LE COMTE D'ARTOIS A LA COMTESSE DIANE DE POLIGNAG
Réponse aux condoléances sur la mort de Louis XVI.
Hols, ce 26 février 1793.
Ne m'en voulez pas trop, ma pauvre mère, si j'ai été si longtemps sans vous écrire; mais j'ai eu tant d'afïaires et mon cœur a été si douloureusement affecté qu'en vérité je n'avais le temps de rien faire de ce que je désirais. La personne qui vous remettra cette lettre vous dira bien des choses que je n'ai pas la possibilité d'écrire.
Vos lettres et celles de votre frère ont été de vraies consolations pour mon cœur, et j'en avais besoin. Vous savez comme je sais aimer mes amis.
Adieu, ma pauvre mère. Ayez soin do celle qui est tout pour moi. Je vous aime et vous embrasse de tout mon cœur.
]\|me (Je Polastron vient de me parler d'un article qui vous concerne. Croyez que je ferai tout ce qui dépendra de moi ; mais cela m'a été entièrement impossible avant mon départ.
J'ai recommandé bien positivement ce qui concerne M. de Rivière.
122 CORKESPONDANCE INTIME
M. DE VAUDREUIL A LADY E. FOSTER
Maladie de l'auteur. — Mort de Louis XVI. — Espoir de vengeance.
Vienne, en Autriche, ce 6 nmrs 1793.
Vous croyez mon âme bien plus forte qu'elle ne l'est en effet, aimable Elisabeth, puisque vous êtes persuadée qu'elle s'est rendue maîtresse de mon corps, et que ma santé a résisté à tous mes malheurs. Tant que je n'ai eu à gémir que du renversement de ma fortune, j'ai lutté sans effort, et l'espoir et l'amitié étaient de sûrs préservatifs contre l'excès du chagrin. Mais, frappé par des endroits plus sensibles, j'ai succombé, et je relève à peine d'une maladie fort grave. Je viens d'avoir une fièvre putride, bilieuse, continue, avec de forts redoublements et du délire. La sagesse de mes médecins et leur habileté ont écouté et aidé la nature, qui a fait d'heureux efforts pour ma 2:uérison, Je suis en convalescence, et il ne me reste qu'une prodigieuse faiblesse et une toux opiniâtre qui me fatigue beaucoup la poitrine. La belle saison qui approche achèvera, je l'espère, ma guérison, et je pourrai encore vivre et aimer mes amis.
Le premier coup qui m'a frappé a été la mort de milord Camelford (1), que j'ai apprise par son neveu, M. Saunders. J'ai pleuré le plus parfait des hommes, un ami tendre et généreux que j'aimais du plus tendre de mon cœur, et par goût, et par estime et par reconnaissance. Je me suis peint l'état cruel de milady Camelford, de milady Grenville (2), et, dès lors, j'ai senti mes forces m'abandonner. Peu de jours après, M™^ de Polignac a
(i) Camelford (Tliomas Pitt, hnron), ne\'ou du célèbre lord Ghathaui, né en 1737, mort en 1793.
(2) MUadij Grenville, fille de lord Camelford.
DU COMTK Dl^ VAUDREUIL. — 1793 123
eu une maladie inquiétante, qui faisait craindre une inflammation, et immédiatement après, j'apprends la plus déchirante catastrophe, la mort funeste du meilleur des hommes et des rois, du bienfaiteur de mes amis. Les détails de cette mort, le courage de ce monarque infortuné, la cruauté atroce, incroyable, de ses ennemis, ce testament sublime, le plus beau monument qu'un homme puisse laisser de ses vertus morales et chrétiennes, les dangers de la Reine et de toute cette auguste famille, la honte, le déshonneur ineffaçable de mon pays, tous ces objets funèbres ont tellement fermenté dans mon cœur et dans mon esprit qu'il a bien fallu succomber (1). Mais l'espoir de la vengeance me ranime ; je compte beaucoup sur les efforts d'une nation généreuse, et il y a quatre mois que j'ai consigné dans un écrit cacheté, qui ne doit être ouvert qu'au l'"' avril, que l'Angleterre seule nous secourrait efficacement et mettrait fin aux malheurs de la France.
Je n'ose écrire à milady Camelford, de peur d'aigrir encore ses douleurs; conseillez-moi sur cela, aimable Elisabeth, et soyez près d'elle l'interprète de tous mes sentiments, en attendant que j'ose les lui exprimer moi-même. Me voilà soulagé de la savoir entourée d'amies aussi sensibles.
