LE COMTE D'ARTOIS A LA COMTESSE DL\NE DE POLIGNAC
Sur la mort de Madame Elisabeth.
Ilamm, co 19 mai 1794.
Ah ! ma pauvre mère, que nous sommes mallieureux ! J'aime à vous parler de ma douleur, parce que je sais que vous la partagerez, non seulement pour moi, mais pour l'ange que je pleurerai toute ma vie.
J'étouffe do rage et de douleur ; mais je me fais un peu de bien en pensant que ma trop mallieureuse sœur reçoit à présent la récompense de ses sacrifices et de ses tourments. J'espère aussi que la Providence me donnera le moyen de me venger, et cet espoir redouble mes forces et me donnera les moyens de remplir tous les devoirs que l'honneur m'impose.
Plaignez-moi, aimez-moi, et du moins conservez-moi mes amis.
Adieu, ma pauvre mère. Je n'ai pas la force de vous on dire davantage; mais j'avais besoin de vous ouvrir mon
204 COURESPONDANCE LXTIME
âme", parce que j'étais sûr que vous m'entendriez et que vous me sentiriez. Je vous embrasse du plus tendre de mon cœur.
Dilcs mille choses pour moi à votre frère et à M'"® de Guiclie: je suis sur qu'ils partageront ma trop juste douleur.
J'écris un mot à Yaudreuil.
LE COMTE D'ARTOIS A M. DE YAUDREUIL
Corps (.rémigrés à la solde de l'Angleterre. — MoTisieur aflend toujours les ordres de l'Espagne. — La Vendée.
Ilamm, ce 26 mai 1794.
Mon cœur est et sera éternellement aussi déchiré, mon ami; mais je m'étonne moi-même que ma santé y puisse résister, et je bénis le (]iel de me conserver mes forces pour mes devoirs et surtout pour mes amis.
J'ai reçu ta lettre du 14. Pardon si je n'avais pas répondu plus tôt à ta question ; mais je te jure que c'est à peine si je commence à recouvrer ma tête. Les malheurs redoublés sont aussi par trop cruels à supporter, et celui que je viens d'éprouver m'a cruellement rappelé le mois de décembre (1).
Ma réponse sera courte et claire. Oui, sûrement^ j' (approuve et désire que tous les vrais Français se placent dans les corps que l' Angleterre va lever. Wns'x, mon ami, tu peux partir de là pour tes parents et tes amis ; mais j'ignore encore si j'aurai de l'influence sur la formation et la nomination.
Tu sais sûrement les malheurs du Piémont: je ne con-
(1) Allusion à la mort de M"'^ de Polignac.
DU COMIK DE VAUDREUIL. — i79i 203
çois pas où cela peut aller pour l'Italie. Monsieur est à Parme ou à Vérone, en attendant toujours les ordres de l'Espagne. Monsieur a la certitude physique et morale que l'Angleterre ne s'opposera à rien de ce que l'Espagne voudra faire ; tu peux compter sur cela.
Les revers éprouvés en Flandre serépareront sûrement; mais ils retardent tout, et en même temps le ministère anglais est absorbé par la découverte de la conjuration qui aurait eu des suites si dangereuses.
Aussi nos affaires languissent: mais j'espère qu'elles se relèveront d'une manière d'autant plus brillante que, d'après tous les rapports, la sainte Vendée se relève, se ranime et acquiert tous les jours de nouvelles forces.
Adieu, mon cher ami, soigne-toi ; conserve-toi pour moi, et compte plus que jamais sur ma bien vive amitié.
Mon amie se porte bien ; mais son cœur est bien souffrant. Elle a perdu son grand-père (1) deux jours avant la mort de ma malheureuse sœur. Il est cruel de ne pouvoir pas se consoler mutuellement ; mais, quelque chose qu'il m'en coûte, j'aurai toujours la force de faire les sacrifices nécessaires.
LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL
Il est content de l' Angleterre. — Arrangements de fortune pris par le comte de Duras. — Corps d'émigrés levés par rAugleterre.
Ilanirn, ce 8 juin 1794.
J'ai reçu, mon ami, ta lettre du 27 mai. Tu ne savais pas encore mon malheur, et je suis bien sûr (ju'il renouvellera ta trop juste peine. Ma santé est bomic,
(1) M. Rougeot, fermier-géiicral, giiillolinù le 8 mai 1794. V.l. I'', p. 141. note 2.
206 CORUESPO.NDANCE hNTIME
et, grâce à Dieu, la quantité d'aiïaires m'a soutenu et dissipé.
Le côté de l'Angleterre va toujours vers une bonne direction, et j'en espère plus que je n'en ai jamais espéré ; mais je ne puis en dire davantage, car je n'ai que de l'espoir, et j'ai été si souvent contrarié dans mes plus vifs désirs, que je suis décidé à ne croire que ce que je tiendrai.
On m'a dit que le comte de Duras avait arrangé, pour toi et pour lui, que tu recevrais 1200 fr. par mois d'un banquier de Londres. Ce serait peu ; mais dans notre situation peu est quelque chose. Ce que tu me dis de ta santé me fait du bien ; conserve-la, mon ami ; tu sais si elle m'est chère.
Je suis tellement accablé d'afiaires que je n'ai pas le temps de t'en dire davantage.
Je t'embrasse et mes amis du plus tendre de mon cœur.
J'ai lieu de croire que les corps vont être formés. Le duc de Laval en aura sûrement un ; je lui écrirai pour qu'il place Armand et Rivière ; mais ils ne pourront être que capitaines tout au plus, je dois t'en prévenir ; il y aura même des colonels qui prendront des compagnies.
LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL
Les parents de M. de Vaudreuil seront placés dans les corps à la solde anglaise. — Meilleures inlentions de l'Espagne à l'égard de Monsieur.
Hanam, ce 16 juillet 1794.
11 y avait des siècles que je n'avais reçu de tes nouvelles, mon ami; mais je viens de recevoir ta lettre du -4. Je n'aime pas ce que tu dis de ta santé, et la cause de ta
paresse me fait beaucoup plus de peine que si c'était une négligence. Au nom de l'amitié, calme ton cœur, soigne ta santé, et songe que j'aurai toujours bien besoin do toi. Je n'ai rien reçu d'intéressant depuis la lettre que j'ai écrite il y a huit jours au duc de Polignac; aussi je n'ai pas la moindre chose à y ajouter. Il doit parler toujours le même langage, témoigner la confiance que nous éprouvons, et il finira par persuader que nos demandes sont également nécessaires à l'intérêt de toutes les puissances comme à celui de la France.
Vos deux parents seront placés dans le corps du duc de Mortemart, l'un capitaine et l'autre lieutenant ; c'est tout ce qu'il était possible de faire. Armand et Rivière seront dans le corps du duc de Laval; mais j'ignore dans quels grades. Je ne peux pas leur fixer d'époque, mais ils feront bien de se rapprocher pour marquer du zèle. Je tâcherai de placer aussi tes cousins ; mais les chefs de corps, qui ont été divisés sur une présentation, ayant par les règlements la nomination de tous leurs officiers, il me sera peut-être fort difficile, dans le premier moment, de pouvoir placer tous ceux à qui je dois protection ; mais je t'assure que je n'oublierai pas tes cousins.
Il y a douze jours que nous n'avons plus de nouvelles d'Angleterre. A cette époque, il paraissait certain que le ministère redoublait d'énergie et de bonnes intentions ; mais les revers de la Flandre ont entraîné de grands malheurs, car tous les retards sont funestes.
Il paraît que l'Espagne a de meilleures intentions pour Monsieur.
Adieu, mon ami, je t'aime et t'embrasse du plus tendre do mon cœur.
On disait à Londres que le duc de Porlland et M. Windham allaient entrer au ministère sans déplacer personne; cela ne peut être que d'un très bon augure.
208 CORRESPO^'DA.NCE INTIME
CLXXIY LE COMTE D'ARTOIS A M. DE YAUDREUIL
Disposilious militaires. — Régimcnl de Mortemart.
Ilamm, ce 5 août 1794.
Je ne t'ai pas écrit par le courrier, mon ami, parce que j'étais assommé traffaires, et que d'ailleurs j'étais sûr que vous auriez connaissance de tout. Les choses sont toujours dans le même état depuis le départ du courrier, et je ne crois pas qu'elles changent jusqu'à son retour. On peut hien dire, mon cher ^'audreuil, que le moment est arrivé oii les souverains vont jouer à quitte ou douhle; mais les nuages se dissipent peu à peu, et, sans avoir encore assurance, j'espère. Il est d'ahord décidé qu'on gardera la Meuse, et c'est beaucoup. Il paraît aussi que la Hollande sera mise en sûreté. Nous verrons ensuite les grands développements.
Pardon, mon ami, si je ne t'avais pas répondu sur ton cousin Philippe; je t'avoue tout franchement qu'il me serait impossible de le prendre pour aide de camp, et malheureusement le jour où je pourrai avoir des aides de camp n'est pas encore arrivé. Mais j'ai fait placer tous les petits Yaudreuil dans les nouveaux corps, et, vrai comme je t'aime, je ne pouvais faire mieux. MM. de Paroy et de Salle sont dans le corps du duc de Mortemart.
Adieu, mon ami; crois que je songe sans cesse à toi, et, si le Ciel seconde mes vœux, un jour viendra oii j'aurai besoin de ta bonne santé. Je n'ai pas de nouvelles de Rivière ni d'Armand, depuis qu'ils ont quitté Hamm; mais, s'ils n'ont pas ce qu'ils désirent, ils seront placés chez le duc de Laval.
Dis mille choses à tous mes amis; je t'embrasse comme je t'aime, du plus tendre de mon cœur.
Pardon de mon étourderie.
DU COMTE DE VAUDREUIL. — 179i 209
Son voyage sera pcut-êlre rel;.rdé, mais sans iiccLvéïiient j onr les
affaires.
Rotterdam, ce 17 août 1794.
Dans les lettres qu'on m'a envoyées de Hemm.mon cher Vaudreuil, j'ai reçu celle où tu me parles de Pauline. Tu connais ma position; mais néanmoins je vais faire sur-lechamp ce que tu désires, et tu sais si ce sera de bon cœur pour toi et pour elle.
Je ne suis pas ici sans affaires ; tu en connaîtras un jour la nature ; mais dans ce moment-ci je me contenterai de te dire qu'il est possible que mon voyage S(jit un peu retardé ; mais, si cela est, je réponds que ce sera sans aucun inconvénient pour la chose publique. Tu diras cela au duc de Polig-nac, afin que, dans le cas où on lui parlerait de mon séjour ici, il dise seulement (|u'il en est informé sans en connaître le motif.
Adieu, adieu, mon ami; j'espère pouvoir t'écrire plus en détail dans quelques jours. Quant à toi, soigne-loi, calme-toi, et compte plus que jamais sur l'amitir (jui m'attache à toi pour la vie.
Dis mille tendresses de ma part à tous mes amis.
210 CORRESPOiNDAiXCE INTIME
M. DE YAUDREUIL AU MARQUIS DE YAUDREUIL
Excellent effel des eaux de Pyrmont sur la santé de l'auteur — Bonheur de se retrouver prochainement. — Chute de Robespierre et de ses partisans.
Kiltsee, en Hongrie, ce 21 août 1794.
Je crois no vous avoir pas écrit par le dernier courrier, mon cher cousin, parce que je suis venu passer une huitaine de jours cliez le prince Esterhazy, à Eisenstadt, et mon départ m'a fait manquer le jour de poste.
Ma santé avait été dérangée pendant quelques jours, parce que j'avais un peu ahusé de l'appétit dévorant que me donnaient mes eaux de Pyrmont ; j'ai pris pour maux de nerfs ce qui était l'etïet d'indigestion ; mais trois jours de régime et de suspension de mes eaux ont suffi pour me guérir, et j'ai repris avec le même succès l'usaîre de cette boisson salutaire. Me voilà averti de moins manger, et je serai plus sage ; cependant c'est un vrai supplice de résister à la faim incroyable que donnent ces eaux minérales très supérieures à celles de Spa, quoiqu'elles aient de l'analogie avec elles. Celles de Pyrmont, par l'analyse, portent du fer dissous par l'acide vitriolique,. comme celles de Spa, et cela produit un air fixe qui pétille dans les unes et les autres ; mais celles de Pyrmont ont, de plus que celles de Spa, une dose de sel neutre qui désobstrue et purge un peu, sans nuire à la qualité tonique et fortifiante de ces eaux. J*ai trouvé le vrai remède pour ma santé, et je compte bien en prendre tous les ans pendant le mois d'août, puisqu'elles se transportent partout.
Ce qui m'étonne surtout, c'est le calme qu'elles portent dans le sang et sur les nerfs, et le bon sommeil
qu'elles procurent, bien inestimable, que je ne connaissais plus depuis cinq ans. C'est un repos pour le corps bien profitable, mais c'en est un pour l'àme, plus précieux encore, car enfin, pendant huit heures, je suis distrait des plus cruelles pensées et des plus funestes souvenirs. J'oublie pendant ces heures tranquilles les crimes de mon pays, les coupables erreurs de la politique, et mes pertes personnelles. Mais, à mon réveil, tout se présente en foule, et vos besoins surtout se retracent douloureusement à mon cœur. Grand Dieu, que les progrès du mal sont rapides, et que le bien arrive lentement !
Vous avez assurément reçu votre passeport, car j'avais fait assurer le paquet à la poste; mais il faut encore des moyens pécuniaires pour en profiter, et je les attends toujours avec une impatience inexprimible. Dieu! se peut-il que j'aie enfin le bonheur de rassembler sous mes yeux tous les objets qui me sont cliers, de les serrer tous dans mes bras, de pourvoir à tous leurs besoins, d'avoir cette douce et unique occupation pour me dédommager de toutes mes peines! Il faut que le dédommagement soit bien grand, car mes peines ont été et sont encore bien cruelles.
