‹ Correspondence intime du Comte de Vaudreuil et du Comte d'Artois pendant l'émigration (1789-1815); (volume 2)Chapitre 15 sur 49 · M"«DE POLASÏRON A LA COMTESSE DIANE DE POLIGXAC · texte numérisé non relu

M"«DE POLASÏRON A LA COMTESSE DIANE DE POLIGXAC

Félicitations sur son établissement en Russie. — Victoire des Anglais. — Etat de l'Italie. — Le comte d'Artois.

Edimbourg, ce 18 mars 1797.

M. de Vaudreuil m'avait fait espérer depuis un mois la bonne nouvelle que j'ai reçue liier; mais, comme il croit facilement ce qu'il désire et que je fais précisément le contraire, j'en doutais encore. Enfin cette bonne lettre ne me laisse plus de doute, et je jouis du fond do mon âme de ce que vous venez d'obtenir. V\)us voilà donc tranquille sur l'existence de tout ce qui vous est cher. Croyez que personne au monde ne peut prendre plus de part à votre joie et ne vous souhaite plus vivement que moi tout le bonheur que vous méritez si bien.

Il faudrait au mien, quelque chose qui arrive, (|ue nous puissions nous retrouver ensemble, et à présent je n'en désespère plus. On me mande que le bien que vous

(1) Bataille de Rivoli (IG janvier 1797), — occupation de Trente par Joul)ert (29 janvier 1797), — capitulation de Mantoue (2 février 1797), après laquelle les Autricliieus n'eurent plus de forteresse en Italie.

(2) LeDirectoireaviiit fait arrêter Broltier, Lavilleurnoy, Duverae de Preste et dix-buit autn.'s individus, accusés de conspirer en faveur de Louis XVIII. Le message du Directoire qui annonçait ces arrestations fut lu jiu Conseil des Cinq-Cents dans la séance du 12 pluviôse an V (31 janvier 1797). V. le Moniteur du 15 ])lnviôse an V, n" 145. Cf. la Correspondance inédite de Mallet Du I'ax, Paris, Pion, 1884, t. H, p. 227 et suiv., et les Mémoires do Thidaudeau, Paris, 1824, t. II, p. 8(j et suiv.

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avez (1) n'est qu'à (jualre- vingts lieues de Vienne. C'est encore un peu loin ; mais cette distance ne me paraît pas insurmontable. Kt puis, l'idée de vous savoir un peu dédommagée des sacrifices que vous avez faits est une consolation à votre éloigncment.

J'aime 31. ^VIlit^vortl^ (2) à la ft)lie. Je sais (jue celui-là n'a pas oublié le temps passé et qu'il a été heureux de pouvoir vous en donner des preuves. Je ne veux pas m'arrêtera ce vilain sentiment ; mais je me surprends quelquelois riant de la certaine figure d'une certaine personne que vous avez vue il n'y a pas très longtemps.

J'ai appris par M. de Guiclie l'arrivée d'Armand et de M. de Rivière. Je suis tentée de vous en vouloir un peu de ne m'avoir pas encore répondu un petit mot; mais aujourd'imi je ne peux vous parler que de joie.

M"'" de Coigny (3) m'avait écrit, il v a quelque temps, pour me demander des détails sur votre établissement. Je n'en savais pas qui puissent la satisfaire beaucoup; mais je viens de lui écrire bien vite cette bonne nouvelle, et je serai heureuse d'être la première à la lui apprendre. Cependant vous lui aurez sûrement écrit tout de suite, et je me consolerai que ma lettre ne soit pas la première qui lui dise ce (juelle apprendra avec tant de plaisir.

Vous serez certainement bien aise de savoir que la flotte espagnole, qui marchait contre le Portugal, vient d'être complètement battue par les Anglais (4). Le reste de cette flotte et celle des Hollandais nous menacent à présent. Comme on est bien prévenu, je nai pas beaucoup d'inquiétude à cet égard. Mais la suspension des paiements de la

(1) La terre d'Opalinn (en Volhynic) que l'empereur Paul avait donnée au duc de Pollgnac. V. p. 25o, note 1.

(2) A ce moment ministre d'Angleterre à Saint-Pélersbourir.

