M. DE VAUDREUIL AU DUC DE POLIGNAC
Défend sa lettre à l'Empereur. — Aggravation de la situation en France. — Motifs d'agir de plus en plus pressants. — Nouvelles du Cap.
(Coblence, décembre 1791.)
J'ai appris avec autant de douleur que de surprise, mon clier duc. que l'électeur de Cologne a mandé à son ministre que l'Empereur lui avait communiqué la lettre que j'avais pris la liberté do lui écrire pendant mon séjour à Vienne, et que S. A. E. l'avait trouvée au moins bien vive, j^our ne pas dire plus.
J'ai relu cette lettre avec trouble, craignant d'y trouver quelques expressions échappées à ma chaleur naturelle et arrachées par l'importance du sujet. J'avoue qu'en l'examinant avec sévérité, je n'y ai rien remarqué qui pût déplaire à l'Empereur. J'avais d'ailleurs observé le plus profond silence sur ma démarche jusqu'au moment oi^i j'ai su, par des membres du corps diplomatique, que ma lettre avait été envoyée à la chancellerie d'État, et qu'elle était connue. Jusque-là mes plus intimes amis n'en avaient aucune connaissance.
Vous savez, mon cher duc, que personne ne connaît et n'observe plus que moi les règles du respect. J'ai osé pai^er à l'Empereur de ses premiers mouvements, nobles et magnanimes, mais trop facilement arrêtés dans leur exécution. Ah ! n'avoiis-nous pas été témoins àPadoue de ces mouvements sublimes, (jui nous avaient ins[)iré la vénération? C'est de Padoue que sont parl.is les lettres et le projet de déclaration envoyés par lui à toutes les puissances. C'est à Padoue que Léopold s'était élancé vers l'immortalité. Quel est l'ennemi de Dieu, des rois et des
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hommes qui a osé suspendre ces iuij)ulsions d'une âme vraiment royale, d'un frère tendre et d'un allié généreux? Mais il est encore temps que Léopold s'empare de cette gloire qu'on veut lui arracher, et les circonstances deviennent impérieuses.
Les nouvelles de Paris sont hicn alarmantes, et c'est à présent que je redoute quelque funeste catastrophe. Les brigands y sont appelés et y arrivent en foule: les Jacobins, le maire, la municipalité, les départements ne cachent plus leurs criminels projets, ils ne veulent plus de Roi, et marchent à découvert et avec audace à la destruction de la royauté et à la républicjue.MM. Carra, Dubois de Crancé y ont annoncé aux Jacobins (et leurs discours sont imprimés) qu'il faut faire tomber la tète du Roi aux pieds de la nation souveraine. Les extraits de ces discours vous seront envoyés. Les jours, les heures, les moments perdus seront irréparables. MM. de La Fayette, de La Tour-Maubourg, Rabaud de Saint-Etienne, etc., rassemblent, animent, arment les protestants des provinces méridionales pour seconder les efforts de la capitale. Toutes leurs entreprises criminelles sont encouragées par l'opinion répandue que l'Empereur nous abandonne, et, s'il délibère encore, son indécision livrera son beau-frère et sa sœur à des assassins ou à des bourreaux. Mais que Léopold paraisse, et les Titans sont foudroyés ! Un manifeste, une seule menace de l'Empereur. suffiront pour anéantir tous ces complots funestes. La terreur s'emparera des coupables, et les fidèles, ranimés par ses paroles, reprendront l'espoir et le courage. Les dangers du Roi et de la Reine cesseront au moment même où l'Empereur ordonnera qu'on les mette en liberté. Les nouveaux outrages faits au Roi, l'insolence d'une de ses sentinelles qui a l'audace d'arrêter et de menacer son maître, et qu'on ose soustraire à la punition d'un tel crime, ne prouvent-ils pas avec évidence l'esclavage de Louis XYI?La coalition des puissances sera donc inutile et dérisoire? L'ouvrage de Léopold sera donc détruit ?
Non. je ne puis le croire, et j'attends à tout moment le sig-nal des vengeances et de la justice. J'ai vu Léopold à Padoue à l'époque de l'arrestation du Roi ; j'ai été le témoin des élans de son âme. Les malheurs de mes souverains se sont depuis aggravés; ils sont plus que jamais menacés.
Le Léopold de Padoue va reparaître dans toute sa dignité et toute son énergie. Nous lui devrons la délivrance de nos maîtres infortunés ; il défendra les droits envahis des princes de l'Empire dont il est le chef; il vengera le Souverain Pontife de la religion qu'il professe, et dont nos tyrans ont usurpé les États; il aiiermira tous les trônes ébranlés, et assurera le repos du monde. %
La lettre-circulaire que l'Empereur a écrite aux puissances coalisées, depuis l'acceptation du Roi, annonce (jue, si le Roi éprouvait de nouveaux outrages et si le royaume éprouvait de nouveaux troubles, cette coalition resterait dans toute sa force, et (ju'il serait temps alors d'en déployer les moyens. Eh bien ! mon ami, dites-lui que nos colonies sont inondées de sang et en proie aux flammes, que c'est l'ouvrage de nos cruels usurpateurs ; dites-lui (jue son beau-frère, son allié, un roi, est sans cesse menacé ; que nos législateurs le dépouillent même de la puissance exécutrice, et disent tout haut qu'il faut faire tomber cette tète sacrée ; diteslui que la religion catholique va être proscrite, et que ses ministres (idoles sont plus persécutés (jue jamais ; diteslui qu'avant six semaines le sang coulera à grands flots dans toutes les parties du royaume ; qu'il peut, qu'il doit prévenir ces funestes calamités ; (ju'il acquerra une gloire immortelle, ou se pré[)arcra des remords dévorants; dites-lui enfin (ju'il faut (ju'il choisisse l'honneur ou les regrets.
Je reviens encore à la lettre que je lui ai écrite. Elle n'était point déplacée; elle contenait de grandes vérités, présentées avec toutes les formes du respect dont je suis pénétré. D'ailleurs, qmd en a (Mé le motif ? Vous le
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savez ; c'était le bruit répandu que la Reine l'empêchait d'agir; bruit injuste sans doute, mais bien dangereux pour cette infortunée princesse.
Vous pouvez, si vous le jugez à propos, mettre cette ^ lettre sous les yeux de Sa Majesté Impériale ; elle aggravera, j'en conviens, mes torts, si c'en est de dire la vérité. Mais je ne puis m'accoutumer à voir Léopold avec la mesure des hommes ordinaires ; je l'ai vu grand à Padoue ; je le vois encore tel, et il ne démentira pas ces premières démarches qui avaient si bien préparé sa gloire.
J'ai des détails sur mon habitation du Cap. Elle est totalement détruite, et c'est une perte de trois millions. Je suis réduit à la mendicité ; mais je n'ai ni le temps, ni la faculté de m'occuper de mes malheurs personnels, quand mes souverains et ma triste patrie sont sur le bord du précipice. J'ai tant fait l'aumône que quelqu'un me la fera le reste de ma vie. Ah ! puissé-je la donner encore pour le service de mon pays et de mes maîtres ! Vos malheurs me touchent bien plus sensiblement que les miens. Ce n'est donc pas sur moi que je gémis ; c'est sur vous et sur Jérusalem. Nous attendons de jour en jour le courrier de Russie, et le retard nous désole. Le baron de Vioménil nous est aussi annoncé de Paris, et il n'arrive pas. Rien n'arrive.
Je crois qu'il est bien temps qu'Armand, Rivière, Lavval et les autres Français nous rejoignent. Il faut être ici parce que nous ne commandons plus les événements ; ce sont les événements qui vont nous commander, je dois vous le dire.
GII M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ANTRAIGUES
Conduite de l'électeur de Mayence. — Dispersion des émigrés. — Nouvelles de Saint-Domingue et des Pays-Bas.
(Ce 6 janvier 1792.)
Enfin vous allez voir votre Froment, que vous appelez à grands cris, mon cher ami, et ce qu'il vous donnera ne vous déplaira pas. Je conçois que vous ayez envie de le revoir, car je ne connais pas d'homme plus méritant de la chose publique et plus rempli d'âme et d'esprit.
Nous venons d'être ici dans la plus cruelle de toutes les crises. La déclaration de guerre faite le 14 décembre, au lieu de paraître aux princes de la frontière une ridicule fanfaronade, leur a fait tant de peine, que M. le prince de Condé a été congédié des États de Mayence, et que nous éprouvons ici tous les procédés résultant de la peur qui a gagné notre bon électeur (1), et surtout son ministre. L'électeur a eu la faiblesse de recevoir en qualité de ministre de France un M. de Sainte-Croix (2), grand démagogue et propagandiste outré. De cette première faute ont dérivé des tracasseries continuelles, que nous éprouvons à l'ins-
(i) Noti'e bon électeur. Frédcric-Charles-Joseph, baron d'Erthiil (né en 1719, mort en 1802), élu électeur et archevêque de Miiyence le 18 juillet 1774, et prince-évêque de Worms le 26 juillet delà raème année,
(2) Sainte-Croix (Louis-Claude Bigot de), né en 1744, mort en 1803. En 1791, il avait été nommé ministre plénipotentiaire à Coblence et à Trêves et chargé d'y porter le décret contre les émigrés. Revenu à Paris, il fut nommé le 1" août 1792 ministre des affaires étrangères; au 10 août, il accomi)agna la familii! royale à l'Assemblée Nationale, et fut le lendemain remplacé par Lebrun-T(iiidu. Etant parvenu à passer en Angleterre, il y vécut jnsqu'à sa mort dans une retraite absolue. Quoi qu'en dise M. de Vaudrcuil, Sainte-Croix était profondément royaliste (Voir sa lettre au Roi dans le U* Recueil (ie« pièces trouvées dans l'armoire de fer, Paris. 1793, t. II, p. 138). Il a l.iissé un écrit important : Histoire de la conspiration du 10 août, Londres, 1793, in-8, VIII-102 pp.
