‹ Correspondence intime du Comte de Vaudreuil et du Comte d'Artois pendant l'émigration (1789-1815); (volume 2)Chapitre 13 sur 49 · LE COMTE D'ARTOIS AU BARON DE FLACHSLANDEN · texte numérisé non relu

LE COMTE D'ARTOIS AU BARON DE FLACHSLANDEN

Une grande dépêche au lioi. — Gastelnau.

Kilimbonrg, ce o septnmhre 1796.

Je ne laisse jamais partir un courrier, mon cher baron, sans vous parler de mon amitié. Mais je m'en tiens àcette expression de mon cœur: la grande dépèche que j'adresse au Roi ne me laisse rien à ajouter. Vous examinerez avec attention ce qu'elle co[itient, et je désire que vous parta- «•iez mes iustes craintes et mr;s opinions.

Soyez sur que je n'oublie pas le pauvre Casteinau, et j'en parlerai comme il le mérite, lorsqu'il en sera temps.

Adieu, mon cher baron, comptez sur les sentiments d'amitié qui m'attachent à vous pour la vie.

IS

LE COMTE D'ARTOIS A M. DE YAUDREUIL

L'abbé Kdgenvorih. — Le portrait du prince. — Saint-Domingue. — M"^ de Chcvigné. — Louis XVlll dans le duché de Bruns-wick. — Cazalès. — Las Casas. — Montalembeii.

Edimbourg, ce 15 septembre 179G.

J'ai tardé à te répondre, mon ami, parce que j'attendais le départ de l'abbé Edgeworth (1), et que je l'ai retenu un peu plus longtemps que je ne l'avais pensé.

Je désire que tu voies cet homme si marquant et si respectable par sa conduite; je suis sûr que tu en seras content sous tous les rapports. Il a bien prouvé son courage, sa fidélité et son dévouement; mais il y a ajouté une simplicité et une modestie bien dignes d'estime. Enfin c'était ma malheureuse sœur qui l'avait donné au Roi ; ainsi juge s'il doit m'attacher.

J'ai enfin le portrait que je t'envoie; de bonne foi, c'est le mieux, et c'est mon cœur qui te le donne. Danloux (2) en a fait un autre, qu'on dit bien et qu'on doit graver; tu le recevras à Londres.

Sir Ralph Abercromby est à la campagne ; mais je le verrai très sûrement à son retour, qui doit avoir lieu dans deux jours, et tu sais si je lui parlerai de tes intérêts avec chaleur. On dit cependant qu'il ne doit plus retourner aux Iles.

L'évêque de Saint-Pol a avancé huit guinées à M"'' de

(1^ Edgeworth. L'abbé Ilenri-Esscx Edgeworth do Firmont, né en ili'ô, mort en 1807. C'est celui qui assista Lous XVI à ses derniers moments.

(2) Danloux (Pierre), peintre d'histoire, né en 1743, mort à Paris en 1809. Ayant émigré en Angleterre, il s'y fît une grande réputation par ses portraits. Dclille, au 1" chant de son poème de Malheur et Pilié, a dit d'un de ses tableaux, composé en Angleterre et exposé au Salon de 1802:

Nous pleurons, quand Danlouï dans la fosse fatale Plonge vivante encor sa charmante vestale.

Chevigné; il ne pouvait rien de plus, el je crains que le duc d'Harcourt n'ait pas plus de moyens.

J'ai des nouvelles du Roi du 23 ; il est dans le duché de Brunswick, et j'espère qu'il y restera: il y sera assez bien pour le moment.

Je t'avoue qu'il m'est impossible de parler ni de l'Espagne ni de toutce qui se passe; ma tête s'y perd; cependant il faut tâcher de la conserver et d'attendre.

Ta dernière lettre du 10 m'inquiète et m'afflige; mais j'espère que la naissance d'un petit Charles, que nous aimerons, fera cesser tes maux physiques, qui ruinent toujours au moral.

Ton idée sur Cazalès ne laisse pas que de me frapper ; tâche de le voir, et tu me manderas si tu en auras été content.

Je désire comme toi que Las Casas s'en tire: si tu le vois, tu me manderas en détail tout ce qu'il t'aura dit.

La demande de M. de Montalembert (i) est plus que juste; mais je crois lui avoir donné la croix.

Adieu, mon ami: aime-moi, soij^ne-toi, dis bien des choses pour moi à ta femme, baise Ion enfant de ma part s'il est arrivé déjà, et compte sur moi à la vie et à la mort.

CCYII LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL

Saint-Domingue. — L'ahbé Edgeworlh. — Eslerliazy. — Succès des iilliùs. — M'"'= de Polaslron.

Ivliinhnurfr, i-c :i(i S'îptcinhro 17!)(î.