(3) Il s'agit évidemment de la duchesse de Coigny, née d'Andlau. Mariée en premières noces avec le comte de Ghàlons. elle épousa, lorsqu'elle devint veuve, le duc de Coigny. V. plus haut, p. 61, note 2.

(4) Le 14 février t797, la flotte anglaise, sous les ordres de l'amiral sir John Jervis, défit, près du cap Saint-Vincent (Portugal), une flotte espagnole de vingt-sept vaisseaux et en captura quatre.

Banque m'en donne un peu dans ce pays-ci, d'après Teffet que cela a produit.

Mon Dieu, qu'il serait temps que l'on veuille bien en croire ceux qui ont prévu depuis si longtemps que tout ce qui paraissait d'abord personnel à eux est cependant la cause du monde entier !

Voilà l'Italie totalement abandonnée aux Français. Le Pape est parti pourXaples; qui nous aurait dit, quand nous l'avons vu, qu'un jour il serait comme nous forcé d'abandonner son pays ? Je finis bien vite toutes mes réflexions politiijues : le sujet est trop triste et je ne veux que me réjouir de ce qui aous intéresse.

Adieu. Pensez quelquefois que vous devez un peu d'amitié à tous les anciens sentiments que mon cœur vous a voués pour la vie.

Ce qui suit dawi cette mê-ne leUre est de l'écriture du comte d' A'^tois :

Je prends la plume pour éviter une seconde lettre, ^'ous savez, ma pauvre mèi'e, si votre lettre m'a fait du bien. Le bonlieur de mes amis est le seul que mon cœur puisse connaître. Mais ne parlez jamais de séparation éternelle: cela ne sera pas, et je n en supporterais pas l'idée. Enfin jouissons du moment, unissons plus que jamais nos sentiments et nous serons plus lieureux. Oui, cbère mère, mes enfants et tout ce qui toucbe à moi saveiit aim;'r mes bons amis comme je les aime, et, quand j'aurai une belle-fille, croyez qu'elle sentira et pensera de même.

Cbargez-vous d'embrasser bien tendrement toute une famille bien cbère, et soyez assez bonne pour remetire la lettre ci-jointe à votre Irèrc.

Nous sommes dans unecrise violente, mais l'intérieur va !)ien, et c'est là où nous trouverons inlluîMices et espoir.

Adieu, ma bien cbère mèi-e. C'est dufoml de mon cœur que je vous embrasse et vous aimi» pour la vie.

Ki\iè're sait connue je comple sui' lui. I )rd()nn(V.-lui. en Mioii nom, de se soigner ave.' alten'.iin. .le l'aupidlerai à temps.

286 CORKESPOxXDANGE LMIME

M. DE YAUDREUIL A LA MARQUISE DE VAUDREUIL

Nouvelles du petit Charles. — Spectacle chez le duc de Berry. — Moment décisif pour le salut de Tlùirope. — Misère.

Edimbjurg, ce 30 août 1798.

Ma femme est en courses pour de petites emplettes qu'elle doit remettre à deux heures à M. Williamson qui part pour Londres, et, comme elle n'aura pas le temps de vous écrire, elle me charg-e de la suppléer.

Notre Charles n'est que mieux portant de sa petite vérole volante, qui ne lui a pas donné le plus léger mouvevement de fièvre. Il a toujours ri, sauté, bondi, mangé et dormi comme de coutume. Aussi nous n'avons pas eu un seul moment d'inquiétude, ce qui est extraordinaire, plus encore de ma part que de celle de Joséphine, car, en vérité, c'est moi qui suis la mère. La vivacité prodigieuse de cet enfant me cause à chaque instant des frayeurs que ma femme éprouve beaucoup moins que moi. Ce qui devrait, je l'avoue, me rassurer, c'est sa force et son aplomb: il est ferme sur ses jambes comme un enfant de trois ans : je vois avec beaucoup de plaisir qu'il n'est pas craintif et douillet. S'il se donne quelque tape en tombant, il ne crie point et se contente de dire : patatra, tombé ! Sa dixhuitième dent est presque visible: encore deux, et nous serons quittes jusqu'à sept ans de la dentition. Jamais réputation d'enfant n'a été égale à celle de notre Charles. Sa beauté est parfaite ; il est éclatant, radieux ; sa gaieté enfantine est continuelle et remplie de grâce; il n'est pas extrêmement caressant, parce que sa mobilité, sa pétulance l'emportent. Je serais bien étonné s'il n'avait pas dans la suite beaucoup d'esprit, car non seulement il retient et prononce tout ce qu'on veut, mais le plus souvent il le