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tigalion de comalliourcux, qui aurait été à son arrivée envoyé à Cologne par bateau, sans la demande ojue nos Princes ont faite de le laisser tranquille. On nous disperse tous nos cantonnements ; on sépare tous nos corps militaires; on nous fait vendre nos chevaux de vivres et d'artillerie, et on aurait fini par nous chasser aussi comme M. le prince de Condé. Mais je crois qu'enfin Dieu vient à notre secours. Je reçois des nouvelles de Vienne bonnes, excellentes. L'Empereur annule l'amnistie du Brabant, fait marcher des troupes; 30,000 Prussiens commandés par le prince de Ilohenlohe (1) vont se mettre en mouvement, et l'époque des vengeances est enfin arrivée. Soignez le xMidi, plus intéressant que tout le reste ; que les Espagnols et les Piémontais se hâtent, et bientôt tous les Titans qui menaçaient le ciel seront foudroyés.
M. le comte d'Artois et Galonné vous écrivent, et ce dernier en détail. D'ailleurs tout ce (jue Froment vous porte est considérable. Vous ne direz plus qu'on vous laisse sans nouvelles. Je ne sais si Monseigneur vous ordonne de rester où vous êtes ; mais je vous le dis de sa part, jusqu'à nouvel ordre.
Dites-moi donc pourquoi M. de Las Casas ne me répond plus à aucune de mes lettres; me boude-t-il ? Je ne vois aucune raison pour cela, car je l'aime autant que je l'estime, et je ne crois pas avoir démérité près de lui.
Vous savez sans doute que j'ai été tout à fait ruiné par l'événement de Saint-Domingue. Une de mes habitations a été totalement détruite, et celle qui me reste suffit à peine à mes créanciers. Mais je n'ai pas le temps et la faculté de m'occuper de moi, et mes peines personnelles font dans mon âme l'effet d'une goutte d'eau dans la mer. Vengeons nos souverains, la monarchie et la religion, réparons l'honneur français, purgeons la terre des mons-
(1) HofiPnlohp. Charli'S-Âlbert-Chrétien, prince de Holienlolie-Scliillingsfurst, né en 174:2, mort en 1796, feldzeugmeister (général d'artillerie) au service de l'Empereur. Il devait être placé sous les ordres du duc de Brunswick, commandant en chef toute l'armée austro-prussienne.
très qui la troublent; rejoignons ensuite nos amis pourné plus les quitter, et ma fortune sera faite.
Nous n'avons pas entendu parler de M. de La Bastide, et sa conduite est plus que louche dans cette occasion.
Etablissez vous-même votre correspondance de la manière que vous jugerez la plus sûre et la meilleure. L'argent nous manque terriblement, et c'est notre plus grand embarras; le reste irait tout seul. Comment l'Espagne n'at-elle encore fourni aucun fonds à nos magnanimes Princes ? Mais ne nous plaignons pas d'elle, car je suis convaincu qu'elle ira bien. 11 est ma foi temps de couper l'hydre aux cent têtes, car le bouleversement du monde allait se faire. Le Brabant est plus troublé que jamais, et la Styrie et la Galicie sont prêtes à se révolter. On y demande avec menaces la double représentation du tiers et l'abaissement du clergé et de la noblesse ; c'est tout comme chez nous. Enfin ces mouvements ont dessillé les yeux de Léopold, et c'est franchement, je crois, qu'il va agir. Mes amis ont fait à Vienne de la très bonne besogne et y sont aussi considérés qu'ils méritent do l'être. En attendant, ils sont totalement ruinés, et leur courage et leur philosophie sont au-dessus de tout éloge. Les Tuileries marclient bien à présent, et l'accord est bien rétabli ; soyez-en sûr, mais ne l'ébruitez pas, parce que cela serait dangereux.
Bonjour, mon cher comte, je vous aime à la vie et à la mort.
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M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Mort de l'Empereur Léopold. — Ses dispositions et celles de son successeur envers la France. — Le marécha! Lascy. — Démarches à faire auprès des électeurs. — Nouvelles instructions à donner au duc de Poligiiac. — Mort de M"*^ d'AndIau. — Breteuil et l'archiduchesse Marie-Christine mal vus du roi de Hongrie.
A Vienne, ce mercredi 7 (mars 1792).
Ceux qui veulent les grands et fréquents événements sont servis par le sort au delà même de ce qu'ils peuvent désirer. La mort de l'Empereur (1) dans cette circonstance critique est un de ces coups imprévus qui assomment. J'ai appris cette mort à peu de distance de Linz, et alors je n'ai pas douté que le courrier du duc de Polignac, que j'avais rencontré près de Ratisbonne le samedi à midi, ne vous portât cette nouvelle, et je jugeai qu'il ne la savait pas, puisqu'il ne m'en avait pas paidé. J'ai appris, en arrivant ici, que le courrier était parti une demi-heure avant la mort de l'Empereur ; et comme, depuis ce moment jusqu'au vendredi au soir, il y a eu défense de laisser partir aucun courrier, afin que ceux du gouvernement les devançassent de vingt-quatre heures, le duc de Polignac a jugé inutile de vous en envoyer un, qui arriverait trentesix heures plus tard que celui envoyé aux Cercles, n'ayant d'ailleurs dans le premier moment aucun détail intéressant à ajouter à cet événement. Il a donc différé le départ de ce courrier jusqu'à ce qu'il eût appris quelque objet important à vous mander.
Vous aurez vu par sa dernière dépèche, et surtout par la lettre particulière qu'il vous écrit, que les dispositions de l'Empereur étaient tout à fait changées et favorables à
(1) L'empereur Léopold II mourut le 2 mars 1792.
VOS projets. J'ajoute que Spielmann, Cobenzl (i) n'étaient plus en faveur, et le marquis de Noailles allait être renvoyé ; mais que ceci soit secret. C'est donc un malheur réel que la mort de Léopold, car son plan, d'accord avec le roi de Prusse, était de presser extrêmement la marche des troupes impériales et prussiennes, comme auxiliaires et destinées àvengerla cause des rois; mais la principale exécution devait vous être confiée ainsi qu'à Monsieur, l'Empereur sentant bien que ses troupes, entrant avec les Princes, trouveraient bientôt tout obstacle aplani et que, marchant sans eux, les villes et les régiments français pourraient regarder ses troujies comme ennemies. Charles Lieclitenstein (2) et le prince de Rosemberg avaient acquis la principale confiance de Léopold et lui avaient donné cette excellente direction. C'est donc un vrai malheur que la mort de l'Empereur.
Cependant il faut que vous sachiez que l'archiduc, à présent roi, avait aussi changé de langage en voyant son père changer de principes, et marchait absolument du même pied que lui. 11 est jeune, amant de la gloire, adoré des troupes, et il paraît très ardent à finir cette grande aventure. Les troupes du Brisgau sont en marche, et les ordres ne sont point changés. On est même sûr à Vienne que tous les préparatifs vont être extrêmement pressés. Comme une partie de ce que j'ai l'honneur de vous mander est parfaitement d'accord avec la dernière lettre que vous écrivait Roll avant mon départ, je ne puis m'empècher d'y croire et d'y avoir grande confiance.
Jus(|u'à présent le nouveau roi n'a écrit qu'au maréchal de Lascy, et c'est le seul pour lequel on connaisse au jeune prince quelque considération. Le prince de Ligne m'assure que le maréchal est dans les meilleures
11) Co6e7i:/ (Comte Philippe de), né en 1741, mort en 1810, vice-chnncelier d'Aulriche.
(2) Liechtenstein (Le prince Charles de), né en 1765, tué en duel en 1795, avilit été le favori de l'cnipercuf Léopold et le directeur de sa police se» crête. Il passait en niônie temps pour avoir le département des menus plaisirs de son maître. Mémoires d'un homme d'Etat, t. I, p. 26o.
60 CORRESPOXDA.NCE J.NTIMK
dispositions ot sent (jiic riioniicur et linhTt'tde son maître sont réunis pour terniinfîr proinptement et bien cette g:ran(le aventure, et a dit : « Il nesl pas besoin cCun « Empereur pour venger le trône et C autel ; les forces « du roi de Bohême et de Hongrie, duc de Brabant et « archiduc d' Autriche , réunies aux forces prussiennes, « sont plus que suffisantes pour punir les scélérats. « C'est sans doute la plus belle manière de se faire élire « Empereur. » On m'assure qu'il a prononcé les mêmes mots au jeune roi.
