PROJET DE MANIFESTE
Ecrit, au no:n de Français II, p ir M. de Vandieuil,
Avril 17'J2.
L'Europe a vu dans les déclarations de l'emporeur Léopold de glorieuse mémoire, et dans la ligue formée et provoquée par lui entre diversespuissances,lasage prévoyance d'un roi, la fidélité d'un allié, et la tendre sollicilude d'un frère. Les lettres-circulaires jointes à un projet de déclaration, datées de Padoue, le G juillet 1791, eL la déclaration de PiUnitz ont été écrites d'après ces louables motifs.
(1) Le .lue de Riclieliou avait passé à Vienne l'iiivor de 171)1 à 1792. Au prinloinps qj l'année lT9i, étant all'> en Russie, il fut chargé par Catherine il do porter uu prince do Gondé 00,000 ducats d"or. V. ni ?s Français en Russie, p. 188-189.
L'Europe a aussi reconnu, dans les moyens de temporisation employés depuis ces époques, des principes d'humanité fondés sur le décevant espoir que le peuple français ouvrirait enfin les yeux sur les coupables projets d'une troupe de factieux qui l'égarent et qui, foulant aux pieds les droits de l'autel, du trône et de la justice, ont témérairement usurpé une autorité dont ils abusent pour dilapider le trésor public sous le faux prétexte d'une régénération qui conduit à la mort.
Léopold. dont la sagesse et la bonté guidaient toutes les actions, espérait encore que les factieux eux-mêmes, prévoyant que tôt ou tard lepouvoirleur échapperait, et voyant que déjà des brigands armés étaient plus maîtres qu'eux, sentiraient la nécessité de rendre au pouvoir légitime l'autorité qu'ils lui avaient arrachée, ou que, le remords agissant sur des cœurs français accoutumés à respecter et à aimer leur Roi, ils reviendraient à résipiscence et imploreraient une clémence que la bonté du Roi leur aurait assurée. Mais les outrages faits à la majesté royale, les crimes de tout genre, la violation de toutes les propriétés, le mépris de tous les traités, les menaces faites à tous les gouvernements, les écrits incendiaires, les moyens de corruptioa employés pour troubler le repos de l'Europe, les droits de l'Euîpire envahis, les États du Souverain Pontife con quis sans prétexte et sans déclaration de guerre, tout ce brigandage enfin doit être réprimé et puni.
Il est temps que les rois s'arment du tonnerre que le Dieu de justice a confié à leurs mains; il est temps de briser les chames honteuses et sacrilèges dont une troupe d'usurpateurs a couvert le meilleur des rois et sa compagne auguste et infortunée; il est temps d'assurer le repos de l'Europe, en purgeant la terre d'une secte impie qui menace tous les gouvernements; il est temps enfin que le petit-fils de Marie-Thérèse, le fils de Léopold, le neveu de la Reine de France venge à la fois les insultes faites à la mémoire de son père, sa mort peut-être (car ces monstres osent se vanter de l'avoir accélérée), et les outrages sans
exemple dans les annales des siècles et des empires, faits à la fille, à la sœur des Empereurs.
Ce n'est point en ennemi, mais c'est en ami de la nation française, en allié et parent de son Roi que je me joins à deux frères tendres du plus outragé des monarques, à trois princes héritiers de la valeur du grand Condé, à toute la noblesse et aux émigrés fidèles réunis sous les étendards royaux, pour éclairer le peuple français sur ses devoirs et ses vrais intérêts, pour livrer à son indignation les usurpateurs qui l'ont égaré, pour rendre au Roi, à la Reine de France et à la famille rovale leurs droits et leur liberté, et f;iire cesser un scandale qui déshonore et qui désole l'humanité.
C'est dans ces intentions et dans ces sentiments que je déclare :
1° Que le Roi, la Reine, M. le Dauphin, Madame fille du Roi, et Madame Elisabeth devront être sous un mois rendus à la ville de Yalenciennes ou réunis à Monsieur et M. le comte d'Artois, au prince de Condé, au duc de Bourbon, au lue d'Enghien et aux émigrés fidèles, qui s'empresseront de se rassembler autour d'eux. Le Roi pourra alors en toute liberté faire connaître ses intentions déjà manifestées plus d'une fois pour le bonheur de ses peuples, prendre le ton de Roi sans quitter celui de père des Français, et, en les accablant de bienfaits, les faire rougir d'une si longue et si déplorable erreur.
2° Que les municipalités et départements du royaume répondront corporellement de la sûreté des personnes et des propriétés dans toute l'étendue du royaume.
3° Qu'à ces conditions l'amnistie sera générale pour tous les sujets repentants, et que les chefs seuls des séditions, les vrais conjurés, les perturbateurs du repos public seront livrés à lajustice des tribunaux rétablis, seront eux-mêmes sous la sauvegarde des lois jusqu'à ce que leur sort ait été prononcé après un examen légal.
4° Que les bases de la constitution monarcliique seront scrupuleusement maintenues dans toute leur pureté, et
que le régime seul du gouvernement et la réformation des abus pourront être assujettis à des modifications et des changements que le vœu des cahiers des bailliages a généralement fait connaître.
5'^ Que tous les nouveaux serments, arrachés par la séduction ou la contrainte, seront annulés, comme contraires au serment primitif fait à Dieu et au Roi.
ex
M. DE VAUDREUIL AU COMTE D'ARTOIS
Arrivée du duc de Richelieu. — Courri-^r attendu de France. — Importance de la cour de Vienne. — La Russie plus occupée des affaires de Pologne que de celles de France. — L'auteur sera le 3 mai à Coblence.
(Vienne), ce mardi 24 avril (1792).
Le duc de Richelieu arrive dans Tinstant avec des dépêches de Pétersbonrg pour le duc de Polignac, qu'on charge de les envoyer aux Princes. A en juger par ce que nous écrivent Nassau et Esterhazy, ces dépêches ne contiennent rien de bien intéressant et de bien pressé; mais cependant nous en chargeons le duc de Laval, qui va à Trêves sans s'arrêter et qui, de Francfort, vous enverra ou son fils ou un courrier.
Je n'ai pas voulu me charger de porter cette dépèche, parce que je ne vais pas un train de courrier, et parce que le duc de Polignac a exigé que je ne partisse que jeu(h'. après-demain au soir. La raison du retanl de mon départ est qu'on attend demain un courrier de Franco, qui apportera à M. de Noailles l'ultimatum de l'Assemblée (1), et
(1) Ce courrier portait à Vionnn, non pas un ullinintum. mais la dôclaralion de guerre au roi di" lloiif^n-ic ol dn Bohême volée par l'Asseniblée nationale, ilans sa séance du 20 avril 1792.
«0 CORUESPO.NDAiNCE INTIME
qu'il esL iniportanL de le connaître et de savoir l'effet qu'il aura produit ici.
J'en reviens toujours à une vérité, fâcheuse peut-être, mais incontestabb;, que; j'ai annoncée avec assertion : c'est que, malgré l'intérêt des autres cours, même de la Russie, €elle de Vienne est le point central où tout aboutit, et que c'est d'ici que partira notre salut ou notre perte. L'impératrice est toujours dans l'attente de ce courrier, que Léopold devait lui envoyer peu de jours après le départ de Vienne de M. de Nassau, et ce courrier n'est parti pourPétersbourg que le 14 d'avril; il porte la lettre-circulaire; voilà tout ce que nous en savons. M. de Nassau ne pourra donc pas être ici avant un mois ou cinq semaines, et je crains beaucoup que l'impératrice ne soit plus occupée encore des affaires de Pologne que des nôtres. C'est donc de Berlin €t de Vienne que dépend principalement notre sort.
Toute la première colonne autrichienne et prussienne partira le 2 mai et successivement jusju'au 14, dernier terme donné pour que la to'alilèsoU en marche.
Je n'attendrai pas M. de Nassau; mon impatience me ramène près de vous, et décidément je partirai aprèsdemain au soir 26, et je serai le 3 mai à Coblence.
Nous attendons en vain le courrier que vous nous aviez annoncé; mais je vous renouvelle la demande que je vous avais faite de chauffer beaucoup cette cour, en écrivant souvent au roi, en fournissant au duc de Polignac de bons matériaux pour vous bien servir, etc. Projet de manifeste, nouvelles, marques de confiance, ardeur et modération, voilà ce qu'il faut envoyer et témoigner. Je vous jure que vous ne pouvez avoir d'idée de l'activité, de la patience du duc de Polignac et de la parfaite et générale considération qu'on a pour lui ici. Je vous porterai moimême sa première dépêche, et je ne quitterai plus mon poste.