Daignez vous charger de toutes mes tendresses et de tous mes respects pour la duchesse, lady Duncannon, milord et milady Horvey. M'"" de Polignac, son mari, la duchesse de Guiche vous disent à toutes les choses les plus tendres. La (hicliesso do (luiche vient d'avoir la rougeole, mais elle en est parfaitement rétal)lie. 11 y a un siècle que je n'ai reçu des nouvelles de milady Erne, quoique je lui aie écrit plusieurs lettres; mais les postes sont étrangement dérangées.
(1) Il s'en faut que tous les ('MuiRrés nient été affligés, comme M. do Yaudreuil, do, la mort de FiOuis XVI. Fcrsen inscrit dans son journal, à la date du 3 février 1793 : <. La mort du Roi n'a jins fait grand olTcl sur les émigrés; « ils se consolent avec la régence de Monsieur. Quelques-uns ont même « été au spectacle et au concert. » Fehsicn, Correspondance, \.. Il, p. 63.
Recevez, aimable Élisabolli, l'hoimnag-ede tons lessentimenls aussi tendres que respectueux que je vous ai voués pour ma vie.
LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL
Le corps de Coudé. — Séjour en Russie. — Le favori.
Pétersbourg (i), ce 23 mars 1793.
Tu verras, mon ami, par l'extrait ci-joint de mon journal, mes craintes et mes espérances. Dieu veuille que je ne sois pas dans l'erreur ; mais les dernières surpassent de beaucoup les premières, et, si nous ne sommes pas trahis par l'Angleterre, ce que je ne dois pas craindre, je vois déjà vingt vaisseaux russes et une bonne armée faisant voile pour nous aller déposer sur les côtes de la Normandie.
Je suis trop pressé pour t'écrire longuement aujourd'hui, parce que M. de Germaniant (2) veut partir cette nuit, que je n'ai pas une minute à moi dans la journée, et qu'il est minuit; mais ce que je t'envoie te mettra au fait des choses principales.
Je suis réellement charmé que le corps de M. le prince
(1) Le comte d'Artois, accompagné de l'évêque d'Arras, du baron de Roll, du comte François d'Escars et du comte Roger de Damas, arriva à Saint-Pùlorsbourg le 12/23 mars 1793, et y fut logé, aux frais de la cour de Russie, dans la maison Lévacbow (actuellement maison Polowtzew, à la Grande-MorslvOï).On lui rendit, pendant son séjour en Russie, les mêmes honneurs qu'au prince Henri de Prusse en 1771.
(2) Germaniant (Le comte de), Piémontais, plein de valeur, déloyauté et de bonhomie. En 1787, volontaire dans l'armée russe. Major en 2'= et chevalier de Saint-Georges de la 4* classe le 14 avril 1789. Tué au siège de Toulon en 1794.
DU COMTE DE VAUDR EUIL.— 1 7t);J 125
de Condé soit soldé, conservé et employé; mais dis à Jules de ma part que je connais trop le prince de Condé pour ne pas m'en défier, et qu'il doit avoir l'œil à ce qu'on ne le rende pas indépendant de nous.
Je me crois ici chez une fée; tout est beau, tout est grand, tout est neuf: mais il n'y a rien d'aimable comme la fée. Je sais qu'elle est contente de moi ; j'excite son amour-propre, j'anime sa gloire ; enfin j'emploie tous les moyens qui sont en moi, et, de bonne foi, je crois à un succès.
Au surplus, tu n'as pas d'idée de ce pays-ci. Le peuple et les soldats sont parfaits, parce qu'ils sont esclaves ; mais les plus grands seigneurs sontvils, bas et avides. On lèche les pieds du favori (1); mais ce favori est charmant, car il est parfait pour nous. Un jour je te conterai plus en détail tout ce que je vois ici; mais je n'ai qu'un objet et j'y mets tous mes soins.
Je t'écrirai encore par M. de Langeron dans six ou huit jours.
Je ne te recommande pas de soigner mon amie; je compte sur toi, et je suis tranquille. Je n'ai pas de ses nouvelles depuis son départ de Cassel, il y a près d'un mois, et cela est bien dur ; mais j'ai senti la force du sacrihce, et j'ai eu le courage de le faire. Tu montreras mon extrait à M'"" de Poliguac, à Jules et à mon amie ; tu en feras une copie (jue tu laisseras à la dernière ; mais n'en parle pas à d'autres; le plus grand secret est encore nécessaire.
