‹ Correspondence intime du Comte de Vaudreuil et du Comte d'Artois pendant l'émigration (1789-1815); (volume 2)Chapitre 7 sur 49 · LE PRINCE DE CONDÉ AU BARON DE FLACH SLANDEN · texte numérisé non relu

LE PRINCE DE CONDÉ AU BARON DE FLACH SLANDEN

Espérances du comte cF Artois. — Incerlitude sur Tétat de la Bretagne. — Siège de Mayence.

Scliweigenheini, ce 26 mai i793.

J'ai reçu, Monsieur, votre lettre du 18, et celle de M. le comte d'Artois, qui y était incluse. Je vois avec grand plaisir qu'il conçoit beaucoup d'espérances, et je n'ai pas besoin de vous dire combien je désire qu'elles se réalisent. Je ne sais si la Bretagne est au point qu'il puisse y passer tout de suite, et je crains que les Anglais n'aient plus assez de troupes chez eux pour pouvoir faire un nouvel embarquement.

Quant à nous, Autrichiens, Prussiens et Français, nous en sommes à nous retrancher jusqu'aux dents, par beaucoup de redoutes et des abattis immenses. Je vois l'Allemagne bien défendue ; maisje ne vois pas encore laFrance attaquée; cela viendra peut-être un jour, il faut l'espérer. Au reste le siège de Mayence, qui einuiie beaucoup M. le régent, avec raison, n'est pas plus avancé qu'il y a deux mois; je ne crois pas qu'on soit encore convenu du point d'attaque, ni qu'on soit pourvu de tous les approvisionnements dont on a besoin. .Vvec, de la patience (mais il en faut beaucoup), tout ira peut-être à bien, il faut s'en flatter.

En attendant, nous ne pouvons que nous louer des Autricbiens; nous sonnnes employés eu [)remière hgne, et depuis le général Splény jusqu'au dernier soldat, ils sont parfaitement honnêtes vis-i\-vis de nous.

140 CORRESPO^'DA^■Cb; INTIME

S'il nous tombe du ciel (juelque événement, je ne manquerai pas d'en instruire M. le régent aussitôt.

Vous connaissez, 3Ionsieur, toute mon amitié et mon estime pour vous.

CXXVÏII

LE COMTE D'ARTOIS A M. DE YAUDREUIL

II n'est ni abattu ni découragé. — Approuve M. de Vaudreuil de rester auprès de M"^'^ de Poliguac.

Hamm, ce l'a juin 1793.

J'ai reçu ta lettre, mon cher Vaudreuil, en débarquant en Hollande, et, après avoir passé quelques heures avec mon amie, je suis reparti pour venir ici. Mon cœur avait besoin de ce moment de consolation, et j'en ai joui avec une bien douce satisfaction. Mais crois que mon âme est toujours la même ; je porte le nez plus haut que jamais, et je défie l'univers de m' abattre, ou môme de me décourager (1) ; aussi pouvez-vous compter tous que je vais redoubler de zèle et d'activité. J'ai déjà fait écrire un petit mot au duc dePolignac : je m'expliquerai plus clairement, quand M. de Maligne m'aura rejoint.

A présent, mon ami, parlons de toi. Non seulement j'approuve entièrement le parti que tu as pris, mais tu

(1) Le comte Woronzov, ministre de Russie à Londres, écrivait en date du 3 14 juin 1793 : « Depuis ma dernière, j'ai fait un voyage à Hull ; il « n'était pas fort agréable, car je devais annoncer au comte d'Artois que « l'Angleterre ne pouvait rien faire pour lui. C'était une terrible chute « pour un prince qui avait été si exalté chez nous. J'eus un entretien de « deux heures tête à tête avec lui, et je lui ai exposé l'état des choses et « l'impossibilité absolue du gouvernement de ce pays-ci de concourir aux « vues bienfaisantes que l'impératrice avait pour lui. II a senti les raisons « et a pris fort bien son parti. » Archives Woronzov, t. IX, p. 303.

dois méconnaître assez pour savoir que je te l'aurais conseillé. Je veux seulement te gronder de vouloir chercher des prétextes, dont aucuns n'ont le sens commun. Mon ami sera toujours bien auprès de moi, et sa présence ne peut m'être qu'utile et honorable; mais tu as des devoirs plus sacrés à remplir; je le dis comme je le pense, du fond de l'àme; je ne tiendrais pas le même langage à tout le monde, mais mon ami m'entendra, me comprendra et me sentira. D'ailleurs je me plais à faire des sacrifices à ceux que j'aime, et, en te regrettant sans cesse dans la pénible carrière que j'ai à parcourir, je jouirai de savoir que mon bon Yaudreuil est heureux, et qu'il est auprès d'une femme que, toute ma vie, je regarderai comme une de mes plus tendres amies.