D\j COMTE DE VAUDREUIL. — 1798 287

place à propos. Il a même un genre de plaisanterie à lui qu'il suit avec la plus jolie petite malice. Il ressemble alors à l'Amour qui mtklite quelque tour, ou qui va décocher une flèche. Oh! il en décochera plus d'une, j'en suis sur. Il annonce beaucoup de mémoire, et ses petites idées sont toujours justes. Ses moments d'humeur ou de petite colère sont assez vifs, mais très courts. J'ai Theureux talent de le faire passer des pleurs au rire. Hier, je l'entendais crier, pleurer dans sa chambre : je me faisais la barbe; je cours à lui tout barbouillé de savon; à l'instant même, les éclats de rire succèdent à son chagrin, et me voilà jouant avec lui pendant une demi-heure, le savon séchant sur mon visage. Je crains qu'il ne soit distrait, comme son père et Philippe, car souvent il a l'air de faire les plus profondes réflexions : puis il sort de cette rêverie par des sauts et des bonds. Son esprit est si mobile que si, au milieu de ses petits chagrins, on a l'art de lui présenter un nouvel objet, sa peine est sur-le-champ passée, et le voilà tout occupé de la chose nouvelle qu'on lui a montrée. J'oserais pronost'quer qu'il sera très vif, mais très bon. Il sera, je crois, difficile de l'instruire, à cause de son extrême mobilité, ressemblant à celle de Caroline; mais il y suppléera, j'espère, par la conception et la facilité, ainsi que tant tante. Sa voix participe plus de la force de son corps que de la délicatesse de ses traits. 11 aura, je n'en doute pas, une bonne basse-taille. Mais aura-t-il ce que nous n'avons plus, un Roi, une patrie, une existence assurée ? Comme nos bons paysans le caresseraient! Il saura parler anglais, mais comme je préférerais qu'il parlât le patois de notre pays ! Je préfère à tout le langage de Bernard.

Parlons à présent comédie. Hier, nous avons donné à Monsieur cette petite récréation sans qu'il s'en doutât, car il n'y aurait pas consenti par excès de prudence et de circonspection. Il a donc monté dans la chambre de son fils, qui la veille avait été un peu malade. Il v a trouvé im Ihéàtre, formé avec des paravents et les rideaux des croisées, éclairé avec les bougies qui servent ordinairement

288 CORRESPONDANCIi IiMIME

au billard. L'orclieslre était composé de Pauline, toute seule, jouant du piano-forte; les valets de pied, femmes de chambre et servantes composaient les spectateurs. De là on a joué, et très bien, la petite comédie au Sourd, et le proverbe du Fei// en vérité fort bien, fort gaiement. Monsieur a beaucoup ri, et cela lui arrive si rarement, que c'était pour nous tous une véritable jouissance de lui voir un momenl de distraction à ses peines. Ma femme jouait, à cause de sa rondeur acluelle, le rôle de M™"^ Le Gras, maîtresse d'auberg'e à Avignon. Elle a pris à merveille l'accent provençal et a joué avec beaucoup de naturel et de gaieté. Elle était costumée parfaitement, avec un tablier vert, un bonnet à la provençale. Le vicomte a fort bien joué le rôle du niais, de M. Danières, et M. de Maillé fort bien aussi le rôle du sourd : ce sont les deux rôles principaux, le reste est remplissage. M. le duc de Berry jouait le rôle d'un riche bourgeois, de Doliban, et il était costumé aussi bien qu'on peut l'être : c'est être assurément bien déguisé, riche et bourgeois. Le tout a été parfait et j'en paierai les frais pour une guinée. Assurément, voilà ce qu'on peut appeler un innocent plaisir. Peut-être les méchants v donneront-ils le nom pompeux de fête : qu'y faire? Cela me rappelle l'importance qu'on voulait mettre à Cendrillon, jouée sans aucun frais, par des enfants. Ce ressouvenir pour nous seuls, je vous prie. Si on vous parle de tout cela, vous voilà bien instruite, et vous saurez ce qu'il y a à répondre , car je vous ai mandé l'exacte vérité.

