M. DE YALDRELIL A CAROLINE DE YAUDREUJL. SA BELLE-SOEUR
Folies royalistes de Caroline. — Lu remercie des soins qu'elle donne à ses enfants.
(EcliniLourg), ce lundi 2'j mars 1802.
C'est donc à Caroline que j'écrirai aujourd'hui, puisqu'enfin elle a bien voulu m'écrire. Qu'elle remarque ce mot : enfin, souligné, et elle y verra un petit reprocbe de ce que cette lettre est la première ; mais il n'y a que le premier pas qui coûte à faire, et j'espère que voilà Caroline lancée et m'écrivant tous les jours.
Vous vous moquez un peu de moi, chère petite sœur, et même de votre maman, de notre mutuelle inquiétude; cela s'appelle rire du bout des dents, car je suis persuadé que souvent vous êtes inquiète comme nous-mêmes.
Comment avez-vous pu croire que je ne parle pas de vous à Monsieur et de vos aimables folies royalistes? Comment pouvez-vous penser et écrire que j'oublie de donner une consolation à cet excellent prince en lui prouvant que des vœux ardents sont encore formés pour lui et contre ses ennemis, et cela, surtout au sein de ma famille ? Je l'ai touché et à la fois fait rire par vos jolies extravagances.
Mille grâces, clière sœur, de vos soins pour mes enfants, niais ne leur donnez pas trop de bonbons. Charles fait-il des progrès dans la lecture et dans l'écriture ? Je veux qu'à mon retour il Use couramment, et qu'il écrive un peu. Votre écriture s'est bien formée : elle est jolie comme vous.
Si le fromage n'est pas parti, Saint-Louis peut le remettre à M. Dutlieil, (jui en a déjà envoyé un pareil, et qui est arrivé en très bon état ; mais je juge que mon conseil ne vous arrivera qu'apr-ès le départ du fromage.
Ma santé est beaucoup meilleure ; mais je ne me porterai tout à fait bien que lorsque Victoire (1) sera réunie à nous et lorsque la santé de papa sera entièrement rétablie par les beaux jours. Il faudrait encore bien des choses pour que ma santé fût inaltérable : d'abord Philippe marié et revenu à Londres, y menant sa femme. Peu de temps après, je veux qu'il se présente un parti avantageux pour une pétilla folle, nommée Caroline ; et puis Saint-Domingue sauvé, mes biens rendus à ma fennue et à mes enfants, la monarchie rétablie, et ma totale conversion. Ainsi soit-il !
Je vous joins ici un petit mot pour .M. de Régnier ; faites-le-lui porter, je vous prie,
M'"® de Polastron et Louis me chargent de vous remer-
(1) M. (le Vuiidieuil. qui jusqu'ici ap])olait toujours sa feinine Joséphine, l'appullora tloi'cnivaul <iaiis touh^s si'.s leKres Victoire.
cier (le votre souvenir et de vous asssurer de leur tendre amitié.
Je vous embrasse, chère sœur, de tout mon cœur, et je vous charge d'embrasser pour moi papa, maman et mes enfants.
M. DE VAUDREUIL A LA MARQUISE DE VAUDREUIL
j^mes Je Serrant et de Foulenu. — Nouvelles de Moiisieu!', (Edimbourg), ce samedi 17 avril 1802.
Mes dernières lettres vous auront prouvé, ma chère maman, qu'après un moment d'humeur je suis revenu à des sentiments de justice pour M"'' de Serrant (1); mais il n'enestpas de même pour Monsieur. Il se faitpauvrepourse dispenser d'être obligeant, et ce sont ses bavardages qui nous ont fait plus de mal que tout le reste. Quant à M""' de Fontenu (2), je ne la connais pas, et je la croyais riche, et ma fejnme était dans la peine. J"ai passé le but, cl je m'en repens. Oui, je me calmerai, ou du moins j'y travaille: mais ce n'est pas une tâche facile.
J'ai adressé l'hommage de votre intérêt et de celui de papa à Monsieur. Il me ciiarge de vous en remercier et de vous dire qu'il y compte bien. Je ne l'ai jamais vu si profondément affecté qu'il l'est depuis quinze jours, et je ne suis pas en état de lui donner des consolations, car je vois encore plus en noir que lui. Quand le chef même de
(1) Sur M"" de Serrant, ci-rlovaat Valady, V. pa^ro 192, noie 2.
(2) M'^" de Fontenii. La mère de la marquise de Vaudreuil était Marie- Jacob de Fontenu, mariée à M. de Roquefort, marquis de Marquin. V. l'Appendice I.
l'Eglise abandonne les intérêts de la religion etla cause des rois, sur qui peut-on à présent compter (1)?
Pas un mot de Régnier. J'avoue que je n'y conçois rien. Je lui ai écrit: peut-éire enfin me répondi-a-t-il.
Voulez-vous bien envover cette lettre cliez M. de Mortanges, près de mes enfants ?