Ci-joint une lettre pour Jules, une pour sa femme, et une pour mon amie. Je t'embrasse, mon bon Vaudreuil, du plus tendre de mon cœur. Soigne bien ta santé, et compte que tu seras averti à temps du lieu où tu me rejoindras. Tu sais bien (jue je ne ferai rien sans toi.
(1) Le favori à celte ùpO-jUJ était le prince Platon Zoubov.
126 COKHESPU>DA.NCE IMTIME
LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL
Succès du comte d'Artois à Saint-Pétesbourg. — Attente duncouriiar d'Angleterre.
Pétersbourg, ce 1" avril 1793.
Mon Dieu, <jiie j'ai été Ijicn servi par le bonheur, mon cher Vaudreuil! J'ai bien su, en partant de Ilamm, que tu avais eu de la fièvre ; mais, comme cela t'arrive assez souvent et qu'ordinairement il n'y paraît plus deux jours après, je n'avais aucune inquiétude, et tu as dû en juger par mes lettres. Ce n'est qu'il y a trois jours que j'ai appris par mon amie que tu avais eu une maladie très sérieuse, et j'ai été assez heureux pour avoir en même temps la certitude que tu étais en pleine convalescence, et qu'il ne te fallait plus que des ménagements pour te rétablir tout à fait.
Tiens, ceci serait plus fort que moi : je puis supporter avec courage toutes les adversités possibles, j'accomplirai tous mes devoirs, et j'espère que mes efTorts seront couronnés par le succès ; cependant, n'ayant rien à me reprocher, je soutiendrai avec une vraie philosophie la perte de tout ce qui paraît si précieux à tout le monde; mais, pour que la vie ne me soit pas à charge, il faut que je conserve tous mes amis, et que j'aie la certitude de vivre et de mourir avec eux. Ainsi arrange-toi en conséquence, et songe que tu te dois à tes amis.
Nos affaires marchent et marchent bien; tu en jugeras par la continuation de mon journal et par la note n*^ 2. La noten°l est trop longue pour qu'on ait le temps de la copier ; d'ailleurs elle ne sert qu'à détailler davantage les idées de l'impératrice, et ce que je t'envoie en est le résultat. Il n'y a rien eu de bien intéressant depuis le 29; je
mande à mon amie quelques détails, qui prouvent de plus en plus l'intérêt que l'impératrice prend à nos affaires, et peut-être même un peu à ma personne ; mais mon voyagt> ici était bien nécessaire, car je sais, de science certaine, qu'on commençait à se refroidir beaucoup pour nous, et que les affaires de Pologne absorbaient toutes les idées ; l'intérêt remonte sensiblement tous les jours, et tout me porte à espérer que le résultat du voyage sera brillant et solide. Cependant tout dépend de la réponse de l'Angleterre et du consentement qu'elle donnera au subside, qui est la condition du traité de commerce. Le courrier tarde beaucoup à arriver : mais on l'attend tous les jours, et M. de Zoubov m'a fait dire liier qu'il augurait fort bien de ce retard et qu'il espérait que je serais content.
Mon amie te parlera aussi de quelques détails, qui peuvent devenir très importants et qui me sont parvenus par une conversation que d'Esterliazy a eue avec l'impératrice. Je n'ai pas besoin de te recommander le plus grand secret pour tout ce que je t'envoie, mais cela est bien nécessaire. Tu montreras tout à mon amie, à Jules et à sa femme, mais tu n'iras pas plus loin.
Je croyais que cette letti'e partirait ce soir; mais je viens d'apprendre que M. de Langeron ne partirait peut-être (|ue dans deux ou trois jours. J'ajouterai ce que j'apprendrai d'important. Dans un sens, je suisfàcliéde ce retard; mais je le regarderais comme bien lieureux, si ce courrier de Londres était arrivé, et si je pouvais temander quelque cliuse de positif et de favorable. Mais, d'après le ton que l'impératrice a sur tout ce qui concerne l'opération en Normandie ou en Bretagne, je suis rempli d'espoir.
Adieu, mon bon Vaudreuil; je ne sais plus (juand je finirai cette lettre. Mon amie m'a mandé la manière dont elle a été reçue; je n'en suis pas étonné, mais j'en jouis, parce qu'au moins elle aura un peu de consolation, et que lu auras du plaisir à la rcvoii-.
Je t'embrasse de tout mon cdiir.
128 C01\llESP0x\DA.NCE LNTIME
Ce 3 avril.