Le temps me presse, parce que le ducde Laval va partir.
Je mets à vos pieds mon hommage, et ma tendresse, et mon respect.
DJ COMTli DE VAUDRZUIL. -1792 91
M. DE VAUDREUIL AU COITE D'ANTR AIGUËS
Se défier de la poste. — Affaires du Midi. — Les désertions en France. — Adiliide des puissances. — Nouvelles de Paris. — Manque d'argent. — Bonne volonté de la Prusse. — Négociations avec l'Espagne. — La journée du 20 juin. — Eloge de Galonné. — Breteuil. — Piocliaine marche en avant.
Ce 14 mai 179i>.
Lo départ de Fromont est si prompt, mon clier comte, qu'à peiFie fii-je lo temps de tous écrire un mot. Calonne vous répondra relativement à votre g-rande lettre à M. le comte d'Artois, que je n'ai pas encore lue, parce qu'elle a été remise à Calonne. L'essentiel était de vous envoyer Froment, et il part. Je souhaite que vos opinions sur TEspap^ne soient plus riantes que nos espérances, car le ministère à Vienne assure qu'elle ne fera rien, et la manière dont nos émigrés sont à présent traités en Catalogne ne nous rassure pas. Mais enfin cola cache peut-être quelque important et utihî mystère. Dieu le veuille, et je suis entraîiu'' à le croire quand Las Casas et vous se mêlent de nos aiïaires; certes elles ne peuvent être en mains plus habiles. Si je vous ai quehjuefois grondé de la manière dont vous écrivez par la poste, ce n'est pas que je no pense pres(jue toujours comme vous, mais je vous ai av -rti que les lettres sont lues dans toute rAllemag-ne, et souveni, gardées quand elles ne plaisent pas ! Il en résulte que les lettres n'arrivent pas à leur but.
Je crois, par exemple, que M. le comt(! de Las Casas ne reç.)it piis mes lettres, ou que je ne rerois pas les siennes, car il me doit réponse à sej)t ou huit, et il y a cin(j nu)is que je n'en ai reeu aurnnc Ce (\no, vous me mandez rela-
92 CORRESPO.NDAXCE INTIME
tivemcnt à M. de Clioiscul ne m'est parvenu qu'à sepL semaines de date, à cause de ma course à Vienne, et il était bien tard pour que M. le comte d'Artois fît en sa faveur en Espagne la démarche que désirait M. de Las Casas. Je vous dirai de plus que je répu2:nais à le demander, par toutes sortes de considérations relatives à Seront lui-même ; d'ailleurs M. le comte d'Artois est bien loin d'être en telle mesure vis-à-vis de M. d'Aranda. Voilà ce que j'ai mandé à M. de Las Casas, et j'attends sa réponse, car ce n'est qu'à mon retour à Vienne que j'ai reçu la lettre dans laquelle vous m'en parliez. S'il en est temps encore, écrivezmoi de nouveau à ce sujet.
L'important est de s'occuper des affaires du midi de la France, car ce côté-ci, attaqué bientôt par 100.000 Prussiens et Autrichiens, n'est pas en état de résister, et je crois toujours que les factieux porteront tous leurs efforts et leurs ressources pour former im vigoureux parti, appuyé dans les provinces méridionales parles protestants et peut-être par les Anglais. Le roi d'Espagne et celui de Sardaigne seront donc les véritables sauveurs de la monarchie française, s'ils réduisent et conservent les provinces du Midi. C'est là où je voudrais voir nos Princes, mais Monsio-.ir ne se séparera pas <le son frère sous aucun rapport, et, puisqu'ici on a déjà combattu et puisqu'on y combattra encore, il faut qu'ils y prennent une attitude honorable.
La suite de la contre-révolution m'inquiète bien plus que la contre-révolution même, car nous avons à faire à des lâches qui fuient, et ce qu'il y a de bon encore dans nos troupes sera à nous. Déjà Berchiny est parti ; tout Royal-Allemand, tout le régiment de Saxe sont passés avec armes et bagages à notre bord ; tout le reste suivra, dès que nous serons en posture de les recevoir. Mais ce n'est pas dans l'électorat <le Trêves que les Princes peuvent jouer leur jeu ; notre position n'y est pas tenable; la régence et le ministre sont à l'Assemblée, et l'électeur est d'une faiblesse au delà de toute expression. Nous ne som-
mes occupés que des moyens de sortir de cette souricière pour nous porter en avant et prendre une attitude qui convienne au caractère de nos Princes et au zèle de la noblesse.
11 est temps pour moi que cela finisse, car mes facultés physiques et morales s'usent tous les jours par la contrariété, l'impatience et la privation de mes amis. Ma santé n'y tiendra plus longtemps. Vous qui vous plaignez de la vôtre, comment pouvez-vous donc créer un ouvrage immortel dans le lit des douleurs? Votre dernier ouvrag-e est un chef-d'œuvre de principes et de style; il suffirait seul pour votre éternelle réputation, et sera à jamais le code de tous les Français instruits et lidèles.
Je vous embrasse, mon cher comte, du plus tendre de mon cœur.
P. S. — M. le comte d'Artois nous écrit un mot qu'il a remis à Galonné. J'aime beaucoup Las Casas, aussi suisje bien sensible à son silence.
Ce 21.
Le départ de Froment a été retardé par plusieurs raisons et entre autres par celle de l'argent; mais enfin il part .
Notre position n'a point chang-é; ainsi j'ai peu de choses à ajouter à cette lettre. Je vous dirai seulement ([ue la nuirche des Autricliiens et Prussiens en aussi grand nombre ne nous laisse pas sans inquiétudes. Tinieo I)anaos et doua ferentes. L'Espagne peut donc seule, unie à la Russie, s'opposer à un démembrement peut-être projeté et défendre les pures bases de notre conslitution. Si on y souffre la plus légère atteinte, le plus petit changement, nous retomberons dans de nouvelles crises. Comme vous le dites fort bien, ce n'est qu'avec les formes constitutionnelles iidiérentes à la con.slitution même et conservatrices delà constitulior. qu'on peut y mettre des modilicalions;
94 CORRESPOiNDAxXCE lATLME
mais le moment n'y est pas propre. Si le roi de Sanlaigne veut jouer un beau rôle, nous lui en fournirons bientôt les moyens, et il aidera beaucoup et sans risque, sans frais, à la pacification des provinces méridionales; mais ce plan n'est pas encore au net et n'est pas communiqué à Froment. Vous en serez instruit à temps.
Nous savons que Barthélémy en Suisse est l'agent du baron , qui correspond vivement avec lui. On trouve cet infernal homme partout, malgré les protestations qu'il fait de son dévouement aux Princes. Jl vient d'envoyer ici son bras droit, Tévèquo de Pamiers (1), pour faire l'apologie de sa conduite, et linfàme a eu l'audace de rejeter sur le Roi tout ce quil y a de louche dans la conduite du baron. Quelle horreur! Mon ami, j'en suis venu au point de haïr vigoureusement les hommes et d'en excepter un très petit nombre d'individus. Concluez-en que j'en aime plus vivement ceux que j'aime encore, et calculez aussi mon amitié pour vous.
L'abbé d'Eral n'est pas encore arrivé, et Fontbrune est allé à Vienne. De pareils courriers n'avancent pas les affaires.
Ce 16 juin.
Vous serez bien étonné, en recevant cette lettre, de voir qu'elle est commencée il y a un mois et qu'elle n'est pas encore partie. Ce ne sera encore qu'au retour de Calonne, qui est allé à Francfort pour y avoir, s'il se peut, de l'argent, qu'elle partira.
La position de Paris devient de plus en plus critique pour nos malheureux souverains. Il me paraît clair que de mauvais conseils monarchiens les avaient engagés à entreprendre une contre-révolution constitutionnelle, et que les Jacobins, ayant éventé la mine, se sont portés à toutes les violences delà fureur et de la vengeance. Ils ont commencé par licencier la garde du Roi, resserré ses chaînes,
(1) V. p. 11), note 1.
lui font éprouver les plus cruels outrages, et le feront mourir ainsi que la Reine par l'elfet des traitements qu'ils éprouvent, s'ils ne se déterminent pas à porter leurs mains criminelles sur nos maîtres infortunés. On croit être sûr que le projet des factieux est de transporter le Roi dans les provinces méridionales et d'y prolonger une guerre civile interminable, en s'emparant de cet otage sacré, auquel ils dicteront leurs volontés, et dont les ordres, arrachés par la violence, augmenteront leurs moyens et leurs ressources. Le plus important serait donc de les prévenir et de leur ôter cette ressource. On envoie au comte Conway un plan qui, s'il est adopté par le roi de Sardaigne, ôterait aux factieux toute ressource dans notre Midi. Si l'Espagne voulait enfin se montrer, les monstres, attaqués de toutes parts, seraient bientôt anéantis. Mais il ne faut pas compter sur elle, et tâchons de nous en passer. On offre au roi de Sardaigne le plus beau et le plus sur de tous les rôles; il est prêt, ses troupes ont bonne volonté, et nous espérons qu'il ne se refusera pas à nos vœux.