Il n'en est pas moins important de soigner, dans l'interrèg-ne d'un Empereur, l'électeur <le Mayence (1), chancelier de l'Empire, et l'électeur de Saxe (2), et l'électeur de Bavière (3), vicaires de l'Empire. Leur influence sera bien grande pendant cet intervalle. Je suis bien fàclié que vous n'ayez pas envoyé depuis longtemps un évèque, et principalement celui d'Alais (4), à l'électeur de Saxe, comme cela avait été convenu ; mais bien des choses essentielles restent en arrière. Quant à l'agent que vous enverrez sans doute à Munich, il faut que sa principale instruction soit de convaincre l'électeur que les illuminés ont joué et jouent encore le premier rôle dans notre révolution; ils ont pris naissance chez lui, et il les a en horreur.
Il est nécessaire que vous donniez de nouveaux pouvoirs et instructions au duc de Polignac pour l'accréditer près du jeune roi et vos ordres pour complimenter et porter les lettres de Monsieur et les vôtres. Il n'y a pas de temps à perdre pour cela. Je plains bien le duc de Polignac, au moment où il allait cueillir le fruit de son travail, de le voir échappé de ses mains. Il avait acquis l'estime et même la contiance de l'Empereur â un degré très marqué. De plus^ toute sa machine était parfaitement montée ; il avait ses agents distribués avec intelligence. Il faut
(1) V. p. oo, note 1.
(2) Frédéric-Auguste, électeur de Saxe, né en 1750, mort en 1827. En 1806 il reçut de Napoléon !"■ le tilre de roi.
(3) Charles- Ihéodore, électeur de Bavière, né en 1724, mort en 1799.
(4) L'évêque d'Alais. V. t. I, p. 2S'.t, note 1.
travailler de nouveau, et on ne sait encore sur quelles bases, car on ignore qui aura la principale confiance.
Le duc de Polignac vous prie, Monseigneur, de lui envoyer proniptement ses courriers, parce qu'il en a besoin et en a très peu d'assez sûrs. De plus, il est et doit être impatient de recevoir vos instructions, ordres et pouvoirs.
Je vous supplie de me renvoyer par le jeune Guébillon (1) les lettres qui étaient pour moi dans le paquet de Monsieur.
Venons à présent à notre intéressante et trop malheureuse amie. Elle ne se doute pas de la mort de sa tante (2), et on n'a pas pu, pour cause, la lui dire plus tôt. Ce sera moi qui me chargerai de cette déchirante .commission, et ce sera demain. J'en suis liors de moi, et j'ai besoin de rassembler tout mon courage pour ce cruel office. Imaginez-vous que, dans le même moment oii M"* de Chàlons mande au duc la mort de sa mère, elle mande à sa cousine que sa mère est beaucoup mieux, et l'a si bien persuadé à M™^ de Polignac, que tout ce qu'on a dit depuis pour lui laisser quelques inquiétudes a été absolument inutile, de manière qu'elle n'est pas du tout préparée et que ce sera un coup d'assommoir. Quant à moi, j'ai voyagé avec un catarrhe, que la route n'a pas diminué, et me voilà, je crois, obligé de rester aujourd'hui dans mon lit, ou du moins de ne pas sortir. M. de Marbois (3) est ici d'une insolence au delà de
(1) Guébillon. Vraiseiiiblablemenl le même que celui cité par Fcuilmjt DE CONCHES. t. III, p. 186.
(2) Sa tante. Marie-Henriette de Polaslron, veuve du comte dAmllaii, née en 1713, morte en 1792 à Lisbonne, où son gendre, le comte do Clifilons, était ambassadeur de Louis XVI. M™» do Polignac ayant perdu sa mère à l'âge de quatre ans, c'était M™» d'Andlau (jui lui en avait t"nu lieu et avait eu soiu de sou éducation. Le comte do Cliùlons mourut égalemoul en 17'JJ, et sa veuve épousa en secondes noces le duc de Coigny.
(;}) Barbâ-Marljois (François de), né en 1745, mort en 1837, avait été envoyé en 1791 à la Diète de l'Empire en qualité d'adjoint à M. do Noailles, ambassadeur de Franco, jiour traiter des droits des princes allemands possessionnés en Alsace et en Lorraine.
62 CORRESPONDANCE INTIMP]
toute expression, et on a beau le rembarrer, rien ne le corrige.
La moitié de Vienne croit que l'Empereur a été empoisonné, et je suis de ce nombre. L'autre croit qu'il est mort pour avoir arrêté avec des remèdes trop violents et trop chauds une dyssenterie qui se renouvelait souvent. Mais ce qui est positif, c'est qu'une lettre do Strasbourg dit : « Est-il vrai que l'Empereur est mort? Tous les déniaa gogues nous assurent ici cet événement. » Une lettre de Venise disait absolument la même chose. Voilà ce que c'est que de recevoir et d'admettre les agents d'une horde de brigands, qui remplissent les poches de leurs ministres des plus grands moyens de corruption. Au nom de l'amitié et de la patrie, Monseigneur, veillez sur des jours qui nous sont si chers! Qu'on redouble de précautions près de 3Ionsieur et de vous. Je ne redoute que les crimes, mais la bonté divine les détournera.
Vous n'imaginez pas l'horreur que le duc de Polignac avait inspirée à l'Empereur contre le baron de Breteuil, et, Dieu merci, l'archiduc, à présent roi, partage cette opinion. Les gaucheries et les scélératesses du baron vous ont bien servi. On trouve son rôle infâme, et celui de Monsieur et le vôtre superbes ; le ciel finit toujours par être juste.
Je ne verrai personne ici ; je n'ai pas besoin de solliciter des ministres froids, auxquels les formes sages et douces du duc de Polignac conviennent mieux que ma chaleur. Je ne pourrais que gâter son ouvrage, qui, en vérité, toute prévention à part, mérite, ainsi que sa conduite, tous vos éloges.
Je n'ai pas encore pu remettre à M""^ de Polignac votre lettre et celle de Monsieur ; ce ne sera que demain, jour que je redoute infiniment.
Recevez, Monseigneur, l'hommage bien vrai de mon dévouement, de ma tendresse et de mon respect.
P. S. — L'archiduchesse de Bruxelles est très mal avec
le nouveau roi, qui la connaît bien et par conséquent la déteste. C'est encore un point essentiel à savoir. Vous verrez dans la dépèche du duc de Polignac d'autres détails qui, réunis à ce que j'ai l'honneur de vous mander, vous feront apercevoir des lueurs d'espoir très fondé que nos maux seront bientôt terminés. Le roi actuel est idolâtre de l'impératrice de Russie, et lui a écrit unelettre de cinq grandes pages dès le jour de la mort de son père. Tout cela est d'un bon augure.
Je vous supplie, Monseigneur, d'ouvrir les paquets qui sont à mon adresse et qui vous ont été portés par le jeune Guébillon, parce qu'il y a plusieurs lettres y contenues pour différentes personnes à qui vous voudrez bien les faire distribuer. M^^^de Polignac vous en recommande une entre autres, pour M. Louis-Casimir de Vallongue, chez M'"^ de Miran, à Coblence; elle vous prie de la faire remettre à cette adresse. Elle vous recommande aussi de lire la lettre qu'elle m'écrit, parce qu'elle est bien sûre que vous ne vous en ferez pas faute, et qu'elle y dit du mal de vous, toujours relativement à nîon retour à Coblence ; mais la voilà enfin désarmée.
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
j^m» j^^ Polijjnac. — Maladie de l'iinpcr.ilrice — Le prince llohetilohe. — Le comte Colloredo. — Le baron de Siraolin. — Bischofswerder.
(Vienne), ce samedi 'J mars 1792(1).
C'est hier enfin que nous avons annoncé à M"" de Polignac la mort de sa respeclai)!^ (anie, sa ^■érilable mère,
(1) Le 9 mars 1792 était un vendredi. Il est probable que la lettre est du 10 mars.
puisqu'elle lui en a servi (lej)uis sa plus tendre enfance. Quehjue chose que nous eussions failc pour l'y préparer, elle n'avait enlendu à rien, et était en parfaite sécurité. Aussi le coup a-t-ii été bien douloureux. Heureusement il y a eu abondance de larmes, et le premier effet n'aura pas été funeste: mais elle est bien vivement, bien profondément allectée. Entourée de sa famille et de ses amis, j'espère, non qu'elle se consolera, mais que sa peine sera adoucie et (jue sa santé n'en souffrira pas.
L'Impératrice vient d'avoir une maladie grave, et Ji'est pas encore hors d'afiaire. Comment cette infortunée princesse aurait-elle pu résister au coup assommant qu'elle a reçu? C'est dans ses bras, au moment même où elle croyait l'Empereur hors de danger, qu'il a expiré à la suite d'un vomissement. Elle tenait elle-même la tête de cet époux qu'elle adore, et elle le croyait encore vivant. Il a fallu l'arracher à ce déchirant spectacle, et pas une seule larme n'est venue à son secours. On doit mourir d'une aussi violente secousse, ou aller du moins jusqu'aux portes de la mort. Cène sera que dans quelques jours qu'on sera assuré ou de sa perte ou de sa guérison.