Voilà donc un nouvel exemple de la justice divine! Robespierre et ses partisans ont été frappés par la foudre. Pas un de ces monstres n'échappera au Dieu qui les poursuit; mais quand la colère céleste sera-t-elle donc apaisée, quand laissera-t-elle enfin respirer l'innocence? Je ne sais quoi me dit que l'époque n'en est plus éloignée, et c'est depuis que le mal est à son comble que mon cœur s'ouvre à l'espoir. Ce n'était que par l'excès du mal et par le sentiment de leurs propres dangers que les cabinets, aveuglés par do faux calculs, p;)uvaient être ram?n ''s aux vrais principes de riioniuMU" cl «le la justice, seuls d'giics d'èli-e protégés par un Dieu juste. Alors seulement, Dieu combattra pour les rois. Le brigandage des peuples ne |)()uvait pas être réprim'', tant que les pou;)!es au -aient vu. dans ceux (jui les gouvernent. \in i)riga idaje p<ilili(| ic
212 CORRESPO.NDA.NGE INTIME
peu fait pour imprimer le respect. J'espère qu'enfin la raison, l'iionncur et la justice se sont fait entendre, et qu'ils prévaudront sur les vieilles haines, les rivalités, et l'ambition. Ainsi soit-il!
Bonjour, cher cousin ; puissé-je joindre à ma première lettre des lettres de change payables au porteur! Jamais je n'aurai éprouvé un plus grand bonheur.
Je vous embrasse tous et toutes du plus tendre de mon cœur.
L'armée anglaise derrière la Meuse. — Entente entre le duc d"'York et le général autrichien Clerfayt.
A Germenzeg, près Kranenbourg, ce 24 septembre 1794.
tl V a des siècles que je n'ai eu de tes nouvelles, mon cher Yaudreuil, ni de celles de mes amis; mais cela est tout simple, car j'ai bien souvent changé de place, et je suis persuadé (jue nous ne tarderons pas encore à la changer.
Je n'ai rien de bon ni d'intéressant à te mander, mon ami ; nous sommes derrière la Meuse, et nous la défendrons, si on ne nous attaque pas trop en forces, ou bien si M. de Clerfayt n'est pas obligé de se retirer sur le Rhin. Car, dans les deux cas, nous passerions sûrement le Wahal, et nous ferions bien, car les troupes sont fatiguées, et il serait difficile de rien entreprendre d'important cette année ; d'ailleurs la Basse Meuse est bien couverte par des places et par des inondations.
Il existe beaucoup d'accord entre M. de Clerfayt et le
duc d'York; ainsi ]es opérations seront bien combinées, et les résultats doivent en être favorables.
Je vais monter à clieval pour aller au quartier général, qui est à une lieue d'ici.
Je suis forcé d'en rester là; quand j'en aurai le temps, je t'écrirai plus longuement, mais pour aujourd'hui je n'ai voulu que te donner de mes nouvelles, te répéter que je t'aime de toute mon àme, et te charger d'embrasser mes amis pour moi.
CLXXVIII LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL
Triste état du marquis de Vaudreuil. — P'ormation du régiment d'Hector. — Espagne.
Au quartier général de l'armée anglaise, près Nimègue, ce 8 octobre 1794.
Je ne sais pas ce que deviennent tes lettres, mon cher ami; mais je n'en reçois plus du tout, ni de toi, ni du duc de Polignac; mais par bonheur mon amie, qui est auprès d'Utrecht, a eu des lettres de Vienne assez fraîches, et elle me mande que vous vous portez tous bien.
J'ai reçu une lettre de votre cousin qui m'a déchiré l'âme. Le pauvre homme est en mauvais état de santé et manquant de tout; je lui ai envové les trois quarts de ce dont je pouvais disposer, et c'était (|uinze louis; juge de la position. Mais il faut tirer le rideau sur cette infernale année et lever les mains au ciel pour la prochaine. Les intentions de l'Angleterre sont telles que nous pouvons les désiier, et c'est une grande consolation pour l'avenir. Je suis également content de la réception qu'on me fait à l'armée ; mais le sort des émigrés est désesj)érant. et lu n'as pas diilée de ce qu'il me fait soudrir.
Le comte d'Hector (1) a obtenu un corps de canonniers marins; cela placera beaucoup d'ofliciers, et c'esttoujours une ressource. Je voudrais du fond de l'àme pouvoir placer tous tes parents ; mais malheureusement cela n'est pas possible dans le moment actuel, et tu sentiras mieux qu'un autre que je no tlois pas trop demander à la fois.
Je sais aussi que l'Angleterre est contente à présent de l'Espagne; c'est toujours bon.
Adieu, je suis à cheval tous les jours, et le reste du temps j'écris ou je reçois de nos malheureux émigrés, que je cherche du moins à consoler par des paroles; c'est une faible monnaie dans la position actuelle.
J'attends toujours Camille. Dieu veuille qu'il m'apporte des nouvelles favorables; elles seraient bien nécessaires.
Dis mille choses à tous nos amis. Armand a manqué son atfaire, mais il est placé, ainsi que Rivière. Dis à la comtesse Diane que j'espère faire quelque chose pour Rivière sur ce que nous lui devons.
Je t'embrasse, mon ami, du plus tendre de mon cœur.
LE COMTE D'ARTOIS A M. DE YAUDREUIL
Régiment d'Hector. — Niraègue investi par les Français. — La campagne de cette année considérée comme finie.
Au quartiergénéral près Arnheim, ce 28 octobre 1794.
Il y a bien longtemps que je ne t'ai écrit, mon ami; tu ne m'en voudrais pas, si tu étais avec moi, je t'en réponds, d'après la vie que je mène et les affaires qui ont redoublé de difficulté, d'importance, et qui exigent un
(i) Hector (Le contre-amiral Charles-Jean, comte d'), né en 1722, mort en 1809. Il organisa alors, en vue de l'expédition de Quiberon, un régiment d'environ 600 hommes entièrement composé d'anciens officiers et matelots émigrés de la marine royale.
travail cruellement fatigant, lorsqu'on est à cheval la moitié de la journée. Malgré tout cela, j'écrirais à mon ami, si je n'étais pas retenu par le supplice de ne pouvoir pas dire un mot de ce qu'on voit, ni de ce qu'on pense. Je m'accuse si tu trouves que je devrais au moins te donner de mes nouvelles; mais cela est si loin de me suffire, que je remets d'un courrier à l'autre et que je ne me décide pas à prendre la plume. D'ailleurs, sans compter l'indiscrétion de la poste, on ne se fait pas d'idée de toutes les lettres qu'on y perd. Imagine-toi que je n'ai reçu que mardi dernier ta lettre du 15 septembre, et Dieu sait si les miennes te parviennent.
Je ne suis pointa Londres; ainsi je n'ai pas pu voir ton banquier. Mon Dieu, je me serais trouvé si heureux de t'ètre utile !
Tu sais sûrement àprésent qu'on n'aura point les vaisseaux français, et M. Hector a obtenu un corps de canonniers marins sur le pied de notre régiment. Je crains qu'il ne soit pas possible d'en obtenir un autre pour ton cousin; mais j'ai au moins la certitude positive qu'il aura des secours honorables et convenables.
Mon Dieu, que tes raisonnements sont justes! Je crois toujours à la bonne foi; j'espère, je compte même sur l'avenir prochain; en attendant, que de revers et de désastres ! Nimègue est investi depuis hier, et je crains qu'on ne puisse pas le défendre, car cette place n'est pas en état de soutenir un siège, et on ne peut la sauver que par une bataille en deliors. Or, pour cela, l'armée anglaise est trop faible, et les Autrichiens annoncés depuis longtemps n'arrivent point.
J'ai assisté à la petite affaire d'hier; elle n'a été ni vive, ni agréable, il s'en faut.
Tout est dans le vague en ce moment, et nous aurions bien besoin de voir plus clair.
Adieu, mon ami; on peut considérer la campagne comme finie; ne songe (ju'à te soigner pour la prochaine. Je réponds qu'elle sera bonne, si nous arrivons en France.
Dis mille tendresses à mes amis^ et compte que je t'aimo à la vie et à la mort.
LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL
Bruits de paix. — Pourquoi le prince n'a pas appelé auprès de lui M. de Vaudreuil. — Niinèi^aie évacué, la campagne Unie.
Au quartier général près Arnheim, ce H novembre 1794.
M. (le Montmort m'a remis avant-hier, mon ami, ta lettre du 8 octobre, et je n'ai pas même reçu encore celle que tu as donnée à M. Spencer. Juge comme cela est agréable et satisfaisant.
Je n'ai pas le temps de répondre au duc de Polignac; dis-lui seulement que j'ai lu avec la plus grande attention tout ce(ju'il m'a adressé, et que j'en suis très content sous plus d'un rapport. Ce qui lui a été dit ne s'accorde pas avec les bruits de paix, et j'aime mieux m'arrèter à ce qui me plaît davantage.
A présent, il faut que je te gronde un peu ferme. Dismoi, je t'en prie, ce que j'ai fait pour te faire douter de mon amitié? Tiens, cela est mal à toi, et m'a fait un moment de véritable peine. Au surplus, sois bien sûr que je n'accuse que ta véracité^ et que jamais ton cœur n'a douté du mien. Crois que personne n'oserait me dire du mal de toi; crois que je t'avertirai le jour oiî nous pourrons être utiles, et qu'alors rien ne nous séparera; mais tu souffrais, je manquais de moyens, etj'ai mieux aimé te laisser tranquille cette année. Quant à mes lettres, je t'ai écrit trois fois depuis que je suis à l'armée.
Adieu, mon bon Vaudreuil ; aime-moi comm3 je t'aime;
DU COMTE Uli VAUDREIIL — 1704 217
voilà tout ce que je désire. Nimèguc est évacué, et la campagne finie.
Je ne puis pas disposer du bon Courvoisier; il est à Vérone.
Je t'embrasse, comme je t'aime, de tout mon cœur.
M. DE YAUDUEUIL AU MARQUIS DE YAUDREUIL
Le silence du marquis et de toulesi famille 1 inquiète. — Pas de nouvelles du comte d' Artois. — MJdiociité du maréchal de Castries. — Saint-Domingue.
Vienne, en AuLricho, ce 29 novembre 1794.
Il y a aujourd'lmi vingt-huit jours, mon cher cousin, que je n'ai reçu de vos nouvelles. Depuis cette lettre, oià vous me mandiez vaguement votre projet d'aller en Angleterre, si le comte de Serrant pouvait trouver quelques fonds à Dusseldorf,je n'ai pas reçu un mot d'aucun de vous. Jugez du tourment que j'en éprouve. Non, il est impossible à dépeindre; mais vous connaissez mon cœur, c'en est assez pour connaître ma situation. Vous êtes si nombreux qu'il n'est pas vraisemblable que l'un ou l'une de vous ne m'ait pas écrit en partant, supposé toutefois que vous soyez partis, ce que je désire par-dessus tout. Quelle barbarie de retenir, de supprimer des lettres, et d'ôter à des êtres si malheureux que nous, séparés les uns des autres, la seule consolation (jui leur reste, celle de se correspondre !
Le résultat de toutes mes réllexions est que vous êtes parti, que vous m'avez écrit en partant, et même en route, et que le dérangement des postes a empêché vos lettres de me parvenir. ^lais a\('z nous emmené avec vous Piii-
lippe et le chevalier? Non, puisqu'ils sont attachés à un corps. Qui donc a pu les empêcher de m'écrire? Je m'y perds. Je ne sais où leur adresser des lettres, et je sèche d'impatience et d'inquiétude.
Dès que j'ai reçu votre lettre, j'ai écrit à mon beaufrère et à M. Gologan pour les prévenir de votre projet, pour vous recommander à eux et faire part à M. Cologan de mes intentions à votre égard. J'ai aussi écrit sur-lechamp à milady Elisabeth Foster pour la charger spécialement de vous et de votre famille; c'est elle et sa sœur, milady Erne, qui se chargeront de vous présenter à la duchesse de Devonshire, aux Spencer, aux Grenville, à milady Camelford et à tous les amis que j'ai à Londres. Je ne doute pas que vous n'y soyez traité avec distinction ; les Anglais savent apprécier le courage, les talents et les vertus, et honorer le malheur qui provient de la fidélité et de l'honneur.
Dieu ! que je voudrais apprendre que vous y êtes tous arrivés bien portants ! Vous me tiendrez au courant de ce qui s'y passe, car je n'en reçois presque plus de lettres. Vous me manderez quelles sont vos espérances tant pour vous que pour la chose publique, s'il en existe encore. J'en ai bien peu pour mon compte, témoin de la terreur et de la stupeur générale. On ne parle que de paix. Avec qui? grand Dieul Oh! mon bon cousin, que je suis ennuyé de vivre dans ce siècle de boue! J'espère bien que ma triste carrière ne sera plus longue, et que Dieu me délivrera du malheur de survivre à ma patrie, aux Bourbons, à mes amis, et à l'honneur de la France et de l'Europe.
Je n'entends plus parler de M. le comte d'Artois. Le peu de lettres que j'ai reçues de lui étaient de cinq et six semaines de date. Mais nous avons reçu une dépèche chiffrée du maréchal de Castries, datée de Hamm, médiocre comme lui, remplie de lieux communs et de politique absurde. Quel homme pour diriger d'aussi importantes afïaires !
Je ne sais rien sur la position de Saint-Domingue. Je
crains que l'escadre patriote républicaine n'ait primé l'escadre anglaise qui était partie la dernière. Je ne conçois rien à tout ce qui se passe, et mes lunettes qui avaient été assez bonnes jusqu'à présent sont cassées. Je voudrais avoir, comme vous, résignation, patience et espérance ; mais les grâces d'en haut, je ne les ai pas méritées comme vous, et je suis, j'en conviens, le plus malheureux des hommes. Priez pour moi !
Engagez M. Gologan à m'envoyer des fonds pour payer mes petites dettes ici et pour fournir aux frais d'un aussi long voyage ; je ne puis le faire sans quelques aises nécessaires à ma mauvaise santé. Le chagrin la détruit chaque jour, et je lutte en vain contre lui. Je garde ma chambre depuis quelques jours pour un fort catarrhe; c'est le tribut qu'il faut payer à l'hiver ; mais, dès que j'aurai des fonds et un peu de santé, j'irai où vous êtes. Je ne puis trouver quelque bonheur et quelque consolation qu'en vous serrant dans mes bras.
Mille tendresses à tous et à toutes.
LE COMTE D'ARTOIS A M. DE YAUDREUIL
Bonnes nouvelles de I;i Vendée. — Le cardinal de Bernis. — La* Casas. — Monsieur. — M'"« de Polasli on.
Au quartier général prés Arnhcini, ce 5 déceinhrt 1794.
Enfin, mon cher ami, j'ai une occasion sùro, et j'en profite avec d'autant plus (rcmpressement que, n'ayant pas reçu une seule lettre de toi depuis l'arrivée de M. de Montmort, j'ai heu de craindre (jue les mieimes ne to soient pas parvenues davantage.