Le marquis dcLaJaille est parti hier au soir, mon ami;

(1) Montalemho'l (Jcan-ninrlcs, baron do), no en 17;i7, niorl k la Trinilr en ISIO. Emigré en Anglelerro, il y forma une légion de son nom quil conduisit en 1704 à Saint-Domingue ijour y combattre les nègres révoltés, et qu'il commanda ju.s(|u'à son licenciement, en 1799.

570 GORIIESPONDANCE IISÏIME

mais, comme je devais voir le général Abcirromby ce matin, j'ai remis à l'écrire aujourd'liui. J"ai parlé à ce général comme mon cœur m'inspirail ; je crois m'èlre assez bien exprimé, et je suis sûr qu'il m'a quille pénétré de l'inlérêt si vrai (jue lu m'inspires. Je n'ai pas pu entrer avec lui dans de grands détails, mais tu les donneras toi-même. Il voulait aller chez loi en arrivant à Londres; mais je lui ai dit que tu irais le trouver, et je crois que tu le trouveras dans de bonnes dispositions. Je le préviens qu'il est parti dès aujourd'hui pour Londres; ainsi prends tes précautions pour savoir où il log'c.

J'étais bien sûr que tu serais content de l'abbé Edgeworth: je crois que cet homme conçoit la situation où il se trouve, et ce n'est pas peu dire. En général sa conversation m'a faiL plus de bien (jue de mal.

Ce que lu me mandes des réponses de d'Esterhazy me fait de la peine : mais pouvais-je faire autrement? Do bien l)onne foi, je ne le crois pas; cependant, si les circonstances m'en donnent lorcasion. je pai'Ierai avec plus d'intérêt de cet objet.

Voilà de bien grands succès des alliés: j'en jouis de tout mon coMU'. Dieu veuille qu'on en }»rolile })0ur agir solidement et moralement !

J'attends le petit Charles avec autant d'impatience que loi. Adieu. n)on ami. je l'embrasse comme je l'aime.

Danioux n'ira à Londres que dans un mois.

Mon amie vient d'avoir une très grosse iluxion. dont elle a beaucoup souderi; mais, grâce à Dieu, elle est très bien à pr.^'senl : elle ne souffre presque j)lus. et elle me charge de millo tendresses pour toi.

LE C03ITE D'ARTOIS A },L DE VAUDREUIL

Moment de crise. — Sainl-Doiningue. — Du Trésor.

Edimbourg, ce 18 oclobrc IT'JG.

Il est vrai, mon ami. ({ue je suis un vilain de ne t'avoir pas écrit depuis longtemps; mais j'étais étouffé d'affaires, et je n'avais rien à le mander. Quant à notre amie, elle a été bien souffrante ; mais elle est mieux à présent.

Aujourd'hui je te dirai que nous sonnnes de tous les côtés dans un grand moment de crise ; mais je ne vois pas si en noir, et j'espère un peu pour l'aimée prochaine.

Ce que Rivière m'a dit de ta santé mafllige ; mais j'espère que le petit Charles, que j'attends avec autant d'impatience (jue toi, te délivrera de tout ce qui te fait mal.

Je jouis aussi de tout ce qu'on annonce pour Saint-Domingue ; cela te mettra un jour du baume dans le sang.

La demande de M. du Trésor ne peut pas être accordée puisque le Roi ne veut pas faire de maréchaux de camp, et (jue je ne reconnais pas ceux de la façon Puisaye. Soigne- toi bien, tâche que le petit attendu soit bien nourri et viens me voir le plus tôt possible ; nous causerons à fond sur bien des objets.

Adieu, mon ami. à la vie et à la mort. Je t'embrasse du plus tendre de mon cœur.

CGIX LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL

Malliarot. — O'Connell. — Mortanges. — Nouvelles inquiétantes de l'armée de Condé.

Edimbourg, ce 28 octobre 1796.

Je ne t'ai pas écrit depuis quelques jours, mon cher Vaudreuil, 1° parce que, sans en être positivement inquiet, j'ai été touraienté de la santé de notre amie ; elle a eu une fièvre de nerfs, dont elle a beaucoup souffert, et ce n'est que d'aujourd'hui qu'elle se trouve mieux; 2° parce que je suis ,fort occupé d'une expédition que je prépare pour le Roi.

J'espère que ce que mon amie t'a mandé sera suffisant pour M. 3Ialliaret ; mais tu peux lui ajouter de ma part que je lui saurai un gré particulier de tout ce qu'il pourra faire pour les colons, et nommément pour toi.

Quant à O'Connell, je désire sûrement lui rendre service ; mais il faudrait qu'il m'envoyât une note que j'adresserais ensuite au duc d'York,

Je te renvoie la lettre de Mortanges ; j'aime assez les (1) de cet homme-là.