M. de Langeron va enfin partir, mon ami, et je me trouve même pressé par le temps, Ce que mon amie te dira peut être considéré comme la suite de mon journal, et j'esj)ère que tu en seras content et que cela achèvera de te rétablir.
Excepté aux personnes que je t'ai nommées dans ma lettre et sur la discrétion desquelles je puis bien compter, il faut ne rien dire qui puisse seulement mettre sur la voie, et tu peux te contenter de dire que je suis reçu avec toute la grâce possible, que j'ai même assez de succès, mais qu'il n'y a encore rien de nouveau pour les affaires.
Je te charge toi-même de dire de ma part à ton amie à quel point je jouis, pour elle et pour moi, de ta convalescence; mais vois donc combien j'ai été heureux de te savoir guéri en même temps que malade; c'est du fond de mon cœur que je baise les deux mains de ton amie.
Tu diras aussi à la comtesse Diane que les ordres sont donnés à Hamm pour faire passer un peu d'argent à Rivière.
Je t'embrasse comme je t'aime, pour la vie. Les nouvelles de Paris ne disent rien de nouveau sur le Temple, mais par cela même elles sont bien inquiétantes. Je ne te recommande pas le paquet ci-joint, ni celui à qui il est adressé; tu sais trop bien que c'est tout pour moi; mais je veux encore te répéter que tu me dois de soigner fa santé, de la réparer promptement et d'éviter à tes amis des inquiétudes qui leur font trop de mal.
Je dois ne plus paraître qu'en second, et je suis bien décidé à toujours soutenir cette conduite, qui est noble, juste et bien nécessaire.
Le courrier te portera tes quarante louis, et il est chargé d'en remettre cinquante au duc de Guiclic, sur les soixante. quinze qu'il avait envoyés pendant la campagne. On fera passer des fonds au duc de Polignac le plus tôt possible ;
mais nous n'en avons point encore à notre disposition. Au surplus, quand même il serait reconnu comme ambassadeur, il est malheureusement nécessaire, et de plus politique, qu'il n'augmente pas son train. On mandera la même chose à tous les ministres du régent qui seront reconnus.
Réjouis-toi, mon ami, de la nombreuse quantité d'affaires auxquelles je suis obligé de me livrer; cela me distrait, cela m'occupe, et j'en ai bien besoin, car les réflexions sont bien cruelles et bien pénibles.
Adieu, adieu, mon bon Vaudreuil, mon ami; aime-moi bien, et compte sur moi, comme je compte sur toi, à la vie et à la mort.
J'écris un mot au duc de Polignac et à la duchesse; j'embrasse tous mes bons amis du plus tendre de mon cœur, et je serai bien heureux si mes devoirs me permettent de les voir un moment.
J'ai eu plusieurs fois des nouvelles de ton cousin ; il se porte bien, ainsi que sa famille.
Mon amie t'écrira sûrement, et elle te donnera de ses nouvelles. Sa marche est aussi incertaine que la mienne.
CXXITI M. DE VAUDREUIL AU COMTE [D'ANTRAIGUES
Nouvelles personnelles et politiques. — IJruiiswick et Cobourg. — Diiraouriez. — Le comte d'Artois. — Démission donnée du conseil de Monsieur.
Ce 15 avril (1793), à Vienne.
Pendant que vous vous plaignez de notre silence, mou cher comte, nous nous plaignons du vôtre, et le seul coupable est la poste. En parlant de Liège, je vous ai écrit une très longue lettre, dans laquelle je vous détaillais les motifs de mon départ, et, si vous les aviez reçus, je II. 9
i;;0 CUUUESPONDANCE IJSTIiME
suis sûr que vous les auriez approuvés. Je vous mandais de me rejoindre à Vienne, où je m'acheminais. Arrivé ici, je n'ai pas reçu un mot de vous, et, après plusieurs jours d'attente, je vous ai écrit vers le 15 novembre. Pas plus de réponse à cette seconde lettre (ju'à la première. Delà sont arrivées toutes les funestes catastrophes qui ont couvert la France de deuil, de terreur et de honte. J'ai dû à l'impression que j'ai éprouvée de l'atroce événement du 21 janvier une maladie longue et dangereuse, une fièvre putride avec redoublements et délire. La force de nmn tempérament et la sagesse de mes médecins m'ont sauvé; mais ma convalescence a été longue et pénible. C'était avant de tomber malade que j'avais écrit à Las Casas pour savoir de vos nouvelles et où vous étiez, car j'ignorais si vous n'aviez pas changé de lieu et de position. J'ai reçu hier seulement sa réponse et votre lettre, et il ne me mande pas votre adresse dont vous ne m'instruisez pas davantage. Dans cette incertitude, j'envoie cette lettre à Las Casas, en le priant de vous la faire parvenir.
