nôtres. 3Iais elle savait qu'elle mourrait, et c'est en silence et avec une résignation angélique qu'elle se préparait à la mort. Dans les derniers jours de sa maladie, après avoir rempli tous les devoirs et reçu tous les secours des chrétiens, elle a, par degrés, perdu une partie de ses facultés ; elle n'a eu ni douleurs, ni angoisses. Peu de moments avant la fin, ses mains se sont jointes pour prier; puis elle les a rapprochées, serrées contre son cœur, et c'est ainsi que son dernier souffle, doux et pur comme son àme, s'est évaporé. Son visage céleste, avant et après sa mort, a conservé sa beauté et son calme inaltérable.

Nous seuls, nous sommes à plaindre. Elle a reçu la récompense de toutes ses vertus ; mais nous..., mais moi ... Je passe de l'abattement au désespoir et à la fureur. Je n'ai pas son courage, je n'ai pas sa raison; mais j'ai autant de sensibilité qu'elle, et plus encore, puisqu'elle en était l'objet.

Vous ne pouvez, vous peindre l'état dé[)lorable de sa famille et de ses domestiques. Quel panégyrique que leurs regrets et leurs larmes !

Régicides détestables, emplovez donc encore la calomnie contre cette femme divine. Elle est à présent à l'abri de

vos traits empoisonnés. Elle avait échappé à vos poignards : mais elle a succombé sous le fer qui a fait périr ses bienfaiteurs. Elle a été martyre comme eux.

Si je pouvais mourir en la vengeant ! Mais ma santé est détruite ; mais mon corps épuisé languit, ayant perdu toute son énergie, qu'elle m'inspirait ; mais je n'ai rien pour me mettre en route, pour traverser les mers ; mais je mourrai de ma douleur avant de pouvoir parvenir au milieu de l'armée royale. Adieu, aimable et sensible Elisabeth ; pardonnez-moi le mal que je vous fais ; je l'expierai bientôt par ma mort .... Adieu. . .

Dites mon sort à milady Erne, à la duchesse, à milady Camelford ; elles me plaindront.

J'ai écrit deux fois à milady Camelford ; je n'en ai eu aucune réponse.

Quelle année funeste! Roi, Reine, amie, j"ai tout perdu.

Le duc de Polignac saitqueje vous écris; il me charge de vous parler de lui, de sa douleur, ainsi qu'à la duchesse. Son état, notre état est bien digne de pitié.

LE COMTE D'ARTOIS A U. DE VAUDREUIL

Engage M. de Vaudreuil et les Polignac à quitter Vienne.

Ilainm, ce 19 dccenibrc 1793.

Ma dernière lettre t'aura prouvé, mon ami, que j'étais loin de me flatter; mais néanmoins la certitude de notre malheur m'a déchiré. Ah! Vaudreuil, ne crois pas que ce soit pour toi seul que je soufTre ; ma douleur est bien à moi; elle est indépendante de tout; mais jugea quel excès elle est augmentée par ton supplice. Viens, viens verser tes larmes avec les miennes ; nous ne nous consolerons pas,

DU COMTE DE VAUDliEUIL. — 1793 173

mais nous nous entretiendrons mutuellement, et Dieu permettra qu'un peu de gloire et beaucoup de travail émousse nos peines.

Je ne pense pas te parler de ma position; elle n'est pas encore changée.

Plus j'y pense, plus je m'attache au plan que j'ai proposé à nos malheureux amis. Je veux les arracher d'un lieu affreux pour eux ; ils recouvreront des amis, ils seront à portée de nous, et enfin cela ne retardera en rien le plan futur, auquel je tiens toujours autant.

Je n'ai jamais autant souffert de ma pauvreté; mais je t'avoue qu'elle est plus vraie et plus absolue que jamais. Cela finira peut-être un jour.

Adieu, mon bon, mon cher Vaudreuil. Mon amie est un peu rétablie, et je sais qu'elle t'écrit. Crois du moins que tu as en nous des amis plus tendres quejamais.

Je t'embrasse, et tous mes malheureux compagnons de douleur, comme je t'aime, pour la vie.

LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL

Ce serait rabaisser M""* de Polignac que de vouloir défendre sa mémoire. — Espoir de revoir bientôl M. de Vaudreuil. — Dernier portrait de M°" de Polignac.

Hamm , ce 25 décembre 17'j3.

Ce n'est qu'avant-hier, mon ami, que j'ai re(;u la lettre du 7, en même temps qu'une du 11, du duc de Polignac. Mon Dieu, que ta douleur me fait de mal, mais en même temps à quel excès je la trouve juste et naturelle ! Je ne chercherai jamais à t'en distraire; de pareilles afiliclions ne s'eflacent par aucune dissipation, et on ne tient à la vie

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que pour obéir à l'être qu'on ne cesse pas de pleurer. Tu crois bien que mon cœur et tous mes sentiments me porteraient à faire sur-lo-ciiamp ce (jue tu désires pour la mémoire de celle que nous aimions et que nous estimions à si juste titre; mais, tiens, mon ami, je suis retenu par deux motifs, et je vais te les soumettre. 1° Je trouve que c'est donner du prix aux calomnies que de cliercber à les combattre, et ta maliieureuse amie était tellement audessus des mécbancetés, qu'il me paraîtrait que nous la rabaisserions en voulant la défendre ; 2° notre existence est encore si précaire, grâce au funeste système dont les puissances ne cherchent point encore à se départir, que je ne pourrais pas répondre de l'effet que ce que nous dirions produirait. Enfin, mon ami, il faudrait que je me communique sur cela avec Monsieur. Vois, d'après tout cela, ce que tu veux que je fasse; causes-en avec le duc de Polignac, et, si tu conserves la même opinion, je ferai sûrement ce que tu désireras.