Je ne parlerai point de ce qui a rapport à la mission du duc de Polignac ; je lui écris sur cela en détail. Je ne
dis rien non plus do la campagne ; Armand et Rivière en savent autant que moi. Mais je te parlerai un peu de ton ami.
Ma position est encore bien incertaine ; je n'ai d'assurance sur rien, pas même sur le moyen d'exister ; mais j'ai de grandes espérances sur ce dernier point, et en même temps j'ai de puissants motifs pour me flatter que l'Angleterre marche bien, avec courage et avec bonne foi. Tu me diras que tu seras toujours inquiet sur cet objet, et je pourrai bien partager une partie de tes craintes ; mais ce qui te fera autant de plaisir qu'à moi, et ce que je conlie à ta discrétion, c'est que, depuis quelque temps, on reroit très souvent des notions aussi sûres qu'avantageuses sur les armées royales de Poitou, de Bretagne et même de Normandie. Les sentiments deces excellents paysans pour leur Roi et pour nous sont toujours les mêmes ; leurs forces augmentent journellement ; ils prouvent confiance dans les intentions de l'Angleterre, et j'ai la certitude qu'on leur a déjà fait passer quelques secours en munitions et grains, en avoine, et même en argent. Je suis également certain que cet objet occupe presque uniquement le cabinet de Londres. On rassemble des forces considérables. M. Moïraen a repris le commandement, et tout me porte à espérer que le commencement du printemps sera l'époque qui décidera du sort de la Franco et de celui de l'Europe.
On me renouvelle les promesses qui m'ont été faites antérieurement, et tout me donne l'assurance, non seulement qu'il ne se fera rien sans moi, mais qu'on se con duira à mon égard d'une manière aussi utile que convenable.
J'ai ardemment travaillé pour arriver au point oii j'en suis; je commence à croire que mes peines ne seront pas infructueuses, et, si je parviens en France, je me croirai récompensé de toutes mes peines. Il est encore incertain si j'irai cet hiver en Angleterre, ou si je le passerai en Hollande; mais j'espère pouvoir aller à Londres, et je suis
Di: COMTE DE VAUDUEUIL. - 1 791 221
sur que mes conférences directes avec les ministres seraient très avantageuses à nos intérêts.
Soigne ta santé, mon ami ; sois sur que tu seras averti le jour oii j'aurai ma certitude positive, et ce sera en France que nous vaincrons ou que nous mourrons.
Ton cousin est en Angleterre avec sa famille, et, ne pouvant pas lui faire obtenir un corps, j'espère au moins qu'on lui accordera une subsistance honorable, ce qui est beaucoup dans la circonstance actuelle.
La mort du cardinal de Bernis me fait une vraie peine; il était trop âgé pour être mis à la tète des affaires, mais il était fort utile à Rome, et il était encore susceptible de donner de très bons conseils.
Tu auras sûrementjoui autant que moi de la nomination de Las Casas à l'ambassade de Londres : non seulement c'est une excellente affaire sous tous les rapports, mais je la regarde comme étantde meilleur augure, car l'homme ne se serait pas chargé de cette besogne, s'il n'en avait pas bonne opinion.
L'Angleterre veut toujours que Monsieur aille en Espagne ; mais je n'aime pas le retard que le roi d'Espagne met à l'appeler.
Mon amie est toujours à Rotterdam ; elle y restera jus qu'au moment où je passerai la mer; alors elle ira s'établir dans un petit village auprès de L(Mulres, et elle ne le quittera que pour me rejoindre en France. Cette femme adorable fait plus que jamais le bonheur de ma vie, et nous parlons bien souvent de toi.
Adieu, mon cher ami, mon bon Vaudreuil; le départ d'Armand et de Rivière a été si subit que je n'ai pas le temps d'entrer avec toi dans plus de détails.
llélas ! mon ami. il y a aujourd'hui un an (jue nous avons tous éprouvé un i)ien grand malheur (i) : rien ne pourra m'en consoler, et nous n éprouverons de tlouceur qu'en vengeant celle (jue nous pleurerons toujours.
(t) Aimivcrsairo do la mort de M"" lio l'oli;.nac.
^22 COHRtlSl'OMJA.NCh: INTIME
Je t'embrasse mille fois du plus tendre de mon cœur.
Je n'ai pas de nouvelles directes de Saint-Domingue; les Espagnols ne s'y conduisent pas bien; mais les Anglais vont y avoir un grand renfort.
CLXXXIII M. DE VAUDREUIL AU MARQUIS DE YAUDREUIL
Impatience de recevoir de Londres des nouvelles du marquis. — Fausse politique des puissances. — Les constitutionnels. — Les dettes du comte d'Artois.
Vienne, en Autriche, ce 6 janvier 1795.
Je ne peux pas encore, mon clier cousin, vous envoyer ma procuration, premièrement parce que j'ai été incommodé, secondement parce que rien n'est plus difficile, quand on ne parle pas allemand et quand on habite hors de la ville, que d'avoir à ses ordres un notaire; il n'est pas plus aisé de s'expliquer de manière à mettre la chose en règle.
Depuis votre lettre du 5 décembre je n'ai pas reçu un seul mot de vous, ni de mon beau-frère, ni de MM. du Granger, Gologan, ni enfin de Londres. Vous devez juger combien je suis impatient d'être instruit du succès de vos premières démarches. Vous avez du moins très bien fait de quitter Essen, puisque le Rhin est totalement pris, et que rien n'empêche les carmagnoles de faire à pied sec des incursions de l'autre côté du fleuve.
Nous avons ici l'hiver le plus rude, et ma santé s'en ressent. Comme je loge dans un faubourg, loin de la vill(ï, et que je ne sors de chez moi que pour aller chez les Bjrchény (1), le chevalier Mayer, et M'"^ du Poulpry, mes
(1) Berchény (Le comte François-Antoine Ladislas) (second fils du niar ;clial Berchény), né eu 1744, mestre de camp du régiment de hussards de
DU COMTE DE VAUDREUIL. — 179o 223
voisins. Là se borne à présent toute ma société. M"' Lebrun est au moment de son départ pour Pétersbourg-, et. sans les soins de Mn^e de Noiseville. je succomberais à ma tristesse et à mon ennui.
Combien durera encore ce temps de proscription et de malheur? Je ne vois pas encore qu'on se décide à prendre les vrais moyens de terminer nos maux. Tant que, pour préalable indispensable, on ne reconnaîtra point notre régent et notre lieutenant général du royaume, je ne croirai, quoi qu'on fasse d'ailleurs, ni aux bonnes intentions ni aux succès, et, comme je vous l'ai déjà mandé, je resterai témoin inactif, mais impatient, de cette étrange, impolitique, barbare et absurde scène. Quelle défection les puissances produiraient dans l'intérieur de la France et dans l'armée conventionnelle, si enfin elles retiraient de l'ombre nos Princes, si elles leur donnaient une influence et une activité utiles, si elles publiaient par des manifestes clairs que leur intention est, non de faire la guerre à la France, mais à la Révolution ! Les dispositions de l'intérieur rendent plus que jamais cette démarche préalable nécessaire. La discorde est dans la Convention, la lassitude de cette tyrannie existe dans toute la France; les besoins de tout genre, ceux de première nécessité se font sentir partout. Qui soutient donc encore cette espèce de fanatisme guerrier qui anime les troupes françaises? La liaine contre des étrangers, qui ne se montrent que comme ennemis de la France, et non comme les protecteurs de nos rois, de nos lois, de nos autels. Que cet absurde système change ; que les rois manifestent des intentions pures; qu'on montre à la France, à ses armées, nos Princes légitimes ; qu'on parle en leur nom, et bientôt les Franrais se rallieront aux lis. bientôt cotte Con-
son nom. chevalier de Saint-Louis, gouverneur de Commercy. Mario : lole 24 janvier ITG'J à Anne-Louise-Adélaïfle Thomas do Pange, née on 1752, morte sans enfants en 1777 ; 2" en d777 à Prudi'nce-Adéiaïde-Tliérèso d<i Santo D )raingo, dont il eut un lils et une fille. Il était en liaison avec M™" du Poulpry.
221 GOUIliïSPOADANCE INTIME
vention usurpatrice sera anéantie, bientôt les royalistes de Bretagne, de Poitou feront la loi aux usurpateurs et ne la recevront que de Dieu et du Roi.
Mais en Angleterre, partout, ici comme ailleurs, on voudrait remettre la France sous l'odieux régime de la constitution, fantôme chiméri({ue qui ne peut exister; on établit que les Français veulent cette absurde et impossible constitution. Pourquoi ? Parce que cette constitution nous ferait passer de l'état de la maladie violente, de la fièvre chaude, au funeste état de la consomption, de la maladie de langueur, et voilà ce que voudraient nos prétendus protecteurs. Voilà pourquoi des Malouet, des Lally- Tollendal sont écoutés à Londres préférablement aux purs royalistes. Leurs principes llattent mieux la haine qu'on nous porte. Ils ont l'adresse d'établir (jue l'ancienne monarcliie était odieuse ; que les peuples ne quitteront la république que pour la constitution; que le passage de la république à la monarchie est impossible; que la France entière veut la constitution. Et moi, je soutiens qu'il n'y a des constitutionnels que parmi les cabinets qui nous détestent, et parmi les émigrés ex-constituants de l'Assemblée constituante, la plus criminelle de toutes les législatures, celle qui a préparé tous les forfaits, qui a aiguisé le tranchant de la guillotine sous laquelle tant d'augustes victimes ont péri. Je soutiens encore (ce que la Convention a prononcé elle-même) que la France n'a que des républicains et des royalistes. Y a-t-ii en France une armée de constitutionnels ? Non ; mais il y a une armée de royalistes. Pourquoi donc établir que la France veut la constitution ? Ceux qui le disent savent d'ailleurs qu'après le crime et la licence tout ramène à l'autorité absolue, qui seule peut rétablir l'ordre.
Comment notre prince n'est-il pas encore à Londres ? On y répand que ses dettes sont énormes. C'est une fausseté, inventée pour excuser et motiver le procédé affreux de ne l'y pas recevoir. Ses dettes exigibles ne montent pas à plus de quatre-vingts ou quatre-vingt-dix mille livres ster-
ling-s (I). J'étais à leur conseil, et j'en ai vu les comptes. Qu'est-ce que cette somme modique, comparée aux milliards que dépense si mal l'Angleterre ? C'est une goutte d'eau, ajoutée au torrent d'orque répand le cabinet britannique. Et d'ailleurs cette dette a été contractée pour la cause qui est devenue celle de l'Europe et plus particulièrement celle de l'Angleterre; cette dette est celle des puissances coalisées, jusqu'à ce qu'un roi soit rétabli par elles en France et puisse la rembourser à l'État qui l'aura payée.
Tant que je ne verrai pas les dettes de nos Princes acquittées, la régence et la lieutonance générale du royaume reconnues, je n'aurai ni estime pour les principes qui dirigent la politique, ni espoir d'un heureux dénouement; et certes je ne servirai pas, sans savoir à quel but on me mène. Plus je suis personnellement au pouvoir du cabinet britannique, puisque tout ce que je possède, tous mes biens de Saint-Domingue sont entre les mains des Anglais, plus je dois être ferme dans le parti que me dicte ma conscience, et plus je dois éviter qu'on me soupçonne d'écouter mon propre intérêt.
Quand une fois cette réflexion a frappé mon esprit, vous concevrez mieux qu'un autre, mon cher cousin, que rien, qu'aucun calcul, aucun raisonnement ne me séduisent. Je sens tout ce que je risque, mais je dois le risquer. Pourquoi, me dira-t-on, vous expli(juer ainsi? C'est que c'est l'apologie de ma conduite, (jue bien des gens désapprouraient s'ils n'en connaissaient pas les motifs sacrés. C'est donc pour que vous les disiez que je vous les écris.
Je viens de me mettre au lit pour d'affreuses douleurs de rhumatisme, et depuis (juiuze jours je retombe dans ma tristesse et les vapeurs qui me minent. Détruisez-les, en me mandant ([ue vous êtes moins malheureux. Voilà le vœu le plus cher de mou cœur, à présent que j'ai perdu
(1) M. de Vaudreuil ne parle ovideinment que dos dettes que le comte d'Artois avait conlraclées après sa sortie de France, mais non de l'cIIos qu'il avait laissées en France et qui se montaient à 21,830,000 livres.
celle qui soutenait ma vie, et ce bon cardinal (1), dont la tendresse m'était si chère et dont les conseils m'étaient si utiles. Il pensait absolument comme moi, et ce sont ses sublimes réflexions qui ont consolidé mes principes.
Bonjour, mon cher cousin; je vous embrasse tous et du plus tendre de mon cœur.
P.-S. Je n'ai aucune réponse ni de milady Erne, ni de milady Foster, ni de milady Camelford, ni de milord Spencer.
Voilà la sixième lettre que je vous écris à Londres.
LE COMTE D'ARTOIS A M. DE \ AUDREUIL
Retraite de l'armée anglaise en Hollande.
Deventer (2), ce 13 janvier 179o.
Les postes sont apparemment plus interrompues que jamais, mon ami; car depuis le départ de Rivière et d'Armand, je n'ai reçu qu'une lettre de toi, du o décembre, et rien du comte Jules. Moi, j'ai écrit au comte Jules il y a environ dix-huit jours; mais c'est uncoupdu ciel siellelui parvient. J'étais encore assez tranquille alors; je croyais la Hollande sauvée, et j'avais un grand espoir d'être bientôt au moins en route pour parvenir où tendent tous mes vœux.
Mais, grands dieux, que d'événements cruels depuis celte époque ! La gelée cruelle, qui est constante depuis trois semaines, a détruit toutes les défenses de la Hollande; les rivières et les inondations sont devenues des
(1) Le cardinal de Bernis, mort à Rome le 1" novembre 1794. (i) Deventer, surl'lssjl, entre Arnheim etZwolle.
chemins solides, et peu à peu on a été forcé à une retraite cruelle, mais nécessaire. L'armée anglaise était encore avant-hier sur le Lech ; mais la retraite sur l'Issel était décidée, et j'ai reçu hier matin l'invitation la plus formelle de me rendre ici et de passer la rivière.
Il paraît que les Autrichiens n'ont pas pu se maintenir en avant d'Arnheim, et c'est là ce qui a décidé la retraite: mais la vraie, et même la seule cause de tout ceci, c'est la gelée, elle est plus forte que jamais à présent.