Le duc et la duchesse me chargent de vous mander qu'ils ne sont ni paresseux ni prudents au point de se priver, par une bête politique, du plaisir de correspondre avec leurs amis. Ils ignoraient comme moi où vous étiez, et s'en chagrinaient avec moi. Reprenons nos anciennes manières, mon cher comte, et ne craignons pas de confier au papier des sentiments et des principes qui ne peuvent que nous honorer aux yeux des inquisiteurs qui nous liront.
Que d'événements se sont succédé avec rapidité, mon cher comte, depuis notre honteuse et incroyable retraite en Champagne 1 Je m'exprimais dans ma lettre datée de Liège si librement et avec tant d'indignation sur le compte du duc de Brunswick que c'est sans doute par cette raison qu'elle ne vous est pas parvenue. Je souhaite qu'elle soit tombée entre ses mains et qu'il y ait vu le mépris qu'il a inspiré aux gens d'honneur. Ce sera une juste punition de tous les malheurs que sa manœuvre ou ses manœuvres
DU COMTE DE VAUDREUIL. — 1793 13i
ont attirés sur la PVance et sur l'infortuné Louis XVI. Mais enfin les braves Autrichiens, le vertueux Cobourg-, un jeune Empereur qui, dès le commencement de son règ-ne, montre de grandes qualités et des talents, répareront nos désastres, puniront les crimes, et rendront le repos au monde. Quel beau mois de mars ! Le ciel enfin se déclare pour la plus juste des causes, et les rég^icides sont à la veille deleurs supplices. Unbiengrandetbien décisif événement, c'est le parti vigoureux que vient de prendre Dumouriez. Il y a longtemps qu'il le méditait, fai de grandes raisons pour le croire; mais il fallait attendre et saisir la circonstance, et acquérirpar dessuccès unegrande influence sur son armée. Ce moment est arrivé, et le nouveau Monck marche sur Paris. Il a déjà annoncé à la Convention nationale que son projet est d'exterminerles rég-icides, de rétablir la monarcliie ; il a signifié à ces infâmes usurpateurs qu'il pleurait les succès qu'il a eus en soutenant une si mauvaise cause, et qu'il allait les expier. Le Moniteur du 2 avril vous aura enchanté comme nous. Que le moment est bien saisi lorsque les provinces se déclarent ! La Bretagne, TAnjou, le Poitou, la Normanihe, la Picardie sont déjà en armes. Je suis lionteux que nos provinces du Midi restent encore dans une stagnation qui m'étonne. Électrisez-les donc, mon cher ami, puisqu'elles peuvent être soutenues par l'Espagne.
J'ai reçu des nouvelles de M. le comte d'Artois depuis son arrivée à Pétersbourg. Il est très content en tous points de son voyage qu'il aurait fait trois mois plus tôt. s'il avait suivi mes conseils. Il y a un mois que je lui ai mandé qu'à son retour de Pétersbourg il trouverait la contre-révolution faite, et faite sans lui. mais qu'il devait s'en réjouir; que si sa gloire paraissait soufiVir de n'avoir pas joué dans ce moment un rôle actif, on ne lui refuserait jamais le mérite d'en avoir été la première cause, d'avoir été imperturbable dans ses excellents principes, d'avoir donné le grand branh^. à l'Europe, d'avoir nionlri' énergie, patience, sagesse et Jésintéresscmoiil, d'avoir été
le soiilien do la iioblosse. Jo lui niaiidaisque d'ailleurs il avait encore une belle et noble carrière à parcourir ; car il ne suffit pas de rétablir la monarcbie; il faudra la maintenir, la consolider, Flionorer, et ce sera sa tâcbe.