D'après la lettre du duc de Polignac, je vois qu'il n'adoptera pas l'idée de quitter Vienne. J'en suis fâché pour lui; j'en suis très fâché pour moi, mais je crois que les affaires y gagneront.

Ma position est toujours la même; rien de nouveau d'aucun côté. Lorsque mon sort sera un peu plus fixé, j'enverrai sûrement un courrier; mais, mon ami, j'espère te Yoir bientôt arrivé; l'amitié ne te consolera jamais; mais, si je puis soulager un peu tes maux, je m'estimerai trop heureux. Cependant, je ne te prescris rien, et j'approuverai du fond du cœur tous les partis que tu prendras.

Adieu, mon ami; plus je te pleure, plus je sens combien je t'aime.

J'ai appris que M""" Lebrun avait fait un portrait de celle que nous pleurerons toujours et que le comte Jules le ferait graver. Fais moi un plaisir auquel j'attache beaucoup de prix. Je veux que tu arrang-es avec M"* Lebrun que ce soit moi qui paie son ouvrage, et je veux être chargé

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également des frais de la gravure (1). Ce sera une véritable consolation pour moi, et mes amis ne me la refuseront pas.

LE COMTE D'ARTOIS A M. DE YAUDREUIL

Lettre de rErapereur. — Lord Moïra toujours à Gueruesey.

Ilaniru, ce 29 décembre 1793.

J'ai reçu hier, mon ami, ta lettre du 18. Au nom de Dieu et de tes amis, ne te laisse pas aller au noir de ton àme. Ta douleur est bien juste, bien fondée, et je te répète encore que je ne cliercherai jamais à t'en consoler; cela est et sera toujours impossible. Mais songe que tu te dois à tes parents et à tes amis, et à ta malheureuse patrie. Enfin, si la vie t'est odieuse, c'est contre les barbares qui sont cause de nos malheurs, c'est en vengeant celle que tu regrettes, que tu pleures, que tu dois chercher à te délivrer d'un poids insoutenable.

Dis au comte Jules (jue j'ai reçu sa lettre avec celle de l'Empereur. Je lui répondrai par la première poste, et je me servirai du même moyen (|ue lui.

Tu as toute raison de retenir les deux jeunes gens ; tout le monde a besoin d'un peu d'adoucissement, et les choses ne vont pas encore aussi vite que je l'espérais. Lord Moïra est toujours à Guernesey, et il est sûr que les royalistes s'avancent maintenant dans l'intérieur, et qu'ils s'éloignent des côtes.

(1) Ce portrait a été gravé à Vienne par Fischer en 1794. Colle estanipi» ci.vanl élr. des l'origine, fort rare, un graveur de Londres, J. Smith, en lit une copie. V. la notice iconographiciue ù la fin du volume.

176 CORRESPONDA.XGE LXTIME

Crois que j'aurais déjà suivi ton conseil depuis longtemps, si j'en avais eu la possibilité physique ; mais si tu étais ici, tu verrais que je ne néglige rien, absolument rien.

Adieu, mon ami. Je t'aime du plus tendre de mon cœur et plus que jamais pour la vie.

Parle sans cesse de moi à mes bons et malheureux amis.

Evacuation de Toulon et de TAlsace. — Nouvelles affligeantes de la Vendée. — Lord Moïra à Jersey. — Perpignan.

Hamm, ce 10 janvier 1794.

Je n'ai reçu qu"avant-hicr. mon ami, ta lettre du 25. Elle m'a fait de la peine sous plus d'un rapport; non seulement je ne vois que trop que ta trop juste douleur s'aigrit, au lieu de s'adoucir, mais tu me donnes, ainsi que le duc de Polignac,des inquiétudes sur ta santé : et enfin je me trouve dans la dure nécessité de t'avouer que je fais tout le possible, en t'envoyant les cent louis (que tu toucheras sûrement), et qu'à moins qu'il n'arrive du secours il m'est impossible d'aller au delà. Je ne connais pas de supplice comparable à celui de ne pouvoir plus être utile à ses amis; mais il est décidé que je boirai le calice jusqu'à la lie.

D'un autre côté, il s'en faut que les affaires de l'Europe prennent une tournure heureuse. L'évacuation de Toulon et celle de l'Alsace étaient déjà de grands malheurs; mais ce qui m'afïectele plus sensiblement, c'est que les nouvelles

de l'armée royaift sont bien affligeantes. Ces braves paysans perdent tous leurs cbefs : ils sont séparés, dispersés, et il en tombe des milliers entre les mains des tigres que nous avons pour ennemis.

Lord Moïra est encore à Jersey; mais il est plus que probable que son expédition est manquée. Enfin je puis dire hardiment que l'Europe est perdue sans ressource, si on suit encore le même système.

Conviens, mon ami, que voilà trop de maux réunis; mais je ferai tête à l'orage, tant que j'aurai du sang dans les veines.

Si Perpignan est pris, comme je l'espère, cela peut ramener bien des choses; mais nous ne jouons pas heureusement.