De nos côtés, il faut que nous changions bientôt do posture, caries Prussiens, qui arriveront le 7 juillet, nous en chasseront. Les colonnes n'arriveront que vers le 20, mais il faut d'avance leur faire place dans lélectorat. Ainsi il est indispensable que nous partions les pi-emiers jours de juillet. Oii irons-nous? Xous ne le savons pas encore; moi je crois que ce sera en France. Oui, en France. Alors seulement l'horizon s'éclaircira à mes yeux, car juscju'à présent je vois tout en noir, et je ne compte pas du tout sur la loyauté de la cour de Vienne principalement. On nous fera peut-être payer bien cher les secours que nous avons tant désirés. L'Espagne pouvait jouer un grand rôle et faire notre sûreté ; mais elle paraît entendre bien mal ses intérêts et les nôtres. Cela est par trop honteux! Nous vous envoyons Froment à tout hasard, mais je crains bien qu'on ne veuille en rien faire. La Russie est malheureusement fort occupée do la Pologne, et cet appui, sur lequel nous comptions tant, paraît un peu s'aiiaiblir.
96 COURESPO-NDA.NCE LMIME
L'arrivée de .Nassau , que nous attendons à tout moment, nous expliquera tout ce que nous devons attendre ou craindre. J'espère toujours dans la grande àme et la magnanimité et les promesses de l'impératrice; mais partout les intrigues de Breteuil ont fait plus ou moins d'effet contraire à nos intérêts. La Prusse cependant paraît agir franchement, et c'est notre véritable espoir. Psolre courage et l'imperturbabilité des principes de notre loyal prince Uniront par nous tirer d'aliaire; mais ce ne sera pas sans éprouver encore bien des secousses.
Je ne sais conmient ma santé tient à mes peines et à mes chagrins. J'en ai de tous les genres; mais je me suis décidé à ne pas mourir avant d'avoir vu la punition des méchants.
M. de Monteynard vient de parler encore de votre part de lalfaire de M. de Clioiseul. Il y a six semaines que j'ai écrit sur cela à M. de Las Casas, et, comme je n'ai reçu de réponse ni à cette lettre ni à aucune autre, j'ai cru qu'il avait trouvé les raisons que je vous détaille au commmencement de ma lettre bonnes, et qu'il v avait renoncé ! Véritablement^ ce silence devient inexjjlicuble.
Si le départ de Froment est encore retardé, je vous ajouterai encore quehjues mots à celte lettre.
Je vous embrasse du plus tendre de mon àme.
Ce 22.
Autre délai involontaire, mon cher comte, toujours provenant du défaut absolu d'argent. Nous en attendions hier, et, au lieu d'en recevoir, une lettre des bauijuiers qui devaient nous envoyer les lettres de change provenant du cautionnement du roi de Hongrie nous annonce qu'un ordre formel de M. de Metternich les oblige de déposer d'abord ces fonds à la caisse royale de Bruxelles. Voilà donc encore un retard, du moins si ce n'est une nouvelle ruse. C'est à en perdre le sommeil et la raison, car enfin le prêt va manquer, et le mouvement que nous
allions faire pour faire place aux Prussiens sera arrêté par ce défaut absolu d'argent, étant impossible de remuer et de faire vivre en route 20,000 hommes sans avoir un écu. Voilà où nous en sommes aujourd'hui 22. Peut-être changerat-elle demain, car LaQueille va arriver deBruxelleset peutêtre nous apportera ces mêmes fon<ls qui, pour la forme, ont apparemment dû passer à la caisse royale de Bruxelles, En outre le comte de Béon, que nous avions envoyé en Espagne, mande à sa femme, qui est ici, qu'il part le 3 juin de Barcelone pour Coblence, et qu'il apporte aux Princes un million. Mais nous éprouvons à peu près le supplice do Tantale, et nous souffrons de la soif et de la faim. Nous apprenons que le roi d'Angleterre vient de faire signifier à l'Assemblée, par l'organe de son ambassadeur, que, si le Roi, la Reine et la famille royale éprouvaient le plus léger outrage, sa neutralité se changerait en une guerre terrible. Et les rois Bourbons se taisent ! Je n'yconçois rien. Peut-être cette menace de l'Angleterre sauvera-t-elle nos infortunés souverains 1 Dieu le veuille.
Les procédés de la Prusse sont bien différents pour nos Princes de ceux de la cour de Vienne; mais on nous recommande de paraître également contents des deux cours, vu leur extrême union : bene sit. Mais 1 avenir apportera, je crois, de grands changements dans la politique de l'Europe, et il faut en revenir aux règles de la bonne et saine politique et ne plus s'allier contre nature, car cela ne j)roduit (}ue des monstres.
Je suspends encore ma lettre jusqu'au départ.
Ce 24.
Enfin les galions arrivent, et voire Froment partira. M. de B(''on nous ap[)orl(' un million d'Espagne en luie seule lettre de change que jai vue et maniée. Le roi do Prusse a fait aussi remrltre aux Princes, ce matin, iOO. 000 livres en or. Aussi cette Journée est la meilleure (jue nous ayons 'eue depuis longtemps. Sans ces secours vernis si à n. 7
9S COUUES;PONDANGE INTIME
propos, le prêt allait, manquer, le mouvement combiné avec la marche des Prussiens, pour ne pas croiser leurs commues, était arrêté. Le désespoir s'emparait absolument de nous, mais la Providence (je vais y croire) est venue à notre secours, et j'augure une bonne et prompte terminaison de nos maux. Ce matin encore nous avons appris la défaite d'un corps de 10,000 Français, qui avaient pénétré dans la Flandre autrichienne maritime et menaçaient Ypres, Fumes, Courtray et Ostende. Glerfayt les a bien batlus, et Beaulieu leur a, dit-on, coupé toute retraite, do manière qu'il ne doit pas revenir un seul homme de ce corps commandé par MM. Caries et Morcton-Chabrillant (1).
Grâce aux sommes qui nous parviennent, nous allons évacuer i'électorat pour faire place aux Prussiens. Nous ne prenons pas encore une position militaire et offensive; mais nous serons dans des cantonnements e7i ligote, ^ijjolnt en arrière de l'armée prussienne. Là, nous nous armerons, nous nous exercerons, pour être en état d'agir vers le 15 août. Telles sont, pour l'époque des mouvements décisifs, mes combinaisons.
Je n'ai fait que parcourir très rapidement les dépêches du duc d'Havre que M. de Béon vient d'apporter avec le million. Il me paraît que M. d'Iïavré croit M. d'Aranda très royaliste, mais (jue la pénurie de l'Espagne quant à l'argent, au nombre et à la qualité de ses troupes, ses déhances sur les autres cours et principalement celle d'Angleterre, rendent sa marche timide et incertaine; mais M. d'Havre ne doute pas que, dès que l'Espagne verra que Berlin et Vienne agissent franchement, M. d'Aranda prendra le galop, ne fût-ce que par vanité 1 Cela me fait espérer que les députés des colonies, que nous venons d'envoyer à Madrid pour demander de prompts secours pour sauver Saint-Domingue, y seront accueillis. Nous les avons chargés d'un plan qui, s'il est admis, sauvera
(1) Celle nouvelle malhciireusoincnt n'est pas vi aie; elle avait été répandue comme bien d'autres. A'o/e de M. de Vaudreidl.