J'ai depuis trois mois donné à Monsieur la démission de ma place à son conseil; vous devinez aisément les motifs qui m'y ont déterminé. Monsieur a bien voulu me témoigner les regrets les plus flatteurs pour moi, et môme insister pour me faire clianger à cet égard; mais j'ai persisté dans le parti que j'avais pris après mûres réflexions. Tout ce qui est arrivé depuis, et lout ce qui se prépare, tout ce que j'entrevois, me fait m'applaudir de cette démarclie prudente et prévoyante. D'ailleurs ma santé a besoin de repos et des douces jouissances de l'amitié. J'ai fait de reste tout ce (jue l'iionneur me dictait, et je crois avoir bien acheté et gagné ma liberté ! Je laisse aux ambitieux toute prétention à des récompenses ; pour moi, je m'en tiens à l'estime que je suis sur d'avoir acquise, au compte intérieur de ma conscience et aux sentiments de mes amis; voilà le seul prix fait pour mon cœur.
Si Saint-Domingue est sauvé, je ferai vivre mes parents et mes amis; sinon je vivrai à leurs dépens, et partout je serai heureux, aimant et aimé. Aimez-moi donc, mon cher comte, pour que mon bonheur soit complet; vous le devez à la tendre amitié queje vous ai vouée pour ma vie.
Écrivez-moi, écrivez-moi.
LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL
Recommande le secret le plus absolu. — Très satisfait de son voyage en Russie. — Prochain départ pour l'Angleterre. — Galonné.
Pétersbourg, ce 19 avril 1793.
Quand tu auras lu tout ce que je t'envoie, mon cher Vaudieuil, je le demanderai avec confiance : Es-tu content, Coucy ? Mais, en attendant, je veux et je dois te recommander le secret le plus absolu, non seulement en paroles, mais même en maintien; car il ne faut pas qu'on puisse seulement deviner que vous êtes contents des nouvelles de Pétersbourg. Il m'est prouvé que cela est absoment nécessaire; mais en outre cela m'est recommandé, avec la plus vive instance, parle plus grand des souverains, la meilleure des femmes et la plus parfaite des amies. Je te préviens que je n'en ai pas dit un seul mot au duc de Laval; je crois bien que depuis quelques jours il a remarqué un peu de joie, mais il ne sait seulement pas que je dois partir bientôt, et il est très loin de se douter (juo je doive aller en Angleterre. Cependant mon intention est de l'employer avec moi ; mais il n'en saura rien qu'au moment, et je lui adresserai une petite lettre à Uannn pour l'engager à venir en Angleterre.
L'impératrice met tant de grâce dans tout ce qu'elle fait, et elle prend un tel intérêt à nos affaires, qu'elle est, en vérité, aussi contente et aussi iieureuse que moi-même. Elle m'a dit et répété plusieurs fois (ju'olle répondait de tout, et que les petites difficultés ([ui existent encore d'après les demandes de 1" Angleterre seraient promptement et facilement dissipées. Mais elle ne craint que la cour do Vienne ; elle la croit détestable sous tous les rapports.
134 COHIlESPO.XDAiNCE INTIME
malgré les cliangenierits du miiiislère, eL comme elle a su le départ du duc de Laval, elle m'a spécialement recommandé non seulement de ne rien dire, mais même do paraître plutôt inquiet, at'lligé, et surtout impatienté de ne rien terminer.
D'après cela, mon ami, tu régleras ta conduite pour abonder dans le sens de l'impératrice ; comme de raison, lu montreras à mon amie tout ce que je t'envoie; je lui adresse ses petites instructions particulières. Ensuite tu pourras tout montrer au duc de Polignac et à sa femme; je connais bien leur discrétion et leur bonne tête, et j'ai tant de confiance en eux que, si je devais commettre un crime, je crois que je commencerais par les en instruire.
Si on te fait des questions, tu diras simplement que l'impératrice me comble d'amitié et de grâces, que je me trouve à merveille à Pétersbourg, et que je jouis bien vivement des succès des Autrichiens. Tu auras l'air étonné, lorsque tu apprendras parla poste que je pars pour l'Angleterre; je t'écrirai un petit mot exprès pour cela dans huit jours, au moment de mon départ.
Mon amie partira très peu de jours après l'arrivée du duc de Laval. Tu conçois sans peine que, ma place étant fixée, il m'est absolument nécessaire de la rapprocher de moi ; d'ailleurs l'Angleterre a toujours été le lieu oii je préférais qu'elle puisse aller. Mais je te jure que je jouis bien réellement du bonheur qu'elle a éprouvé de pouvoir passer quelque temps avec ses parents, avec ses amis, et enfin avec les bons et excellents amis qui passeront bien sûrement leur vie avec nous. Elle dira, en partant, qu'elle va à Aix la-Chapelle ou à Spa pour sa santé, et aussi pour rejoindre son père et M. de Montaut; il faut que vous disiez tous la n ème chose et que vous ayez l'air de le lui conseiller. Car il faut éloigner encore toute idée de mon voyage en Angleterre. Je sais parfaitement que tout le monde devinera que mon amie se rapprochera de moi ; mais cela m'est égal, et, en parlant d'Aix-la-Chapelle ou de Spa, on croira tout simplement que je vais bientôt aller
DU COMTE D\ù VAUDREUIL. —1793 43-5
rejoindre Monsieur. Je ne te recoinmande pas d'avoir le plus grand soin de tous les papiers que je t'ai envoyés; garde-les, situ as un endroit bien sur: mais brûle-les, pour peu que tu puisses avoir la moindre inquiétude.