J'ai remis à Monsieur lettres et mémoires pour Mittau et pour Pétersbourg; mais je n'en attends pas grand'chose. Tout sera porté par M. le duc de Berry, qui partira dimanslic, et fortement appuyé par les reconmiandations de Monsieur.

IS'ous attendons chaque jour des nouvelles d'Irlande, de Buonaparle et de Uastadt. Ce moment doit être décisif pour le salut ou pour la perte de l'Europe, car l'un et l'autre dépendent du rétablissement ou de la totale destruction de

notre monarchie. Il est inconcevable qu'on balance encore à prendre le seul parti qui puisse tout sauver, celui de se rallier enfin aux principes, et de faire triompher les rois contre les régicides, en reconnaissant et en rétablissant le nôtre. Tout ce qu'on fera hors de là n'amènera que malheurs et destruction, dissolution totale.

Adieu, chère maman ; je vous embrasse tous et toutes du plus tendre de mon cœur.

Aucune nouvelle encore de M. Mollish. J'ai char2:é Serrant de traiter pour moi avec lui et MM. PoUard et Cooper, conjointement au comte de Duras. De cette décision dépendra notre sort. 11 me paraît bien difficile qu'on nous refuse, sur le travail de nos nègres, une pension alimentaire. M. le duc de Bourbon vous communiquera sans doute la lettre que je lui ai écrite hier. En attendant, ayons recours aux amis, s'il en est encore. Lord Moïra ne refusera pas quelques légers secours. Je vais vendre mon piano pour gagner du temps; il ne me reste plus que cela à sacrifier, et c'est un vrai sacrifice, car Pauline accompagnait ma femme, qui faisait des progrès. Nous ne chanterons plus.

M. DE VAUDREUIL A LA MARQUISE DE VAUDREUIL

Evncualion de Saint-Domingue par les Anglais. — Anniversaire du petit Charles. — Vente d'une bague.

Edimbourg, ce 27 oi-tobre 1708.

Chaque jour ajoute donc à nos peines ! Nous voilà silrs du désastre que nous redoutions , et, pour que notre tourment soit plus cruel encore, il s'y joint de ne pas savoir pourquoi cette inconcevable évacuation s'est faite, et com- II. 19

290 CORRESPONDANCE INTIMK

nient, à quelle condilion, sous quelle garanlie elle a été opérée. Nous sommes donc à la fois certains du malheur et incertains sur les causes, l'étendue, les résultats de cet afTreux événement.

Rien de plus opposé que le rapport dt; M. de Contades et celui du chevalier.

Le premier mande : 1" Jérémie évacué le 17 août ; 2° tout le mois do septembre accordé pour évacuer le Môle: 3" indépendance sous la protection de l'Angleterre, avec anmistie pour tout le monde et conservation des propriétés ; i° stipulation qu'Hédouville sera chassé de l'île ; 50 renvoi d'un aide de camp d'Hédouville, (jue le général Maitland n'a pas voulu admettre à la négociation ; 6° (|ue Fontenille reste au Môle et vient d'y louer vme maison fort chère ; 7° que le brigadier général Spencer reste au Môle pour être chargé de l'évacuation du Môle, pour laquelle on a stipulé tout le mois de septembre.

Le chevalier au contraire semble iudi(juer que Saint- Domingue est à la République, puisqu'il dit : « M"" de Duras (1), resiée en France, aura à elle seule la jouissance de Vhahitaiion. » Pourquoi aurait-elle seule cette jouissance, si l'indépendance sous protection de l'Angleterre avait lieu ?

Tels sont les faits qu'il faut éclaircir, avant d'avoir vme opinion arrêtée relativement à la possession des 112 nègres transportés à la Jamaïque.

Je pense donc, ainsi que je l'ai mandé à cher père, qu'il faut faire part à M. de Duras du fait matériel du transport de 112 nègres à la Jamaïque, mais qu'il serait inutile et déplacé de lui faire part des réflexions exclusives pour lui, comte de Duras, que le chevalier ajoute à sa lettre. Cela seul pourrait le faire clabauder, mais non le fait, qu'il faut bien qu'il sache et qu'il serait injuste de lui caclier.