Je suppose que nous allons avoir un peu plus de repos à présent. Depuis dix jours nous avons changé six fois de quartier; mais la perte de la Hollande est un affreux malheur, et Dieu sait l'influence qu'il peut avoir en Angleterre. Le début du Parlement avait été bien, et le ministère conservait une grande majorité ; mais on ne parlait que pour le printemps d'une expédition par mer, et ces événements-ci peuvent avoir de cruelles suites.
Quant à moi, je ne quitte pas l'armée anglaise, parce qu'on en donne une destination plus utile. Je me porte bien ; mon courage est plus ferme que jamais , et mon cœur est et sera toujours le même pour mes amis.
Comme c'est l'abbé Dillau qui te porte cette lettre, j'espère au moins qu'elle te parviendra sûrement.
Adieu, je t'aime et t'embrasse du plus tendre de mon cœur.
CLxxxy
M. DE VAUDREUIL AU 3IARQUIS DE VAUDREUIL
Envoi (l'une procuration. — AITaires ilc f iniilie.
Vii'iiiio, t?n Autiiclii', le li janvier 1795.
Je vous envoie, mon cher cousin, la procuration la j)lus étendue, qui vous met absolument en mon lieu et pia ce
228 CORRESPOxXDANCE INTIME
et qui annule toutes les procurations données ci-devant tant à mon beau-frère qu'à M. le chevalier du Granger; non que ma confiance en eux ne soit pleine et entière, ainsi que ma reconnaissance, mais parce qu'il est naturel que le chef de ma famille, mon meilleur ami, celui pour lequel je désire recouvrer ma fortune, jouisse seul de tous mes droits, qui ne me sont cliers que parce (jue c'est pour lui que je veux en faire usage. Expliquez bien cela à mon beau-frère et à M. le chevalier du Granger, dont les soins obligeants ont fait à jamais la plus vive impression sur mon cœur.
Je vous prie de vous entendre toujours avec mon beaufrère pour tous les arrangements, tous les partis que vous jugerez à propos de prendre. Je vous recommande aussi de préférer M. Cologan atout autre banquier ou négociant, si vous y trouvez des avantages à peu près équivalents, car sa personne et ses procédés personnels m'ont inspiré estime, confiance, attachement. Vous me ferez plaisir de communiquer à tous trois cet article de ma lettre, qui exprime mes véritables sentiments.
Je n'ai aujourd'hui que le temps d'expédier ce paquet et de vous embrasser tous et toutes du plus tendre de mon cœur.
Le comte de Vaudreuil.
P. -S. — Je vous envoie aussi la copie des articles passés entre moi, mon beau-frère et M. Cologan, ainsi que copie de la procuration que j'avais envoyée à M. le chevalier du Granger. 11 m'a paru nécessaire que vous les vissiez pour être au fait de ma position. Je vous envoie aussi mes lettres pour mon beau-frère et pour M. le chevalier du Granger, qui vous remettra la procuration que je lui avais envoyée.
La procuration que je vous envoie est en règle et légalisée. Ce paquet part dans celui de M. le chevalier
Eden (1), ministre plénipotentiaire du cabinet de Saint- James à la cour de Vienne.
LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL
Bonnes dispobilioiis de rAngleten-e, mais incertitude sur les projets à
venir.
Osnabrûck, ce 24 février 1795.
Je ne t'ai pas écrit depuis le départ do l'abbé Dillau, mon ami; mais que veux-tu? Je n'avais rien à te dire que de triste, de pénible, d'incertain, et je suis achevé d'être dégoûté (le la 'poste. Ta dernière lettre qui me soit parvenue est du 15 décembre; depuis, j'ai eu celle du duc de Polig-nacen ciiiffres, et je lui ai répondu tout de suite que j'approuvais qu'il ait suivi le conseil qu'on lui a donné, quoique je fusse fort affligé du motif. Ah, mon Dieu ! quel sera donc le jour où les cabinets ouvriront les yeux? Il est temps pour eux, au moins autant que pour nous.
Depuis la perte do la Hollande, nous n'avons eu qu'un seul paquebot d'Angleterre, du 27 janvier. Les dispositions étaient bonnes et énergiques, et le ministore conservait sa majorité ; mais, comme de raison, il y avait encore un voile épais sur les projets. Copondaut. malgré la rigueur de l'hiver, nous touchons au printemps, et que deviendra l'Europe si cette campagne-ci est dans le genre de la précédente? Enfin, que sait-on? peut-être les troubles de l'intérieur amèneront-ils une crise; cependant je n'aime pas la tournure qu'ils prennent, et ce modéran-
(1) Sir Mortoii Ivlou avait été iioiimiô^ le 2.') novembre 1794 envoyé oxtraordiiiiiirc et niiiiistre plénipotentiaire d'Angleterre à Vienne. Kn 1799, il fut créé pair d'Irlaudi! sous le nom de baron Ilenley. Mort le 6 décembre 1830. On peut consulter sur sa mission à Vienne en 1794 les Méinuires tirés dea papiers d'un lioniméd'Élat, t. III, p. 109.
lisme apparent n'en est que plus dangereux, s'il se soutient. Néanmoins j'espère, j'espérerai toujours; rien ne me dégoûtera, ne me ralentira, et je réponds que du moins on n'aura pas de reproches à me faire. Une bonne chose dont je crois te parler bien vite, c'est qu'on a reçu la nouvelle positive que Saint-Domingue est soumise entièrement aux Anglais, et que les rebelles en sont complètement chassés. Cela est du moins avantageux pour quel(}ues personnes, et principalement pour toi. Juge si mon cœur en jouit.
Mon amie qui, grâce à Dieu, n'a pas soufiert de l'hiver et qui est ici avec moi, me charge de te faire son compliment et de te dire qu'elle t'aime de tout son cœur. Nous parlons souvent de toi, et notre plus douce conversation est de parler de nos bons amis, et de nous rappeler avec sensibilité le temps passé, et d'espérer que du moins l'avenir nous servira.
Adieu, adieu, mon cher Vaudreuil ; mon incertitude est un vrai supplice, et Dieu sait si jamais elle finira: en attendant, je reste au quartier général anglais.
Je t'embrasse, ainsi que tous mes amis, comme je t'aime, pour la vie.
J'ai vu Pauline à Deventer, et j'espère la revoir encore ici, lorsqu'elle quittera Munster; sa santé est assez bonne et c'est un miracle. Je n'ai pas entendu parler depuis longtemps du marquis de Vaudreuil, ni de sa famille.
CLXXXVII M. DE YAUDREUIL AU MARQUIS DE VAUDREUIL
?je voit pas l'avenir en beau, comme Gilonne. — Lettre à Joséphine de VauJreuil, sa future. — Les calculs de Joséphine pour le temps nécessaire à l'arrivée de M. de Vaudreuil. — 11 craint de lui paraître plus aimable de loin que de près.
(Vienne), ce 8 juillet 1795.
Je reçois vos lettres du 12 et du 16 juin, depuis celle du 18 que m'a apportée le duc de Guiche. Ayant reçu celleci avant les autres, je n'ai pas eu de fausse joie des trois cents livres sterlings, car elle prévenait qu'on m'avait donné un faux espoir. Il faut donc encore attendre. Du moins s'il n'y avait qu'un terme connu! mais nous nageons toujours dans le vague, et ma patience est à bout. Les cinquante livres sterlings ne sont pas môme arrivées, quoiqu annoncées.
Je vous renvoie à la lettre que j'écris à Joséphine, parce (jue l'heure de la poste me presse pour vous répondre. Vous vous flattez là plus que je ne me flatte ici, mon cher cousin; vous verrez dans ma lettre à Joséphine les causes de mon incrédulité, que tout ce que m'a dit le duc de Guiche a encore augmentée. Mon ami Galonné voit aussi tout en beau; mais sur ce point seulement je n'ai jamais été de son avis. Sur tout le reste, je lui accorde de meilleures lunettes que les miennes. Ayez soin de lui faire tenir la petite lettre que j'ai enfermée pour lui dans celle que j'écris à Joséphine.
J'attends avec impatience votre réponse à la lettre que je vous ai écrite par M. le comte de Fagan, qui doit être arrivée depuis quelque temps à Londres. Je m'y expliquais mieux sur les projets ultérieurs de mes amis et sur
mon désir de suivre leur exemple, parce que je ne vois que cela de solide pour l'avenir. Tout ce qui rcg-arde la France est illusoire ; elle est finie pour nous, et nous n'y trouverons que le squelette ensanglanté de notre ancienne patrie. Or ce squelette me fait horreur. J'ai écrit au Roi et à M. le comte d'Artois, devenu Monsieur. Je n'ai point encore de réponse ni de l'un ni de l'autre.
Nous avons ici depuis deux jours un véritable hiver et une pluie continuelle. L'humidité a réveillé mes rhumatismes, et j'en souiïre beaucoup depuis quelques jours. Je n'en dis rien à Joséphine, parce que je ne veux ni l'inquiéter ni la dégoûter de moi. Le cliagrin que j'éprouve ne contribue pas peu à me rendre malade. Je ne fais qu'un vœu, celui de me précipiter dans vos bras et de ne vous quitter jamais, mais il est continuellement contrarié et j'y succombe.
Dieu I que la petite lettre de ma Joséphine est aimable et que ses calculs sont justes ! Vingt jours pour la poste; trois jours pour mes préparatifs ; vingt jours pour mon voyage; somme toute : quarante-trois jours. Elle ne m'en donne pas davantage. Vous voyez qu'elle me mène un train de poste. Eh bien ! j'y consens ! Tout ce qu'elle voudra sera ma loi; mais de l'argent... de l'argent... et encore de l'argent! La lettre que je lui ai écrite est cachetée; sans quoi j'y aurais ajouté des remerciements bien tendres et bien sentis de son aimable impatience. Ah ! elle n'est pourtant pas comparable à celle que j'éprouve ; car enfin elle est avec vous, sa mère, ses sœurs, peut-être ses frères; et moi je suis seul avec mes désirs et mes regrets. D'ailleurs je crains qu'elle ne me trouve plus aimable de loin qu'elle ne me trouvera de près; et elle, au contraire, elle est sûre que sa vue ajoutera encore à mon sentiment pour elle. Je verrai unejolie rose, et la fraîcheur du printemps ; et je lui montrerai une vieille figure, décomposée par les chagrins. Mais sa vue, mais ses soins et ses grâces ranimeront ma vie; c'est unbienfait que je lui devrai.
Ah I mon bon cousin, réunissons-nous de manière ou
d'autre î Là, ici, qu'importe, pourvu que je vous voie et que je ne vous quitte jamais !
Ce que Galonné me mande de M. de Pitt me ferait grand plaisir; mais mon ami, le plus éclairé des hommes, en est en même temps le plus loyal, et par conséquent le plus facile à tromper. Il est sur ce point incorrigible, et sa bonhomie l'emporte encore sur la supériorité de son esprit. Ce n'est pas ainsi qu'on a peint cet homme si calomnié, et cependant ce que j'en dis est la vérité pure. Il y a trente ans que je le connais ainsi.
L'heure de la poste me presse, et je vous quitte, en vous embrassant du plus tondre de mon cœur.
CLXXXYIIl M. DE VAUDREUIL A LA MARQU[SE DE VAUDREUIL
Une boucle de cheveux perdue et retrouvée. — Le duc de Polignac quitte la place de Vienne. — Amour ! — Ne peut pas faire la guerre à son p^iys.
(Vienne', ce 13 juillet 1795.
J'ai pensé les perdre, chère maman, et j'en aurais été inconsolable. Malgré l'avertissement qui précédait votre lettre, je l'ai ouverte précipitamment, et ils sont tombés. Jugez du désespoir que j'ai éprouvé, après avoir lu, de voir mon bien égaré ! Comme il y avait du monde, je n'osais me livrer à ma peine et à mon impatience de chercher ce(jiii faisait l'objet de mon désir et de mes regrets. Qui aurait pu deviner ce qui se passait en moi en aurait sûrement bien ri, car il se trouve plus de rieurs (jue détres sensibles. Je craignais que mon trésor ne fût foulé aux pieds. Mes yeux troublés se promenaient sur le parquet, cherchaient et ne voyaient rien. La vue n'est pas nette quand le cœur bat, et je crois que quelques larmes (ne
234 COUUESPO.XDANCE LNTIME
VOUS moquez pas) couvraient mes yeux. On me parlait, et je répondais tout de travers, uniquement occupé de ma recherche. Enfin le Ciel favorable a guidé mes regards ; j'ai vu briller quelque chose d'un blond argentin, et ma main tremblante s'en est emparée. Vile de m'enfuir, et de le couvrir de baisers ! C'est à vous que je dis cela; je n'oserais encore le lui dire, mais j'espère bien (ju'elle le saura un jour.
Un jour ! Et quand viendra ce jour ? Que d'obstacles, que de faux espoirs ! Je remue ici ciel et terre pour trouver des fonds, et, malgré les difficultés, je n'en désespère pas tout à fait. Mais que cela ne ralentisse pas vos soins, car il y a plus de ressources où vous êtes qu'il n'y en a ici. Dès que j'en aurai trouvé, ou je vous les enverrai, ou j'en ferai usage moi-même dans le plus court délai.
Une chose pourrait retardermon départ, et jecrois vous en avoir tous prévenus. Le duc de Polignac a prié le Roi de nommer ici quelqu'un à sa place pour suivre les affaires, qui vont devenir importantes. Je suis bien éloigné de désirer, et encore moins de demander cette charge très difficile; mais il se peut que le Roi, me sachant sur les lieux, m'ordonne d'y rester et de suppléer le duc de Polignac, et il serait indispensable d'obéir jusqu'à ce que le Roi ait pu y envoyer quelque autre. Calculez encore ce nouvel obstacle. D'ici à huit jours, ce point sera éclairci, et vous en serez aussitôt instruits. Mais, s'il en étaitainsi, pourquoi ne viendriez-vouspas, dès que vous auriez trouvé des fonds ? ¥à les fonds doivent se trouver, puisque le sort de Saint-Domingue va être décidé. Il le sera, je l'espère, favorablement, quoi qu'en dise mon beau-frère, qui se plaît à présenter tout en noir.