Si mon amie avait besoin d'un bomme pour son voyage, tu n'as qu'à lui donner Saint-Paterne ; tu lui dirais seulement que je le désire.
Parlons à présent de toi. Je connais trop bien tes sentiments et ton amitié pour moi, pour n'être pas sûr que tu voudras partir tout de suite ; mais moi, je veux, j'exige que tu consultes bien ta santé, ([ue tu ne la risques pas sur la plus petite cbose, et enfin que tu ne partes que le jour 011 M"'^ de Polignac te le permettra. D'après cela, je serai tranquille, et ce sera du ^ ni du cœur que je t'embrasserai à ton arrivée à Londres.
Je sais parfaitement, mon ami, que je pourrai rencontrer encore des obstacles et que j'aurai beaucoup à travailler en Angleterre ; mais je n'ensuis point effrayé; je serai toujours soutenu par M. de Woronzov (l); l'accord est l)ien établi entre les deux puissances; l'impératrice a foute confiance dans les sentiments de la nation anglaise, et j'avoue que mon succès ne me paraîtpas douteux. Aussi, mon ami, voilà le premier moment de bonbeur que j'éprouve depuisquatre ans; mais j'en jouis d'autant plus que chaque jour augmente et améliore la disposition de l'intérieur. Enfin, enfin, je sens que je marclic au bonlieur, et ce qui me donne une grande confiance, c'est que l'impératrice en est convaincue comme moi ; mais elle pi-évoit (jue j'aurai beaucoup à travailler, et elle m'a promis qu'elle me donnerait par écrit, avant mon départ, toutes ses idées sur la conduite que je devrai tenir. Je te jure que, surtout depuis quelquesjours, je ne la regarde plus que comme un ango.
Je suis bien sûr ([ue tu approuveras aussi le conseil que rim|)ératric(; donne à Monsieur; cela entre absolument dans tes vues; mais une cbose qui me fait réellement de
(1) Woronzov (le comte Simon), général d'infanfcrio, chevalier des ordres do Russie, ambassadenr à Londres, né en 1744, mort en 1832.
la peine, c'est qu'on a tellement dit de mal de ses entours qu'on ne le compte absolument pour rien. Par sentiment et par intérêt, j'ai combattu cette opinion, et je crois y avoir un peu réussi. Au surplus, mon ami, je n'avais pas été beaucoup mieux traité, et jamais voyage n'a été plus nécessaire ni plus heureux pour moi et pour les affaires. On était très refroidi pour nous ; on ne songeait absolument qu'à la Pologne, et je crois que nous n'aurions rien eu du tout, si je n'avais pas fini par me décidera faire ce voyage. Je n'aime pas trop à faire mon éloge; mais cependant je puis dire à mon ami que je suis sur de m'être bien conduit, et que j'ai eu persontiellement assez de succès. Au surplus mon départ est brillant, et il ne me reste plus qu'à achever ce qui est bien commencé.
En lisant avec attention la note secrète, tu verras les motifs qui m'avaient engagé à demander le commandement de l'armée russe. Je croyais que cela donnerait encore plus de prépondérance au général de l'impératrice et que, d'un autre côté, cela lèverait les difficultés vis-à vis de l'Angleterre ; l'impératrice ayant parlé différemment, je n'insisterai sûrement pas, et tu verras (jue, si notre expédition réussit, je n'en aurai pas moins tout l'honneur du succès.
L'officier que l'impératrice enverra avec moi s'appelle Korsakov (1) ; c'est un général-major, qui a acquis beaucoup de gloire dans la guerre contre les Suédois; mais le général qui doit commander l'armée n'est pas encore nommé.
Je dois l'ajouter encore que le duc d'Harcourt (2) et mes agents en Angleterre mandent que les dispositions
(1) Korsakov. Alexandre Rimsky-Korsakov, général russe, né en 1753, mort en 1840. C'est lui qui perdit la bataille de Zurich.