Je suis loin d'être heureux; mais, vrai comme je t'aime, je me sens plus de forces que jamais. Je veux mettre surle-cliamp cette lettre à la poste; je voulais te dire tout de suite ce que je regarde comme le plus important, car, cher ami, le cœur marche avant tout.

Je répondrai dans peu de jours à M™^ de Polignac et à la comtesse Diane ; dites-leur, ainsi qu'à M""" de Guiche, que je les aime du plus tondre de mou C(jeur.

Adieu, mon ami. plus que jamais à la vie et à la mort.

LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL

Envoi du baron de lloll à Vienne. — Brouille entre M"* de Polastron et M"'* du Ponlpry. — Heproche à M. de Vaudrcuil de ne pas lui parler de ses embarras d'argent.

Hanim, ce 23 juin 1793.

Le baron de Roll, (jui le remettra cette lettre, mon cher Yaudreuil, te mettra au fait de notre position et do l'objet de son voyage, qui peut être bien intéressant, si,

comme je l'espère, Las Casas sent la iincessité de s'ouvrii' avec franchise. Je voulais d'abord ([u'on envoie seulement un courrier à Jules, et j'aurais clioisi M. de Maligne; mais i'ai fini par convenir de la nécessité d'envoyer quelqu'un qui fût bien au courant de nos affaires, etlloll est ce qu'il y avait de mieux sur ce point. Il conférera avec toi et Jules sur ce qu'il y aura à dire à Las Casas, et vous déciderez tous les ({uatre de l'espèce de démarche que Jules devra faire au nom du régent auprès de l'Empereur.

En voilà assez sur les affaires; RoU te dira tout, et cela évite les écritures. Crois (jue j'ai lu bien souvent ta grande lettre et qu'elle est bien bonne pour moi ; mais jeté crois un peu sorcier par tes prédictions ; tout ce que tu avais écrit serait arrivé si le diable ne se mêlait pas de nos affaires; mais nous finirons par être plus forts que lui, sois-en bien sûr.

L'évêque est mieux; mais il est trop vrai que sa tête est un peu affaiblie. Jl est parti pour les eaux d'Aix-la- Chapelle.

Tes deux lettres, que le duc de Laval m'a remises, m'ont fait delà peine; mais, grâce au ciel, je ne partage pas tes inquiétudes; tu étais déjà un peu plus tran(juille, et j'espère que tes premières lettres me rassureront tout à fait. Ah ! mon Dieu, à quel point tu as raison ! On peut tout supporter, excepté les maux de ses amis; mais ceux-là sont pires que la mort.

Sois plus heureux que moi, puisque tu peux rester avec ton amie ; je n'envierai pas ton bonheur, mais il m'est bien nécessaire de savoir qu'il est sans mélange.

Je t'écrirai le plus souvent que je le pourrai ; mais Maligne sera exact avec le chiffre. J'ai trouvé mon amie aff'ectée de la conduite de M™' du Poulpry à son égard; mais, entre nous soit dit, je ne crois plus qu'il puisse exister de liaison intime entre elles, tant que M'"* du Poulpry sera attacliée à M. de Berchény ; il a eu de bien grands torts, mais n'en parle pas du tout.

^jme jç Montaut est avec mon amie, et cela est fort

DU COMIK DE VAL'DUEUIL.— 1793 U3

bien. Je ne sais pas encore si elles se fixeront à Cologne ou auprès de Wesel jusqu'à ce que j'aie pris un parti décidé ; mais je ne tarderai pas aie prendre, et je te réponds qu'il sera ferme.

J'ai beaucoup à te gronder, mon ami. Comment, tu te laisses réduire à dixducats,et tu ne m'en parles pas? Vrai, cela est coupable. Je t'envoie bien vite deux cents ducats; c'est tout ce que je puis pour le moment ; mais tant que j'aurai un morceau de pain, la moitié est à toi.

Adieu, mon cher ami, mon bon Yaudreuil ; je n'écris qu'à toi et à Jules parce que jen'ai jamais été plus accablé d'affaires ; j'écrirai à M'"^ de Polignac et à la comtesse Diane à la fin de la semaine.

Je l'embrasse comme je t'aime, du plus tendre de mon cœur, ainsi que tous mes bons amis.