Le prince de Hohenlohe, destiné à commander les troupes autrichiennes, et qui avait été mandé à Vienne par feu Sa Majesté l'Empereur, y est arrivé hier ausoir. Tout le monde s'accorde à dire que c'est ini homme du premier Hiéi'ite militaire et ayant beaucoup d'iionnêteté et d'élévation dans l'Ame.
C'est M. le comte de Colloredo (1) qui a le cabinet intérieur, qui était confié au prince Charles Liechtenstein. On applaudit beaucoup à ce choix, vu la capacité et la probité reconnues du comte de Colloredo.
(!) Colloredo. François de Paule, comte de Colloredo-Waldsee, né en 173G, mort en 1806. Il avait été gouverneur du jeune empereur François. « N'ayant pu être fait grand maître de la cour à son avènement au troue, ni même grand chambellan,... ill'ut nommé ministre de Cabinet, et jiar là, il se trouva en effet premier ministre, avec tout le pouvoir sur l'esprit de l'Empereur que lui donnait la circonstance d'avoir été son gouverneur pendant tout le temps de sa jeunesse. » Cobenzl, Mémoires, p. 154.
J'ai vu ce matin le baron de Simolin (1), qui a eu ordre de ne pas aller à Pétersbourget de rester soit à Bruxelles, soit dans les environs. Je lui ai fait quelques reproches de ce (ju'il avait passé de nuit et sans s'arrêter à Coblence. Il m'a dit que c'est qu'alors il était extrêmement pressé d'aller k son but, mais qu'à son retour il irait faire avec empressement sa cour aux Princes. J'ai cru, connaissant ses liaisons avec le baron, devoir l'instruire en partie de toute sa conduite, et il m'en a paru aussi étonné qu'indigrié. Je crois qu'il sera bien essentiel que vous vouliez bien aussi le prémunir contre tout ce qu'on pourrait lui dire à Bruxelles. Il me paraît que M. de Simolin a été assez avant dans les confidences des Tuileries, et il m'a assuré qu'on y rendait bien parfaite justice à la pureté de vos intentions, mais que toujours la peur et la contrainte dictaient les démarches de nos infortunés souverains. Je crois M. de Simolin assez lié avec Fontbrune.
Les propos de M. Bischofswerder sont ici excellents. Je l'ai rencontré une seule fois, et je m'y suis fait présenter ; uiais, n'ayant aucune mission, je ne suis point entré avec lui en matière.
Nous espérons que vous ne retarderez pas le retour du dernier courrier que le duc vous a envoyé, et qu'il apportera ce qu'il vous a demandé.
Recevez avec votre bonté ordinaire l'hommage de mor (b'vouement, de ma tendresse et de mon respect.
J'espère que vous voudrez bien communiquer à qui de droit le commencement de ma letti-e.
Je resterai ici jusqu'à nouvel ordre de votre part, et j'y attendrai Nassau, à moins d'événements.
(1) Simolin (Jean-Mathieu, baron do), né en 1730, mort en 1799, ministre pli''iiipotentiaire <le Russie à l'aris do 1784 à 1792. Sur son si'jour à l'aris, voir CLEnMONT-CiALLKKANDE, Mémoires, t. III, p. 113: — TiM,y, Mémoires, t. Il, p. 231 ; — Feuilliît de Gonches, t. V, jip. IGo, 255 et 308.
» M. DE VAUDREUJL AU COMTE D'ARTOIS
Détails sur la disgrâce deFIoiida-Blaiica. — ConséqucDces favorables qu'elle peut avoir pour les affaires de France. — Préparation d'un mémoire pour le roi de Hongrie. — Lettre du Roi à M"* de Polignac. — Nouvelles de la famille Polignac.
(Vienne), ce vendredi (16 mars 1792).
Nous comptions sur un courrier que devait faire partir le baron de Dumini(]ue (1) dès mercredi, Monseigneur; mais comme il retarde de jour en jour son départ, nous prenons le parti de vous en envoyer un, et nous voudrions (si le respect ne nous retenait) y mettre une condition, c'est que vous eussiez la bonté de nous renvoyer les courriers que nous vous expédions.
Je n'ai rien à ajouter à la dépêche du duc de Polignac et à la lettre 'particulière qu'il vous écrit, ni à celle que j'écris à Calonne datée de mercredi, sinon quelques détails que j'ai appris sur le renvoi de M. de Florida-Blanca. C'est Godoï lui-même qui a été chargé de l'arrêter à trois heures du matin dans son lit, et on le croit relégué, non dans le royaume de Murcie, comme on l'avait dit d'abord, mais à l'île de Majorque. C'est une franche et vigoureuse disgrâce, dont il est aisé de soupçonner la cause. Il est très présumable qu'il avait voulu attaquer la reine d'Espagne, qui, en réunissant son parti à celui de M. d'Aranda (2), a écrasé le ministre avocasseur.
Pour mon compte, j'en suis enchanté, et je crois que
(1) Duminiqiie (Ferdinand, baroa de), né en 1742 à Fribourg-en-Brisgau de parents français, ministre d'x^tat de l'électeur de Trêves (1782) et son factotum pendant douze ans, mort à Vienne le 14 mars 1803.
(2) Après la mort de Florida-Blanca (28 février 1792), Aranda, devenu premier ministre, ne resta en place qu'environ si.x mois, et servit de marchepied à Godoï, créé successivement duc d'Alcudia et prince de la Paix.
nous g-ag-nerons beaucoup au change. Tout ce que j'ai appris à Vienne des dépêches et des plans de M. de Florida-Blanca me donne la mesure de ce petit homme. En dernier lieu, il avait mandé positivement que l'Espagne n'agirait jamais ostensiblement, et se contenterait de donner quelques secours d'argent aux Princes. Quelle conduite et quel projet pour le ministre d'un roi Bourbon I Je crains que d'Antraigues ne soit compromis dans l'intrigue faite contre la reine d'Espagne, et le silence atfecté de Las Casas depuis quatre ou cinq mois me donne à penser.
Vous devez vous rappeler qu'on avait mandé que M. le duc d'Orléans avait dit à ses confidents, dans un souper à Monceaux, que Godoï et Blanchiforte étaient à lui et lui avaient coûté deux millions. Je crois qu'on a cru trop légèrement ce propos, qui n"aura été tenu par le duc d'Orléans que pour inspirer confiance à son parti ; car quelle apparence en effet que Godoï, placé dans le chemin de la fortune, ait voulu risquer de se perdre par une trahison ! Réfléchissez sur tout cela, et je vois plus que jamais que la reine d'Espagne est la personne la plus influente de son royaume.
M. de Florida-Blanca détestait Galonné, et M. d'Aranda au contraire avait pour hii estime et tendresse. Tous les gens bien intentionnés pour votre cause croient ici que cet événement est le plus heureux qui pût arriver dans cette circonstance. M. d'Aranda est un grand seigneur, a l'âme élevée, et donnera, je l'espère, du mouvement aux opérations. Au reste, je suis convaincu que les partis sont ici pris et bien pris; mais on croit la contre-révolution plus difficile à faire qu'elle ne Test en ellet, et en ])artant de cette fausse base, on ne veut se prononcer que quand on aura de grandes forces rassc/nblées. Les Spielmann et compagnie sont toujours malveillants; mais le roi actuel a plus de décision que feu l'Empereur, et d'ailleurs la Prusse le presse vivement. Le retour de Nassau sera l'époque où tout s'éclaircira.
Je voudrais que vous fissiez faire à Galonné un mémoire pour le nouveau roi, où les dangers des retards seraient expIi(juos avec plus de raisonnement que de chaleur (car la chaleur efïraie et ne persuade pas le flegme autrichien). Il faudrait y joindre un projet de manifeste qui rendrait la municipalité et le département de Paris responsables du salut du Roi, de la Reine et de la famille royale, et toutes les municipalités du royaume responsables des crimes et des violations de propriétés; et qui an nonçàt qu'aucune amnistie ne serait accordée à ceux qui se rendraient coupables de résistance et de crimes, etc., etc.; mais qui promettrait indulgence et pardon à ceux qui rentreraient dans le devoir, les chefs de la révolution exceptés. Il y a trop longtemps qu'il ne paraît rien de la part des Princes, et il me semble qu'ils devraient parler aux cœurs et à l'opinion.
Les horreurs de Strasbourg et celles de Paris donnent beaucoup d'humeur ici: mais il est incroyable que votre agent n'en soit pas instruit par vous-mêmes, et qu'il apprenne les nouvelles par les gens du pays, au lieu de les en instruire lui-même. Vous ne sauriez croire combien cette négligence est préjudiciable à vos intérêts. Les bulletins promis et ordonnés n'arrivent jamais, et cela est plus important que vous ne pensez.
Nous n'avons pas encore de nouvelles de Paris depuis qu'on y a appris la mort de l'Empereur, et je redoute l'horrible joie et les suites funestes que peut produire cette nouvelle. Je n'ai jamais été si inquiet de la famille royale que dans ce moment, et j'ai de funestes pressentiments que je ne peux repousser.