Les nouvelles sont moins bonnes aujourd'hui, et je suis inquiet de l'armée de Condé. Hélas ! mon Dieu, quand est-ce donc que nous pourrons respirer ?

Tâche 'donc de m'apprendre bien vite la naissance de votre enfant; dis à ta femme que cela m'ennuie.

J'aime et j'embrasse mon ami du plus tendre de mon cœur.

(1) Un mot illisible.

LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL

Naissance de l'enfant attendu. — Mort du roi de Sardaigne. — Postscriptum de M""* de Polastron.

Edimbourg, ce 31 octobre 1796.

C'est du fond de mon cœur que je te fais compliment, mon ami, sur la naissance de votre enfant (1); j'embrasse le jeune, je dis bien des clioses tendres à la mère, et je veux que tu baises votre petit sur ses joues crasses et blanciies.

J'ai fait ta commission pour notre amie; elle t'écrira un petit mot elle-même. Quant à Pauline, elle n'est pas arrivée; mais je l'attends par le premier vent d'est, et je m'en fais une fête. Soigne-toi bien, et, lorsque ta femme et votre petit seront en bon état, viens nous voir; tu seras reçu par le cœur de tes bons amis.

La mort de ce pauvre roi de Sardaigne (2) me fait une vraie peine; il était bien cassé, mais c'est le chagrin qui l'a tué.

Les nouvelles ne sontpas trop bonnes; cependant je ne vois pas en noir, et mes esprits sont assez relevés sans que je puisse m'en rendre une raison bien positive. Cependant, si tu étais là, je te dirais mes petites idées.

On m'ôtela plume, ujais je veux encore embrasser mon bon et ancien ami. Mille et mille choses, je t'en prie, au marquis de Vaudreuil et à ma commère.

(1) Cet enfant était un fils, mi le 28 octobre 1T'.)6. Il re(;ut les noms de Charles-Philippe-Josoph-Alfrod. Suus la Restauration, il devint colonel du 3» régiment do chasseurs (22 février 1829). Démissionnaire en 1830, il est mort, à Paris, le 4 février 1880.

(2) Victor-Amédée 111, né le 26 juin 1726, mort le 16 octobre 1796, boaupère du comte d'Artois.

Ce qui suit est de réciilure de M""" de Polaslron : Oui, mon cher cousin, c'est de tout mon cœur que je vous félicite avant tout d'être délivré de vos inquiétudes, et puis du bonheur que vous donne la naissance de votre petit Charles; embrassez-le pour moi, je vous en prie, et dites à M™*' de Yaudreuil mille, et mille choses aimables. Je garde votre lettre pour votre cousin. Nous attendons Pauline et lui à tout instant.

Bonjour, mon cher cousin, je vous embrasse de toute mon àme.

LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL

Etat embarrassé des affaires.

Edimbourg, ce 29 novembre 179f).

Je profite, mon ami, du départ du baron de Roll, qui va à Londres pour ses affaires, pour te dire que j'ai partagé tes craintes sur votre petit Charles, et que je jouis bien vivement de ta tranquillité actuelle. J'espère que ta femme achèvera glorieusement sa nourriture.

Les affaires sont bien embarrassées aujourd'hui, et il est difficile de prévoir ce qui arrivera fl) ; cependant je veux espérer que le Ciel sera juste ; au surplus, le baron causera avec toi.

(1) L'impératrice Calherine II venait de mourir (17 novembre 1796). Langeron dit dans ses Mémoires : « Dans l'automne de 1796, l'impératrice, qui commençait à s'efTrayer fies nrmées des républicains français et de leurs succès continuels contre les Autrichiens, se décida enfin à faire ce qui plus tôt eût été peut-être très utile. Elle donna l'ordre à Souvarov de marcher avec 60,000 Russes au secours des Autrichiens; tout était préparé pour cette marche, qui devait avoir lieu au mois de novembre. Tout fut suspendu par la mort inopinée de Calherine. »

Tout le monde t'écrit, et je te quitte en t'embrassantdu plus tendre de mon cœur.

J'espère que le paquebot de Saint-Domingue arrivera enfin.

CGXII LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL

Une ileiiiande de M. deVandreuil [lOiir son cousin le vicomte de Vaudreuil.

Mardi.

Calme-toi, ne te désespère pas d'une chose qui n'est pas encore tout à fait manquée et reste tranquille à te soigner.

Nous parlerons demain de ce qui concerne le vicomte de Vaudreuil ; je ne dis point que je me refuse à ce que tu désires, mais, comme ce que j'emploierais à cet objet serait retiré d'autres d'objets du même genre, j'aimerais beaucoup mieux ([ue tu profites des offres de ceux qui ont plus de moyens que nous.

Je t'envoie mon débet diiier.

Adieu, cher ami, à demain.

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