(j) M"* de Duras. Fidùle-Josépliine-Maclovic, fille de Cliarles-Arniand- Fidèle de Durfort, comte de Duras, et de Marie-Joséphine Rigaud de Vaudreiiil, sœur de M. de Vaudreuil. Elle épousa en émigration le comte Alexis-Gliarles-Félix de Rotalier, major dans l'armée de Gondé.

DU COMTE DE VAUDREUIL. — 1798 2'Jl

Dès que je serai plus instruit de la manière et des conditions de cette évacuation et du traite conclu, je vous manderai du fond de ma conscience ce qui me paraîtra juste, et je soumettrai cette opinion au jugement de Galonné et de M. Bertrand, auxquels je demanderai conseil sur ce que je dois faire, selon les règles de la justice la plus impartiale. Je consulterai aussi Serrant, que je prierai de mettre toute partialité et tout intérêt fraternel de côté. Mais nous n'en sommes pas encore là, puisqu'il faut préalablement connaître les conditions du traité pie.

Somme toute, cet événement est affreux, et un pareil traité est un abandon. Ce sera le billet de La Cliàtre. Tout aboutira par regorgement des blancs et par l'établissement d'un empire d'Africains, dont Saint-Domingue sera la métropole et d'où partira la flamme qui incendiera la Jamaïque et, par suite, tout l'arcliipel américain.

Un seul espoir me reste, c'est que tout le mois de septembre est donné au brigadier général Spencer pour l'évacuation du Môle; que c'est un oflicier plein de valeur et d'honneur, indigné sans aucun doute de cette opération abominable : (|ue, pendantle mois de septembre, le général Knox doit arriver au Mole. (Jui sait si, maître encore du Môle, le général Knox voudra exécuter l'évacuation du Môle, dont la possession seule peut servir de garantie à l'exécution fidèle du (raité quelconque qui aura été stipulé? Voilà la seule pensée sur laquelle je peux encore me reposer, car. sans cela, je n'aperçois qu'horreur, désastres pour nous, et honte et malheur pour l'Angleterre. Attendons, — patiennneni, s'il est possible, — quece traité soit bien connu, et ce ([iw, produira l'arrivée de Knox. Je me refuse encore à croire notre total abandon, consenti par le souverain qui nous avait admis au nombre de ses sujets.

Au reste, rassemblons toutes nos forces pour chercher des consolations dans la face plus favorable que prennent les afiaircs générales. Que notre monarchie soit r(''lablie. et alors ma feimne, mon Charles, ma famille auront une patrie, un lloi, des jtrotecleurs (jue riioiiueur et

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la fidt'lilr l(;ur assurenl. Quant à moi, j'ai vrcu; tous mes vœux sont pour des objets si cliers.

C'est aujourd'hui l'anniversaire de Charles, et Monsieur, son auguste parrain, daigne venir passer la journée chez moi et y entendre un peu de musique. Charles paraîtra en culottes et avec un petit frac de drap écarlate. qui lui sied à merveille, car tout lui sied. On me dira peut-être que c'est se bien presser de le mettre en culottes. Je répondrai (jue je n'ai pas de (juoi faire un trousseau au petit ou à la petite qui va arriver, et (ju'il faul qui' les robes de Charles lui servent.

Adieu, chère maman. Je suis soulagé d'un grand poids, en sachant que notre chevalier se poile bien, et pénétré jusqu'aux larmes des soins qu'il se donne pour nous ; mais je préférerais de le serrer dans mes bras.

Dites à M. le duc de Bourlxm que ma fenmie ou moi nous aurons l'honneur de lui répondre demain ou aprèsdemain. Aujourd'hui l'anniversaire de Ciiarles absorbe tout notre temps et nos facultés.

Je souhaite bien que vous puissiez tirer quelque parti de ma bague pour payer Rentz et French. Je suis très fâché que les affaires de Léonard aient mal tourné.

Adieu, chère maman; recevez nos embrassements, même ceux de Ciiarles, et distribuez-les à tout ce que de raison.

Je pense que papa pourrait aller chez M. Maitland le remercier des bontés qu'il a eues pour son bis, et des services personnels qu'il m'arendus : ces remerciements peuvent être au nom de papa etaumien. Celavamieux qu'une lettre impossible à écrire dans cette circonstance et avant d'être instruit.