J'ai reçu également avant-hier une lettre de la comtesse Diane et une du comte Jules; je leur répondrai dimanche.

Adieu, mon ami. Songe que tu me dois de te conserver, et n'oublie pas que mes amis me sont plus nécessaires que jamais.

Je t'embrasse du plus tendre de mon cœur.

M. DE YAUDREUIL A LADY E. POSTER

M'"* de Pi)lignac. — Contradictions et d mgers de la politique anglaise. — Les cous-tilutionuels.

(Vienne), ce II janvier 179*.

Vous avez dû recevoir deux lettres de moi, aimable et sensible Elisabeth, depuis l'épocjue démon mallieur; vous serez surprise d'en recevoir une troisième, et que je vive encore. Ah ! si je croyais la rejoindre, j'aurais l)ientùt franchi l'espace ([ue cette àme céleste a franchi avant nous. Mais suis-je destiné, comme elle, au séjour des anges, II. 12

au sein de Dieu dont elle fut l'image ? Je risquerais donc de perdre dos souvenirs et les pleurs sacrés qu'ils me font répandre.

Enfin je vis encore ; mais je vis pour sentir, à tous les moments, quejai perdu le charme, la ressource, l'objet de ma vie, la consolation, le dédommagement de toutes peines. Si \'ous la pleurez, vous qu'elle aimait, vous qui l'aimiez, mais qui n'aviez fait que l'entrevoir, que pressentir, par la douceur de son visage et de sa voix, combien son cœur était plus adorable encore, jugez combien un ami de trente ans, honoré de sa confiance, de son amitié, éclairé par sa raison, guidé par ses conseils, respirant sa pureté, s )utenu par son courage, qui tenait tout d'elle, rapportait tout à elle, qui fut si longtemps heureux, jugez comme il est iîifortuné.

Si du moins j'avais l'espoir de la venger I Mais votre politique nous paralyse; maison prend Toulon, et c'est pour le brûler ; mais les royalistes de la Vendée demandent leur prince, et on ne veut pas le leur donner ; on veut leur conduire plus, et moins qu'ils ne demandent. C'est pour cela sans doute qu'ils s'éloignent de la côte et qu'on ne voit pas les signaux convenus. Croyez-moi, la politique des temps ordinaires ne vaut rien en pareilles circonstances, dont aucun siècle ne fournit l'exemple. Il fallait laisser dormir les vieilles haines et les vieilles rivalités pour venger à frais communs la majesté des rois et celle de Dieu, outragées par des régicides et des athées ; il fallait d'abord mettre tous les gouvernements, toutes les propriétés, tous les individus, l'autel et le trône à l'abri des attaques de brigands sanguinaires et impies, rendre la sûreté et la paix au monde en purgeant la terre des monstres (juila menacent. Après cela, haines, rivalités, ancienne politique auraient pu se réveiller; car, tant qu'il y aura des hommes, il y aura des passions injustes.

On fait tout le contraire. On croit s'agrandir en laissant subsister nos troubles, et d'autant on avale nos poisons destructeurs ; on veut détruire, dit-on, les Jacobins, et les

Jacobins arment la France en disant que c'est la France que vous voulez détruire ; la preuve en est, disent-ils, qu'on annule les princes français. Ah 1 Burke, Burke 1 ce ne sont pas là vos principes, ce n'est pas là cette morale pure et sublime de votre ouvrage immortel. Être avant tout attaché au pays, au gouvernement dans lequel on est né, n'exclut pas l'amour de l'humanité, la pitié pour les malheureux d'une nation rivale, les vœux pour le repos du monde, le respect pour la justice; et ces devoirs sacrés de l'homme juste lui sont encore commandés par la raison et l'intérêt. Dire aux autres peuples qu'ils peuvent changer leur constitution, préférer nos constitutionnels, qui sont les pères honteux des infâmes Jacobins, à ces purs royalistes fidèles à leurs serments, c'est fournir des arguments sans réplique à ceux qui voudront chez vous réformer votre constitution ; c'est armer vos dissidents et tous les mécontents d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande. Ne pas reconnaître Louis XVII, parce que son auguste père est mort par un crime, ne pas reconnaître M. le régent, à qui malheureusement notre Antoinette no peut plus disputer la régence, c'est attaquer l'hérédité de toutes les monarchies.

Et votre Londres est plein de Jacobins, de clubistes et do clubs que vous ne pouvez évincer, do constitutionnels mille fois plus dangereux encore, car ils ont sur leurs visages un masque hypocrite qui cache la dillonnité de leurs traits, et le poison de leurs discours est enveloppé de sentences philosophiques et de miel; ils ont l'art perfide de ne pas laisser apercevoir le danger ^do leurs systèmes et la pourriture de leurs cœurs.

Qu'est-ce qu'un royaliste en France? Un sujet fidèle à ses serments, qui eùL été à Londres un défenseur des deux chambres et des lois; dans la république de Venise, un aristocrate courageux; en Suisse, tenant aux lois de son canton; partout respectant Dieu et son Jgouvfrncmenl. Si les hommes fidèles succonil)enl, l'Europe s'écroulera, et vos ruines seront les premières à épouvanter le nundj;

180 CORRESPO.XDANGK INTIME

car vous êtes plus près du fover de notre incendie, plus combusliljles et plus menacés que tous les autres gouvernements de l'Europe. Sujet lidèle de mon Roi, Français attaché à ma patrie, mais ami de lliumanité, je fais les vœux les plus ardents pour que vous échappiez aux dangers qui vous menacent; mais vous n'y échapperez qu'en revenant aux principes et à la moralité.

