CCI
LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL
La Rosière. — Les Mémoires de Bertrand de Moleville. — LouisXVIIl en voie de guérison. — Nouvelle défaile en llulie.
Edimbourg, 'ce 19 août IT'Jli.
J'ai reçu ta lettre du 11, mon ami. Vois si nos cœurs peuvent cesser de s'entendre : tu as craint que ta grande lettre ne me fît de la peine, et moi j'ai éprouvé la même inquiétude pour ma réponse. Mais, au nom de Dieu, en te mettant à ma place, avise si je puis penser autrement, et dis-toi bien ensuite que nos sentiments sont, seront toujours les mêmes.
J'ai pris une telle aversion pour tout ce qui peut être imprimé que je n'ai pas même voulu que la lettre du Roi lut envoyée par moi à l'impression ; jai préféré qu'on en donne des copies. Après cela, si elle se trouve imprimée, je n'en serai pas fâché ! Je t'en veux de ton : Le puis-je ?Tu devrais me mieux connaître et mieux juger ma position.
J'ai lu le Mémoire de La Rosière; il est bon et très bien fait; c'est une excellente pièce à garder, mais très siirement je ne le ferai pas imprimer: il serait clair qu'il ne pourrait l'être que par mes ordres, d'après les pièces qui y sont rapportées. Cela aurait l'air d'une espèce de justification, et la seule idée m'en répugne à l'excès. N'en parle pas à La Rosière; je lui écrirai moi-même ce que j'en pense, et je réponds qu'il en sera content.
J'ai presque fini la lecture des Mémoires do M. Bertrand. Ils m'ont beaucoup intéressé ; je t'écrirai un de ces jours un peu en détail tout ce que j'en pense; mais je n'aurai pas le droit de m'opposer à l'impression.
Je joins ici une procuration pour ton beau-père; j'aurais voulu y mettre quebjues phrases pour lui, comme je je les sens ; mais je n'ai su oij les fourrer, et je l'ai faite
toute simple. Je t'envoie aussi une lettre pour ton beaupère.
J'ai fait directement ce que tu désirais pour Pauline; son père m'a dit qu'elle allait venir bientôt, peut-être même avant l'évêque d'Arras.
Je serai ravi de savoir ta femme accouchée; mais je crains que tu ne puisses pas venir ici avant cette époque, et cela me fait une peine réelle.
J'ai eu des nouvelles du Roi du 3 de ce mois. Il était à merveille et tout près d'une prompte et 'parfaite guérison C'est un grand bonheur pour moi sous tous les rapports. Mais sa position est bien cruelle; il ne savait pas encore où il pouvait se fixer.
La crise ne s'adoucit point; on parle aujourd'hui d'une nouvelle défaite en Italie ; mais les propos très royalistes qui se tiennent dans toutes les armées soutiennent le courage et animent l'espoir.
Je voudrais bien apprendre que Saint-Domingue est soumis et tranquille; tu en sais les raisons.
Adieu, mon ami ; tu sais comme je t'aime ; je t'embrasse de même.
Le maudit peintre s'amuse à se mourir, au lieu de finir son vilain portrait; mais j'espère t'en donner bientôt un qui aura du moins l'avantage de me ressembler un peu.
Rappelle-moi au souvenir de ta femme. Mon amie- te dit mille tendresses.
CCIT LE COMTE D'ARTOIS A M. DE \ AUDREUIL
Louis XVIII ne iroiive p;xs d'asile. — Les Mémoires de Bertrand de Moleville. — Ce qu'il dit des conférences de Manloue doit être retranché, ainsi qu'une anecdote sur Louis XVI. — Crainte d'une alliance entre l'Espagne et la République française. — Instruction pour parler à Lis Casas.
Edimbourg, co 25 août 171)6.
Je ne t'ai pas"''écrit depuis assez longtemps, mon cher Vaiidreuil, parce que j'espérais pouvoir l'envoyer co vilain portrait; mais le peintre ne finit rien, et d'ailleurs j'espère en avoir bientôt un autre plus ressemblant.
J'écris aujourd'hui à l'évèque de Saint-Pol (1) pour M""" de Chevigné; le duc d'Harcourt m'a représenté qu'en qualité d'abbesse elle tenait au clergé; mais, d'un côté ou d'im autre, je lui ferai obtenir un petit secours.
Je joins ici ma réponse à l'évèque de Noyon (2).