les colonies françaises et, par contre-coup éventuel, celles des Espagnols. Les Espagnols ont cà San-Domingo 7,000 hommesdetroupes.autantàCubaet2,000àPorto-Rico.Il ne tient qu'à eux de nous délivrer des brigands qui désolent Saint-Domingue et qui finiront par porter la corruption et le désordre dans la partie espagnole. Je suis, comme M. Josse, orfèvre; j'ai en conséquence été fort occupé de la rédaction de ce plan. Mais Dieu m'est témoin que je suis moins animé par mon intérêt propre que par l'intérêt général. Les moindres mouvements des Espagnols, combinés avec le roi de Sardaigne et les Suisses , pourraient sauver nos provinces méridionales , et à peu de frais l'Espagne réparerait le temps qu'elle a perdu et par conséquent son honneur. Les dépêches de M. d'Havre nous apprennent que, quoique le royalisme pur soit le principe de M. d'Aranda, il croit qu'on peut, qu'on doit même toucher aux biens du clergé sans le dépouiller tout à fait , et qu'il y a un grand parti à tirer de ses richesses pour la restauration des finances en France et en Espagne. Tel est le principe du destructeur des jésuites, et il ne sent pas qu'en détruisant les apôtres d'une religion toute monarchique, il a ébranlé toutes les monarchies, et que si, dans l'état oii est l'Espagne, il ose toucher à une pierre de l'édifice, tout s'écroulera. Une autre erreur bien grande de M. d'Aranda (et c'est le fruit des intrigues du Breteuil), c'est qu'il compte les Princes et la noblesse émigrée pour rien dans les moyens d'opérer la contre-révolution, tandis qu'avec des vues droites et de bonnes lunettes sur son vilain nez, il devrait les compter comme le principal moyen. J'ai été bien aise de vous fournir toutes ces bases, pour (|iie vous travailliez à détruire ces faux principes et ces erreurs politicpies. M. de liéon m'a dit de plus que lui, Déon, était persuadé que la reine d'Espagne n'aime pas M. le comte d'Artois ni Calonne; il faut qu'elle soit bien dégoûtée! M. dllavré dans sa dépêche dit le contraire.
Je dois vous prévenir que la Ilnssic et la Prusse dés,>
rent que nous nous conformions à l'accord qui règ;ne entre ces deux cours et celle de Vienne ; que cela est hnportant pour le succès des opérations combinées et pour le salut de la France. Ainsi faisons contre fortune bon cœur. Que de couleuvres, grands dieux! Vienne nous a fait avaler t Je voudrais, mon cher comte, que vous fissiez réimprimer votre dernier ouvrage. C'est le catéchisme de tout bon Français, etje voudrais que tout gentilhomme en eût un exemplaire pour y lire son devoir et sa prière du matin et du soir. Je n'ai rien lu de plus parfait.
Mes yeux baissent de telle manière, depuis six mois, que j'en suis inquiet. Cela me force de vous quitter jusqu'au départ de Froment que je vais presser.
Je veux vous dire encore que le roi de Prusse et le duc de Brunswick donnent aux Princes les paroles les plus positives qu'ils joueront le rôle qui leur convient, c'est-à-dire le plus honorable, et qu'ils agiront de concert et de conserve. Nous n'avons qu'à nous louer de la noblesse et de la franchise de leurs procédés. Ce sont nos parents (les Bourbons), nos alliés (^Vienne et la Suisse), qui sont les plus froids pour nous. La Suisse a une pauvre marche dans tout ceci, et nous pourrons bien par la suite, au lieu des troupes suisses, avoir des troupes allemandes qui sont moins chères et tout aussi bonnes. Les bons Suisses aiment trop l'argent. Ils disent aussi que les Princes ne sont pasune puissance. Notre Roi n'est-il donc pas dans les fers, et, pendant sa captivité, où est donc la puissance, si elle ne réside pas danslesplus proches héritiers du trône? Il n'a jamais existé de siècle plus médiocre que celui-ci, où on croit avoir tant d'esprit. Les cœurs sont lâches et les esprits bornés. Aussi c'est un Spielmann qui conduit le cabinet de Vienne, et c'est un Breteuil qui sera son ministre en France. Cordonnier ou tonnelier, c'est tout un. En attendant, la crise n'a jamais été si violente à Paris, et nos malheureux souverains sont en grand péril. Le changement du ministère subit, de Jacobins en Feiiillantins,
DU COMTE DE VAUDREUIL.— i792 101
est une grande école qu'on a fait faire au Roi. Je frémis de toutes les suites que cela peut avoir. Et ce coquin de La Fayette, qui écrit à l'Assemblée une lettre fulminante contre les Jacobins, et cette lettre est envoyée par l'Assemblée aux 83 départements! Que cela veut-il dire? Veut-il faire le petit Monck ? 11 n'a ni son talent ni son courage. Je n'y entends rien.
Je vous quitte pour me reposer.
Ce 1" juillet.
Vous finirez par recevoir un volume, pour peu que le départ de Froment soit toujours retardé; mais cela tient toujours à l'argent, cette matière si vile et si nécessaire, cause première de tous biens et de tous maux. Combien, de huit jours en huit jours, la scène change ! Vous avez appris tous les événements déshonorants du 20 juin, cette scène plus horrible, plus injurieuse, plus dangereuse encore que celle du G octobre. Le Roi y a montré un courage de résignation au-dessus des forces humaines, et la Reine le maintien le plus noble et le plus imposant. L'un et l'autre doivent leur salut dans cette affreuse journée, non aux efforts qu'on a faits pour les défendre (car personne ne s'est montré), mais à l'attitude fière qu'ils ont su prendre. La Providence a détourné les piques et les poignards qui les menaçaient. Ils vi\ent encore. Cette journée les a grandis aux yeux de tous et a produit un efïet favorable pour nos infortunés souverains. Puisse leur courage se soutenir et ce bon effet augmenter encore î mais je crains toujours de nouvelles catastrophes. On en a essayé une le 25. mais les brigands et les faubourgs ont été contenus par les précautions prises.
Le duc de Brunswick arrive ici, du moins dans les environs, demain. Nos Princes le verront après-demain, et deux heures de conversation aplaniront plus de diflicultés que toutes les dépêches, notes oflicicUes possibles. Rien ne se peut comparer aux embarras que nous avons
éprouvés pour le déblai, le départ de nos cantonnements. Avec beaucoup de dettes et presque sans argent comment quitter un établissement pour en aller prendre un autre? Voilà pourtant ce que nous avons fait, et cela est miraculeux. On a payé une partie, laissé des billets à termes courts pour le reste, et des otages pour sûretés. Je préférerais les galères à la vie que mène Galonné depuis six mois; ni sommeil, ni repos, voilà son sort. Ne voir que des demandeurs impatients, mécontents et vraiment malbeureux, calculer de la manière la plus minutieuse pour servir ce que l'on peut donner au plus pressant besoin, être toujours à la veille de manquer, y avoir mis toute la fortune de sa fournie, y avoir sacrifié sa santé, et n'être souvent payé de tous ces travaux que par des plaintes; telle est sa destinée, telle sera toujours celle des hommes qui se vouent au bonheur des hommes etsurtout des Français. Il est vrai que les agents de Breteuil produisent tous ces embarras et ces plaintes toujours renaissantes. Ils sont habiles à brouiller, à exciter, à empêcher; ils ne font rien, mais ils nuisent à qui veut faire. Tel est le troupeau de boucs, dont il est le plus puant. Sans cette infernale opposition, il y a longtemps que nous serions en France et que tous les maux seraient linis.
Il y a longtemps que nous n'avons de vos nouvelles, mon cher ami, et celles qui nous viendront de vous ne sont pas les moins importantes. Les dernières dépêches que M. de Béon nous a apportées d'Espagne contenaient d'abord un million, avec lequel nous avons exécuté notre mouvement; elles nous donnent aussi l'espoir que les sentiments de d'Aranda deviennent plus favorables, et que, dès qu'on saura en Espagne que Vienne et Berlin sont franchement décidées à agir, d'Aranda prendra le galop. Le duc d'Havre est prudent et sage et plus fait qu'un autre pour nous inspirer confiance, car il voyait bien en noir avant cette dernière dépêche.
Si vous n'aviez pas été si utile oii vous êtes à cause de vos correspondances, vous nous l'auriez été beaucoup ici.
OÙ nous sommes si accablés d'ouvrage, de traverses, que les forces s'épuisent.
La catastrophe du 20 juin a été amenée par les efforts impuissants des monarcliiens et par la lettre, en style de Cromwell, de La Fayette à l'Assemblée. Les Jacobins irrités ont voulu montrer leur puissance, et, par la scènequ'ilsont produite, ils ont faitnon seulementau Roi, mais à toutes les royautés de l'Europe, le plus sanglant et le plus influent peut-être de tous les outrages. C'est comme s'ils avaient dit à tous les peuples des monarchies : « Voyez où nous avons réduit notre monarque, le plus puissant de tous ; rougissez de ne pas suivre notre exemple- » Le premier effet qu'ils ont produit a été l'indignation; mais qui peut prévoir quel sera le second e{ïet?Ces coquins-là en savent plus long que nous, et je suis bien loin de croire que nous soyons hors de danger. Si les puissances ne laissent pas de côté les calculs de l'ambition et de la rivalité, si elles pensent à autre chose qu'à se réunirpour détruire une secte ennemie de tous les trônes et de tous les autels, elles finiront par se nourrir chez nous de poisons destructeurs qu'elles reporteront dans leur sein et (jui entraîneront leur perte comme la nôtre. Je ne suis pas encore rassuré sur le désintéressement des puissances , mais il ne faut pas l'avouer.