(2) Harcoiirt (François-Henri duc d'), né en 1726, lieutenant-général en 1762, gouverneur-général do Normandie en 1783, gouverneur du Dauphin en 1786. Après la mort prématurée de son élève, il se rendit (1790) d'abord en Normandie, puis en Allemagne, et enfin en Angleterre, où les Princes le chargèrent de leurs intérêts auprès de la cour de Londres et où il mourut on 1802.
s'améliorent tous les jours. Je n'ai pas reçu de lettres de Calonne; mais je sais qu'il reste en Espagne, qu'on lui témoigne de la confiance, et qu'il y a beaucoup de considération. Tout cela est bon; les circonstances, son génie et mon amitié le ramèneront où il doit être. Quant au vilain baron, il est à sa place dans (1).
Adieu, mon ami; comme tu montreras tout à Jules, je ne lui écrirai qu'un mot séparé. Je t'embrasse avec plus de plaisir que jamais et comme je t'aime, pour la vie.
Au moment oii je partirai pour Revel, j'enverrai Roll à Monsieur; l'impératrice le cliargera de ses commissions et lui donnera une bonne lettre.
LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL
Réunion de Dumouriez aux Auliicliieus.
Ce 19 (avril 1793), au soir.
Si mon amie est encore avec toi, tu lui remettras cette lettre; sinon tu la lui enverras par la poste.
Nous avons la grande nouvelle de Dumouriez et sa réunion à M. de Gobourg (2). J'ensuis touténm, tout ctouflé;
(i) Deux mots illisibles.
(2) Pendant que lu comte d'Artois se trouvait à Saint-Pétersbourg, on y reçut la nouvelle que Dumouriez avait passé aux Autrichiens et qu'il marchait sur Paris, à la tête de 20,000 hommes, pour rétablir le Roi (Louis XVII) Rhrapowitzky, secrétaire de condance de l'impératrice Catherine, marque dans son Jo2nw«/ (Saint-Pétersbourg, 1874, p. 42o) que le cnmte d'Artois fut très mécontent de cette nouvelle, et qu'il exprima la crainte que « la régence ne tombât entre les main.t de In Heine ». De sou côté, Rostoptchine écrivait de Saint-Pétersbourg, le 14/25 avril 1793, au comte Woronzov, à Londres : « Les émigrés d'ici n'ont pas été contents de la réunion de Dumouriez. A travers les grands mots, on voyait que la perspective d'avoir pour souverain le fds de celui qu'ils ont abandonné làdiement ne leur donne pas de grandes espérances, et je ne crois pas non plus que la Reine tienne à la noblesse par la reconnaissance. » Archives Woro/nov, t. VUI, p. (il.
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mais rion n'est changé à ce que je t'ai mandé ce matin. Dieu sauve le Temple, mais j'ai bien peur 1
Prochain départ. — Epée donnée par Catherine II.
Pétersbourg, ce 23 avril 1793.
Voici encore une petite lettre que tu enverras à mon amie, si elle est partie, comme je n'en doute pas.
Je n'ai rien reçu de nouveau sur les affaires de l'armée depuis quatre jours, et j'en suis inquiet sous plus d'un rapport. Mais, mon bon Yaudreuil, tout cela ne fait que hâter davantag-e mon départ. Et, si l'évèque (qui est incommodé assez depuis (pielques jours et ;qui a été saigné parce cpie le sang lui portait à la tête) est en état départir, je me mets en route au plus tard vendredi matin, et j'espère que ma traversée sera heureuse. Non seulement il n'y arien de changé à mes projets, mais j'y suis plus affermi que jamais, et pour bonnes raisons.
L'impératrice m'a comblé d'amitié, et elle m'a donné pour présent une belle et bonne épée de bataille (1), sur laquelle elle a lait graver : Avec Dieu pour le roi. Il faut convenir que la devise est charmante.
Adieu, adieu, mon ami. Si cette lettre te trouve encore à Vienne, j'espère que ta santé te permettra de me reioindre promptement.
Mille choses à mes bons amis; je t'embrasse comme je t'aime, pour la vie.
(1) Cette épée avait une poignée en or, dans le pommeau de laquelle était enchâssé un gros solitaire de la valeur d'environ 40,000 francs. Le comte d'Artois quitta Saint-Pétersbourg le 15/26 avril au matin.
DV COMTE DE Vx\UDREUIL. — 1793 139
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