LE COMTE D'ARTOIS A M. DE YAUDREUIL

Aclivilé et corlilude de succès. — Ses amis seront contents de lui. — M"'" de Polasti on à Cologne.

Hamni, ce 8 juillet 17'.)3.

J'ai reçu, il y a quatre jours, mon ann*, ta lettre par le baron de Seebach. Mon Dieu, combien je partage les peines que tu éprouves! Va, si tti m'aimes bien, crois (juo mon cœur partage tous tes sentiments.

Me voilà du moins plus tranquille sur la santé de ton amie, et j'en jouis pour moi-même autant que pour toi. Tu as bien raison : avant tout, par-dessus tout, il faut du bonheur. Mais, crois-moi, nous arriverons tous à ce moment fortuné ; à présent, tous les accès de la maladie

nous sont favorables ; mais il faut profiter du moment, et c'est à quoi je travaille avec plus d'ardeur et plus d'activité que jamais.

Malig-ne écrit le peu que nous savons; mais nous sommes dans l'attente de tous les côtés, et il n'y a rien de fort intéressant depuis le départ de Roll. J'ai toujours un pied en l'air, et j'espère que cette position ne durera pas. Jamais je ne me suis senti plus de forces ni plus d'activité; enfin sois bien sûr que tous mes amis, mes vrais amis, seront contents de moi.

Réussir ou y rester, voilà ma devise, et le sentiment m'y porte autant que la raison, car la vie actuelle est par trop insoutenable.

Je ne réponds pas au grand article de ta lettre. Roll t'aura donné des solutions suffisantes.

Mon Dieu! que je me sais bon gré d'avoir deviné que tu étais dans l'embarras! Ah çà, mon ami, une fois pour toutes, que cela n'arrive plus.

Mon amie est à Cologne, sa santé est bonne, et son cœur est plus céleste que jamais. Elle est revenue plus attachée à ses parents qu'elle ne l'avait été, et désirant aussi vivement que moi notre réunion prompte et durable. Ça ira, je t'en réponds !

Dis mille choses à tous mes bons amis de tous les âges, et compte sur ma vive tendresse à la vie et à la mort.

LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL

Soins accordés à la famille du marquis de Vaudreuil. — Nouvelles de la Reine.

Ilamm, ce 17 juillet 1793.

Je n'ai pas eu un seul mot de toi depuis l'arrivée de M. de Seebach, mon cher ami; je suis bien loin de t'en

DU COMTE DE VAUDRECIL. - 1793 l'io

vouloir, mais j'en suis vivement tourmenté, et je crains que tu no sois inquiet. Cependant j'ai reçu il y a quatre jours une petile lettre de Roll, dans laquelle il m'assure que M"^ de Polignac a le visage très bon, et que sa faiblesse ne vient que des nerfs. Mais néanmoins ton silence m'afflige et me fait craindre qu'avec ou sans raison tu ne sois cruellement tourmenté. Cela et bien d'autres motifs qui tiennent à l'état des affaires me portent au noir, et je t'avoue que je me sens plus triste que je ne l'étais en arrivant ici ; mais, grâce à Dieu, je garde mes réflexions pour moi seul; et, comme elles ne me portent point au découragement, elles n'ont point de maligne influence. Voilà sur quoi tu peux compter.

Je me suis occupé de tes parents, et je suis assez heureux pour leur procurer un peu de soulagement. Mais le pauvre marquis de Vaudreuil n'est pas en bon état ; c'est sa femme qui me le mande.

Je charge toujours Maligne d'écrire exactement ; mais nous n'avons encore de nulle part que des choses très vagues, et nous attendons des détails.

Donne-moi de tes nouvelles et de celles de mes amis; j'ai bien besoin d'en recevoir; mais je ne te dirai rien de plus aujourd'hui ; je ne te ferais pas de bien.

Adieu, mon ami, mon bon \'audreuil ; je t'embrasse et t'aime pour la vie.

Pour loi seul

Comme je suppose ({u'on n'aura pas parlé à ton anuC de la cruelle situation de la Reine. j(! veux le dire séparément ce que nous avons appris hi;'r.

La inalhcui'cuse victime est toujours à la Conciergerie, dans un cachot infâme ; on lui a donné cependant une fennne pour la servir. Les led(''n''S, (jui accourent pour l'exécrable fête du 10 août, avaient d'abord demandé qu'on ne donne [)()int de suilc an procès de la Ueine, et (ju'on la ramène au Temple ; mais il parait (|ue cetle borne volonté momentanée n'a [>as eu de suite.