Les deux rois auxquels nous avons affaire^ de Prusse et de Hongrie, ont de la lovauté; mais leurs cabinets ne sont pas aussi purs qu'eux, et en dernière analyse ce sont toujours les ministres qui décident. Je suis encore plus effrayé de l'avenir que du présent.
Notre position de cantonnements, en attendant le total arriéré des troupes et le commencement des opérations, sera à cheval sur le Rhin, et, à la rive droite, occupant jusqu'à la Lalui. Le quartier général des Princes sera à Bingen, à la rive gauche du Rhin. Là nous pourrons nous armer et nous exercer. Du moins on sera occupé, et la fermentation sera moins grande ; elle était devenue excessive à Coblence, oii se réunissaient les désœuvrés et
lOi CORRESPONDANCE INTIME
les faux frères qui y étaient en très grand nombre.
Le duc de Polignac suit l'Empereur au couronnement et viendra passer quelques jours avec nous; puis il retournera à son poste. Le chevalier de Roll est ici depuis deux jours et y restera. Nassau doit être parti du o juin de Pétorsbourg- ; il devrait être arrivé. Ah ! s'il nous apportait quelque argent, qu'il serait bien reçu! Car, en vérité, nous avons un temps bien dur à passer avant d'entrer en France; une fois que nous y serons, nous n'en serons plus embarrassés.
Il faut pourtant finir cette longue épîlre, mon cher comte, et je votis jette les bras au cou.
Ecrivez-moi à Bingen, dans Velectorat de Mayence.
Ce 7 juillet.
Enfin Froment va partir, et j'ajoute un mot à cette énorme lettre. Nassau est arrivé de Russie le même jour que M. le duc de Brunswick est arrivé à Coblence. Nassau nous a apporté 700,000 francs et la certitude qu'au mois d'octobre nous aurons 15,000 Russes en France. M. le duc de Brunswick a eu des formes parfaites avec nos Princes, et sous tous les rapports son arrivée est le signal de notre bonheur. Il a dit à nos Princes que les deux cours qui lui ont confié le commandement de leurs armées voulaient que les Princes et la noblesse jouassent le rôle brillant qui leur convient, et qu'il ne se serait pas chargé de cette grande entreprise sous d'autres conditions. La parole d'un grand homme est pour moi plus positive que tous les contrats et que tous les serments.
Je vais vous parler avec confiance, mais pour vous seul, de ce que je prévois pour l'avenir. Je ne crois pas que le baron de Breteuil tire profit pour lui de toutes ses intrigues; il est démasqué, méprisé, décrié et reconnu incapable; mais Galonné ne sera sûrement pas l'homme qu'on mettra à la tète des affaires. La haine de la Reine est implacable, et il serait nuisible même aux alTaires de lut-
DU COMTE DE VACDRELIL. — 1792 lOo
ter contre ces préventions indeslructiblos. Les agents de Breteuil ont même indisposé contre lui toutes les cours, sans avoir rien opéré en faveur de Breteuil. Qui tirera donc à lui la couverture ? Qui ? Celui même que le Roi avait fait l'intermédiaire entre les Princes et Breteuil, le maréchal de Castries. Voilà ce que je vous prédis, mon cher comte. C'est un homme probe, et c'est beaucoup; mais est-ce assez? L'avenir nous l'expliquera, car cela sera comme je vous l'annonce.
Pour mon compte, tout m'est parfaitement égal, car j'ai bien positivement renoncé à tout, même à ma patrie, que je n'habiterai jamais. J'irai la reconquérir pour la quitter bien vite, après avoir fait tout ce que m'auront dicté le devoir et l'honneur.
Adieu, mon cher comte. Vous qui avez les grands talents qu'il faut pour se lancer dans la carrière, ne la quittez pas, et souvenez-vous toujours d'un ami bien tendre.
Ce 9 juillet 1792.
Enfin votre Froment part, mon cher d'Antraigues , et vous porte une lettre de moi, commencée en mai et finie en juillet. Vous ne la trouverez que trop longue, mais elle vous mettra cependant au fait de mille minuties qui sont cependant bonnes à savoir.
Oui, nous avons à présent de l'argent, mais beaucoup moins qu'il ne nous en faudrait, et cet argent est en lettres de change qu'il faut réaliser dans un pays presque sans ressources, lien résulte des pertes, des délais insupportables, et conséquemment de l'immeur et de l'injustice de la part de ceux qui souffrent, et tout le monde souffre. Pour mon compte, je tire la langue d'un pied, et n'ai pas de ([uoi faire mon très petit équipage : j irai comme je pourrai.
Malgré cela, d'ici à quehjues jours, je (Usinerai une note à Calonne de ce (ju'il faut qu'il nous envoie dès qu'il le pourra. 11 passe sa journée et une partie même de la nuit, entouré de cent personnes, (|ui lui demandent de l'argent et dont plusieurs lui disent des injures quand on ne leur en
lae CORRESPONDx\NCE INTIME
donne pas. Je préférerais les galères à la vie qu'il mène; mais, pardieu, cet homme aura un grand mérite aux yeux des honnêtes gens pour son dévouement, son zèle, son courage et ses talents ; des autres, il s'en f. .., et moi aussi. Bombelles à Pétersbourg, je ne sais qui en Espagne, Breteuil à Vienne, l'ont travaillé de toutes les manières; souvent il humilie par sa supériorité les ministres médiocres avec lesquels il traite et correspond. Un homme supérieur, comme Las Casas, est au-dessus de toute jalousie; mais où en trouve-t-on de cette trempe ? Un Spielmann ne pardonne jamais à celui qui lui prouve qu'il est lourd et entêté. Partout Galonné a trouvé à combattre les intrigues et les calomnies de Breteuil, qui s'est en même temps perdu lui-même : mais M. de Castries tirera la couverture à lui et en aura rtmt le profit dans les premiers moments. L'état de Paris est plus inquiétant que jamais. Les démarches de La Fayette et des autres généraux ont irrité les Jacobins contre les Tuileries, qu'ils croient d'accord avec La Fayette, et ils préparent de nouvelles horreurs qui sont annoncées pour le 14. Je crains tout pour nos infortunés souverains.
Pensez vivement à nos provinces méridionales; pressez sans cesse, car c'est là où les rebelles veulent se ménager des ressources. Quelques secours de l'Espagne et de la Sardaigne, auxquelles se rallieraient les fidèles, sauveraient ces belles et importantes provinces; mais il n'y a plus de temps à perdre.
Ecrivez-moi désormais poste restante à Mayence^ jusqu'à nouvel avis. J'y chargerai quelqu'un d'y recueillir mes lettres et de me les faire tenir oii je serai. Ecrivez-moi avec prudence, car votre chiffre est tellement connu qu'il est même inutile de vous en servir.
Ce que vous me dites de votre santé m'afflige et m'inquiète. La mienne s'en va aussi : mais quelquefois j'en suis bien aise, car l'avenir m'alarme plus que le présent. Heureux ceux qui dormiront d'un sommeil éternel, tandis que les hommes se déchireront ! Ménageons-nous cepen-
dant pour avoir encore le plaisir de nous revoir et de nous embrasser.
LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL
Misère des princes et de leur armée.
Liège, ce 19 novembre 1792.
Il faudrait avoir la plume de Jérémie, mon cher Vaudreuil, pour donner une idée de la position où nous nous trouvons depuis ton départ. J'espérais n'en pas être abattu; mais je t'avoue que mon cœur en est cruellement déchiré.