Il n'est donc plus de printemps ; il n'a pas encore paru ici, et je me flattais qu'à Londres il n'en était pas de même et que papa se promenait au soleil. Vous m'affligez en me mandant le contraire. J'ai pris le parti de sortir malgré le froid, et je m'en trouve mieux pour mes maux de tête. Hier, il a fait un temps passable, mais l'hiver est revenu aujourd'hui.
La peine que Monsieur a éprouvée m'a empêché de lui parler de l'arrangement pour la veuve de Toulan (2): mais je prendrai mon temps pour y revenir.
Adieu, chère maman; je vous embrasse tous et toutes du plus tendre de mon cœur.
M. DE VAUDREUIL A LA MARQUISE DE VAUDREUIL
Affaires de M. de Yaudreuil à Saint-Domingue. — M'"'^ de Charapcenclz. — Aniiiislie pour les émigrés.
Edimbourg, ce (imai 180^.
J'attends avec impatience la lettre (jue vous m'écrirez, ma chère maman, après ({uc vous aurez lu et médité celle
(1) Le Concordat, signé à Paris le \:i juillet 1801, ratifié par le Pape le Ifiaoï'it, a ap([uis force (le loi en France au commencement d'avril 1802.
{•!) La iieuve (le Toitinn. Françoise-Germaine Dumasbon, veuve de François-Adrien Toulan, mend)re de la Connnune de l'aris, l'un des connuissaires chargés de surveiller la famille royale détenue un Temple; il s'ctnil entendu avec M. de Jarjayes jinur faire évader la Reine et ses enfants ainsi (jue Madame Klisabelli. 11 fut guillotiné le 30 juin 179i. V. sur cet émouvant épisode de la Révolution P. (jaulut, Un complot sous la Terreur, Ollcndorir, 1S81).
(juc. je vous ai envoyée J(''caclietée pour YicLoirc. Plus je réllécliis, et plus il m'esl déuioutré que nous n'avons pas un autre parti à prcndi'e, pour quelque temps du moins, que celui que je lui conseille. Calcul d'ai'gent, calcul de bonheur, calcul pour l'avenir, tout se trouve dans ce plan, et je serais au désespoir que ma femme s'y refusât. Je lui ai encore écrit directement d'ici sur cet objet, et plus fortement même que dans la lettre que vous avez lue. Aidezmoi à la persuader sur ce point important. Depuis que, me détachant absolument de moi-même, j'ai fait tous mes sacrilices au bonheur de ma femme et de mes enfants, j'éprouve un calme que, depuis bien longtemps, je n'avais pas connu, et j'ose croire que mes motifs sont approuvés et inspirés parle ciel même.
Quand je ne jouirais que par intérêt pour M'"^ de Duras que mon iiabitation de la Croix-des-Bouquets fût sauvée de l'incendie, ce serait un véritable bonheur. Il sera ])ien plus grand encore, si dans la suite ma femme et mes enfants peuvent en tirer quehjue parti. Et de plus, je me réjouis que mes bons nègres échappent au malheur; ils sont bons sans doute, puis(ju'ils n'ont pas incendié comme les autres. Ne pourriez- vous pas voir M. O'Gorman (1) pour savoir de lui si son bon père lui a écrit la même chose qu'à M. de La Cour? Deux autorités valent encore mieux (pi'une pour se livrera quehjue espoir.
Uni, j'ai reçu une lettre de Le Cesne et une de Charmilly. Le premier s'excuse d'avoir retiré ses fonds de chez M. Mellish, c'est-à-dire mille livres sterlings, croyant qu'il en resterait encore assez pour assurer ma pension. Il avait, (lit-il, besoin de ses fonds pour son acquisition, et, comptant que ses sucres et cafés seraient mieux vendus par M.M. Mellish, il était persuadé qu'il leur resterait plus (jiril ne fallait pour ne pas me laisser manquer. Le vieux Gautier, qui loge et vit chez Le Cesne, m'écrit pour appuyer
(l)L'un des deux fils du comte O'Gorman (F. t. I", p. 264, note 1). C'esl duiis la première moitiù de l'année 1802 qu'eut lieu l'expédition envoyée à Siiiiit-l)oiiiiiij;ue par Bonap.-irte sous les ordres du général Lecierc.
DU COMÏK DE VAUDREL'IL. — 18U2 305
ce que me mande Le Gesne, eL m'assure que Le Cesne est pénétré de douleur des reproches que je lui fais, et des défiances que je lui laisse entrevoir; ensuite, des protestations de la part des deux d'un attachement admirable et d'un intérêt éternel. Ce n'est pas tout. Pour réparer, dit LeCesne,le déficit que j'éprouve et l'embarras où je dois être, il m'envoie une lettre pour un homme considérable, dans laquelle il le prie de me payer (à son compte de lui, Le Cesne) la somme de cent livres sterlinp:s. Il y a plus d'un mois que j'ai fait remettre cette lettre à son adresse, mais sans écrire moi-même, parce que je ne voulais pas embarrasser la personne et paraître instruit de la lettre de Le Cesne. Je me doutais que c'était une vraie gasconnade de Le (^esne et qu'il n'avait aucun crédit ouvert vis-à-vis de cette personne, et en effet je n'ai entendu parler de rien. Depuis cette première lettre de Le Cesne, j'en ai reçu, il y a huit jours, le duplicata et celui aussi de la lettre qu'il écrit à cette personne. Il y ajoute un post-scriptum, dans lequel il me mande qu'au lieu de cent livres sterlinus, il prie qu'on me remette cent cinquante livres slerlinjrs (à son compte de lui, Le Cesne), et qu'il prie (ju'on lui indi(jue une maison de commerce autre que colle de yiM. Mellish, qui puisse me payer (toujours à son compte) ma pension tous les mois. J'ai encore envoyé cette lettre à son adresse, mais toujours en observant le même silence, et je prévois quelle ne produira pas plus d'eflet que la première, sûr, comme je le suis, que Le Cesne n'a ;,ucun crédit ouvert avec cette personne.