Vous avez l'air d'aspirer à la dictature du monde. Cette entreprise est au-dessus de la force et du génie des hommes: Dieu seul le gouvernera. Ah! contentez-vous d'être heureux, ef, pour être heureux, soyez modérés et justes, repoussez les séductions de Torgueil.

Vous me demandez ce que fait mon prince. Il pleure mon amie, la sienne, celle du Roi et de la Reine, cette victime de la reconnaissance et de la sensibilité. 11 est à Hamm, où vous le retenez dans une captivité barbare, oii il attend bonnement les effets de vos promesses illusoires. Je fais ce que je peux pour l'éclairer ; mais je suis à trois cents lieues de lui; mais je n'ai plus de persuasion, de faculté d'rgir et de penser, depuis que je n'ai plus la récompense de mes actions et de mes sentiments; mais je n'ai plus l'espoir de le revoir et de le servir, car je cours à ma tombe.

Adieu, aimable Elisabeth.

M. DE VAUDRELIL AU COMTE D'ANTRAIGUES

Regrets et désespoir. — Politique aveugle des puissances. — Las Casas.

A Vienne, ce Ifi janvier 1794.

Vous avez bien raison, mon cher ami, de ne plaindre que ceux (pii, restant sur la terre sjuillée de crimes, y regrettent ce qui n'y est ])his, et ont horreur de tout ce qui s'y passe. \'oih\ mon sort afl'reu.x. Il ne peut plus cluin-

ger. J'ai perdu tout espoir, en perdant l'amie de trente ans, l'être céleste qui me consolait et me tenait lieu de tout. Je m'étonne, je rougis de vivre encore: mais je crois en Dieu, et j'attends ma destinée en en désirant la fin. Je souffre trop pour pouvoir souffrir. Voilà mon espérance !

Si la vengeance, quelque grand objet pouvaient du moins occuper le reste de ma vie ! Mais les forces me manquent : mais ce n'est ni de Hamm, ni de Turin qu'on reconquiert la France ; mais la politique barbare de TAngleterre paralyse toujours nos princes, qui ne savent pas assez s'aider eux-mêmes , mais enfin personne n'est corrigé, éclairé par cet incendie, dont le foyer est en Fiance et qui menace le monde d'un embrasement général et procbain. Je continue de prêcher ma morale, mais je prêche dans le désert.

Votre ami Las Casas est l'homme que j'aime le mieux rencontrer. Celui-là entend seul la langue que je parle; tout le reste est sourd et aveugle.

Je ferai vos tristes commissions pour mes malheureux amis. Ménagez votre santé, et aimez toujours un homme qui vous aimera jusqu'au terme de sa vie.

Si vous savez des nouvelles, des détails de l'inconcevable événement de Toulon, mandez-les-moi.

LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL

11 croira au salut de l'Europe le jour où les puissances changeront de système ; jusque-là son attitude actuelle est la seule honorable pour lui.

Hamm, ce 17 janvier IT'.U.

J'ai reçu ta lettre du 4, mon ami. Je ne combats plus ton projet ; je sais trop le besoin que tu as de te livrer à ta douleur; je te prie, je to conjure seulement de te

i82 CORRESPONDANCE INTIME

rappeler que tu as un ami dont les sentiments ne s'affaibliront jamais, et que ta place sera toujours marquée à côté de lui.

Je suis fort loin de voir en couleur de rose sur les événements, et la raison en est bien simple : c'est que les puissances n'ont pas encore abandonné le système archifuneste qui pouvait seul prolonger l'horrible existence de la Convention et préparer la destruction de toute l'Europe. Voilà le seul motif du noir de mon âme ; mais je t'ajoute, avec toute confiance, que le jour oii je verrai la raison et lajustico remplacer l'erreur, et oij les souverains, comptant sur la trop juste reconnaissance du Roi et du régent, agiront et combattront pour rétablir les autorités légitimes, non seulement je croirai au salut de l'Europe, mais j'en serai plus sûr que de mon existence.

Ne blâme pas ma conduite sans la connaître assez en détail ; je te réponds que ma marche est noble et sage. Ce que tu me proposes (i) ne pourrait être considéré pour moi que comme une retraite et un abandon absolus. Remarque bien que nous sommes deux : l'aîné sera au poste de décence et de convenance sous tous les rapports; le cadet doit être à celui d'attente pour arriver promptement à celui de l'activité et du danger. Jusque-là, crois, mon ami, que la maison de bois que j'habite et les brumes de la Westphalie sont plus honorables pour moi que le palais de l'Escurial ou d'Aranjuez. Il n'en serait pas de même, si l'Espagne m'appelait pour une grande activité et si j'avais perdu tout espoir de servir utilement dans le Nord. Mais rien de tout cela n'existe, et je suis loin de craindre que le Ciel se refuse toujours à mes efforts continuels.

J'ai voulu entrer dans ces détails que je ne désire point laisser inconnus. Au surplus sois tranquille pour ce qui concerne les sentiments de mon cœur ; tu sais que je suis accoutumé aux sacrifices.

(1) Il semblerait que M. de Vaudreuil conseillait au comte d'Artois de se rendre en Espagne et d'y attendre les événements.