Nous n'avons reçu qu'un mot par le baron de Duminique, et c'était cependant le cas d'écrire. Lyonnais ne reparaît point, et cependant les dépêches qu'il a apportées demandaient une prompte réponse. Vienne est cependant le centre oij tout aboutit, et, ma foi, je défie qu'on apportée vous servir plus de zèle, de suite, d'intelhgence et de sagesse que le duc de Polignac. Il a inspiré confiance et
estime à la cour et aux ministres, et son maintien, sa modération valent bien mieux ici que ne vaudrait ma chaleur. Aussi je m'annule en public, et seulement je l'aide dans son cabinet.
Le Roi vient d'écrire une lettre charmante à M""^ de Polignac sur la mort de M"^* d'Andlau. Pas un mot de la Reine! Je n'y conçois rien.
J'ai reçu ici une lettre du chevalier de Coig-ny, qui me parle de l'inutilité du voyage de ^^l^" de La Salle et de l'impossibilité de penser à ce qu'elle devait proposer.
Redoublez de prudence et de précautions relativement à Monsieur, et que Monsieur veille également sur vous, car vous êtes incapables tous deux de craindre pour votre personne; craignez donc pour lui, et qu'il craigne pour vous lorsque le crime veille ! Les menaces des scélérats me causent de l'épouvante.
Le baron de Duminique dit qu'il fait beaucoup de choses, et je lui crois d'excellentes intentions ; mais je lui dirais comme M. de Saint-Pern à mon ami La Rochefoucauld : « Ne vous montrez pas, ne parlez pas, n'écrivez pas ! » D'ailleurs il fait toujours l'éloge de M. de Sainte- Croix ; et, puisqu'il m'en parle sur ce ton, jugez de ce qu'il dit aux autres. Il dit avec complaisance que M. de Sainte-Croix va être ministre et qu'il se conduira bien; que c'est un homme modéré, etc., et cent autres bêtises pareilles. J'aimerais autant qu'il fût à Coblence qu'ici ; telle est mon opinion, mais c'est pour vous seul, Monsieur, et Calonne.
Je vais à présent vous parler de nos amis et de moi. M'"* de Polignac est mieux, et commence à sortir depuis <leux jours. Elle a repris son dessein, et je me Ilatte que ma présence lui a fait du bien. Elle a encore des moments de profonde douleur; mais ou vient à bout de la distraire et tout le monde s'empresse à lui témoigner intérêt. Vous ne pouvez vous exagérer l'idée do la considération dont elle jouit ici. Quaut à moi, j'attends les ordres de Monsieur et les vôtres pour l'épocpie de mon retour. Je ne
crois pas que Nassau arrive ici avant quinze jours, ou même trois semaines, et rien ne sera bien prononcé avant son retour. J'ai été assez souffrant en arrivant ici , et j'ai eu, il y a trois jours, une forte fièvre, qui a mûri mon rhume, et je suis mieux. Pourquoi ne puis-je pas me doubler ! Mais enfin réglez ma marche ; vous savez quels sont mon dévouement et ma soumission à vos ordres. J'attendrai le retour de ce courrier. Le duc de Polignac a peu de domestiques, et, quand il a deux courriers absents, il faut presque qu'il se serve lui-même ; pensez à cela.
Je mets à vos pieds hommages, tendresse et respects.
Idalie est redevenue plus jolie que jamais, et se conduit fort bien.
Permettez, Monseigneur, que je mette dans votre paquet une lettre pour Galonné et quatre lettres qui m'ont été rapportées ici par le courrier que j'avais rencontré en route ; il est juste qu'elles retournent à leur destination.
GVI M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Démission de M. de Noiiilleset de son secrétaire d'ambassade.
(Vienne), ce 27 mars (1792).
Je n'ai le temps de vous mander qu'un seul mot, Monseigneur. Rien de nouveau depuis la dernière dépêche, et mes opinions, mes espérances sont toujours les mômes.
Un incident seulement, que j'ai appris avant-hier et
DU COxMTK DE VAUDREUIL. — 179:2 71
qui n'était pas encore connu ici, c'est que M. le marquis de Noailles a envoyé sa démission au Roi et demandé absolument sa retraite, n'ayant que jtrop longtemps tenu, par obéissance, à une place impossible à faire. M. Gabard en a fait de môme. C'est le samedi 24 qu'ils ont pris ce parti. Je viens d'apprendre à l'instant que M. de Noailles est si décidé qu'il vend ses chevaux et jrenvoie sa maison.
J'attendrai, à moins de nouveaux ordres de votre part, le retour de Nassau pour partir d'ici, ainsi que c'était votre intention à mon départ de Coblence.
Coblence est un g-ouffre où restent tous les courriers, et cependant jamais moment n'a été plus instant pour des instructions, et des nouvelles, et des pouvoirs, etc., etc.
Je suis plus que jamais de l'avis de M. de Saint-Pern pour mon ami La Rochefoucauld : les intentions sont sûrement bonnes, mais le débit ne vaut absolument rien.
Mes amis, qui sont aussi les vôtres, mettent à vos pieds leurs tendres et respectueux hommages.
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Mé noire envoyé à Catherine II. — Note de Kaunitz. — Lenteurs autrichiennes. — Conférence avec Bischofswerder. — Généraux nommés pour coinnainder l'arraée alliée. — Breteuil ju^é p.ir Courvoisier. — Un ouvrage anonyme de Wagner. — Cardo. — L'abbé Sabatier.
(Vienne), ce samedi (31 mars 1792).
Enfin, voilà Lyonnais de retour. Monseigneur, et je craignais qu'il ne restât plus longtemps dans le gouffre de tous les courriers.
M. le baron de Duminique se démène ici comme un
72 CORRESPOXDA.XCE INTLME
diable, et je lui crois de bonnes intentions ; mais j'en reviens toujours à mon ami La Rochefoucauld. Au reste, ce que j'ai l'iionneur de vous dire est mon opinion particulière et pour vous seul. S'il vous sert bien, je l'aimerai et le baiserai sur les deux joues. Il vient de perdre un pari de six ducats contre le duc de Laval, parce quil avait annoncé avec empbase que M. de Sainte-Croix serait ministre des affaires étrangères. Le duc, qui ne perd aucune occasion, a proposé et gagné son pari.
Vos dernières dépêches nous confient le mémoire envoyé par vous à l'impératrice, et nous prescrivent de le tenir secret jusqu'à nouvel ordre. Mais vous avez donc oublié que par la copie de la note envoyée antérieurement au chevalier de Roll. datée du 8 mars, que par la mission même du baron deDuminiqueet tout ce qu'il nous a communiqué, nous n'avons pas dû perdre de temps pour faire des démarches {ce que vous aurez vu que nous avons fait, par notre dernier courrier 2^arti de Vienne le 23), et en cela nous avionsrempli vos intentions. Vous verrez même par la lettre de M. le prince de Kaunitz qu'il répond déjà à ces articles ; mais en même temps, comme ce n'était qu'un renouvellement de demandes déjà faites anciennement, cela n a aucun inconvénient réel, et le duc de Polignac laissera dormir les articles contenus dans le mémoire envoyé à l'impératrice.
La dépêche du duc de Polignac me dispense d'entrer en longs détails, qui ne seraient que des répétitions inutiles. Je me permettrai seulement quelques raisonnements relatifs à ma manière de voir ce pays-ci et les dispositions réelles du cabinet de Vienne.
Je crois qu'on est bien décidé à éteindre le foyer d'un incendie qui menace tous les empires; mais la lenteur insupportable des Kaunitz et des Spielmann les fera arriver trop tard, et ils nous administreront des remèdes quand nous serons morts. Hier est arrivé un courrier de France droit à la chancellerie d'État ; il n'a pas passé par M. de Noailles. On ne soit pas encore ce que ce courrier
a apporté ; mais il perce seulement qu'il y a eu une forte insurrection à Paris, et on paraît fort inquiet sur le compte du Roi et de la Reine. Ces inquiétudes sont d'autant plus fondées qu'on sait déjà la dénonciation projetée contre la Reine par cet infâme Gondorcet, la nomination du scélérat Dumouriez, ami de Laclos et confident intime du duc d'Orléans. Rien n'anime l'insouciance autrichienne. La Russie et la Prusse ont beau presser ; les réponses sont toujours vagues, dilatoires ; on imprime le plaidoyer de la chancellerie d'État contre l'Assemblée, au lieu de faire un manifeste menaçant, appuyé par de grandes forces. Mon sang bout dans mes veines.
Nous vous envoyons quel(}ues exemplaires de toute la correspondance de la chancellerie d'État avec M. de Lessart, et vous verrez à la fin la dernière note du prince de Kaunitz, datée de Vienne le 18 mars et remise à l'ambassadeur de France (1). Vous y verrez, dans les premiers paragraphes, une suite de l'ancien ton et un plaidoyer détestable; mais ensuite vous verrez, dans le dernier paragraplie, commençant par ces mots : Sa Majesté catholique s >/ a^/g/if/, et Unissant par les mots les inlétéls communsde V Euiope, un véi-itable changement de ton. Ilyest exprimé que la liberté du Uoi est illusoire, et on y parle du maintien delà monarchie française. Or, cest la 'première fois, et c'est depuis le nouveau règne, qu'on s'est expliqué ainsi sur ces deux points essentiels. Mais que fera cette note qui va encore être livrée aux Jacobins et à l'Assemblée? Redoubler làra ge des assassins, sans leur impi imer plus de terreur, puisque les mouvements sont encore nuls. Cette marche est donc mauvaise et dangereuse, quoique les ptnncipes établis dans cette no/ e } oient meilleurs . Au reste, voilà la cour de Vienne bien engagée j)ar cet écrit rendu public: c'est toujours quelque chose.