J'ai été obligé de quitter les eaux de Pyrmont au bout de cinq ou six jours, parce que, soit que j'en eusse moins besoin que l'an passé, soit que ma préoccupation de cœur et d'àme ne fût contraire au bon effet de ces eaux, elles m'ont donné des étouffements et des tournements de tête,
qui m'ont forcé d'y renoncer. Peut-être les essayerai-je de nouveau, dès que le temps sera meilleur, mais avec précaution. Au reste le fond de ma santé est bon, et, sij'étais heureux, je me porterais à merveille. L'air que vous respirez tous, voilà le baume favorable à ma vie ; voilà ce qui épanouira mon cœur; et les regards, et la gaieté, et les soins de Joséphine, combien ils me seront salutaires et douxf
Vous ne m'aviez pas dit qu'elle est grandie de quatre doigts, qu'elle est plus jolie que jamais, que sa voix s'est formée, qu'elle chante à merveille et est très bonne musicienne. Elle pouvait se passer de tout cela, mais enfin je l'en remercie, et j'en remercie le Ciel et vous tous. C'est le duc de Guiche qui m'a conté tout cela, et vous croyez bien que je le questionne autant que je peux. Jusqu'à présent je ne l'ai vu qu'encourant ; mais ce soir je le verrai et le questionnerai tout à mon aise. Je regarde à chaque instant par la fenêtre si sa voiture arrive.
Comme cette Joséphine m'a transformé, ranimé ! Avant cette époque, je languissais, je mourais; je n'avais point d'objet; j'étais isolé sur la terre; le vide de mon cœur ressemblait à l'inexistence. A présent, j'ai un objet dont je m'occupe à tous les instants, et quel objet ! C'est ma Joséphine ; c'est la fille de ce que j'ai de plus cher au monde; c'est celle que j'aime; c'est celle qui veut bien se charger du soin de mon bonheur et d'embellir ma vie; Joséphine enfin. N'allez pas vous moquer de moi et dire que je suis un vieux fou que l'amour fait radoter. Je prétends que cet amour (car je le sens y c'est de Vamouy^) est applaudi par la raison même. J'ai l'àme très tendre et très jeune; j'ai besoin d'avoir un objet de culte ; j'aime à m'occuper de ce qui m'approche, et cet objet sera ma femme, et cette femme sera Joséphine, et cette Joséphine estvotre fille, et elle me donnera en confiance, en amitié tout ce que je lui donnerai en amour. Qu'il lui sera facile de me rendre heureux, puisque mon bonheur consistera à m'occuper du sien ! Quand je verrai sa jolie bouche sourire, quand la joie brillera dans ses yeux, je me dirai relie
236 CORRESPO-NDANCE LNTIME
est contente, je suis heureux. Voilà ma manière d'envisagerle mariage et l'amour. Ce n'est pas du radotage; c'est la raison même, embellie par l'amour. Si ce ne sont plus les transports de la bouillante jeunesse, c'est un charme de tous les moments, dont mon cœur lui répond, et le charme est préférable à tout.
Savez-vous que tout le monde sait notre projet ; que mon beau-frère m'en a écrit; que, d'après cela, il m'était indispensable d'en faire part à Pauline et à mon prince chéri? J'ai reçu la réponse de Pauline, mais pas celle de mon cher prince. Oh ! je suis bien persuadé, bien sûr qu'il m'approuvera.
Pour fixer mes incertitudes, j'attends avant tout votre réponse aux lettres que je vous ai écrites par M. de Fagan, ensuite les ordres du Roi, et puis de l'argent, chose indispensable pour tous les cas possibles.
Je vous répète que je suis incrédule sur les bonnes intentions; que je le serai, tant que notre Roi ne sera pas franchement reconnu et soutenu, et que le séjour de Londres m'est désagréable par cette seule raison; car j'y ai des amis, j'estime les individus et les procédés d'une nation généreuse, mais j'en excepte les principes politiques que j'abhorre. Il m'est donc impossible d'agir concurremment avec quelque puissance que ce soit, sans savoir à quel but on me conduit. Je ne peux pas faire la guerre à mon pays, mais je voudrais la faire à la Révolution. Et jusqu'à présent je n'aperçois qu'une guerre faite à la France, dans laquelle beaucoup de mes compatriotes s'engagent, faute de réflexion et contraints par l'absolu besoin; ma conscience y répugne.
M. DE YAUDREUIL AU COMTE D'ANTRAIGUES
Avènement de Louis XVIII. — Voilure à vendre.
A Vienne, ce 13 juillet 1793.
J'ai appris avec grand plaisir, mon cher comte, que vous avez accompagné notre ami de Vérone et que vous en êtes parti chargé d'un objet important. Celui des mains duquel cet objet a passé dans les vôtres, loin d'en être jaloux, y a applaudi de bonne foi. Nous trouvons ici déjà que le Roi tarde bien à partir et à prendre son titre ; vous ne pouvez concevoir tous les bruits absurdes que ce retard produit. Les uns disent que Louis XYII n'est pas mort; d'autres assurent que M. le régent n'accepte pas la royauté, etc., etc. Je suis à chaque instant obligé d'étoufler ma colère, et c'est de tous les maux de Témigration le plus insupportable peut-être ; mais il faut être sage jusqu'au bout.
J'ai oublié de vous répondre à l'article de ma voiture laissée par vous à Milan. Si vous pouvez la vendre de quelque manière que ce soit, vous me ferez plaisir de m'en faire toucher la sommeici par MM. Ochs, Geymiiller et C'^, mes banquiers à Vienne. Quelque petite que soit la somme, elle me sera utile, surtout en ce moment.
Instruisez-moi, si vous en avez le temps, et de ce qui vous touche, et delà marche de noire armée, et aussi des allaires. Je vous embrasse du plus tendre de mon cœur.
Le duc de Polignac vous dit mille choses tendres.
238 COUUKSPO.NDAACK IMIME
COlNTRAT DE MAllIAGE DE M. DE VAUDREUIL
Londres, le 8 septembre 1795.
L'an mil-sept-cent-qualre-vingt-quinze, le huitième jour (le septembre.
Par-devant nous,
Charles -Alexandre de Galonné, ancien ministre d'État et des finances, de présent à Londres en cours de voyage ; Antoine-François Bertrand de Moleville, ancien ministre d'État au département de la marine et des colonies, demeurant à Londres, n» 38, Brewer Street, Golden Square: Charles-Joseph-François-Marie-Marthe de Batz, baron de Trenquelléon, colonel au service du Roi, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, demeurant à Londres, n" 6, Church Street, Soho ; Antoine-Léopold de Panât, lieutenant de vaisseau, demeurant à Londres, n^ 3o, Great Pulteney Street, Golden Square ; Charles-Amant-Fidèle de Durfort, comte de Duras, maréchal des camps et armées du Roi, demeurant à Londres, n° 26, Bery Street Saint-James's ;. Louis-René-Armand Le Vasseur, comte de Yilleblanclie, major des vaisseaux du Roi, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, demeurant à Londres, n" 33, Golden Square, et de plusieurs parents ou amis des parties, soussignés, sous les auspices de Son Altesse Sérénissime Monseigneur le duc de Bourbon.
Appelés en qualité de témoins pour assister à la lecture et signature des articles ci-dessous, sont comparus Josepli Hvacinthe-François de Paule de Rigaud, comte de Yaudreuil, grand fauconnier de France, maréchal de camp, chevalier des ordres du Roi, commandeur de l'ordre du Saint-Esprit, demeurant ordinairement à Paris, cul-de-sac do l'Orangerie, paroisse de la Magdeleine, de présent à
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Londres en cours de Yoyag:e et logé rue Great Pulleney, n° 35, Golden Square, stipulantetcontractant pourlui et en son nom, d'une part. Et dame Mag-deleine-Pétronille de Roquefort, marquise de Vaudreuil, épouse de Louis-Pliilippe de Rigaud, marquis de Vaudreuil, lieutenant général des armées navales du Roi, grand' croix de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, inspecteur général des classes maritimes de France, de présent à Southampton et y commandant les officiers français destinés à aller joindre Monsieur frère du Roi dans la Vendée. Ladite dame procédant tant en son nom qu'au nom dudit sieurde Vaudreuil son époux, de lui duementautorisée par laprocuration expresse du 29 juillet dernier, à nous représentée, stipulant et contractant pour demoiselle Victoire-Joséphine-Marie de Rigaud de Vaudreuil, leur fille mineure, d'autre part. La demoiselle mineure à ce présente et du consentement desdits sieur et dame ses père et mère, stipulant et contractant aussi pour elle et en son nom. Lesdites dame et demoiselle de Vaudreuil demeurant ordinairement à Vaudreuil, paroisse du dit lieu, diocèse de Saint-Papoul. de présenta Londres en cours de voyage et logées no 3G, rue Great Pulteney, Golden Square.
Lesquelles parties, dans la vue du mariage proposé entre ledit sieur comte de Vaudreuil et ladite demoiselle de Rigaud de Vaudreuil, ont réglé et arrêté les conventions et articles de mariage dont la teneur suit :
Art. 1"". Il y aura communauté de biens entre lesdits sieur et demoiselle futurs époux , conformément à la coutume de Paris, suivant laquelle ils entendent se marier.
Art. 2. Lesdits sieur et demoiselle futurs époux ne seront pas tenus des dettes et hypothèques l'un de l'aulre antérieures audit mariage, mais elles seront payées et acquittées par celui des deux du chef de qui elles proviendront, et sur ses biens particuliers.
Art. 3. Ledit sieur futur époux se conslilue générak'menttous ses biens présents et avenir, et notamment ses
2i0 CORUESPONDA>;CE LNTIME
habitations, sises l'une dansla plaine du Cap-Français, île de Saint Domingue, au Morne-Rouge, l'autre danslaplaine du Cul-de-Sac, près de la Croix-des-Bouquets, desquelles la moitié lui appartient comme propriétaire de la totalité par indivis avec la demoiselle de Duras, sa nièce, déclarant néanmoins que sur la masse desdits biens doivent être prélevées : 1° la somme de deux cent six mille quatre cents livres qn'il a reconnue devoir à M. le duc de Polignac par son billet du 10 mars 1791, laquelle somme, ne faisant pas partie do la masse actuelle des biens dudit futur époux, ne pourra, en aucun cas, être affectée au pavement du douaire ou autres cliarges du mariage: 2° la somme de deux cent mille livres, payables à son décès à M. le vicomte de Yaudreuil, en vertu de la donation à lui faite par ledit sieur futur époux et portée au contrat de mariage dudit sieur vicomte de Yaudreuil avec demoiselle de Çaraman.
Art. 4. En considération dudit mariage, ledit sieur marquis de Yaudreuil et ladite dame marquise de Yaudreuil, son épouse, constituent en dot à ladite demoiselle future épouse ses droits et portion légitimaire payables à leur décès sur leurs biens respectifs, en quoi qu'ils consistent et se trouvent consister.
Art. 0. Ledit sieur futur époux doue ladite demoiselle future épouse du douaire préfixe de vingt mille livres par an, àreff"et de (juoi, en cas de prédécès dudit sieur futur époux, il sera fait sur le plus clair de sa succession un fonds suffisant pour le paiement dudit douaire.
Art. 0. Ledit cas de prédécès arrivant, ladite demoiselle future épouse jouira en outre, sa vie durant, de son logement et habitation dans les maisons de ville et de campagne dudit sieur futur époux, ainsi que des meubles qui s'v trouveront à l'époque dudit décès, si mieux elle n'aime renoncer auxdites habitation et jouissance, moyennant une somme de cinq mille livres par an, ce qu'elle sera tenue d'opter et de déclarer dans six mois à compter du jour dudit décès, et audit cas il sera pareillement fait sur
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le plus clair de la succession dudit sieur futur époux un fonds suffisant pour le paiement de ladite somme, lequel fonds ainsi que celui affecté audit douaire seront et demeureront propres aux enfants dudit mariage, s'il en survient, et au moyen desdits douaire et habitation ladite demoiselle future épouse ne pourra prétendre à aucuns autres droits sur la succession de son mari, soit à titre de préciput, gain de survie ou autre quelconque.
Art. 7. Dans le cas de prédécès de ladite demoiselle future épouse sans enfants dudit mariage, ledit sieur futur époux jouira, sa vie durant et tant qu'il gardera viduité, de l'usufruit de la dot de ladite demoiselle future épouse, ainsi que des acquêts qui auront pu être faits pendant la communauté.
Art. 8. Le décès de l'un ou l'autre arrivant, le survivant retirera les hardes, linge, diamants, bijoux et eff'els mobiliers à son usage, et, afin d'éviter toute discussion audit cas, lesdits futurs époux se font respectivement don desdits effets.
Art. 9. Attendu l'incertitude des événements et l'impossibilité oii sont les parties contractantes de justifier des meubles et immeubles qu'elles possèdent, elles sont convenues de s'en rapporter à cet égard aux déclarations qu'elles se sont respectivement faites.
Tels sont les articles de mariage arrêtés et stipulés entre les parties et pour l'exécution desquels elles engagent respectivement tous leurs biens présents et à venir, s'obligeant à les faire rédiger en acte public à la première réquisition de l'une des parties.
Fait et passé en notre présence et signé par les parties et par nous.
A Londres, le huitième jour de septembre mil-sept-centquatre-vingt-quinze.
Signé : G. -A. de Calonne. De Bertrand. De Batz, baron de Trcnfiuolléon. A.-L. de Panât. Durfort, comte do Duras. Le comte de Yilleblanche. Vaudreuil, comtesse de La Tour
(le Lauraguais. Le comte de La Tour de Lauraguais. Le chevalier de Yaudreuil.
Caroline de Vaudreuil. Le chevalier de Châlons. Le duc d'Harcourl. Le comte de Noé. J. Cologan. De Gharmilly. Comte Alphonse de Durfort. Le marquis de Roquefeuillo. L.-H.-J. de Bourhon. J.-H.-F. de P. de Rigaud, comte de Yaudreuil.
Roquefort, marquise de Vaudreuil. J.-H.- M.-V. de Rigaud de Vaudreuil.
M. DE VAUDREUIL AU MARQUIS DE VAUDREUIL
Envoi d'effets. — Fausse nouvelle de la prise de Monsieur. — Post-scriptum de l'écriture de M^' de Vaudreuil,
(Londres), ce 30 octobre 1795.