DU COMTE DE VA l D I EUIL. — 1 794 183

Adieu, mon ami, mon cher Vaudreuil; aime-moi i)ien, et conserve-moi mon ami. Mille tendresses âmes bons et malheureux amis.

CLYI LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL

11 persiste dans ses opinions. — Saint-Domingue. — Espère que M. de Vaudreuil pourra le rejoindre pour ne plus le quitter. — Nouvelles affligeantes de la Vendée.

Hamni, ce 24 janvier 179 i.

J'ai reçu hier, mon ami, tes lettres du 10 et du 14. J'ai répondu par madernièra aux conseils que ton amitié pour moi t'a dictés, et, quoiquela position soit devenue encore plus mauvaise depuis, je persiste plus que jamais dans mes opinions. Dieu veuille que les yeux s'ouvrent enfin sur le bord do l'abîme, car ce n'est plus du sort de la France qu'il s'agit, ni de celui de la maison de Bourbon, mais il y va de l'existence de l'Europe entière.

Je suis très fâché que l'Empereur paraisse avoir renoncé avenir dans les Pays-Bas; un souverain aussi loyal et aussi noblement pensant que celui-là doit tout voir par lui-même, et sa présence aurait doublé la force de ses armées; tous ses vrais serviteurs ledésiraient ardemment, et j'en suis personnellement très fâché.

Non, mon ami, je no chercherai jamais â te consoler; mais j'avais l'amour-propre de croire (juo je pourrais te faire un peu de bien. Souviens-toi toujours que notre sort est lié à la vie et à la mort, et plus dans ce moment-ci que jamais.

Je ne t'ai pas encore parlé de Saint-Domingue, parce qu'il n'y a rien do décidé sur le sort de cette colonie ; mais

les dernières nouvelles sont bonnes, et j'en jouis bien vivement, parce que cela te donnerait le moyen do pouvoir me rejoindre pour ne plus me quitter. Resserrons-nous plus que jamais; mes amis ne m'ont jamais été plus précieux et, quel que soit le sort qui nous est réservé, il sera toujours consolant et précieux de ne pas nous quitter et de cliercher à adoucir nos peines ensemble.

Adieu, mon ami ; les nouvelles de nos royalistes sont affligeantes; mais je réponds qu'ils existent, et que nous les retrouverons.

Je t'embrasse du plus tendre de mon cœur, ainsi que mes amis.

CLYII

îl doit continuer à se sacrifier. — Nouvelles aftligeai)tes de la Vendée. — Regrette que le duc de Polignac n'adopte pas son projet.

Hamm, ce 2 févriur 1794.

J'ai reçu par ton cousin, mon ami, ta lettre du 17 janvier. Crois-moi, il n'est pas temps de prendre le remède in ex' remis que tu me proposes ; peut-être sera-t-il bon un jour; mais l'époque n'est pas encore arrivée, et je dois me sacrifier à tout et m'exposer à tous les dangers physiques et politiques avant de m'y résoudre. Si tu étais ici, je suis bien sûr que tu penserais comme moi; mais il est difficile de juger d'aussi loin. Je ne sens pas moins que ton opinion peut paraître la plus sage d'après les événements, et je t'en aime un peu davantage, si cela est possible.

Les nouvelles des royalistes sont toujours aussi aflligeantes; du reste rien de nouveau. M. Pitt soutient sa

DU COMTE DE VAUDREUIL .- 1794 ISo

majorité, et la guerre sera rigoureusement continuée celte campagne.

Dis de ma part au comte Jules que j'ai récusa lettre du i4, et que je lui répondrai par le premier courrier. Je no puis que l'approuver, mais je regrette qu'il n'ait pas pu adopter un projet qui nous aurait infiniment rapprochés.

Adieu, mon cher et malheureux ami, compte sur moi à la vie et à la mort.

CLYIII M. DE VAUDREUIL A LA MARQUISE DE VAUDREUIL

Nécessité pour l'Europe de s'affranchir de l'influence anglaise et de reconnaître la puissance légitime des Bourbons,

(Vienne), ce o février 1794 (!).

... des Français rebelles qui ont détrôné leur Roi et qui ont déclaré la guerre à l'Europe. Rien de plus extraordinaire que cette conduite aussi injuste qu'aveugle. Remarquez encore que ce sont les constitutionnels qui ont enfanté le Jacobinisme, ennemi de tous les rois, et que les rois protègent encore la constitution (jui, si elle reprend des forces, enfantera de nouveau le Jacobinisme. Remar- (piez que nos princes sontaimulés; que les royalistes sont abreuvés d'outrages, repoussés de partout, et qu'il y a à Constance cent cinquante constitutionnels déserteurs avec Dumouriez, qui y sont parfaitement bien traités. Qui a établi ce principe? L'influence des Anglais. Qui la première y trouvera sa perle? L'Angleterre. Mais cette ^constitution protégée par les rois annule cependant la royauté, et a attaqué la religion, appui sacré des trônes; qui peut donc la rendre recoimnandable aux rois (ju'elle renverse?

(1) La première feuille de cotfo lettre manquo.

186 CORRESPONDANCE LNTLME

L'influence de l'Angleterre, qui a cru pouvoir profiter de nos troubles pour s'agrandir, et qui en conséquence les a propagés.