Adieu, encore une fois. J'espère que bon Philippe est tout à fait quitte de ses douleurs.

Sacliez pourquoi Régnier (1) ne m'écrit jtas; il me doit

(1) Bégiiicr; proprirtaii-o à Sainl-Doinin^aie, ancien conseiller à la cour dos aides à Paris, «homme de beaucoup d'esprit, de manières aimables et d'une éducation distinguée. » (Montlosier, Mémoires, t. II, p. 308.) D'après Guilhoi-my (p. lo4, note), il avait fondé à Londres le ('uuri'ier d'.inr/lelcrre, joiiiiial qui (''tait conliinielloiiient aux prises a^'ec VAmliigii de l'cltier.

DU COMTE DE VAUDllEUIL. — 1798 293

réponse à deux ou trois lettres. Mais ce qui m'étonne encore plus, c'est que Galonné ne m'écrit plus depuis trois ou quatre mois, et ne répond pas à mes lettres.

CCXYII M. DE VAUDREUIL A M. DE SALIS-MARSCHLINS

Compliments et souvenirs. — Proposition de mettre le comte d'Artois à la tête de la levée en masse des Suisses. — M. de Salis peut être le Monck de la France (1).

Edimbourg. 30 octobre IT'JS.

De toutes lesnouvelles qui, depuis quelque temps, présagent la fin du règne des scélérats, celle qui a fait la plus vive sensation ici, mon cher baron, et qui ranime le plus nos espérances, c'est la levée en masse de vos braves compatriotes, et le choix qu'ils ont fait de vous pour les commander. Vous voilà donc dans une évidence telle que je vous désirais depuis longtemps, d'après ma connaissance de vos nobles sentiments, et ma confiance en vos talents militaires. J'augure bien de cette circonstance pour votre gloire personnelle, pour le salut de votre pays, et pour celui du monde (pii me semble attaché à la barrière (jue vous opposez aux. forfaits et à l'usurpation. Je m'empresse de vous faire cet hommage du fond de mon cœur, et j'ose me llatter que l'amitié que vous m'avez témoignée, et celle que j'ai pour vous depuis longtemps, et qui s'était accrue pendant mon séjour à Naples, vous rendront sensible à ce sincère hommage. J'y joindrai une assurance (jui, sans aucun doute, vous sera agréable, c'est (jiu^ les sentiments (pie je vous témoigne sont partagés ici par le loyal prince au(juel j'ai consacré ma vie. ('/est de son aveu, et par son désir, (|Uf je vous écris, et nous cliar-

(1) Sur M. de Salis, V. t. 1", p. lo;i, note 1.

geons le Laroii de Caslelii;m de vous faire parvenir ma lettre avec toutes les précautions de la prudence.

Certes, vos vœux pour le rétablissement de la monarchie française sont aussi ardents que les miens: il vous est démontré comme à moi qu'il est nécessaire àl'équilibre du inonde, à la sûreté de votre pays et à la pacification générale, si nécessaire à tous, el qui ne peut avoir lieu avec ce monstrueux gouvernement dont le système est de tout détruire, et le principe est de fouler aux pieds tout principe, toute promesse, tout traité. Il faut donc que la nouvelle coalition qui se prépare, et dont vous et vos braves compatriotes allez être lavant-garde et le plus ferme appui, tende à ce but honorable, annonce franchement ce projet loyal, et qu'elle y reste fidèle. La France, indignée du joug qu'elle subit, du gouvernement sanguinaire qui l'opprime, se ralliera à vousen toutou enpartie, dèsqu'elle verra, dès qu'elle croira (jue ce n'est pas à son territoire, mais à ses tyrans que vous déclarezuneguerre juste, nécessaire, religieuse. Mais elle se défendra avec fureur, si elle croit que la coalition veut la conquérir. Voilà ce que l'expérience a démontré: il faut donc qu'elle ratifie le principe et la politique suivis jusqu'à cette époque.