Nous avons eu une très longue conférence avec M. Bischofswerder, dont nous avons été très conlcnls. Ses
(1) Cette pièce est iiupriiiu'C (J:ins Vivenot, Quellen, otc , I. I, p. i25.
74 CORRESPOiNDANCE INTIME
ordres sont de presser vivement, et il espère partir avec de bonnes paroles et revenir ici promptement pour hâter l'exécution. Je ne crois pas qu'on ait l'intention d'annuler les Princes el, la noblesse émigrée, et je crois même ({u'ils marcheront en première ligne pour recevoir les clefs des places qui ouvriront leurs portes, pour rallier à eux les régiments et les citoyens fidèles, pour remettre l'ordre dans tous les lieux où ils passeront, pour indiquer les chefs coupables, et leur donner l'occasion et le mérite de la clémence envers ceux qui se soumettront: mais en même temps Bischofswerder et auss i M. le prince de Holienlohe m'ont dit que le projet était d'éviter autant que possible, s'il y avait résistance, de faire combattre Français contre Français. Il m'a paru inutile de disputer sur cette disposition, parce qu'une fois la chose engagée, il me paraît absurde de croire qu'on réglera à volonté les mouvements. Les circonstances d'alors commanderont impérieusement.
Le bruit se répand ({ue l'impératrice de Russie s'est prononcée clairement relativement à la Pologne et à sarévolulion, et qu'elle veut que le traité de 1777, dont la Russie, la Prusse et la cour de Vienne ont été garants, subsiste en son entier. Le baron de Duminique s'est pressé d'en conclure que l'impératrice, s'embarquant dans une nouvelle affaire, ne pourra plus se mêler des nôtres. Ce pauvre petit bonhomme se sert de sa toise pour mesurer l'impératrice; mais nous savons que la décision de l'impératrice était prévue et pressentie par Vienne et Berlin, et que cela ne changera rien à l'état des choses. Au reste Nassau ne peut pas tarder à revenir, et c'est l'époque qui décidera de notre sort. Je crois pouvoir l'attendre, ainsi que vous me le mandez; mais cependant ma marche sera soumise aux nouvelles ultérieures que j'apprendrai.
Le duc de Polignac verra demain le roi, lui remettra la lettre de Vos Altesses Royales, et prolongera le plus qu'il pourra son audience pour lui faire sentir les dangers du Roi et de la Reine.
M. de Kolo^y^at, grand chancelier de Dohème, est si fortement frappé du déshonneur des retards qu'il ira demain chez le jeune roi pour lui parler avec force à ce sujet, et lui dire que, si le commencement de son rcg-ne n'est pas marqué par de la générosité et de l'héroïsme, il perdra son influence dans l'Europe , et que; c'est le moindre des malheurs dont il sera menacé. C'est toujours ce lourdaud de Spielmann qui arrête, refroidit tout. On ne peut pas se faire d'idée de l'apathie autrichienne et de la médiocrité du gouvernement; mais le branle est tellement donné par la Russie et la Prusse qu'il faudra bien qu'il marche. Les généraux sont nommés. C'est le prince de Hohenlohe qui commandera les troupes autrichiennes; le duc de Brunswick celles de Prusse, et qui aura le commandement suprême pour l'accord des mouvements.
Je suis bien sûr à présent que la monarchie française sera sauvée; mais je n'ai jamais été si alarmé sur le sort du monarque. Les nouvelles s'accordent toutes pour nous inspirer l'effroi, et. après notre dîner aujourd'hui, la lecture des lettres, gazettes et bulletins nous a fait tous fondre en larmes.
J'ai su qu'on a voulu faire un tort à Courvoisier (1) d'avoir mis dans son écrit un mot sur le baron de Breteuil; mais qui peut donc trouver ce scélérat inviolable? Je sens qu'il sera bien difficile de m'empêcher de dire partout que, si cet insolent et ce traître ne meurt pas par la main du bourreau, il faut qu'il meure sous le bâton. Si on ne peut être admis à l'honneur de votre conseil (pi'aux conditions de respecter cet infâme, je vous supplie, Monseigneur, d'accepter ma démission, car je me sens incapable de me taire sur son compte.
(1) Cow'voi/tier (Joan-Baplisle), no en 1749, morl en 1803, ancien professeur à l'Univcrsilù de Besançon. Il resta pendant quatorze ans secrétaire du conseil de Monsieur (comte de Provence), qui Taisait grand cas do ses lumières et de ses talents. En 1791, il fit paraître : Éléments du droit politique français. Son Essai sur In Constitution du royaume de France est resté manuscrit, dans les papiers de Louis XVIII. .l'ai publié sa biographie dans les Mémoires de la Société d'Emulation du Douhs, an. 1883.
76 COilUESPONDA.\CE INTIME
Nous ne saurions trop nous louor de l'intérêt et de l'active clialeur de M. le Laron de Simolin. Il part dans quelques jours pour Pétersbourg', et si vous pouvez faire parvenir à l'impératrice les éloges qui lui sont dus. ce sera justice de votre part.
Nous dînons demain chez l'ambassadeur d'Espagne avec M. de Bischofswerder, qui n'attendait que l'expédition de la lettre-circulaire de cette cour à toutes les puissances coalisées pour partir. Le prince de Ligne vient de nous dire que M. Bischofswerder doit partir après-demain; j'en conclus que la lettre-circulaire est expédiée. Nous saurons s'il en est content.
Avant que nous eussions reçu la lettre de Vos Altesses Royales pour le roi, nous avions cru nécessaire de faire un extrait de ce que vous nous mandiez sur vos craintes relatives aux dangers du Roi. Nous avons arrangé cet extrait ainsi que nous vous l'envoyons; il était fait pour les circonstances, et nous l'avons envové au roi. Cette démarclie a été d'un bon effet, parce qu'on voit encore mieux le fond de votre pensée dans une lettre de confiance que vous écrivez à votre agent, que dans une lettre que vous écrivez au roi.
Je comptais me reposer un peu ici; mais l'activité du duc de Polignac est telle qu'il faut toujours être avec lui dans son cabinet, ou en courses pour vos affaires. On l'aime, on l'estime généralement, et je vous jure que vous ne pouvez pas être mieux servi que par lui. Témoignezlui, de grâce, que vous êtes content de son zèle et de sa correspondance.
Recommandez, je vous prie, qu'on ne mette pas le nom de l'auteur en imprimant cet ouvrage de M. ^Yagne^ (1). Vous nuiriez à l'efi'et de cet excellent ouvrage, un des plus propres à faire beaucoup d'impression en Allemagne. Je l'ai aussi fait imprimer, en allemand seulement, à Ratisbonne.
(1) Nous u'avons pu découvrir quel était cet ouvrage.
DU COMTE Dît: VAUDRKUIL — 1792 77
Je suis inquiet de ce départ de Madame et de M"'' de Balbi, dont vous ne me parlez pas. Je crains que ce ne soit une suite de quelque tracasserie, qui nuise à l'accord si désirable, si important.
M. Cardo (1) m'a envoyé son mémoire. mal écrit, mais Lien méchamment fait. Il est par trop cruel d'être tourmonté par des accessoires de ce genre, quand le principal seul devrait occuper.
J'applaudis beaucoup aux courses mililairos que vous projetez, et j'ai regret de n'avoir pas eu l'honneur de vous accompagner: mais, étant venu ici pour l'amitié, je n'y ai pas perdu mon temps, et vos affaires n'y sont pas négligées par votre plus fidèle serviteur.
Quelques mots de votre part au maréchal de Lascy, que vous feriez passer par le prince de Ligne, ne seraient pas sans effet.
L'abbé Sabalier a suivi avec succès sa négociation visà-vis de l'ambassadeur turc. Les courriers sont partis pour la Porte, et je crois pouvoir vous répondre que vous recevrez de la part du Grand Seigneur des offres de services en tout genre. J'irai le voir demain, parce qu'il m'a pris dans la plus grande amitié, cL le premier mot qu'il dit à tous ceux qui vont le voir, c'est: a Connais sez-rous le général Vaudreuil? C'est mon ami. » Et de là il fait de moi l'éloge le plus complet. Dans ma jeunesse, (juand j'étais frais ot imberbe, cela aurait été très suspect; mais à présent c'est en tout bien et tout honneur.
Demain je reprendrai la plume après l'audience que le roi donne au duc de Polignac, et après notre dîner avec M. de Bischofswerder.
Ce lundi [-2 avril).