Tu dois savoir mieux que moi les motifs qui empêchent la cour de Vienne de répondre au mémoire que jai écrit, il y a quatre semaines, à M. de Mcrcy. Le comte Jules en a la copie; je l'ai chargé d'appuyer sur les articles les plus imj)ortants, et assiu^ément il a fait tout ce qui a dépendu de lui. Mais le silence de l'Empereur nous Jette dans des end)arras affreux. MM. de Mcrcy et de Melternich nous ont fait avancer une sonnne de 87,000 fr. (jui avait principalement pour but de soutenir le prêt des régiments ; mais, connue nous ne recevons plus un seul écu de nulle part, et que le roi de Prusse ne nous a pas encore donné les 100,000 fr. qu'il m'avait promis il y a un mois, nous avons été forcés d'employer une partie de cette somme à empêcher de mourir de faim les plus malheureux de nos compagnies et à payer notre boulangci' et noli-i» boucher. Je dois (hrc (pif cria udus élail possiljlc. car le gctuM'rnt»mculde Bî'uxelles nous ;t l'ail rcuicllrc les 87,00(1 fr. sans en lixer 1 t'Mq)li»i.
Nous avons fi'aj>pé à lanl de jxulcs où nous avions droit
d'espérer de toucher quelques fonds ! Mais la défaite des Autrichiens et leur retraite vers la Meuse achèvent de détruire toutes nos ressources. D'abord les bourses se sont fermées, sans que nous ayons à nous en plaindre; mais ensuite, obligés de resserrer nos cantonnements et même de faire repasser la Meuse à la plus grande partie de nos troupes, nous épuisons nos derniers moyens, et nous sommes forcés de manger en huit jours ce qui nous aurait fait exister jusqu'au l"" décend^re. Car, pour achever de nous peindre, il est bon que tu saches que le général Schoenfeld nous a quittés, il y a trois jours, en nous annonçant que le roi de Prusse ne fournirait plus à notre subsistance passé le l®"" décembre, et il a même remis à nos commissaires la somme qui était destinée à payer les fournisseurs jusqu'à lafm du mois.
Voilà donc notre seule ressource, et je dois ajouter encore que M. le duc de Bourbon, s'étant séparé des Autrichiens par un mouvement rétrograde qui leur a déplu, ne reçoit plus rien pour la subsistance de son corps, et qu'il est par conséquent à notre charge.
Nous ne voulons ni ne pouvons prononcer la dissolution de notre armée, avant d'avoir connu les intentions de la cour de Vienne et avant d'avoir reçu l'argent du roi de Prusse. Mais tout se disloque involontairement, et tout meurt exactement de faim. Les matinées que je passe sont un supplice continuel; cependant nous attendons la réponse de l'Empereur ; nous avons aussi envoyé deux courriers au roi de Prusse, et nous sommes encore soutenus par un peu d'espoir.
J'ai été moi-même à Louvain trouver le duc Albert et Clerfayt ; je leur ai offert de réunir encore 4 à 5,000 hommes, tant à pied qu'à cheval, pour les réunir à leur armée; j'ai prié, j'ai insisté avec la plus grande force. On m'a reçu avec beaucoup de politesse, mais on n'a rien accepté, sous le prétexte qu'on était embarrassé pour les subsistances, et surtout qu'il fallait avoir des ordres directs de Vienne.
Dans une telle position, tu me demanderas, mon ami,
pourquoi je ne suis pas déjà sur le chemin de Pétersbourget Monsieur sur celui de Madrid. Ma réponse sera courte et précise : nous n'avons pas un sol pour entamer notre voyag-e, et cependant il est prouvé qu'il faut au moins 80,000 fr. pour moi et pour mes enfants. Je crois que ces derniers finiront par aller à Naples. Nous remuons ciel et terre pour obtenir des fonds ; mais il nous est impossible de fixer l'époque où nous pourrons les recevoir, et si, dans cet intervalle, il arrivait un refus de la Russie, je ne sais, d'honneur, plus ce que nous deviendrions.
J'avais écrit à ce pauvre Galonné pour qu'il nous cherche des ressources; mais, pour toute réponse, j'ai su que le malheureux avait été emprisonné pendant quelques heures pour une dette qu'il avait souscrite pour nous. Son banquier l'a tiré d'affaire pour le moment ; mais il se trouve encore dans le plus grand embarras; à peine peut-il sortir de sa maison, parce qu'il craint que ses ennemis n'inventent de nouvelles affaires contre lui, et il m'a envoyé ici M. de La Palisse, pour que nous fassions une disposition juste et avantageuse des derniers fonds qui nous restent à toucher par l'emprunt de Cohen (1). J'ai écrit sur le champ en conséquence à M. de Metternich (2), et j'espère réussir; mais tout ce que le pauvre Galonné pourra y gagner, sera d'avoir la possibilité de s'embarquer pour rejoindre sa feinme en Italie. Nous perdons donc par là l'espérance que nous pouvions concevoir du séjour de Galonné en Angleterre, et, de plus, j'ai la douleur de voir persécuter un homme que j'aime et qui s'est sacrifié pour mon secours.
Ail! mon ami, que de malheurs réunis! Je t'avoue (jue ma tète est sans cesse au moment de partir, et, si je no tenais pas à la vie par un lien qui me devient chaque jour
(1) Au mois de mars 1792, les Princes avaient fait un emprunt de 2.000,000 de livres chez les bonquiors Cohen, d'Amsterdam, et Osy, de Holtei-daïa. V. MARi;tLi,AC, Sow'enirs de rétnigrnlion, p. 3o.
(2) Metternich (le futur chancelier) était alors ministre de l'Empereur à La Haye.
110 CORRESPONDAINGE IxNTlME
plus cher, plus précieux et plus nécessaire, je ne sais pas de quoi je serais capable. Tu communiqueras à Jules tout le commencement de ma lettre; je lui écris aussi par Rivière, mais je le renvoie à toi pour les détails.
Au moins, grâce à Dieu, mon amie se porte bien. Elle ne partira pour Vienne que le jour oii mon voyage sera définitivement fixé; mais alors elle ne perdra pas un instant; d'ailleurs elle attend de l'argent et le passeport que sa sœur (1) doit lui envoyer.
Je n'écris qu'à Jules et à toi. Je ferais mal à ton amie, car jamais je n'ai été plus noir; mais je tâche de conserver ma tète, mes forces, ma santé, et le courage ne m'abandonnera pas.
Embrasse tous mes bons amis. La vie que je mène n'est pas tenable à la longue; Rivière t'en donnera les détails.
Aime-moi plus que jamais, et compte sur ton ami à la vie et à la mort.
LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL
Projet de voyage pour Suint-Pélersbourg.
Dûsseldorf, ce l" décembre 1792.
La grande lettre que j'écris au duc de Polignac, mon cher ami, te mettra au fait de ce qui concerne notre position, et 3L de Limon (2), qui porte nos paquets, te dira où en sont les affaires. Tu tireras de cet homme le parti que tu voudras, ou que tu pourras.
(1) Gabrielle-Henrictte d'Esparbùs, née le 3 octobre 1763.
{'2) Limon (Le marquis de), auteur du fameux manifeste du duc de Brunswick en 1792. Ancien intendant des iinances du duc d'Orléans. Mort en Alîemaofne en 1799.
Nous sommes ici depuisquatre jours, et pour y continuer encore, à ce que je crains, car on ne se presse pas de nous envoyer les renseignements que nous avons demandes pour le pays de la Mark.
J'attends avec la plus vive impatience le retour du courrier de Russie; mais je crois que la réponse sera favorable; c'est l'opinion du roi de Prusse, et le comte de Roumiantzov ne met pas la chose en doute. Ce courrier important arrivera sûrement dans quinze jours, et je ne perdrai pas un instant pour partir. Mon amie partira en même temps pour Vienne, et je la recommande à tes soins; sa santé est assez bonne; elle va quitter Aix-la-Ciiapelle, pour s'établir dans une petite ville à portée de nous.
Je n'ai plus reçu de lettres de Galonné: ainsi je ne doute pas qu'il ne soit parti pour l'Italie, et j'en suis charmé. Mon Dieu, que de malheureux, et que cela fait mal ! Au surplus, sois sûr que je conserve ma santé et mon courage.
Dis mille choses plus tendres que jamais à ton amie ; elle sait combien je l'aime. Je ne sais pas si j'ai de faux pressentiments, mais je crois que l'année prochaine sera fort belle, et que je serai déjà bien heureux, lorsque je viendrai te retrouver à Vienne.
Mais ce dont je suis encore plus certain, c'est que je serai le plus heureux des hommes dans tous les lieux oii je serai entouré de mes bons amis.
J'espère que l'argent ne vous manquera pas, mais il ne se presse pas d'arriver.
Adieu, mon ami, mon cher Vaudreuil, je t'embrasse comme je t'aime pour la vie.
112 COURESPO-XDAXCE INTIME
LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL
Le procès du Roi est imminent. — La régence. — Secours pècuniu-ires envoyés par Catherine il.
Dûsseldorf, ce 25 décembre 1792 (1).