N'avez-vous pas reçu, cher papa, la lettre que je vous ai écrite pour vous rassurer sur les bruits effrayants de la gazette ? C'est Caroline qui a porté cette lettre au facteur à sonnette, etTadresse était mise exactement. Comme vous n'en avez fait aucune mention dans vos lettres à maman, et comme vous n'y avez pas répondu, je crains qu'elle ne vous soit pas parvenue. J'en suis fâché, parce que cette lettre était assez détaillée sur notre position et sur les partis à prendre; mais il faut encore attendre, pour nous décider, le retour de Monsieur qui sera prompt.
Je vous envoie deux paires de chaussons, extrêmement chauds et moelleux, et une camisole de même genre pour mettre par-dessus la chemise, et qui vaudrait encore mieux dessous. Je m'en suis donné de pareils, et je m'en trouve à merveille.
J'ai été quelques jours incommodé de la violente secousSv que m'avait fait éprouver l'atroce nouvelle, inventée par l'enfer, de la prise de Monsieur (1); j'en ai craché le sang; mais me voilà guéri et seulement tourmenté par le désir de vous revoir.
Ce soir enfin, je terminerai avec MM. Mellish, et ce n'aura pas été sans peine. Je vous jette au col mes deux bras, et je vous embrasse et fraternellement etfilialement du plus tendre de mon cœur.
Ce qui suit est de V écriture de M""" de Vaudreuil.
Vous ne nous écrivez pas, mon cher papa; vous ne pouvez pas ainsi vous plaindre de nous, car il ne se passe pas de semaine sans une lettre du ménage. M. de Vaudreuil a été bien incommodé, mais je n'ai pas voulu vous en parler avant de le voir parfaitement remis. Il va recommencer à sortir ce matin. Ainsi vous voyez qu'il est bien. Nous avons même été dîner hier chez M. de Bertrand avec lui et notre ami Galonné.
Nous sommes priés pour demain soir à un grand thé chez l'ambassadeur d'Espagne. Vous voyez qu'on ne nous laisse pas le temps de nous ennuyer. Je voudrais que vous fussiez ici : vous seriez bien aise de faire connaissance avec M. de Las Casas. C'est un iiomnie qui vous plairait; il est aimable et tout à fait dans votre genre. Il est très lié avec M. de Vaudreuil; nous le voyons très souvent.
M'"" du Crest (2) contribue beaucoup aussi à l'agrément de notre société. Elle s'est logée tout près de nous pour pouvoir passer lessoirées ensemble. M.de Juilac s'y joint, et cela compose un charmant concert. Je pense àvous toutes les fois que j'entends cette bonne nmsique qui vous
(1) Monsieur se trouvait en ceinornent à l'ile d'Ycu.
(2) M"" du Crest, seconde femme du marquis Charles-Louis du Crost, frère de M™" de Gonlis etuiicien chancelier du duc d'Orléans. Elle était la lille de Prudher, célèbre violoniste. Le comte de Neuilly donne sur elle de piquants détails dans ses Souvenirs, p. d36. — Le marquis du Crest (né eu 1747, mort en 1824) était un inventeur qui ne se décourageait jamais. 11 avait été marié eu premières noces (1775) à une demoiselle de Cauouville, iille du marquis de Uall'elot.
amuserait aussi, et alors je déteste encore plus Southampton qui me sépare de vous.
Vous savez l'arrivée de M. le duc de Bourbon; il est venu passer la soirée avec nous avant-hier.
Le duc de Sérent dit hier à M. de Vaudreuil qu'il croyait que l'affaire des dettes allait enfin être terminée, et que Monsieur viendrait à Londres même, afin d'être à portée d'entreprendre encore quelques opérations militaires, si l'occasion s'en présentait.
Adieu, mon cher papa. Le temps est encore beau à Londres ; j'espère qu'il l'est aussi à Southampton, et que vous pouvez vous promener. Dites, je vous prie, au chevalier de m'écrire. Adieu, mon cher papa, embrassez votre heureuse fille.
Vaudreuil.
M. DE VAUDREUIL AU MARQUIS DE VAUDREUIL
Formalités religieuses oubliées dans le mariage de M. de Vaudreuil. — Volontaires de Moïra. — Grossesse de M™* de Vaudreuil. —Tableaux. — Le comte d'Artois.
(Edimbourg), 15 février (1796).
M. l'abbé de Latilde (1), qui a bien voulu se charger de réparer l'omission faite à notre mariage, a commencé par nous mettre en règle, et l'évêque catholique qui est ici a rempli toutes les formalités oubliées. Mais il s'agit à présent de mettre en règle l'acte de notre mariage, et, pour cet objet, M. l'abbé do Latilde écrit à M^'' l'évêque
(1) Vahbé de Latilde. Vraisemblablement l'abbé de Latil, né en 1761, aumônier du comte d'Artois depuis 1794, évêquc d'Amycléo in partions eu 1816, de Chartres en 1821, archevêque de Reims eu 1824, cardinal en 1826, mort en 1839.
de Montpellier (1), qu'il faut que vous voyiez le plus promptement possible. Il est nécessaire de lui communiquer l'acte ou copie légalisée de l'acte de notre mariage, pour ensuite instruire en règle la cour de Rome. Tout cela sera bien expliqué par M. l'abbé de Latilde et bien entendu par Ms^' l'évêque de Montpellier, car ni vous ni moi nous n'y entendons rien.
Je viens au mémoire pour les volontaires de Moïra, et Monsieur le renvoie encore à M. le duc d'Harcourt, seul nommé par le Roi pour suivre ses affaires et seul reconnu ad hoc par le gouvernement anglais. Il ordonnera à M. le duc d'Harcourt d'y mettre beaucoup de suite ; mais il prétend ne pouvoir en ciiarger que le ministre nommé par le Roi. Je n'ai pas pu lui persuader que celui qui commandait ces volontaires était plus que bastant pour faire valoir leurs droits, dès que Monsieur l'y aurait autorisé. Il m'a toujours répondu que le gouvernement ne traiterait qu'avec le ministre nommé par le Roi ; et je l'avais prévu, même avant mon départ.
Parlons de nous à présent, mon clier papa ; je ne suis plus bon qu'à cela. Je crois enfin que Dieu a exaucé les vœux de ma chère femme, et le médecin ne doute pas qu'elle ne soit grosse. J'en serais comblé, si je ne la voyais pas souffrir et si je ne prévoyais pas fout ce qu'elle souffrira. C'est un miracle que notre épouvantable chute n'ait pas dérangé tout mon ouvrage ; mais ce que Dieu garde est seul bien gardé. Autre miracle, c'est que Joséphine n'ait pas eu peur. Pour moi, j'en ai eu une effroyable, et je n'en rougis pas, car ce n'est pas pour moi que j'ai tremblé.
Je suis fort aise que vous restiez à Londres, au lieu d'aller à Richmond, et pour Philippe et même pour vous. Il vous faut un peu de société et surtout dans l'absence de vos enfants. Vous serez en meilleur air qu'à GreatPultney
(1) L'évêque de Montpellier. Joseph-François do Malido.né à Paris on 1730. évèquii d'Avrauches eu 1766, de Montpellier en 1774, mort à Londres le 18 juin 1802.
Street, et d'ailleurs à portée de suivre nos afi'aires, s'il nous en survient.
J'espère que mes tableaux de Paris (1) vont m' arriver; mais n'en parlez à personne qu'à M. de Charmilly (2), qui m'en a procuré l'occasion. Ce nous sera, en les vendant, une petite ressource de plus. J'ai mandé à M. de Charmilly que je le prie de se cliargor des frais d'entrée et de les garder chez lui jusqu'à mon retour. Entretenezvous-en avec lui; c'est une partie de nos ressources pour la famille, que j'aime encore plus que jamais.
Nous avons bien parlé deVaudreuil (3) en route, do nos projets pour l'habiter, l'embellir, et en rendre heureux les fidèles habitants. Mais que' de choses préalables avant de jouir de ce boniieurt Je viens de voir une lettre de M. le prince de Condé toute couleur de rose; il espère plus que jamais. Est-il bien instruit? Ne se flatte-t-il pas? J'ai vu tant espérer que je m'en désespère. Tant il y a que cela a ravi mon intéressant et malheureux prince, qui s'est empressé de me faire part de cette lueur d'espoir. Il sait que dans le monde entier personne n'y prend tant de part que son vieux et fidèle ami, ainsi que tous les Vaudreuil.
Je no lui ai pas encore mis votre lettre sous les yeux, parce que je veux prendre mon temps pour en mieux causer, vu que je lui portais tant do papiers qu'il n'a pu les voir encore que superficiellement. Il est venu hier diman-
(1)M. de Vaudreuil avait déjà fait à Paris deux ventes do tableaux, en 1784 et 1787. V. l'Appendice III.
(2) M. de Charmilbj (Pierre-François Venant), ancien mousquetaire, exerçait à Saint-Domingue les fonctions de lieutenant-colonel commandant la cavalerie de la légion royaliste deMontalembert, à lasolde deTAngleterre. Vers la fin de l'année 1794, M. de Moutalembert avait envoyé M. de Charmilly à Londres pour obtenir une augmentation de l'effectif de sa petite armée. M. de Charmilly ne revint d'Angleterre qu'en 1797, et, vu les relations de M, de Vaudreuil avec toutes les personnes qui étaient mêlées aux affaires de Saint-Domingue, il est probable que c'est de lui qu'il est question dans cette lettre.
(H) La baronie de Vaudreuil était située en Languedoc, à six lieues de Viilefranche-de Lauraguais (Haute-Garonne). Elle fut apportée en dot, en 1189, par Anne d'Adhémar à Bernard de Rigaud, ancêtre de M. de Vaudreuil.
clie ( car il ne peut sortir que ce jour-là de son enceinte ) chez M""^ de Vaudreuil, qui n'avait pas encore pu le voir, vu que M. Forestier (1) avait ordonné à Joséphine de ne pas sortir. Il a été bon et aimable comme à son ordinaire, et a trouvé ma jeune compagne très embellie.
Les plaisirs ne seront pas vifs ici, parce que M'^® de Vaudreuil ne veut pas s'y livrer et ménagera sa grossesse ; car autrement les nobles écossais sont pleins de politesse, de prévenance et d'urbanité, et les fêtes, bals, concerts ne nous manqueraient pas. Elle sent qu'il vaut mieux être en retraite, ainsi que notre auguste prince nous en donne l'exemple. Nous nous coucherons tous les jours avant minuit, et nous ne nous en porterons que mieux. Forestier n'est pas du tout inquiet de ses petits accidents; mais cependant ils me troublent sans cesse, et, dès que je la vois souffrir, une sueur symptomatique s'empare de moi. Je me croyais trop vieux pour pouvoir aimer de cette sorte; mais la faute en est au papa et à la maman, qui l'ont faite si jolie et si aimable. 11 y a de plus beaucoup de solidité dans son caractère et dans ses principes. Enfin mon sort est le plus heureux possible, si je peux assurer le sien et lui donner une existence du moins aisée, ainsi qu'à tous les nôtres.
Nous vous écrirons deux fois par semaine, tantôt elle et tantôt moi, pour ne pas multiplier les écritures.
Bonjour, cher excellent papa ; je vous embrasse tendrement.
(1) Forestier, médecin ordinaire du comte d'Artois.
CXCIÎI M. DE VAUDREUIL A LA MARQUISE DE YAUDREUIL
Le joli jeu ! — Déménagement à Londres.
Al)b(3 llill, Edimbourg, ce 2 avril 1796.
Calmez votre sainte colère, chère maman, et apaisez celle de papa. Dans seize mois je vous eu promets un autre ou une autre; et nous sentons que nous ne pouvons suivre de meilleurs exemples que ceux qne vous nous avez donnés. Mais dans quinze ou vingt jours promettezmoi de guérir les maux de cœur de ma Joséphine, car, s'ils continuaient pendant six mois encore, je n'aurais plus la barbarie de lui causer un pareil supplice. Il est possible cependant que ces résolutions ressemblent aux serments des joueurs, et quel joli jeu!...
Je vous ai mandé ou à papa, ainsi qu'à M""^ de La Tour(i), que notre départ est fixé au 15 avril; qu'en arrivant nous irons chez M. de Galonné jusqu'à ce que nous ayons trouvé un logement. Au mois de mai (en prenant pour six mois), les loyers sont moins chers, et c'est ce qui nous convient; mais il faut être commodément, dans un bon quartier, dût-il en coûter quelque chose de plus. Il faut du moins que la première couche soit faite en maison commode et saine. Il faudrait aussi d'avance acheter, à un terme de trois mois, la petite batterie de cuisine qui nous est nécessaire pour manger chez nous notre petit ordinaire, comme aussi plats, assiettes, couverts et linge indispensables pour compléter ce que vous en avez; car je ne tiens plus à manger sans serviettes et malproprement; j'en perds aussitôt l'appétit. Tout cela ne sera pas bien cher, et les Français brocanteurs nous fourniront, trouveront tout cela. D'ailleurs, avec ce que les proprié-
(l)M°"de La Tour-Lauraguais, belle-sœur de M. deVaudreuil. V. p. i9'S, note 1 .
taires fournissent aux locataires, cela ne sera pas bien considérable, et il faut se bien expliquer dans le bail. Je suis persuadé que pour quatre-vingts louis pour six mois, payables par moitié, à trois et à six mois, en été, nous pourrons être parfaitement logés. Cette manière nous donnera du temps, et nous mettra plus à l'aise. M. de Cliarmilly d'une part, et M. Bertrand de l'autre, pourront nous aider à trouver ce qui nous convient, et à faire les arrangements bien en règle.
Je brille d'impatience de vous revoir et de remettre à vos soins le charmant dépôt que vous m'avez confié, non pour diminuer mes soins, mais pour les rendre plus doux encore. Je m'alarme d'un rien, connue l'ami du bon La Fontaine:
Un songe, un rien, tout lui fait peur, Quand il s'agit de ce qu'il aime.
Vous vous moquerez alors de moi, et cela me calmera.
Monsieur a pris mon départ comme son cœur fait toujours: il en est affligé, mais il l'approuve. 11 est plus fait (ju'un autre pour sentir ce qu'on doit à ce qu'on aime.
J'attends la lettre que j'ai demandée à papa, et j'y joindrai la mienne. Nous verrons ce que cela produira.
Ma santé est assez bonne; mais j'aurais, je crois, besoin d'être purgé avant de me mettre on route, parce que j'ai souveni des maux de cœur comme Joséphine, et la cause pourtant n'est pas la môme.
Bonjour, chère maman, cher papa, Caroline, Piiilippe, Lise, etc. Nous vous embrassons tous, connue au bon vieux temps.