Charmilly, de son côté, me mande que Le Cesne est un vrai scélérat, qu'il ma I rompe cl me tromjjo, (ju il a lait uii(5 détestable ac(juisition et (ju'il est entièroniL-nt ruiné. Cardez tout cela pour vous seule. Il ajoute ( uo Le Cesne l'a manifestement volé, et qu'il reste pour lui intenter un procès. Il veut que je me joij^ne à lui pour l'attaquer en justice, et que je parte aussitôt pour l;i Jamaùjuc, ahn de suivre moi-même cette alTaire. A cela, jai répondu que je ne veux pas achever ma ruine eu iul"iilaul un [U'ocès ruiir. iO
306 CORRESPONDANCE LNTIME
neux et interminable: que ni ma position, ni ma santé, ni
mes devoirs ne me permettent d'aller à la Jamaïque; que
je n'ai pas un écu pour entreprendre un pareil voyage,
ni pour entamer un pareil procès, et que j'aime mieux
tout perdre, tout abandonner, que de m'embarquer dans
une pareille afïaire. D'ailleurs la plus grande partie
des nègres transportés à la Jamaïque ont déjà péri, et le
reste menace de périr; à peine en rotirerais-je les frais du
procès. Je mande la même chose à M. Dugrès, qui, à mon
grand étonnement, ne m'a pas écrit un seul mot par les
leux derniers paquebots, quoique Charmilly ait dû lui
remettre ma procuration. Je n'entends rien à tout cela;
mais je sais que, pour attaquer un homme en justice, il
faut être sûr qu'il a volé et avoir beaucoup d'argent pour
suivre l'ailaire et souvent pour en retirer très peu. Je
crains, et je serais au désespoir, que Charmilly ne mette à
tout cela trop de violence. 11 a affaire à un homme bien
lin, et lui, Charmilly, ne Test pas autant; il est loyal, mais
emporté.
Le Cesne aussi m'engage à partir pour la Jamaïque, afin, me dit-il. de terminer nos comptes à l'amiable et d'être à portée de me donner de nouvelles preuves de son dévouement. Je n'ai pas répondu à Le Cesne, mais j'ai répondu à M. Gautier, d'une manière polie, mais vague, en lui disant que, si les reproches que j'ai faits à Le Cesne ne sont pas fondés, je m'en repens: que, s'ils ont quelque fondement, je veux les oublier, et je lui en explique les motifs, qui sont moraux et chrétiens. J'ajoute que j'ai envové les deux lettres de Le Cesne à leur destination, la première il y a un mois, et que je n'ai pas entendu parler de la personne; que j'envoie le duplicata à sa destination, mais sans croire qu'il produise aucun effet. Tout cela m'avait produit une agitation que je ne peux vous peindre, et je ne l'ai calmée qu'en mettant tout au pied de la croix et en me résignant.
Oui, j'ai reçu une lettre de M"^ de Champcenetz, et je lui ai répondu; mais ne lui écrivez pas : cela ne serait bon
qu'à lui faire peuret peut-être à la compromettre. Elle me fait des reproches d'indiscrétion, et dit que je suis la cause de son malheur. Elle est en effet mallieureuse, et je dois lui pardonner d'être injuste. Cela m'a aussi beaucoup affecté ; mais il n'est sur la terre qu'un moyen de tout supporter; je le prends, et, Dieu m'aidant, je le suivrai.
Vous devez avoir vu mon cher Jules (1). lime manque beaucoup ici; tout jeune qu'il est, son cœur savait m'entendre. Ma lettre ne partira que demain ; j'y ajouterai un mot, après avoir reçu mes lettres, s'il m'en vient.
P. -S. — Avez-vous vu rien de pareil, de plus dur, de plus humiliant que cette amnistie (2) ? Cet homme veut avilir tout ce qui le condamne, les rois, la religion et les sujets fidèles. Et on me verrait là ? Non, non î Pardonne-le-moi, ô mon Charles, ô mon Alfred I du moins vous n'aurez pas à rougir de mon parjure.
Ce vendredi.
Point de lettres ni de Victoire, ni de vous, ni de personne. Je vais passer une douloureuse journée. Puisse demain mon réveil m'apprendre que tout ce que j'aime se porte bien ! Caroline ne pourrait-elle pas vous suppléer quand vous n'avez pas le temps de m'écrire? Je vous embrasse tous du plus tendre de mon cœur.