Quel est le meilleur, le seul moyen d'inspirer cette confiance à l'intérieur de la France? N'est-ce pas de lui montrer un Bourbon à côté de vous? Quelle plus sûre garantie de la pureté des intentions que de présenter à la France le colonel général des Suisses tenant d'une main l'épée (jui menace les tyrans, et de Tautre la branche d'olivier destinée aux fidèles et aux repentants? Mais pour que ce moyen produise un efl'et plus décisif, il faut que vous et vos braves compatriotes vous demandiez vous-mêmes cette présence influente, que vous l'appeliez au milieu de vous. C'est le seul moyen peut-être de rallier aux principes toutes les puissances. Au premier mot, il volera vers vous sur les ailes delà gloire. Son nom et son exemple vaudront de nombreux bataillons. Quel beau rôle je vous propose de jouer, mon cher baron ! Je suis sûr que votre cœur et

DU COMTE DE JAUDREUIL. — 1799 29o

tressaille. Soyez notre Monck, et vous serez notre connétable, et vous serez l'admiration, la gloire du monde.

Je ne vous demande pas de me répondre en détail, si vous y trouvez le moindre inconvénient : je vous demande seulement de m'accuser la réception de ma lettre, et un mot qui nourrisse mon espoir.

Je vous renouvelle, mon cher baron, l'hommage de ma profonde estime et de ma tendre amitié (1).

GCXYIII

M. DE VAUDREUIL A LA MARQUISE DE YAUDREUIL

Nouvelles de lafimille. — Les affaires de Saint -Domingue vont mieux — PosUscriptum de M""^ de Vaudreuil.

(Edimbourg), ce jeudi 17 janvier 1799.

En vérité, chère maman, j'avais bien besoin du repos que je goûte en ce moment et qui, je l'espère, durera; car je succombais à toutes les dit'férontos inquiétudes que j'ai éprouvées. Alfred (2), uia femme, puis Charles, tous malades, souffrants; c'en est mille fois plus qu'il n'eu fau pour accabler un cœur comme le mien. Dieu merci, tous les orages sont dissipés, et je suis content. Charles a pris hier de l'ipécacuanha, parce que son rhume lui donuait beaucoup de flegmes que ce remède lui a fait rendre. Aussi

(1) M. do Salis répondit à cette lettre le (> décembre en déclinant l'honneur qu'on voulait lui faire, on disant qu'il s'était mis de lui-môrae à l'écart, et que l'Autriche avait pi-is la direction supérieure dos opérations militaires. 1

(2) Victor-Louis-Alfred, second fds de A[.de Vaudreuil, né le 31 décembre 1798. En J830, au moment de la révolution de .Inillot, il était premier secrétaire de l'ambassade de France à Londn;s et fiisait les fonctions do chargé d'alTaires; il obtint, peu de temps après, la place de chargé d'affaires à Weimar, puis celle do ministre à Munich. Il est mort en 1831. V. à l'Appendice I le Tableau généalogique.

296 C 0 11 It li S 1' 0 rs' D A N C K I >' ï I M E

esl-il Lrrs bien, très gai. AU'ied se (léljarljouille, et vu la voracité avec laquelle il tète, il sera bieutiH gras comme un petit veau de Pontoise.

(j'est par hasard (jue je peux ^ous écrire aujourdliui par le baron de Roll, (jui part pour être en témoig-nage pour un de ses compatriotes. Je crois qu'il ne fera qu'un très court séjour à Londres et qu'il reviendra. Ne pourriez-vous pas m'envoyer par lui quelques livres de chocolat à la vanille d'IIonorati?

Ne parlez pas de ce (jue je vais vous dire, parce que la duchesse de Buccleugh ne voudrait pas être citée ni (ju'on citât M. Dundas ; mais le ministre vient délai mander que les affaires de Saint-Domingue vont beaucoup mieux qu'elles n'ont jamais été. D'obligeance, la duchesse m'a conmiuniqué cet article; mais n'en parlez pas. Il faut n'y pas compter, mais remercier Dieu de tout ce (jui arrivera delà d'heureux et d'inattendu. Yoilà le parti que j'ai pris et que je tiens.

Adieu, chère maman. Joséphine veut terminer cette lettre et vous parler de Caroline (1). Vous nous auriez beaucoup inquiété, si je n'avais pas eu cette même maladie chez M'^'^d'Andlau, àVerderonne (2): j'eus aussi du délire, mais ce n'est pas une maladie dangereuse; elle est finie le troisième jour. Je me rappelle que j'en fus très effrayé; en un quart d'heure je me trouvai couvert de boutons de la tête aux pieds, comme si on m'avait frotté dans des orties. Je me souviens encore qu'après cette épuration naturelle je me portai à merveille. J'espère que notre chère Caroline sera de même. Adieu.