Je n'ai point de nouvelles du Roi depuis le 3. Alors il était en pleine guéri son, et, grâce à Dieu, on ne pouvait plus avoir d'inquiétude sur sa santé; mais sa situation me déchire et me révolte; on a refusé de le recevoir en Saxe, et le baron de Flachslanden ne savait pas même s'il pourrait s'arrêter un moment cliez le prince d'Anhalt- Dessau. Cela fait liorreur, et la seule réflexion que [l'on puisse faire, est que l'Europe doit être bouleversée, puisque le Roi do France ne trouve pas d'asile chez les souverains ses parents et alliés. Je me tais, car j'en dirais trop, et cela ne sert à rien.
Je sais que M. Franklin est de retour. Dieu veuille qu'il
(1) L'évèque de Saint-Pol. Jean-François delà Marche, né en 1729, évêque en 1772, mort à Londres le 25 novembre 1806. Ce prélat fut le principal intermédiaire de la cliarité anglaise auprès des prêtres français réfugiés. V. Plasse, Le clergé français réfugié en Angleterre, chap. I.
(2) L'évèque de Noyon. Louis-André de Grimaidi, évêque du Mans en 1767, de Noyon en 1777, mort en avril 1801.
DU COMTE DE VAUDREnL. — 1796 267
ait pu réussir à faire tes commissions ; ce serait une douceur dont mon cœur a bien besoin, car je ne connais pas de supplice pareil à celui de ne pouvoir pas rendre service à ses amis.
11 faut que je te parle, pour toi seul, d'un objet qui ne laisse pas que de m'embarrasser. M. Bertrand m'a envoyé ses Mémoires; il m'a bien prié de lui dire ce que j'en penserais, mais il ne m'a point consulté sur leur publicité; au contraire il m'a mandé que son manque de ressources le forçait à en cherclier une dans l'impression de ses Mémoires. D'après cela, je t'avoue que je me trouve fortembarrassé ; car mon opinion serait contre la publicité, surtout dans ce moment-ci, et je n'ose pas trop le lui dire francliement.
Comme tu as lu ces Mémoires, je puis te confier quelques réflexions ; mais j'exige ta parole que tu n'en parleras point à l'auteur, à moins que tu ne puisses le bien convaincre que ces réflexions ne viennent que de toi.
1" Le récit détaillé des faits esttrès intéressant en lui-même, et capable de confirmer l'opinion de fermeté quel'on a généralement de l'auteur. Mais je trouve qu'il se diminue un peu lui-même, en entrant dans trop de détails, surtout dans son affaire de Bretagne, et je crains que cet ouvrage ne lui fasse plus d'ennemis que de partisans. J'en serais très fàcbé, car je lai considéré depuis longtemps comme un homme qui pourrait servir le Roi très utilement, et tu sais à quel point Topinion pui)lique est nécessaire aujourd'hui à tout le monde.
2" L'auteur parle sûrement du feu Roi avec le sentiment, le respect et la vénération qui sont dus à sa mémoire, mais je trouve qu'en développant ses vertus, que tout le monde reconnaît, il confirme de plus eu |)lus l'opinion de faiblesse et d'indécision qui étaient sûrement les grands défauts de mou malheureux frère : et les ennemis de l'auteur ne lui en feronl-ils pas un tort?
3 " Je sais que l'autour a la même opinion que moi sur la prétendue constitution de 1701, el on le voit même
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1res clairement en lisant avec attention ses Mémoires et surtout la conclusion. Mais la franchise avec laquelle l'auteur s'explique sur plusieurs individus lui fera nécessairemiMit des ennemis, et ces ennemis ne manqueront pas de l'accuser d'être constitutionnel.
Je m'arrête à ces trois rétlexions générales, et, avant de passer à d'autres objets, je veux te répéter, mon ami, que, si tu parles de ces trois articles à M. Bertrand, ce ne doit ni ne peut être quo de toi seul et sans paraître avoir été inspiré par moi. Je n'ai parlé jusqu'ici que par intérêt pour l'auteur; je puis être dans l'erreur, et je le connais trop peu pour lui donner un avis direcL
3Iaintenant, je vais te charger de parler à l'auteur, de ma part, sur un chapitre qu'il a ajouté à ses Mémoires, et que je le prie notamment de ne point faire imprimer. Il s'agit du chapitre 39, qui tient à la mission du comte Alphonse de Durfort et à mes conférences à Mantoue avec l'empereur Léopold. Je suis très sensible à la manière dont M. Bertrand parle de moi dans cet article, et la plupart des faits y sont rapportés avec exactitude. Cependant il s'y est mêlé plusieurs erreurs, que je relèverais facilement. D'ailleurs je suis tellement partie intéressée dans cette affaire, et il serait si clairement démontré que j'en aurais autorisé la publication en fournissant des pièces qui ne doivent être connies que de moi, que, loin d'y donner mon approbation, je dois demander positivement à M. Bertrand de retrancher en entier ce chapitre. Je suis sur que son bon esprit lui fera sentir la force de mes raisons. Je n'en mettrai ici qu'une seule en avant. M. de Bombelles a pu avoir des torts avec moi (1) ; mais je ne dois pas oublier que sa femme était l'amie de ma malheureuse sœur, et qu'en mourant elle m'a recommandé la famillo de son ami. Quant au baron de Breteuil, je crois devoir garder le silence sur ce qui le concerne, et je suis
(1) Sur les griefs que le comLe (i'Arlois croyait avoir contre M. de Bonibelles, V. Feuillet OE Gu.vches, t. V, p. 23S et suiv.