Je suis si pressé par un courrier auquel je ne m'attendais pas, et j'ai tant il'airaires, que je charge le baron de Roll d'écrire à Jules les détails de notre marche et ce qui concerne encore nos malheureux régiments.
Nous avons passé (|uinze jours assez tranquilles ; mais nous ne sommes pas faits apparemment pour avoir du repos, car non seulement nous sommes obligés de partir précipitamment, pour aller nous enterrer dans une petite ville de la Westphalie, mais nous sommes encore dans l'incertitude sur nos voyages, et nous avons reçu des nouvelles de Paris plus effrayantes que jamais. Le trop malheureux Roi doit être jugé à présent, et il est hors de doute qu'il sera condamné. Notre seul espoir est donc que la Convention mettra un sursis à son jugement, afin de le garder pour otage ; mais il est encore fort douteux que la Convention puisse le soustraire à la rage du peuple, quand même elle le voudrait. Je ne puis te rendre l'iiorreur que tout cela inspire. On ne dit pas un seul mot de la Reine, ni de ma pauvre sœur. Il est nécessaire que le duc de Polignac se prépare à presser fortement pour la reconnaissance delà régence (2), si le malheur arrive.
(1) Cette lettre a été imprimée dans la Revue de la Révolution, t. II, Documents inédits, p. 49.
(2) L'idée d'une régence avait été conçue par les Princes aussitôt après l'arrestation de Louis XVI à Varennes. Dans un mémoire qui porte la date du 20 août 1791, ils recommandaient à l'Empereur une série de mesures à prendre d'urgence, et, dans le nombre, ils demandaient « la déclaration de « l'exercice de la régence, dévolu à Monsieur par droit de naissance, et
Nous avons reçu, il y a quelques jours, un excellent courrier de Russie; non seulement l'impératrice nous témoigne plus d'intérêt et d'amitié que jamais, non seulement elle écrit toujours avec la même justesse d'esprit et la même fermeté sur nos affaires; mais, avant d'avoir reçu notre courrio-r, elle a prévu notre embarras, et elle nous a donné encore 230,000 roubles. Ce secours est arrivé bien à propos; il nous donnera les moyens de faire nos voyages et de secourir la noblesse.
Ne parle de cela à personne, excepté à mes amis; mais, comme nous ne voulons pas encore en parler au ministère de Vienne, aie soin qu'il ne le sache pas.
Adieu, adieu, mon bon Vaudreuil. Mon amie va se rapprocher du chemin de Vienne, et aussitôt que j'aurai la réponse de Russie, elle ira vous joindre. Je ne te recommande rien sur cela; je m'en rapporte à toi.
Embrasse tous mes bons amis pour moi, et compte plus que jamais sur ma vive tendresse. Je t'embrasse de tout mon cœur.
« devenue nécessaire par riinpossibilité de laisser plus longtemps le a royaume sans gouvernemenl ». (Vivexot, Quellen, etc., t. I, p. 231, el Feksen, Correspondant', t. I,p. 103.) Pendant que les Princes faisaient cette démarche auprès de l'Empereur, iMaric-Anloinello écrivait à M. de Mercy (le « 2J août 1791) : « Vous connaissez par vous-même les mauvais propos et o les mauvaises inlenlions dus émigrants. Les lâches, après nous avoir a abandonnés, veuh.uit exiger que seuls nous nous exposions et seuls nous « servions tous leurs intérêts. Je n'accuse pas les frères du Roi..., mais a ils sont entourés par des ambitieux qui les perdront, après nous avoir « perdus les premiers. » Au.\eth, Marie-Anloinelte, Joseph II ii7i.l Léopold II, p. 20i.
11'4 CORUKSPONDANCE IM'IME
M. DE VAUDREUIL AU MARQUIS DE VAUDREUIL
luquiétiides sur le compte de sa famille. — Secours d'argent. — Préparatifs pour une campagne prochaine. — L'Angleterre se déclarera. — Posifion affreuse du Roi et de la Reine.
(Vienne), ce 20 décembre 1792.
J'étais bien impatient de recevoir de vos nouvelles, mon clier cousin, car rien ne peut peindre les inquiétudes qui m'agitaient sur votre compte à tous, depuis que je savais que vous aviez été obligés de partir d'Aix sans savoir où vous pourriez lixer votre demeure. Instruit comme je l'étais de votre pénurie d'argent, de la difficulté que vous auriez de vendre vos diamants, mes alarmes ont été au-dessus de mes forces, et je ne sais comment je n'y ai pas tout à fait succombé. Ma santé commence à se ressentir de l'agitation de mon âme, et je craclie du sang^ assez fortement depuis ce matin; le cliirurgien dit que cela n'aura pas de suite.
M. Vaucher ne m'a pas encore payé le prix de mes chevaux (soixante-cinq louis), et je (trains fort d'avoir eu affaire à un homme peu délicat: car, connaissant ma position,il auraitdû tenirses engagements, ou me renvoyermes chevaux. Si vous savez oi^i il est, je vous autorise à toucher ces soixante-cinq louis et à lui en donner quittance enmoni nom. Vous pourrez alors faire usage de cette faible ressource, en attendant mieux. [Je vous conseillerais à tous de venir ici par les voitures publiques; on y vit àmeilleur marché que partout ailleurs, et nous serions du moins en même lieu, ce qui serait pour nous une grande consolation.
Vous me demandez des nouvelles ; mais vous êtes plus à portée que nous, car rien ne perce ici. Nous n'avons aucune nouvelle de nos Princes, qui négligent par trop.
DU COMTE DE VAUDKEUIL. — 1792 llo
leurs agents, très embarrassés de ce qu'ils ont à faire, ne recevant ni ordres, ni instructions. Ce n'est pas ainsi qu'on rétablit une monarcliie, car nos ennemis veillent, tandis que nous dormons.
Je ne suis pourtant pas sans espoir. Les préparatifs que font les puissances pour la campagne prochaine sont immenses, et, si on veut bien enfin ne pas craindre nos brigands patriotes, un souffle les renversera.
J'espère aussi que les Atiglais vont se déclarer, et que leur gouvernement sent bien qu'il ne peut guérir la fermentation qui couve dans le sein de l'Angleterre qu'en fixant les esprits sur un grand intérêt et en faisant la guerre. J'ai de bonnes raisons pour vous dire que c'est de là que viendra notre salut.
Le comte de Duras (1) est toujours à Londres, mais je n'ai pas encore eu de ses nouvelles directes. Je sais indirectement qu'il s'y occupe de nos affaires communes, et qu'il a la presque certitude d'y réussir. Alors, mon bon cousin, vous serez hors de tout embarras, car mon premier soin, mon premier devoir, mon premier bonheur sera de vous en tirer tous. Ah! que je serais heureux I Ah! que j'aimerais la jouissance de ma fortune, puisque j'aurais à en faire un si doux usage!
Écrivez-moi souvent, et, si vous pouvez arriver jusqu'ici, croyez-moi, venez-y tous. Vous trouverez à vous y défaire de vos diamants mieux qu'ailleurs. Si M. Vaucher veut vous donner ces soixante-cinq louis qu'il me doit, si l'abbé vous rapporte (juel(|ues fonds, si vous avez de quoi faire votre route en fondant quelques effets, comme chevaux, voitures, etc., arrivez, et comptez pour le reste sur la Providence et ma tendresse.
Mes amis sont bien malheureux de la position critique, afireuso, du Roi et de la Reine. Je n'en espère plus le salut, et nous n'aurons d'espoir (jue la vengeance.
(1) Z)î<ra,? (Charles- Annand-Fifièlc de Durfort, comte de), beau-frùre de M. de Vandreuil.
116 CORRESPONDA-\CE INTIME
Je vous embrasse tous du plus lendre de mon cœur. Mes amis vous disent mille choses tendres, ainsi que M^^^ de Noiseville.
Le comte de Vaudreuil.
Je signe à cause de M. Vaucher, pour vous autoriser.
CXM LE COxMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL
Secours d'argent de Catherine lî. — M""* de l^olastron. — Procès du Roi.
Hanun (1), ce 28 décembre 1792.
J'ai reçu, il y a huit jours, mon cher ami, la dépèche de Jules en date du 28 novembre; mais nous n'avons jamais pu déchiti'rer la lettre du 20, parce que, dans la culbute générale occasionnée tant par la retraite que par le départ de M. de Galonné, les chiffres se seront trouvés égarés, et Gourvoisier ne sait pas où ils sont. Gela est réellement odieux. Mais nous tâcherons de le réparer par le premier courrier que nous enverrons à Vienne, ou bien j'enverrai un chiffre à mon amie qu'elle portera à son frère.