Qu'en résultera-t-il, si on ne change pas de principe et si on n'en revient pas à la justice et à la moralité? C'est que tous les gouvernements de l'Europe seront ébranlés, et que tous les sujets seront gangrenés. L'Espagne et la Russie échapperont seules à cette contagion, parce quelles sont placées aux deux extrémités du Midi et du Nord; voilà ce qui leur est commun; mais d'autres causes encore leur sont particulières. L'Espagne sera défendue par l'honneur, dont les restes augustes s'y sont réfugiés, par la religion qui y est encore respectée, et par l'inquisition si calomniée, mais si utile. La Russie sera défendue par la grande réputation et l'habileté de sa souveraine, par l'ignorance et l'obéissance passive des Russes. Tout le reste, — et surtout l'Angleterre, — sera victime de notre révolution avant quatre années, à moins, je le répète, que, secouant le joug politique du cabinet de Saint-James, les puissances ne se réunissent pour venger la majesté divine et humaine, attaquée par des athées et par des régicides.

Qu'elles se pressent donc de rendre hommage à la pureté des émigrés royalistes, de ces êtres aussi dévoués que courageux, qui ont abandonné leurs terres, leurs fortunes, leur existence pour se coller au trône et à la religion de leurs pères. Qu'elles se pressent de reconnaître une hérédité qui n'a pu être détruite par un forfait, et dont la non-reconnaissance invite tous les peuples au même forfait par l'impunité du forfait. Les puissances veulent-elles un autre prix des frais de la guerre que la satisfaction d'avoir fait leur devoir ? Eh bien ! qu'elles reconnaissent la puissance légitime des Bourbons; qu'elles se servent de ce pouvoir, qui marchera à l'appui de la force militaire, et qu'elles obtiennent par des traités solides les concessions qu'elles n'obtiendront qu'éphémèrement à titre de conquêtes.

Voilà les principes. Si on s'en écarte encore. l'Europe est perdue. En ce cas, allons au continent de l'Amérique, en Russie ou en Espagne.

Lisez cette lettre à mon cousin : son bon esprit en saisira toute la solidité, et il me mandera peut-être : atteyidons encore ; mais il ne repoussera pas mes réflexions et mes projets, j'en suis sûr.

Bonjour, ma chère cousine, je vous embrasse tous du fond de mon cœur.

Dites à Joséphine que je suis mécontent d'elle ; elle ne m'écrit plus.

J'espère que mon cousin aura touché la lettre de change que je lui ai envoyée par le dernier courrier.

Annotation d'une écriture autre que celle de M. de Yaudreuil:

Le secret est important à garder à cause de son prince qui ne se doute pas de ce projet, qui n'est inspiré que par sa tendresse pour sa famille et qu'il n'exécutera pas certainement tant que le prince conservera de l'espoir.

LE COMTE D'ARTOIS A M. DE YAUDREUIL

S'informer auprès de Las Casas sur les dispositions de l'Espagne à l'égard du prince.

Ilanim, ce 6 février 1794.

J'envoie aujourd'hui un courrier à Turin, et, comme il passe à Francfort, j'en profite pour faire mettre ma lettre à cette poste.

Je ne peux pas varier dans ma manière Ao voir sur ma position, ni sur le lieu où je dois être. Je ne dois pas être avec Monsieur, mais rester au Nord. Cependant les lettres

que tu m'as adressées par ton cousin, et celle surtout que tu as écrite à mon amie, ne laissent pas que de me faire impression, et je te prie de me mander, en te servant du cliifTre n° 2, si c'est Las Casas qui t'a engagé à m'écrire, et sur quoi il fonde son opinion. J'ai la certitude, depuis plus de trois mois, que l'Espagne ne veut pas de moi avant que Monsieur soit placé, et Las Casas le sait. Sache donc par lui s'il a des données différentes. En attendant je cherche à être bien avec l'Angleterre, sans compromettre mes principes. C'est l'avis delà Russie.

Adieu, mon ami; je t'aime et t'embrasse du plus tendre de mon cœur. Songe que tu me dois de soigner et de conserver mon ami.

LE COMTE D'ARTOIS, A M. DE VAUDREUIL

Il persiste dans son opinion. — Saint-Domingue. — Un passeport pour jyjme Vigée- Lebrun qui se rend en Russie.

Hamm, ce 13 février 1794.

Je n'ai pas pu répondre plus tôt à ta lettre du 28. mon ami, parce que j'avais des affaires par-dessus les yeux.

Je persiste dans mon opinion, et des lettres de d'Havre du 15 et du 20 janvier me prouvent clairement que je dois me tenir en union avec l'Angleterre. D'après cela, j'y travaille de mon mieux, mais jusqu'ici avec peu de succès.

Il n'y a point de nouvelles ultérieures de Saint-Domingue; j'espère que le décret qui donne la liberté à tous les nègres ne produira aucun effet; mais c'est encore une grande atrocité de nos ennemis. Mon Dieu! que ma position me fait mal, en pensant à mes amis! mais elle changera, je ne peux pas en douter, et, quels que soient les

événements, je m'arrangerai pour que tous mes amis soient réunis avec moi, et je te réponds d'y réussir. Mais travaille à calmer un peu ta trop juste douleur, et n'oublie jamais que tu me dois de te conserver.