Ce qui suit est de Vécrituj-e de M"'^ de Vaudi-eidl.

Je veux vous rassurer moi-même sur ma santé, ma chère maman. Le baron de Roll vous dira peut-être que

(\) Caroline, kl jeune sn'ur do M'"" de Vaudreuil, à qui est .•idressro lu lettre CGXX.

(2) Verderoniie, village du départemeat de l'Oise, à 9 kilomètres de Clermont.

j"ai été malade. Je veux vous dire que je ne le suis plus. J'ai eu, il est vrai, un accès de fièvre si violent que Forestier prétend n'en avoir jamais vu de si fort à une femme; mais il n'en est plus question, et il ne me reste plus que de la faiblesse, qui va se dissiper, ayant à présent bon appétit. Il n'est pas étonnant que je me sois ressentie des peines que j'ai éprouvées, des lai'ines qu'elles m'ont fait répandre. Tout cela avait tellement allumé mon sang que la fièvre ne pouvait (ju'étre très violente. 3Ion cber Cliarles vient d'être très enrbumé. J'ai été obligée de lui donner l'ipécacuanba; il l'a très bien supporté, et a été d'une raison étonnante pour boire du thé dans les intervalles; un entant de dix ans ne l'aurait pas été davantage. Il est très bien depuis hier et aujourd'hui ; mais tout cela m'a tellement tourmentée, que je n'ai retrouvé mon appétit (pie depuis hier, et ma fille, ma chère Caroline, n'a-t-eno pas aussi été malade ? En vérité, j'ai été trop éprouvée pour une suite de couches; aussi il n'est pas étonnant que, dix-sept jours après, je ne puisse pas encore marcher ni me soutenir.

J'ai toujours oublié de vous demander, ma chère maman, si vous avez reçu une lettre (jue je vous écri\is en revenant de la messe de minuit, (^est le vicomte qui s'était charg(' de la ])orter au pa(juet du s(îcrétaire de Monsieur. N'oubliez pas de me dire si vous l'avez reçue.

Dites, je vous prie, à Rosalie d'écrire à sa mère: elle est désolée qu'elle neluiait pas souhaité la bonne année. Je voudrais, ma chère maman, que vous lui achetiez un chapeau de paille ou de velours, ou quelque chose pour une demi-guinée, de la part de sa mère, cai-je le mellrais à compte de ses gages. Il faut (pie Rosalie lui écrive pour la remercier. Je n'ai pas pu écrire plus tôt pour tout cela, dont j'étais chargée depuis longtemps.

Adieu, ma chère maman. Je ne puis pas vous écrire plus longuement, le baron m'a promis de vous jiarler en détail de toute ma famille et de moi; mais il s'étendra, je crois, davantage sur mon beau Charles, iju'il Irouvc channaiitet

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dont tout lo monde est fol ici, à commencer par Monsieur, qui a la bonté de l'aimer réellement, et à finir par qui vous voudrez, car tout ce que je connais de la société a la bonté de jouer avec lui et de s'en amuser, tant on le trouve doux, gai et bon enfant. Sa petite maladie a afflig-é ses amis, qui sont venus le voir avec exactitude. Réellement, c'est un enfant charmant. M. de Vaudreuil en est fol, il ne peut s'en passer un instant. Mon pauvre petit Alfred a bien du chemin à faire dans le cœur de M. de Vaudreuil avant d'arriver au point où est Gliarles. Pour moi, je l'aime d'avance, comme toutes les bonnes mères; mais un père ne pgut aimer ainsi. Quand m'enverrez-vous donc ses petites boucles? Remerciez Monseigneur de la part de Charles de ce joli présent, qui est utile et agréable: j'aurai riionneur de lui écrire incessamment.

Remettez à M. Dutheil {[) ce que vous désirez me faire passer, en lui recommandant que cela ne me coûte rien .

Faites-lui une belle visite pour cela: papa ni vous

(La fin de cette lettre manque.)

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