Vous savez tous nos malheurs; ainsi je ne t'en parle plus. Nous nous occupons maintenant à employer les bienfaits de l'impératrice pour soulager les malheureux émigrés, et nous les ferons vivre pendant quelques mois.
Nous sommes retirés ici sous la protection du roi de Prusse: il y a très peu de monde avec nous, et je ne connais rien qui ressemble davantage à la Trappe. Encore serais-je trop heureux, si mon amie était avec moi; mais comme je comptais recevoir le courrier de Russie d'un
(1) Hamm, sur la Lippe, enWeslphalie.
jour à l'autre, j'espérais ne rester ici que fort peu de jours, et. les chemirts étant presque impraticables dans cette partie-ci de l'Allemagne, j'ai cru qu'il valait mieux, en quittant Diisseldorf, l'engager à s'acheminer tout doucement vers Vienne. Mais il m'est trop prouvé que j'ai fait une bêtise ; non seulement le courrier de Russie n'est point arrivé, mais nous avons de fortes raisons pour croire qu'il retardera encore une ou deux semaines pour le moins, et, sans vouloir trop philosopher, je trouve la vie si courte qu'on est par trop dupe de perdre quelques instants de bonheur. D'ailleurs, comme tu le sais, mon amie ne doit partir pour Vienne que quand ma marche sera arrêtée, et elle reste m'attendre à Francfort ou aux environs.
Nous attendons en frémissant les nouvelles de Paris. C'est le 2G que le Roi a du être jugé définitivement. Il est bien difficile de conserver de l'espoir; cependant quelques lettres parlent d'un simple bannissement, mais on n'ose pas s'en flatter. Ab! mon ami, que d'borreur! On en est assommé.
Du reste, rien de nouveau dans nos cantons, (^lerfayt est toujours à Cologne. On dit que Dumourie/, se retire sur Bruxelles: mais Custino est toujours maître des faubourgs de Cassel.
Compte sur un courrier pour les grandes nouvelles. Je n'ai voulu t'ôcriro que pour te dire que ma santé physique est bonne, pour te répéter que je t'aime du plus tendre de mon cœur, et pour te charger de dire à mes amis que je ne les ai jamais plus tendrement aimés et ([ue je ne me croirai heureux que le jour où nous serons tous réunis.
Il faut que Jules sache ce que la cour de Vienne fait pour le camp de M. le prince de Comlé, et qu'il nous le mande.
Flachslanden est chargé de répondre à ses dépèches.
M. DE VAUDREUIL AU MARQUIS DE VAUDREUIL
Instantes recommandations de venir à Vienne voir sa famille.
A Vienne, en Autriclio, ce 30 décembre 1792.
Je prie M. le comte d'Artois de vous faire remettre cette lettre que je lui envoie par un courrier, mon cher cousin. Je vous ai écrit par la poste à Stirum, ainsi que vous me l'aviez mandé; mais je crains que cette lettre-là ne vous soit pas parvenue, vu le nouveau mouvement rétrograde des Autrichiens.
Je supplie M. le comte d'Artois de vous donner les secours nécessaires pour vous mettre en état de venir ici avec votre famille, de la façon la moins coûteuse ; car, tant que je vous saurai tous comme des oiseaux sur la branche, je frémirai d'inquiétude.
Je vous ai autorisé à demander et à donner quittance à M. Yaucher des soixante-cin(j louis qu'il me doit, et j'ai pour cet effet signé ma dernière lettre, et je signerai en conséquence encore celle-ci.
Au logement près, qui est un peu cher, la vie est à bon marché à Vienne, et d'ailleurs, si Saint-Domingue est sauvé, comme je l'espère, par la déclaration de guerre des Anglais, je serai encore heureux, puisque je pourrai vous soutenir tous à mes frais. Sinon, nous demanderons tous l'aumône de compagni<i; mais je ne peux tenir à l'idée de vous savoir si loin de moi, toujours errants, toujours en danger des patriotes ou de la faim.
Mon crachement de sang est fort apaisé depuis ce matin; mais il avait commencé un peu vivement.
Oh! mon cousin, que vous m'occupez! Que vous me causez tous d'alarmes! Rapprochez-vous de moi, si vous voulez que je vive.
Je vous end)rasse tous du plus tendre de mon cœur.
Le comte de Vaidrkiil.
CXYIII LE COMTE D'ARTOiS A M. DE YAUDREUIL
Procès du Roi. — Calonne. — Le marquis de Vaudreuil. — ^jme Je Polastron.
Ilanini, ce 9 jnnvicr 1793.
Depuis ma dernière lettre, mon ami, j'ai reçu celle que lu m'as écrite le o décembre, et Guébilion est arrivé le 5 janvier.
Nous ne renverrons le courrier qu'après avoir connu définitivement le sort du Roi. Les dernières nouvelles sont un peu plus rassurantes, et il paraît que la fermeté <{u'il a témoignée à ses deux interrogatoires a fait une grande impression sur le peuple. Mais son affreuse position est toujours la même, et nos alarmes sont loin d'être dissipées.
Je ne comptais t'écrire que par le courrier pour répondre €n détail à ta grande lettre; mais comme, suivant les apparences, nous le garderons encore quelques jours, nous mettrons tout simplement à la poste une instruction ])Our le duc de Polignac sur les objets les plus pressés; tu la verras. Ainsi je ne t'en parle pas.
Tu dois avoir vu aussi la lettre que j'ai écrite au duc de Polignac, le 2 décembre; mais ce que je ne conçois pas, c'est que tu ne me dises absolument rien de la lettre que je t'ai écrite par Rivière. Tu y auras vu mes trop justes inquiétudes sur le compte de ce pauvre Calonne; j'ai fait pour lui tout ce qui dépondait do moi ; mais, depuis le 10 novembre, je n'en ai pas entendu parler de près ni de loin, et j'ai peur qu'il no se soit embarqué pour aller rejoindre sa fenune. Cela nio ferait beaucoup de peine, à cause de la conduite de la cour do Naples; mais le fait est que je ne sais pas du tout oij il est, et que je ne le crois plus en
Angletorrc, puisqu'il ne m'a rien écrit depuis deux mois.
AussitùL que j'ai eu reçu ta grande lettre, j'ai cliargé (lourvoisier de s'informer où est le marquis de Yaudreuil: sois sûr que j'en aurai soin. S'il veut aller en Russie, je le recommanderai vivement à l'impératrice: s'il veut aller à Vienne avec sn famille, je lui faciliterai le voyage autant que je le pourrai; je lui ai fait écrire en conséquence. Sois convaincu du plaisir que j'éprouverai à pouvoir rendre service à une famille aussi respectable et qui est à toi.
Je n'oublierai pas davantage ce que tu me dis pour Jules et pour La Rosière: tu peux y compter, mais il nous faut encore un peu de temps.
Nous avons été contents de ce que Jules nous a envoyé, et je te prie de faire travailler l'homme en question. Je me développerai sur cet article par le retour de Guébillon.
Ce que tu me mandes de ta santé me fait une vraie peine, et je te défie d'en douter. Songe que tu es bien nécessaire à tes amis, et occupe-toi sérieusement d'éviter tout ce qui peut les inquiéter et les affliger.
Je savais que M'"^ de Polignac avait été souffrante; mais j'espérais qu'elle était tout à fait délivrée de son rhume. Ce que tu me dis sur son compte m'afflige; c'est encore une des amies bien nécessaires à mon cœur; mais je compte sur sa sagesse, sur la tranquillité de son âme, et cela m'évite des inquiétudes.
Non, mon cher Vaudreuil, je ne t'en voudrai jamais des conseils que ton amitié te dicterait; mais la marche de mon amie est soumise, ainsi que la mienne, aux réponses de Russie, qui ne sont pas encore arrivées. Elle est dans ce moment-ci auprès de Francfort, où elle attend, ainsi que moi, ce courrier si désiré et si important. Elle partira pour Vienne le jour où je me mettrai en chemin pour Pétersbourg. Mais, si je dois rester dans cette partieci de l'Allemagne, elle ne se placera sûrement pas à 200 lieues de moi. Au surplus, sois sûr que je saurai faire tous les sacrifices qui seront réellement nécessaires, et je te
réponds d'avance que tu seras content du parti queje prendrai, quels que soient les événements.
Adieu, adieu, mon bon et cher ami ; je t'embrasse du plus tendre de mon cœur, et t'aime pour la vie.
Courvoisier a retrouvé le chiffre ; il t'écrira exactement.