Je t'envoie le passeport de M""^ Lebrun, qui sert en même temps de certificat, et une lettre pour d'Esterhazy. Je réponds qu'elle sera bien reçue, et je suis charmé qu'elle fasse ce voyage. Mais il faut aussi qu'elle soit munie d'un certificat de M. de RazoumoNvsky (1).

J'attends avec impatience les gravures que lu me promets (2) ; tu sais si elles seront chères à mon cœur.

Adieu, mon ami; je me porte bien, mais mon amie est souffrante, et je ne connais qu'un remède. Je le prendrai, sois-en sur, ou le diable s'en mêlera.

Je t'embrasse et tous mes amis du plus tendre de mon cœur.

LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL

Obligation de s'appuyer sur l'Angleterre. — La Vendée. — Mack. — Monsieur va en Espagne. — Galonné en Russie.

Hamm, ce 21 février 1794.

J'ai reçu ta lettre du 8, mon cher ami. Non certes, ma confiance ne se borne pas à te parler de ce qui me regarde, et tes avis font plus d'effet que tu ne le penses. Mais il faudrait que tu voies tout, ou que je puisse l'expliquer tout, pour les motifs qui me font agir.

Je suis peut-être encore dans l'erreur; mais je crois aper-

(l) Razoïnnowski/ (comte, puis prim-e Aiidiv), nû en 17ol, mon on t83fi, ainljussadour de Russie à Vienne de 17'J2 à 1799, et do 1801 ù 18D6. L'a des plouipoloiitiaires de la Russie au coii,:,'ros de Vieiiue en 1813.

■^û) Le» gravures du portrait de M™" de l'oliguac.

cevoir qu'à force de b jnue foi, de franchise, et. j'ose le dire, à force de raison, j'ai un peu éclairci les nuages. Au surplus que pourrais-je faire? L'Espagne comme la Russie me renvoient toujours à l'Angleterre. Il faut donc marclier là, droit et ferm?.

La Vendée se relève un peu, au dire même de la C<invention. L'excellente armée autrichienne montre plus d'ardeur et de volonlé que jamais. Le retour du colonel Mack (1) de Londres sera bien important, et j'ai bien d'espoir que mes intérêts n'auront pas été négligés.

Je me flatte aussi que Monsieur sera bientôt en Espagne, et cela est bien important. Or je dois me sacrifier toujours et éviter ce qui pourrait nuireà la marche deMonsieur (2).

Si tu formes des projets, ainsi que nos amis, je suis bien sûr que j'en serai instruit avant tout le monde, et je répondrai selon ma conscience, selon la position des affaires, selon mes movens et surtout selon mon cœur.

Galonné va décidément en Russie. Je lui ai donné une bonne lettre pourlimpératrice.

Adieu, mon bon, mon cher Vaudreuil; conserve-toi pour tes amis; jamais tu ne leur fus plus nécessaire, moi sûrement à la tête.

Mon amie me charge de mille choses pour toi; elle t'aime de tout son cœur.

(1) Le colonel Mack, si connu plus tard par la capitulation d'Ulm, avilit été envoyé à Londres, au mois de février 1794, par le gouvernement autrichien pour arrêter, avec le gouvornemeut anglais, le plan d'une nouvelle campagne. Il y reçut un brillant accueil, et ses projets furent adoptés.

(2) Le comte d'Artois écrivait en même temps au cardinal de Bernis (le 25 février 1794) : « 11 n'existe qu'une seule place pour le régent. L'uti- « lité, la convenance, la décence même, tout doit le porter en Espagne, « et tout séjour intermédiaire deviendrait fuueste à la cause dont il est le « digne chef. Je ne doute pas des soins que le bonhomme se donne pour « hâter ce voyage; mais, connaissant la juste considération dont il jouit « en Espagne, je le prie de redoubler de moyens pour effectuer une affaire <c aussi importante.» (F. Masson, Le cardinal de Bernis, p. 3i4, note 2.)

M. DE VAUDREUIL A LA MARQUISE DE VAUDREUIL

Projet d'aller avec le marquis et toute sa famille à Pise ou à Lacques.

(Vienne), ce l'^^mars 1794.

Votre lettre, qui m'a été remise liier en rentrant chez moi, ma cousine, m'a fait passer une mauvaise nuit. Je vous vois inquiète de la santé de mon excellent cousin, mon père, mon frère, mon ami, et, quoique je me dise bien que votre juste tendresse pour lui exagère sans doute vos alarmes, elles n'en ont pas moins passé au fond de mon cœur. Je partirais à l'instant même pour aller voir par mes yeux, si j'en avais les moyens, mais ces moyens pécuniaires indispensables, je ne les ai encore qu'en espérance, et point en réalité. Mon beau-frère me mande que, vu les bonnes nouvelles de Saint-Domingue, il espère obtenir un crédit considérable de notre correspondant de Londres; voilà oiî nous en sommes. Mais il faut que cela s'effectue; alors seulement je respirerai, puisque j'aurai le doux plaisir de pouvoir servir ce que j'aime.

En attendant, raisonnons sur ce qu'il y aura de mieux à faire, dans la supposition où l'argent ne nous manquera pas. Je pense, et d'après l'opinion des médecins (je les ai consultés ce matin), que l'air d'Italie et les eaux de Pise, ou encore mieux de Lucquos, foraient plus de bien à mon cousin que les eaux de Spa; Pauline y viendrait aussi ; et moi, j'en aurais un très grand besoin. Nous y serions réunis pour attendre les événements. A tout hasard, je vais pour cet objet me munir de tous les passeports nécessaires.