Je vous supplie. Monseigneur, de lire ma lettre à Galonné à la date de lundi, parce qu'il est inutile de vous
(1) Sur les disputes, du reste fort peu intéressantes, du comte de Cardo, genlilhomuie corse, avec M. de Jaucourt, l'uvori de Monsieur cl de M™° do Uiilhi. on peut voir Xa Journal de Siilenu, n» X (du 18 février 1792 , pp. l'o. 34, ainsi que le Petit Gauthier des 27 février, 0 et 7 mars 1792.
répéter tout ce que je lui mande de nos conversations avec Bischofswerder, qui partira demain muni de la lettre-circulaire qu'il attendait et dont il est content, et du résultat de l'audience que le roi a accordée au duc de Polignac. Tout cela sera dans la dépêche, et est détaillé dans ma lettre à Galonné à la date du lundi.
Je vous renouvelle hommages, tendresse et respects.
GVIII M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Préparatifs de départ. — Bonnes dispositions de la cour de Vienne. — Hypothèses dans lesquelles les émigrés pourront se rassembler. — Hostilité de l'Angleterre. — Courvoisier. — L'archiduc Charles. — Duraouriez.
Ma lettre est pour vous seul d'abord; vous en ferez ensuite l'usage que vous voudrez, j
(Vienne), ce 19 avril 1792.
Je partirai dimanche au soir. Monseigneur, pour retourner à mon poste et ne le plus quitter jusqu'après les grandes aventures. Je comptais rester, selon vos ordres, jusqu'à l'arrivée de Nassau ; mais il tarde trop, et les bruits d'attaque de la part de l'Assemblée et quelques mots surtout que Galonné m'écrit me décident à partir. Ne tardez 'pas longtemps, me mande-t-il, si vous 7ie voulez pas qu'on tire des coups de fusil sans vous. Ges mots me déterminent, quoiqu'assurément je n'y croie pas du tout; car je suis bien convaincu, sûr même qu'on ne vous attaquera pas, et sans doute vous ne ferez pas la folie de risquer une échaulfourée, lorsqu'enfm vous êtes certain d'avoir
de vigoureux appuis et de pouvoir imposer la loi à vos ennemis. Ce qui aurait été bon il y a trois mois cesse de l'être; du moins telle est mon opinion.
Je n'ai rien à ajouter à la dépèche tlu duc de Polignac, (jui renferme les détails les plus clairs sur les intentions de la cour de Vienne. Je crois qu'on peut s'en fier aux résolutions du nouveau roi, qui ne varie point comme son prédécesseur. Mais que fait la Russie? Aliqiiandà bonus dormitat Homerus. Esterhazy nous mande que les adaires de Pologne font tort aux nôtres. D'ailleurs pas un seul mot du départ de Nassau. Il ne parle pas de Bombelles, <'t nous sommes ici sur cela dans la plus profonde ignorance, d'autant plus que, si vous êtes instruit, vous ne daignez pas nous en faire part.
En tout, depuis que je suis à Vienne, je ne vous caclierai pas que la correspondance de Coblence est devenue un peu maigre, et ce serait plus que jamais le cas de la nouri'ir. C'est ici le point central de tout; la Prusse et même la Russie y aboutissent, Il est donc imporlant de fournir sans cesse à votre agent en cette cour de nouveaux moyens de vous servir, de l'instruire de tout ce qui est relatif aux autres cours, et vous lui laissez absolument ignorer tout ce qui se passe en Russie, en Prusse, en Espagne, en Sardaignc et en Suisse. Je pense que 3Ionsieur et vous vous devriez souvent écrire vous-mêmes au roi de Hongrie, lui marquer confiance; qu'il faut aussi ménager Spielmann lui-même, qui, étant le seul travailleur de la Cliancellerie de cour et d'État, a une iniluence réelle pour le moment. Cette 7iote cotée 3, que vous prétende/, nous avoir envoyée, n'est dans aucune de vos <b''pécbcs et nous aurait été importante ; il a fallu y suppléer de notre mieux. Les nouvelles lettres de créance pour le duc de Polignac n'ont pas été envoyées. Le projet de manifeste <jue nous vous demandions pour la cour de Vienne a été omis, et nous avons donné des idées de notre façon, faute de mieux (1). Enfin examinez nos dépèches et vos répon-
(1) Voir cette pièce plus loin, p. Sfi.
SOS, ol vous verrez (juo plusieurs des cirl.icles reslent sans soluLiou. Ceci est pour vous seul., Monseigneur.
Quoi qu'on puisse faire, on n'oltlicndra pas le rassemblement des émigrés, hors des hypothèses marquées dans la dépêche du duc de Polignac, et cela est d'autant plus difficile à obtenir que l'électeur ne le demande pas. Sa dépêche a été communiquée au duc de Polignacpar Spielmann même, et elle déjoue plutôt qu'elle ne sert le désir que NOUS avez de vous rassembler pi'omptement. Faites demander par l'électeur même le rassemblement, et alors seulement vous pourrez l'obtenir. Mais il ne le demande jusquà présent qu'en cas d attaque, et si les troupes hessoises n'étaient pas suffisantes pour défendre l'électorat. (k's mots déjouent à la fois et le désir que vous avez de vous rassembler promptement, et le désir que vous avez de termine]' un traité de subsides avec le landgrave. Mon ami La Rochefoucauld n'est pas un négociateur adroit, et il a été jugé ici promj)tement.
Mais les hypothèses dans lesquelles il vous sera permis de vous rassembler sont :
1° En cas de déclaration de guerre de la part de l'Assemblée ;
2'' En cas d'attaque ou d'irruption subite;
3" Lorsque les troupes autrichiennes et prussiennes seront arrivées sur les frontières et en état de faire la loi.
Je crois qu'on ne sortira pas du point de l'une de ces bvpothèses. On craint, malgré toutes les paroles que vous donnez de vous tenir sur la défensive et de ne pas anticiper sur les plans des puissances coalisées, que l'ardeur des Français rassemblés ne vous emporte malgré vous-mêmes et ne compromette la réussite des proiets et la vie du Roi : « Pourquoi, a dit Spielmann, quand la chose est sûre, vouloir risquer de la rendre incertaine ? » Yous sentez bien qu'il a été facile de répondre à cet argument, mais non de convaincre. Il a encore fait des objections au due de Polignac sur les pleins pouvoirs du Roi,
lui ;i (leniandé si les Princes eu avaient. Le duc a répondu sagement à ces (jueslions insidieuses, et a envoyé par écrit une réponse très lurle jxtur résoudre cette qucslion. La note est jointe à la dépèclie.
Tout ce qui paraît d'Anj^lais ici, et smioiit les UjuIs de M. put sont démocrates enragés, travaillent de tout leur pouvoir à ralentir les mouvements de cette cour, établissent que la révolution est consommée en France, qu'elle est faite par l'opinion et la volonté de tout le peuple, (ju'il serait imitile et dang(>reux de s'v opposer. Un milord Guilford (1), cpii arrive de France, tient partout ces prt)j)os, aux ministres, dans la société, partout enliu. La cour de I^oudres va recevoii' M. de Cliauvelin en (pialité d'andjassadeur ; l'évèque d'Autun y retourne avec cet écolier pour lui servir de guide. La question de l'aboli! ion de la traite des nègres a passé au Parlement d'Anglelerre; il n'y a plus que le mode à décider. Croira-t-ou d'après cela (juc; l'Angleterre nous favorise, ou même (ju'elle s'en tienne à la neutralité qu'elle a promise ? J'avoue que sur ce point mes idées sont absobiiiiciil lixées, et (jue je crois que l'Angleterre veut notre deslruclit)U. et (|ue M. Pilt est le j)his cruel de tous les macliia\élis(es. I^^lle s"em|)are tle l;i dictature du connnerce, et par la de la dictatui'c de l'Europe. Notre anarclue, qu'elle fera durer, la sert mieux (jue ne pourraient leurs aiiues, et, si l'Europe n'ouvre pas les yeux sur l'ambition de ces fiers insulaires, »dle sera soumise à ses lois impérieuses. C'est à l'Espagne surtout et à la Russie (|u'il faut sans cesse parler de ce (hiuger. On le sent ici ; mais on n'y a j)oiiit d'énergie, et on y a pru d'argent. Si raïubiliou de Louis XiV a armé contre lui 1 ivirope entière, (pie ne de\rail jta; l'aire c. die du caWvnet de Saint-James !
Je pars sans bahuicer, jaiisqu'ctii nie ji.irU- de coiiijs de fusil; mais le iluc en est au désesjioir. |»arce (|ue s(mi Iim-
(\) Lord (luil/hrd éliiïl l As uino de lonl .Nnitii, auci.n iiioinicr luinis.ro d'An.^lelcrro.
vail devient tous les jours plus considérable, et qu'après mon départ il n'aura plus personne pour l'aider. Vous ne faites presque rien de M. Courvoisier à Coblence, car tout son travail se réduit à faire des bulletins dont les bases sont dans tous les papiers publics. Vous devriez l'envoyer ici pour aider le duc de Polignac, comme secrétaire d'ambassade, car, je le repète, ceci est le point central où tout aboutit, et unpubliciste y serait nécessaire pour combattre et persuader le publiciste Spielmann. D'ailleurs le liant, la douceur de M. Courvoisier y seraient très utiles.