CXCTV LE COMTE D ARTOIS A M. DE YAUDREUIL
Mort du comte do Sérenl. — Position pénible de Louis XVIIl. — Le duc de Bourbon. ]
Edimbourg, co 7 mai il'M.
Ne m'en veux pas. mon cher Vaiidrenil. si je ne l'ai pas encore écrit. Tn sais le maliieur affreux que j'ai éprouvé; mon cœur et mon esprit en sont également atlectés, et tu sentirais comme moi, si tu avais pu bien connaître ce malheureux comte de Sérent (1). J'attends son pauvre père ce soir; j'espère pouvoir adoucir ses peines, en les partageant. Heymann est arrivé depuis quelques jours, et tu jugeras si j'ai eu à travailler. Enfin, la position très pénible et très critique où se trouve le Roi (2), voilà les motifs qui m'ont empêché de t'écrire, et tu me le pardonneras.
J'avais voulu t'écrire un peu plus lihrement par Heymann; mais je n'ai pas eu une minute à moi. En général j'ai lieu de me louer du commencement du travail; il est très bien pour moi sous tous les rapports.
J'ai autorisé M. le duc de Bourbon à parler à toi seul d'un objet qui le regarde particulièrement. Je ne veux t'en rien dire ici. Mais jeté demande, te prie même très instamment de n'en pas ouvrir la bouche à qui que ce soit
(1) S(?re«<. Le comte Armand do Sérent (né en 1762). ancien membre de l'Assemblée Nationale, avait débarqué le 16 mars 1796 prés de Saint-Malo, avec son frère Bernardin de Sérent et 25 autres émigrés, parmi lesquels étaient BourmontetSuzannet. Il arrivait avec des pouvoirs du comte d'Artuiset des tonds pour les Vendéens. Surpris par une patrouille, il fut fusillé; son frère le fut de même quelques jours après en se rembarquant. Il était le (ils aîné du duc de Sérent et était marié à la seconde fille du baron de Cboiseul, ambassadeur à Turin, morte en 1845.
(2) C'était le moment où le doge de Venise, intimidé par Bonaparte victorieux, invitait Louis XVIII à s'éloigner de Vérone.
DU COMTE DE VAUDREdIL. - 1796 251
sur la terre. Tu me manderas seulement ce que tu en penses et ce que M. le duc de Bourbon aura pensé.
3Ion amie se porte bien et me charge de mille tendresses pour toi. Rappelle-moi au souvenir de ta petite femme. Nous espérons que le voyage ne lui aura pas fait de mal.
Adieu, mon ami; je t'aime et t'embrasse du plus tendre de mon cœur.
LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUÎL
Le coinle de Sédières. — Louis XVIII àTarmée de Condé. — Las Casas. — La Rosière. — Une letlre à Burkc.
Edimbourg, ce 3 juin 1790.
Le comte de Sédières (1) repart ce soir, mon cher Yaudrcuil, et je le charge de cette lettre. Il t'expliquera le résultat des conférences que j'ai eues avec lui. et du point que nous nous sommes concertés. Je ne pouvais pas aller plus loin par les motifs très justes que le comte de Sédières te dira; d'ailleurs rien ne presse malheureusement aujourd'hui, et, avant de diriger l'intérieur, il faut voir un peu plus clair dans la crise actuelle.
L'incertitude oi^i on est sur le Rhin comme ici est cause que Roll ne m'a rien apporté de bien important. 11 est cependant sur que, si on veut profiter de la présence du Roi à l'armée de Condé, on peut en tirer le plus grand parti ; mais est-il permis d'espérer que la vérité puisse jamais se faire entendre, voilà ce dont je doute.
(1) Sérlirres. Louis-Maric-Josepli, comte de Lentilhac-Sédièrcs, mort à Londres le 12 juin 1801. (lioHiîi, h'nAUTEUiVK, Annuaire, 1844. p. 253.) 11 avait fait la canipagiK! do IT'Jf dans l'armée dos Princes on qualité d'officier supérieur de la 2" compagnie noble d'ordonnance (2* escadron, 6" brigade).
La saille do M. de Las Casas m'inquiète. Dis-lui ou écris-lui bien des choses de ma part; je lui enverrai une lettre, s'il pense, ainsi que toi, que levoyag-edeM.de Sérent en Espagne doive être prochain. Sois sûr que je garderai pour moi seul ce que M. de Las Casas vous a dit; mais je serais bien fàchéde cette rupture; les suites ne pourraient en être que fort inquiétantes sous tous les rapports.
Je ferai ce que je pourrai pour La Rosière, et je lui donnerai sûrement dans toutes les occasions des preuves d'intérêt; mais je te confierai, pour toi seul, que son défaut favori est d'aimer un peu l'argent, et je réponds qu'il en a eu plus qu'un autre. Cependant je te réponds (ju'il sera content de moi.
Tu es un vilain de m'avoir parlé de ce qui regarde ton enfant; tu crois bien que j'avais la même idée et le même désir que toi ; mais j'attendais pour t'en parler, et je t'en veux de m'avoir prévenu.
Je n'ai point du tout payé le portrait ; le vilain peintre est malade depuis un siècle ; mais j'espère qu'il pourra revenir bientôt pour achever son ouvrage, et je t'en enverrai un, le plus ressemblant. Cela me fera autant de plaisir qu'à toi.
J'avoue que j'ai eu trop de choses dans la tête pour écrire à M. Burke; mais je t'enverrai une lettre pour lui le plus tôt possible.
J'ai revu ce bon Mariaud avec plaisir et peine; mais ce dernier sentiment a été plus fort sous beaucoup de rapports ; je le chargerai de bien des choses pour toi, et mon amie t'écrira par lui en son nom et au mien.
Je n'ai pas encore examiné le mémoire de M. de Clermont-Lodève; je ferai pour lui ce que je pourrai.
Le comte de Çaraman (1) espère que Pauline viendra
(1) Car aman (Victor-Maurice de Riquet, comte de), né en 1722, mort en 1801. ConnnaudaDt en chef en Provence, il peut être considéré comme le second fondateur du canal creusé par son arrière-grand-père, et singulièrement perfectionné par lui. Sa fille, Pauline- Victoire, était la femme du vicomte Jean de Vaudreuil.
Fotogravure K Bodasch
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MONSHEUM FMEME Ml' B.ÛS,
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DU COMTE DE VAUDREUIL. — 179G 2o3
bientôt; j'en serais bien content, mais je le désire plus que je ne l'espère.
Adieu, mon ami; soigne-toi, ne te laisse pas abattre, et n'oublie jamais que tes amis ont bien besoin de toi.
Je t'embrasse, comme je t'aime, du plus tendre de mon cœur.
Mémoires de M. de SéJières. — Note polilique et militaire du comte d'Artois. — Le prince de Bouillon. — Fuisaye. — Le duc de Foliijnac.
Edimbourg, ce 6 juin 4796.
Ne m'en veux pas, mon cher Vaudreuil, si j'ai tardé à t'écrire. Mon amie t'en a mandé les raisons, et elle a répondu aussi à plusieurs articles do tes lettres.
Le comte Charles part aujourd'hui, et je profite avec plaisir de cette occasion.
J'ai lu avec attention les mémoires de M. de Sédières, et je les communique au comte de Caraman. Je t'envoie ses réflexions qui sont en même temps les miennes. Je t'ajouterai seulement, d'une part, que je ne crois pas le moment favorable et qu'il faut al tendre au moins que les cours de Vienne et de Londres aient fixé leurs résolutions, et, de l'autre, que depuis la soumission enlière de la Vendée, qui interrompt toute communication entre la Bretagne et l'intérieur, ce ne peut être que par l'Espagne qu'on pourrait agir vers le midi, et par conséquent qu'il faudrait passer ou par le Languedoc ou par la Franche-Comté'pourpénétrer dans rAiivergne et les alentours.
Je te dirai encore sur cet objet (ju'il nu' serait impossible en ce moment de donner un brevet de maréchal de
camp à M. de Sédicres, n'en ayant pas accordé un seul, excepté aux chefs de la Vendée et des Chouans, qui commandent et combattent depuis si longtemps. Je suis sûr que tu trouveras que j'ai raison, et je suis également certain que le zèle du comte de Sédières n'en sera pas ralenti, lorsque l'occasion se présentera pour l'employer.
On dit que M. de Botherel (1) est de retour à Londres, mais je n'ai encore aucune certitude à cet égard et ignore ce qu'il rapporte.
J'ai fait remettre aux ministres une bonne note militaire et politique que j'ai composée de moitié avec le comte de Caraman. J'y demande de grands moyens ; j'en démontre la nécessité pour l'Europe, comme pour la France, et je réponds que tu l'aurais signée avec plaisir.
Du reste nous n'avons rien de France, rien de Paris, rien d'Allemagne, rien d'Italie, rien sur le sort du Roi. Je ne me permets pas encore de réfléchir ; je n'en aurai que trop le temps.
La lettre du prince de Bouillon (2) ne doit effaroucher personne ; ce n'est pas autre chose qu'une preuve de son zèle pour notre cause, qui est sans cesse excité par les nouvelles qu'il a reçues de France, et la certitude qu'il a que, dans les provinces usurpées, les paysans ne cessent pas de demander leur seigneur. Au surplus cette démarche n'a rien d'officiel ni du côté du gouverne-
(i) Botherel (René-Jean de), né en 1745, ancien procureur-général syndic des États de Bretagne. Il fit partie de l'expédition de Quiberon sans appartenir à aucun corps, parvint, après le désastre, à se sauver à Londres et y mourut en mai 1805. Son fils, Henri-François, né en 1777, prit également part à cette expédition et fut fusillé à Vannes le 23 août 1793. (La Gournerie, Les débris de Quiberon, p. 113.)
Botherel avait apporté une lettre de Georges Cadoudal dans laquelle celui-ci insistait sur la nécessité de la présence du prince en Bretagne. Les réponses déclinatoires du comte d'Artois à Cadoudal et aux membres du conseil de l'armée de Vannes sont imprimées dans Cadoudal, Georges Cadoudal, pp. 177 et 415.
(2) Philippe d'Auvergne, prince de Bouillon, né à Jersey en 1754, mort à Londres en 1816. M. Charles Hettier a publié dans ses Relations de la Normandie et de la Bretagne anec les iles de la Manche pendant rémigration (p. 131 et suiv.) de curieux renseignements sur ce personnage. M. Forneron lui a consacré une no icedans lu. Revue, de Belgique.
ment, ni du mien, puisque je n'en ai eu connaissance que par une copie que j'en ai reçue de Londres. En conséquence j'ai autorisé le duc d'Harcourt de répondre verbalement à M. d'Auticliamp qui m'avait écrit sur ce sujet: 1° que, cette lettre n'étant que particulière, elle ne pourrait oblig-er personne, et que tous les généraux français étaient libres, comme par le passé, de régler leur conduite d'après leur zèle et leurs usages ; 2° que je blâmerai toute démarche qui pourrait compromettre le prince de Bouillon, qui n'avait écrit qu'aux cliefs d'escadre et qui n'avait agi que par zèle. Ne parle de cela que si tu apprends ce que le duc d'Harcourt aura dit à M. d'Auticliamp.
Ne juge pas M. de Puisaye trop sévèrement. Le brave et malheureux Charette m'en a fait dire du bien en mourant. D'ailleurs il est maintenant fort important, si on se décide à agir en grand.
Je pense comme toi sur la maudite affaire du prince de Galles; mais tu sentiras (jue je dois garder sur cela le plus profond silence.
Je crois que nous n'avons jamais été dans une crise plus rude. Il y va de toute l'Europe; mais, si on le veut, on peut encore tout sauver, et j'en offre le seul moyen, qui s'accorde avec tes idées.
Mon fils a eu une fièvre de vingt-cjuatre heures, dont il se porte à merveille. Je ne crois pas (ju'il aille cette année ciiez lordMoïra; mais n'en parle point.
Tu sais si je t'attends encore avec impatience et si je te revois avec plaisir. Tu auras une chambre le plus près de nous possible, et de quoi loger ton lacjuais.
Adieu, mon ami, je t'aime et t'embrasse du plus tendre de mon cœur.
Je serais fâché qu'Armand et Rivière viennent sitôt ici ; mais je les reçois toujours avec phiisir.
Dieu veuille que le duc de Polignac se trouve bien du parti qu'il prend (1) !
(I) Le parti que prenait le duc de Polignac était celui de se fixer en Russie, où il s'était rendu en 1795, pour annoncer l'avénenient de Louis XVHl.
Dis mille choses pour moi à ta femme. J'espère que le petit se porte toujours aussi bien.
LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL
M. de Sédières. — Burke. — Mauvaises nouvelles de Vendée apportées par Botherel. — Louis XVIII obligé de quitter l'armée. — Les Poliguac.
Edimbourg, ce 14 juin 17'J6.
J'ai reçu, mon ami, tes deux; lettres du 8 et du 0. J'ai partagé tes inquiétudes du fond du Cd'ur, et je jouis également de la tranquillité. J'aime déjà ton petit enfant, et je serais au désespoir qu'il lui arrivât malheur.
Je t'avoue que je répugne un peu à faire venir M. de Sédières à cause de mon excessive pauvreté. J'aimerais donc autant qu'il envoie un nouveau mémoire. Cependant je m'en rapporte à toi à cet égard.
J'écrirai sûrement avec plaisir au digne M. Burke, et je te chargerai sûrement de ma lettre ; mais j'aime mieux attendre, parce que j'ai déjà écrit dans le sens que tu désires au moment où l'établissement a été formé. J'avais aussi une lettre du Roi pour ce vertueux homme qui la mérite bien.
J'ai causé bien à fond avec M. de Botherel. Je suis loin d'être content des nouvelles qu'il m'a apportées: maisje suis content de lui, et nos opinions sont les mêmes. Dieu veuille que l'Angleterie juge son vérital)le intérêt!
Roll n'est pas encore arrivé, mais je l'attends tous les jours.
Le duc prit d'abord en ferme une terre située dans le gouvernement de Voihynie et appartenant au comte Félix Potocki; puis, un 1797, l'empereur Paul lui fit don, en tonte propriété, du château d'Opalino (gouvernement de Voihynie, district de Wladimir) avec les terres qui en dépendaient. Le duc de Poliguac mourut à Saint-Pétersbourg le 21 septembre 1817.