Ce n'est pas le seul avantage (juc je trouverais à prendre ce parti. Nous serions là tout auprès de Livourne,

192 CORRESHOiNDANCE l.NTIME

d'où nous pourrions nous oniharcjuer pour l'Espagne, si les circonstances nous le conseillent, soit pour y rejoindre l'armée espagnole et pénétrer par le Roussillon avec M. de Ricardos(l), en Languedoc et dans notre antique manoir, soit pour y vivre sur nos fonds en attendant mieux. Je vais, encore atout hasard, me munir des passeports et lettres de recommandation nécessaires.

Il y a plus. Mon opinion est que M. le régent, ainsi que M. le comte d'Artois, n'ont pas à choisir de position plus décente pour attendre, et plus sûre pour agir et avoir la liberté de leurs mouvements, que l'Espagne. Je crois donc qu'ils finiront par y aller, parce qu'il faut toujours en revenir au vrai. Nos jeunes gens seront donc bien placés pour se livrer à leur noble et juste ardeur; et nous-mêmes, si nos santés rétablies nous le permettent, nous les guiderons dans le sentier qu'ils aiment et que nous aimons comme eux.

Voilà donc, ma chère cousine, le plan qui, selon moi, doit avoir toute préférence sous tous les rapports, et qu'il faudra exécuter, dès que j'en aurai les moyens. Soumettez-le à mon bon cousin, et répondez-moi le plus tôt possible. Ne me parlez plus de ce que chacun pourra mettre en masse, ainsi que le projette ma cousine Yalady (2). Oui sans doute, chacun mettra en masse ce qu'il

yi) Birardos (Antonio, comte do), général delà province et de l'armée de la Catalogne, né en 17i7, mort le 13 mars 1794. L'abbé Barruel {Mémoires pour servir à Vhistoire du Jacobinisme, t. IV, p. 474) affirme qu'd est mort empoisonné au moyen de l'aquatofana par les Jacobins d'Espagne, d'in- • telligence avec ceux de France.

(2) F«/«f///.Louise-Élisabeth-Charlotte Marie deRigaud, née le 23 novembre 1770, fdle du marquis de Vaudreuil, avait épousé en 1783 Godefroy d'Izarn, appelé marquis de Valady, né en 1706, en 1792 député de FAvovron à la Convention nationale, mis hors la loi le 28 juillet 1793, surpris àl'érigueus et guillotiné le o (ou le 11) décembre 1793. On trouve une notice fort curieuse sur Valady dans les B/ogrnphical anecdotes on the founders of the french republic, London, 1797, in-12 (sans nom d'auteur). Devenue veuve, M"' de Valady épousa Antoine-Josepli-Philippe Walsh, comte de Serrant (qui était lui-même vouf lorsqu'il épousa M"<' de Valady, ayant été marié en premières noces avec Renée de Clioiseul-Beaupré). L'éditeur des Lettres de M"' de Rémusat dit (t. I. p. 2U4) que M""" de Serrant, née de Vaudreuil, était « une personne en grande réputation d'esprit et de beauté, dame du palais de l'impératrice Joséphine. »

aura, moi en argent, si j'en ai. et vous tous en vertus, en agréments. La part que vous y apporterez vaudra mieux que la mienne. Que personne ne craigne d'être à charge, et grondez La Tour (1) de cette pensée. Vous serez l'objet de mon luxe; aurai-je jamais eu une plus belle galerie de tableaUxX? Ils seront animés, ceux-là, et les ouvrages de Raphaël ne peuvent approcher de ceux du Créateur, qui s'est plu à former mon aimable famille pour le plaisir des yeux, et plus encore pour le bonheur du cœur.

Une chose m'empêcherait d'aller à présent même où vous êtes, parce que c'esL trop près de... (2) pour que je n'y allasse pas. Et je vous dirai {ceci pour mon cousin et vous) que j'irais uniquement pour l'en enlever, si j'en avais le crédit, et le décider à prendre un parti digne de lui; mais pour rien dans le monde je ne voudrais partager le tort d"y rester.

Je crois vous avoir tout dit sur tous les points. Réfléchissez et répondez-moi.

Écrivez-moi souvent, car ce que vous éprouvez d'inquiétudes pour moi, je l'éprouve pour vous.

Bonjour, ma chère cousine; je vous embrasse tous du plus tendre de mon cœur.

Quoi? Aucune nouvelle du comte et de la comtesse de Yaudreuil, ni de ses filles et gendres? Quelle cruelle calamité! Comhien je partage vos inquiétudes ! Ils ne sont sur aucune liste (3); je les lis avec autant de trouble que (!' intérêt.

Le bruit se répaud que l'armée républicaine qui t'ait contre Lyon a déserté la républi(|ue et s'est réunie oux royalistes. Que cela serait heureux!

(1) La Tuur. Louise-Pi'lroiiille-Madoleino do Vaudreuil, seconde filli' du marquis, était niiriée, di'puis le 28 février IT'JO, au comte Joseph-Denis do La Tour d'Auvergne tle Lauraguais.

(2) G'ebl ainsi dans rorif,'inal : le nom de la ville (>5l remplacé pn- dos points.

{'■i) Ils ne sont sur aucune liste, — c'est-à-dire ni sur la liste des émi^-iés ni sur celle des condamuùs à mort.

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