Mon opinion positive est que la cour de Vienne et celle de Berlin sont décidées à repousser la force par la force, si l'Assemblée attaque; et (jue, même lorsque ces drux puissances auront envoyé cent mille liommes sur les frontières, elles n'attendront pas qu'on les attaque pour donner la loi et entrer en France, si on ne met pas le Roi en toute liberté; qu'alors les Princes et les émigrés seront en première ligne, et que les troupes autrichiennes et prussiennes ne seront que comme auxiliaires; que tel est le plan lixement arrêté. La première colonne autrichienne et prussienne va être tout de suite mise en mouvement, sans même attendre les semestriers qui rejoindront après, et la seconde colonne sera en mouvement quinze jours après la première. On se flatterait en vain d'obtenir le rassemblement actuel des émigrés hors des quatre hypothèses expliquées dans la dépêche du duc de Polignac, surtout lorsque l'électeur ne demande pas le rassemblement actuel^ mais seulement en cas a attaque, en cus que le roi de Hongrie et de Bohême ne lui fournil ait pas ce su/flsanls secows, en cas que les Uessois ne fussent pas suffisants pour coucrir i^on electorat. Tel est le résultat de la dépêche de l'électeur que Spielmann a communiquée au duc de Polignac.
L'archiduc Charles est ici depuis quelques jours, et ses propos sont excellents. Il veut qu'on entre en France, qu'on se hâte d'y entrer, demande à y entrer lui-même. 11 dit beaucoup de bien des émigrés français, parle d'eux
avec le plus vif intérêt. Il convient qu'il est d'une opinion en tout point contraire à celle de l'urcliiduchesse; mais en même temps, comme il est content d'elle relativement à lui, comme il attend beaucoup d'elle (1\ il la ménage et la défend. Il ne parle pas jusqu'ici du baron de Breteuil. On lui avait persuadé que les Princes jouaient gros jeu, faisaient beaucoup de dépense, que Coblence était un foyer d'intrigues et une vraie cour, et cent bêtises pareilles. Le prince de Ligne a eu l'occasion de réfuter toutes ces calomnies et de lui en prouver l'absurdité et la fausseté. Il a paru s'y rendre de bonne grâce. Il est clair que tout cela est l'ouvrage de l'arcliiducbesse et du Breteuil.
Je partirai toujours dimanclie au soir 22, si le courrier que vous annoncez n'est pas arrivé ici alors, et s'il n'apporte pas d'ordre contraire. Le mot : coup de fusil ayant résonné à mon oreille plutôt que persuadé mon esprit, je cède à ce son, et je pars, enchanté de retrouver mon poste et mon prince, mais fâché cependant de quitter ceci dans un moment aussi intéressant et oii je pouvais être de quel que utilité au duc de Polignac. Je ne parle pas de la peine que j'éprouve en me séparant de tous mes amis, votre âme la devine; mais tout doit céder au premier des devoirs.
On mande ici de Coblence que le découragement et le désespoir y sont au plus haut degré. Cela est bien fâcheux au moment oiJ on doit concevoir les espérances les plus fondées. Il faut croire que la nouvelle de la marche des Autrichiens et Prussiens remonlera les courages.
Les Espagnols ont laissé prendre Arles et détruire nos ressources dans les provinces méridionales; voilà ce cjui me paraît le plus grand de nos maux et le plus difficile à réparer.
Le roi de Sardaigne écrit ici des dépèches fort pressantes, et les Suisses paraissent prendre de vigoureux partis. Puissions-nous en proliter î
(1) L'arohiduchessc Mario-Cliristino, n'ayant pas ou dV'i:f.in's, f.vflit adopté l'archiduc Charles et lui laissa toute sa foilune (aj rès la m irt du duc de Saxc-Tescben qui en obtint l'usufruit).
84 COURESPOXDA.NCE INTIME
Je mets aux pieds de Monseigneur nui tendresse et mon respect.
Ce 20.
Hier au soir, le baron de Duniinique est venu nous dire qu'il part pour Munich et qu'il sera le i'' mai a Coblence, que les réponses oflicielles de la chancellerie d'Etat étaient que les Princes pourront rassembler les émigrés, lorsque les troupes autrichiennes et prussiennes seront à trois jours de marche de nos frontières.
Hier, le comte de Waldstein, homme de beaucoup d'esprit, considéré ici et fort bien instruit, m'a dit être sûr que les troupes hessoises seront le noyau de l'armée des Princes, et (jue les cours de Vienne et de Berlin consentaient et aideraient à ce traité de subsides. M. le comte de Maldeghem, attaché à l'archiduc Charles et qui est venu avec lui à Vienne, a donné la même assurance et la tient de l'intérieur de la cour. Le duc de Polignac, ne le sachant pas ofliciellement, n'a pas voulu en faire un article de sa dépêche; mais j'ai cru devoir vous en informer.
Je voudrais bien que les réponses oflicielles, tant sur l'article des Hessois que sur l'époque de notre rassendjlement, fussent données au duc de Polignac avant mon départ (1), et avoir aussi le temps de recevoir le courrier que
(1) Cette réponse officielle, de la même date que la lettre du M. de Vaudreuil, est imprimée dans Vivexot, Quellen, etc., t. 1, p. 408. Nous croyons devoir en donner le texte :
« Vienne, ce 10 avril 171)2.
« Le chancelier de cour et d'Etat a pris les ordres du roi sur le contenu de la communication qu'il a plu à M. le duc de l'olignac de lui faire eu date du 14 de ce mois, et le roi charge le chancelier de déclarer à M. le duc :
« Qu'à l'exception du seul cas où Mgr l'électeur de Trêves, par une invasion qui précéderait l'arrivée des armées autrichienne et ])russienne sur les frontières de l'Allemagne, fût nécessité de réclamer l'assistance des Princes frères du Roi Trés-Ghrétien, S. M. Apostolique ne saurait approuver aucun mouvement de la noblesse frani^aise qui anticipât en manière quelconque sur les opérations combinées qui seraient jugées convenables par les puissances réunies de concert au sujet des allaires de France.
« S. M. se voit, au contraire, obligée d'exhorter itéralivement LL. A A. RR.
vous m'annoncez. En conséquence je crois pouvoir différer mon départ de deux ou trois jours, et ne partir que mardi 24 au soir, ou mercredi au plus tard, à moins que votre courrier ne m'apporte des ordres contraires. Je partirais chargé, je l'espère, de bonnes nouvelles, et alorsj'irais en jeune homme, sans m'arrèter, pour porter plus tôt la joie dans le cœur de mon prince et de tous les Français. Le duc de Polijnac veut donc que je parte en courrier, et que je lui en épargne un. La saison est belle, les chemins sont beaux, et ma santé est bonne.
Les nouvelles que nous avons ici sont que vous ne tirerez pas de coups de fusil de quelque temps encore, et qu'on ne vous attaquera pas. Mais on est bien décidé à attaquer dès qu'on sera en force, vous pouvez y compter; mais on dit le contraire, afin d'endormir l'Assemblée dans une sécurité qui leur sera funeste. Je me flatte enfin que nous touchons au terme de nos maux, et que le baron de Breteuil aura beau intriguailler, il en sera pour sa courte honte. Le prince de Kaunitz est devenu furieux contre l'Assemblée et les ministres du Roi. On n'a perdu aucun moyen d'exciter sa colère, et assurément les scélérats nous ont bien servis. Casanova (l"». peintre de réputation, qui est favori du prince et qui dîne tous les jours chez lui. nous a été fort utile pour enflammer sa bile.
Les lettres insolentes de M. Dumouriez servent mieux notre cause que tout ce que nous pourrions faire. On attond le résultat dos réponses qu'on kii a faites et qui ont été vig-oureusos; (dles doivent arriver lundi ou mardi, et c'est
à altondro, li^ seul '■«^ excepté qui viont d'être énoncé ci-dessus, dans une tranquillitc- absolue l'arrivée de l'armée combinée, d'autant plus que LL. AA. un. re rendraient responsables de toutes les suites incnlnilables qu'imtraiiu'rail foute démarche isolée de leur part, et auxquelles S. M. Ai)0'toliqne ain^i que S. M. Prussienne ne prendraient plus aucune part.
« Le chancelier de cour et d Etat, en s'acquittanl ainsi des ordres du roi son maître, a l'honneur, etc. »
\. Cn-'anova (François', né en 1727, mort en 1805. Il existe de lui, au ministère des aiïiires élran;^ércs à Vienne, un superbe porlrjil du prin e de Kaunitz à cheval.
86 COUHIiSPO.NDANCE LNTIME
encore pour cela que je diiTérerai mon départ de deux ou trois jours.
L'arrivée de M. de Richelieu (1), revenant do Russie, est aussi annoncée ; autre cause encore pour différer de peu de jours. Il n'y a rien là pour moi, car, lorsqu'on est décidé à partir et à quitter ses amis, les derniers jours sont jours de souffrance mutuelle plutôt que de bonheur.
Je vous supplie, Monseigneur, de faire agréer ces raisons à Monsieur, et j'espère que, sous vos auspices, il voudra bien ne pas dédaigner l'hommage de mon profond respect. Pomt de distraction, je vous en supplie, Monseigneur, sur cet article.
Je serai bien fàclié de quitter mes amis; mais je brûle de vous revoir et de ranimer l'espoir de mes compagnons d'armes.