Je n'ai point de nouvelles du Roi depuis qu'il est à Rothenbourg; je suis fâché qu'il ait été obligé de quitter l'armée (1), mais au moins il en est à portée.
J'ai l'àme afïectée de l'éloignement de nos anciens amis {2). En tout on a bien de la peine à se défendre contre le noir de son âme.
Adieu, mon clier Vaudreuil, mon amie me charge de mille et mille tendresses pour toi; je n'ai pas besoin de parler des miennes.
Bien des choses à ta femme: je t'embrasse de tout mon cœur.
CXCXMÏI LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL
iSouvelles inquiétantes de Tarmée de Condé. — Portrait du comte
d'Artois.
Édiniljoiug, ce 8 juillet 1706.
.!e ne t'écrirai qu'un mot, mon ami. Le baron sera ma lettre vivante, et il te parlera de tout ce qui tient à ma position. Elle est loin d'être agréable, mais je suis loin d'en être découragé, et, avec l'aide de Dieu, nous en sortirons encore à notre lionneur.
Je suis in(|uiet de l'armée de Condé d'après le passage du Riiin, et j'attends les nouvelles avec bien de l'impatience.
Le maudit peintre ne finit point: au surphis jo n'aime
(l)Après avoir dû quitter Vùrone, Louis XVIII se i(>iidit àrarnioodc Condé qui faisait alors parlio 'do l'aruirc autricliicnno. Lo rabinot do Vionno, en appronant cotto nouvelle, lùnioigua beaucoup d'humeur et exigea que Louis XVIII s'éloignàL
(2) Le duc de Poliynac et sa sœur, la comtesse Diane, qui avaient pris la résolution de rester en Russie.
pas le portrait; cependant il sera toujours à tes ordres. Adieu, mon ami, je t'embrasse comme je t'aime. Quand tu pourras venir ici, avertis-moi huit jours d'avance.
LE COMTE D'ARTOIS A M. DE YAUDREUIL
La Rosière. — Lettre à Burke. — M""= de Chevigné. — Le portrait. — Le Tableau de l'Europe par Galonné.
Édimijoui'g, eo iû juilloL 1793.
J'ai reçu ta lettre du 9 par M. du Merle, mon ami ; mais j'ai voulu attendre qu'il fût expédié pour Pétersbourgavant de te répondre. Il a mis à la voile ce matin, porteur des deux lettres dont je t'envoie copie.
Je crois avoir fait pour La Rosière tout ce qui était en mon pouvoir. Tu lui remettras la lettre ci-jointe, et tu lui montreras les copies de celles que j'écris à M. d'Esterluizy et au prince de Zou])ov. J'espère cju'il sera content de moi, et je le désire.
Je t'envoie aussi à cachet volant ma lettre pour M. Burke ; j"ai laissé parler mon cœur et j'en suis assez content.
Tu ne m'avais jamais parlé de M"'" de Chevigné, mais c'est égal. Je crains, à te parler vrai, que le duc d'Harcourt ne puisse rien du tout pour elle; cependant, comme elle a des droits réels, je mande aujourd'hui au duc que tu lui parleras de cette affaire, et que je désire qu'il fasse pour M""^ de Chevigné tout ce qui dépondra de lui. Atlends-toi à ce qu'il grogne ; mais au fond c'est un bon homme.
Oui, mon ami, ton fils sera un petit Charles, et je l'aime déjà. Vois si tu veux que je donne ma procuration au duc d'Ilarcourt ou au marquis de Yaudreuil. Le premier
DU COMTE DE VAtJDREUIL.- 1 796 259
est le ministre du Roi, mais le second est ton cousin, ton beau-père, et sa bénédiction m'inspirerait de la confiance pour votre enfant.
Le maudit peintre est toujours malade, et ne finit rien; mais je lui ai fait recommencer un nouveau portrait. J'espère qu'il sera mieux, et je préfère de retarder pour que tu sois plus content.
L'état de Las Casas me fait une vraie peine; mais j'espère cependant que les eaux le rétabliront.
Je partage tes regrets pour Schmitt; crois que mon cœur partage tous les mouvements du tien.
Cependant il faut que je te parle d'un objet qui m'afflige, mais je dois la vérité à mon ami.
Je te réponds que, dans le fond de l'àme, je rends une justice complète au cœur et aux intentions de M. de Calonne;je conserverai toujours la reconnaissance que je dois à un lionmie qui m'a témoigné un grand zèle et un grand dévouement. Je ne parle pas des talents; ils sont connus. Mais, tiens, mon ami, sois juste : je ne puis en conscience ni avoir, ni témoigner un intérêt public à l'auteur du Tableau de l' Europe {{) . Songe donc qu'aux yeux de tout le monde il attaque directement le Roi et ](!s bases sacrées et fondamentales de la monarcbie et de l'iiérédité en France (2). Ce sont de cruelles erreurs. Mais je ne retra-
(1) Tableau de l'Europe en novembre 1795, et pensées sur ce cjii'on a fait et qu'on aurait dû faire et qu'on n'a pas fait, sur ce qu'on devrait faire et que peut-être on ne fera pas (sans nom daulour). A Londres, J. de Boffe (1796), brochure in-8" de 143 pp.
(2) Le comte d'Artois fait allusion à l'opinion que M. de Galonné exprime (p. 86) sur « le retour de ce qu'on appelle l'ancienne consliUition sans aucun « changement; ce qui, dans l'idée factice du plus grand nombie des Fran. « çais, signifie le retour des anciens abus. » — « Ici, » dit-il en note, « nous prévoyons le cri des enthousiastes qui ne doutent de rien, et des instigateurs (jui, ne voyant goutte, jjoussent luudinienl; mais il ne nous enqiècherapas d'avouer franchement qu'ayant cherché ])rndant quarante ans la réalité de cette ancienne constitution, le reposoir de cette arche sainte à laquelle il n'est pas permis de loucher, nous n'avons rien trouvé et ne savons pas oncon; ni quand ni où i;lle s'est lixée. Elle est, répondit un premier président il Ileiu'i IV, écrite au dos de la loi satique qui vous a mis sur le trône. Cette réponse est fort adroite; mais le fait est qu'il n'y a rien ni dans la loi sali(jue ni sur son dos. »
260 CORRESPONDANGK INTIME
cerai point ici ce que jo t'ai dit plusieurs fois à cet égard. Tu te le rappelleras.
Néanmoins, comme mon cœur me parle toujours en faveur d'un homme dont l'esprit seul peut être égaré, j'ai écrit à M. d'Esterhazy le petit mot ([ue je joins ici sur une feuille séparée. Je ne pouvais rien dire de plus, ni de moins, et d'ailleurs j'ai la preuve certaine que l'impératrice s'est expliquée très publiquement sur ce tuneste ouvrage, et je crains que la réception ne soit pas favorable.
Réfléchis à tout cela, et je suis sûr (jue ton bon esprit approuvera ma conduite.
Je pense comme toi sur les ouvrages de MM. d'Outremont (1). de Blaire (2) et de Mesnil-Durand (3); mais au moins ils ne contiennent point d'hérésie. Ce n'est sûrement pas moi qui ai fait écrire M. de Limon (4), ni M. de Montyon (5); mais j'avoue à mon ami, avec franchise, que ma raison me fait applaudir à la manière dont ils réfutent le malheureux Tableau de l'Ein^ope.
Je termine ce triste article par un seul mot. On a pu avoir des torts avec M. de Galonné; mais son ouvrage est
(1) L'ouvrage d'Anselme (rOutremont, dont parle le comte d'Artois, doit être : Le nouveau siècle, ou la France encore monarchie (sans nom id'auleur), Londres, 1796, 2 vol. in-S».
(2) La France pendant quatorze siècles, ou preuves de la Constitution de la monarchie française dans ses différents àr/es, par M. de Blaire. Londres, 1796, in-S" (ouvrage indiqué par Quérard). M. de Blaire avait fait paraître, quelques années auparavant, une réfutation du rapport de Cliabroud sur les joui liées du 5 et du 6 octobre, sous le titre de : « Les forfaits du 6 octobre, ou examen approfondi du rapport de la procédure du Chdtelet, suivi d'un Précis historique de la conduite des gardes du corps (sans nom d'auteur, ni de lieu), 1790. 2 vol. in-8°.
(3) Nous ignoi'ons de quel ouvrage de M. de Mesnil-Durand il peut être ici question.
(4) Dans la liste des ouvrages de Limon donnée par Quérard, nous n'en trouvons aucun qui ait trait à la conti'overse soulevée par la brochure de M. de Cnlonne.
(5) Rapport fait à Sa Majesté Louis XVIII (Sur les principes de la monarchie française, contre le livre intitulé: « Tableau de l'Europe », par M. de Galonné). Imprimé à Constance et réimprimé à Londres, Dulau et C", 1796. in-S" (sans nom d'auteur). M. de Galonné répondit à ce Rapport en publiant: « Lettre de M. de Calonne au citoyen auteur du prétendu Rapport fait à Sa Majesté Louis XVIII. » Londres, W. et C. Spilsburg, 1796, in-S", 31 pp. VEssai resté manuscrit de Gourvoisier (F. p. 7o, note 1) appartient à cette controverse.
DU COMTE DE VAUDREUIL. — 1796 2(il
fait pour les justifier, et sois sûr qu'il ne se relèvera dans l'opinion (les gens sages qu'en faisant amen de publique et honorable, comme M. d'Antraigues au commencement de la Révolution.
Voilà ce que je pense en foi et conscience.
Tout va bien mal de tous les côtés, et l'état de l'armée de Condé est bien regrettable ; mais l'intérieur me soutient et me ranime.
Viens donc, mon ami, bientôt; tu sais si j'en ai besoin. Si tu as besoin d'un peu d'argent, je t'en enverrai pour la route.
Si ce que je te mande sur j\t. de Galonné te faisait de la peine, dis-toi que j'en souffre aussi et que je t'aime plus que jamais.
Mon amie te dit mille tendresses; je t'embrasse de tout mon cœur.
ce
LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL
Portrait de Madame Élisibeth. — Les Mémoires de Bertrandde Moleville . — Mauvais état des affaires. — Encore Galonné et son ouvrage.
Edimbourg, ce 14 août 179G.
M. de Montmorin retourne à Londres, mon cher Vaudreuil, et je profile de son départ pour t'écrire un peu plus librement.
Je commence parle dire (pic je joins ici un pa(iui'l pour M.Bertrand, qui renferme b> portrait de ma malheureuse sœur, qu'il m'a demandé poni- \e faire graver. Je lui écris aussi un petit mot; mais je ne lui dis encore rien sur ses Mémoires, que je n'ai pas eu le temps de lire en entier. Mais à toi tout seul, je le ferai une petite question tout bas. Crois-tu qu'ils doivent produire un très bon effet à l'im-
pression ? Jusqu'ici jo no sais qu'en <lire; mais songe (}ue je n'ai lu (jue le premier volume. Ne parle de cela à personne, je t'en prie, et n'en fais même pas semblant, car il est très possible que je me sois trompé, en trouvant un peu de minutie dans les détails du commencement.
Je ne te parlerai pas des affaires; tu sais comme moi à quel point nous sommes en stagnation de ce cùté-ci, et celui de l'Allemagne va de mal en pis. On nous fait espérer quelque chose du côté de l'Italie ; je le désire, mais je n'ose pas m'en ilatler. D'ailleurs nous ne pouvons compter réellement que sur l'intérieur. On ne le néglige pas, et j'espère qu'il ira : mais le nuage est encore bien épais, bien lourd, et le courage et la patience est certes le plus dur à porter sur les épaules.
J'ai reçu toutes tes lettres, mon ami, et la grande du 21 et 23 juillet ne m'est arrivée qu'avant-bier, dans le paquet du comte de Caraman.
La lettre que tu m'as écrite sur le crime atroce (1), qui eût été pour moi personnellement le plus affreux de tous les malheurs, a fait du bien à mon âme.
L'autre m'a affligé, parce que j'ai la conviction que j'ai fait ce que j'ai dû, et en même temps ce qui, dans la circonstance actuelle, pouvait être le mieux pour un homme que j'ai beaucoup aimé, que je ne cesse pas d'estimer, mais qui, par un faux calcul, de fausses combinaisons, ou peut-être un moment d'humeur que son cœur lui reproche, a élevé un mur d'airain entre lui et moi, à moins d'une rétractation positive sur la 'personne et sur les principes.
J'ai souligné tous ces mots, parce que ma conscience me les fait regarder comme indispensables. Ah ! qu'il suive mes conseils, qu'il ait le noble courage de se rétracter ! Alors mes bras lui seront ouverts, et tu verras toimême qu'il n'a d'ennemis que les scélérats. Je ne répéte-
(l)Le d9 juillet 1796, à Dillingen, Louis XVIII avait failli être vietinic d'un assassinat.
rai point ici ce que je t'ai déjà dit sur le passé ; je partage presque toutes tes opinions : mais le Tableau funeste de V Europe me ferme la bouche et ne me permet plus qu'une opinion. Enfin, mon ami. si on persiste, au nom de Dieu, n'en parlons plus, et songe qu'un objet, rendu tellement public, ne peut rien sur ton cœur ni sur le mien.
Si j'avais pu te dire ce que l'impératrice a dit sur ce funeste livre, tu aurais la certitude que j'ai servi M. de Calonne le plus qu'il m'a été possible, et bien mieux que si je n'avais écrit la phrase qui t'a fait de la peine.
Au surplus ma lettre était partie depuis trois semaines, lorsque j'ai reçu la tienne.
Quant à tous les ouvrages qui paraissent sur les affaires de la France, je lesblâmetous sans exception, excepté celui de M. Burke.
Je vais faire faire une procuration 'pour ton beau-père, et je la lui adresserai.
Mon Dieu, que ma situation me paraît barbare, puisque je suis dans la cruelle impossibilité de faire ce que mon cœur sent si vivement pour toi! Mais si tu as besoin de cinquante louis pour venir voir ton ann'. mande-le-moi, et je pourrai encore te les envoyer.
Roll me mande que tu avais été content de ce que La
Rosière a écrit sur la (1). Je suis sûr qu'il
est capable de bien faire ; mais en général ne penses-tu pas que l'impression est une funeste chose?
Adieu, mon cher ami; je t'aime et t'embrasse du plus tendre de mon cœur. Mon amie te dit mille choses.
J'espère que ta femme et ton enfant continuent à se bien porter.
(1)11 va ici un mot compliHeinenl illisible.
Î64 CORRESPONDANCE FNTIME