sûr que cette conduite de uia part est en même temps la plus sage et la plus convenable.
Je te charge encore, mon ami, de demander de ma part à M. Bertrand de retrancher le petit article où il cite l'incongruité qui a échappé au Roi au conseil et la plaisanterie de M. de Narbonne qui en est la suite. Je sais bien que l'auteur a voulu faire valoir l'extrême bonhomie du Roi; mais je pense qu'on doit éviter avec soin tout ce qui pourrait avoir la teinte du ridicule.
Je te préviens d'avance que j'écrirai dans quelques jours à M. Bertrand en lui envoyant son manuscrit. Je lui ferai des compliments généraux; je le renverrai à toi pour les deux objets que je viens de détailler; mais je ne lui parlerai point de ce que je te mande pour toi seul ; tu jugeras mieux que moi si tu devras entamer ces objets avec lui, et de quelle manière.
J'ai encore à te charger d'une autre commission à laquelle j'attache beaucoup de prix. Le duc d'Havre me mande du 29 juillet qu'il craint une alliance prochaine entre la cour de Madrid et la République franraise, et par conséquent une ruplure ouverte entre l'Espagne et l'Angleterre. Je répugnerai toujours à croire à une telle union; cependant elle peut se réaliser bientôt, et le départ prochain de M. de Las Casas en serait une suite nécessaire. Je désirerais que tu voies cet ambassadeur avant qu'il ne quitte l'Angleterre, et que vous ayez avec lui une bonne conversation. Cette conférence doit porter sur deux objets. Le premier serait de connaître l'opinion de Las Casas sur la conduite et sur les projets de sa cour. Le duc d'Havr(3 m'assure toujours (|ue le roi d'Espagne conserve le même intérêt à notre branche, ainsi que son ministre, et que ce cabinet sera toujours disposé à servir ulilemenL la cause du Roi. Mais tu sais tous les projets que l'on prête à la cour d'Espngne, et il me serait bien imporlant de pénétrer ce que Las Casas en pense lui-même. Je n'ai pas besoin de te faire sentir combien cet objet est dêlical : tu jugeras facilement (|ue Las Casas doit être Espagnol
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avant tout, et que ce ne peut être (|ue par adresse que tu pourras piirvenir à connaître, ou plutôt à devinei'.
Le second objet est plus facile, plus simple, et il doit te servir de prétexte pour arriver doucement à celui dont je viens de parler.
Il s'agit de bien prouver à Las Casas que ma conduite avec l'Espagne a toujours été telle qu'elle a dû être, et que, malgré la paix honteuse de cette puissance, je n'ai pas cessé de témoigner au roi d'Espagne la confiance que je devais à un souverain de ma maison, qui m'a toujours marqué de l'intérêt et de l'amitié. Yous rappellerez donc à Las Casas qu'à mon retour de l'ile Dyeu, j'ai chargé le duc de Sérent de lui rendre un compte exact de ma position, afin qu'il en pût informer sa cour. Yous lui rappellerez la lettre que le malheureux comte de Sérent lui écrivit de ma part, à mon arrivée en Ecosse. Enfin vous lui rappellerez la conversation que le même comte de Sérent a eue avec lui devant toi à son retour d'Edimbourg. Tout cela est positif. Je désire que Las Casas en soit bien convaincu avant son départ, et qu'il puisse témoigner au roi d'Espagne que je n'ai jamais mérité l'espèce de reproche contenu dans la dernière lettre qu'il m'a écrite; le roi d'Espagne me dit que je ne l'ai point consulté, et qu'en conséquence il n'a pas pu me donner de conseil.
Quant à la situation présente, on ne la juge que trop bien ; mais tu diras à Las Casas de ma part, pour lui et pour sa cour, (}ue les revers et les malheurs ne nous abattront jamais ; ([uo tous nos travaux et tous nos moyens sont tournés vers l'intérieur ; que nous avons la certitude d'v trouver toujours de grandes ressources, et que, si le roi d'Espagne voulait nous donner à cet égard ses conseils et un appui convenable à la circonstance, il verrait que les événements n'ont point altéré nos sentiments pour
lui.
Adieu, mon ami ; je t'aime et t'embrasse du plus tondre de mon cœur.
Tu jugeras mieux que moi la manière dont tu devras
tourner les deux commissions que je Le donne : je n'ai dû que t'en indi(|uer la substance.
Comme je n'écrirai à M. Bertrand que dans quelques jours, no lui parle point encore des deux objets que je lui demanderai positivement de ne point faire imprimer.
Je viens d'avoir des nouvelles du Roi ; sa santé est bonne, mais il n'avait point encore d'asile assuré. Cette situation me fait bien mal.
LE COMTE D'ARTOIS A M. DE YAUDREUIL
Secours (l'urgent. — La marraiue c!c Fenfaiit attendu. — Incerlilude sur les événements.
Edimbourg, ce 2'Jaoûtl79G.
J'ai reçu ta lettre du 2o. mou ami, et je m empresse de t'envoyer ce que j'ai eu de la peine à trouver. 11 faut convenir que notre position est bien cruelle sous tous les rapports; je suis même obligé d'exiger positivement de toi que personne, sans exception, ne sache que je rends un si faible service à mon ancien ami. Cela fait lro[) de mal; mais cela esl nécessaire pour toi et pour moi.
J'ai toujours compté que ta belle-mère serait la marraine de ton enfant; c'est })ourqnoi je ne t'eti ai pas parb'. Propose-le-lui donc de ma pai't. J';iurais désiré <jue ce pût être ma nièce; mais les connnunications avec Vienne seraient trop lentes.
Je renverrai demain ou après-demain les manuscrits de M. Bertrand, et je lui écrirai en même temps dans le sens que je t'ai indiqué. Ainsi tu seras à portée , dans tieux jours, de faire ce (\\ir je l'ai (b-mandé.
Jl y a dans le moment actuel i)ien de l'incerlilude sur
Jes événements; mais je crains et je crois que les résultats ne soient bien tristes pour nous tous. Je n'ai point de nouvelles du Roi, ni de l'armée de Condé depuis le 7 de ce mois.
Adieu, mon ami: je t'aime et t'embrasse du plus tendre de mon cœur.
LE COMTE D ARTOIS A M. DE VAUDREUIL
Croit que rintérieur offre les plus grandes ressources. — Ne croit pas à la paix. — Les Mémoires de Bertrand de Moleville.
Edimbourg, ce 2 septembre 1796.
J'ai reçu bier, mon ami, la lettre que tu avais donnée au duc de Maillé. J'ai fait ce que j'ai pu pour toi : mais non certes ce que j'aurais voulu. Crois que je sais mieux que personne tout ce que cette position a de barbare ; mais jusqu'ici mon âme soutient mon cœur. Dieu veuille que cela dure.
Je ne répondrai pas en détail aux raisonnements de la première partie de ta lettre; il me suffira de te dire que je vois entièrement comme toi, que j'ai la certitude que l'intérieur nous ofire les plus grandes ressources; mais (ju'on perdrait tout en voulant trop se presser, et que bien sûrement je n'autoriserai jamais rien de partiel.
Je ne crois plus du tout à la paix, et je ne serais pas étonné que ceci ne finît par une guerre générale de toute l'Europe, et, si cette guerre ne devient pas morale, elle ne sera terminée que par la dissolution totale de l'univers ; mais je veux encore me llatter.
Je n'ai rien à ajouter à ce que je t'ai dit pour Las Casas. Je désire vivement que tu puisses le voir, et je regarderais sa perte comme un vrai malbeur.
COMTE DE VACDREUIL. —1796 273
Ce n'est qu'aujourdlmi que j'envoie à M. Bertrand la lettre que je lui écris en lui rendant ses manuscrits. Tu m'as parfaitement entendu sur les différents objets queje t'ai indiqués, mais je dois dire que j'ai mandé à M. Bertrand que tu lui parlerais aussi, de ma part, des avantages que je trouverais à retarder au moins la publication de ses Mémoires. Cela te mettra plus à ton aise, et, s'il insiste, tu en auras plus de droits pour les retranchements.
Adieu, mon ami; je l'aime et t'embrasse du plus tendre de mon cœur.
Mon amie me cliargc do te remercier des souliers, et de te dire bien des choses de sa part.
J'espère que ta femme soutiendra bien la fin de S8 {grossesse.