Il 10

146 COHRESPONDANCE INTIME

Les lettres sont du 9; il n'y avait pas encore eu d'interrog-atoire; le courage de la Reine se soutient de la manière la plus éclatante. Tous ces détails sont déchirants ; cependant les dernières lettres peuvent donner un peu d'espoir.

Ma sœur et les enfants sont toujours au Temple, ni mieux ni plus mal.

C'est pour cette malheureuse Reine que la marche rétrograde do M. de Cohourg me fait une peine sensible. On mande de Paris que ce général avait écrit une lettre fulminante, qui avait produit de l'efïet; mais je tremble que le retour sur Bavay ne le détruise entièrement.

Mon cœur est déchiré de toutes ces horreurs ; mais ce qui me fait le plus de mal est de no pas être à portée de servir ma trop malheureuse famille.

LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL

Retour dii baroa de R)I!. — Le Jésii- des Polignac sera satisfait.

Ilamm, ce 20 juillet 1793.

Roll est arrivé hier au soir, mon ami. Que de choses j'aurais à le dire, et que les inquiétudes de mes amis me font de mal ! Je ne les partage cependant pas.

Toutes les commissions ont été faites à merveille, et nous sommes enchantés de tout ce que nous avons vu. Compte incessamment sur un courrier.

Le désir de mes amis sera satisfait, ou j'y perdrai mon latin; mais cela n'est pas extrêmement aisé, à cause de quelques engagements pris avec M. de V. Mais j'espère vaincre les obstacles. Je travaille de mon mieux; mais c'est du matin jusqu'au soir; je serai récompensé de tout, en me retrouvant avec mes amis.

Je t'embrasse de tout mon cœur.

Succès des royalisles. — Agitation continuelle dans Paris. — Mouvement rétrograde du prince de Gobourg. — Lyon.

Hamm, ce 16 août 1793.

Je ne peux pas te rendre la peine que j'ai éprouvée, mon ami, en apprenant, il y a trois jours, par ta lettre, que tu étais encore à Vienne; non seulement la cause m'en afflige beaucoup, mais je suis fâché de m'en vouloir de ne t'avoir pas écrit par le courrier, puisqu'il dût m'ètre démontré que tu ne recevrais pas ma lettre. A présent me voilà réduit à la poste, et cela est rudement diSérent, quand on a autant besoin de causer avec son ami; mais tu auras vu tout ce que le courrier a apporté et tu devineras ce que je ne pourrai pas te dire.

Je brûlerai ta grande lettre, comme tu le désires, je t'en réponds; mais je ne la brûlerai que le jour où je pourrai partir enfin pour le poste que je dois occuper. Jusque-là, elle me sera trop utile, et, sans vouloir te faire des compliments, j'ai bien besoin des conseils de mon ami.

Je suis sur les épines, sur les charbons ; les succès des royalistes augmentent tous les jours, et presque tous les moyens que j'ai employés pour les rejoindre ont été sans succès. Vous devinerez sans peine d'où viennent tous les obstacles. Mon Dieu ! que la politique des puissances est fausse et mal entendue, et qu'elles calculent mal tous les dangers qu'elles courent elles-mêmes et tous les avantages solides qu'elles pourraient retirer, en favorisant de bonne foi la seule autorité légitime ! Euliu je redoublerai d'eflforts; je les porte sur tous les points et j'irai au [iremier endroit où je vci'rai une porte enir'ouverle.

Mon Dieu ! <jue ton amie est bonne d'avoir pensé à

148 CORRESPOiXDANCE IiNTIME

ni'écrire dans ta lettre; je lui réponds de lamême manière, afin de ne pas fatiguer ses yeux par ma maudite écriture. Dis-lui donc, mon cher Vaudreuil, que je suis plus sensible que jamais à son amitié, que je souffre de tous ses maux, mais que je lui réponds encore d'un avenir heureux, pourvu qu'elle emploie tous ses soins à soigner sa santé et à éviter à ses amis des inquiétudes qui leur font bien mal,

Paris est dans un état de convulsion continuelle, annonce prochaine de la destruction des cannibales; mais vous aurez appris avec peine que le prince de Cobourg, après avoir chassé les ennemis d'auprès de Cambrai et avoir sommé la ville, qui a refusé d'ouvrir ses portes, est retourné en arrière à Bavay pour faire les sièges de Maubeuge et du Quesnoi.

Lvon a un peu faibli pour le moment, à cause des forces qu'on a fait marcher contre cette ville; mais le fonds en est toujours excellent.

Adieu, mon [bon Yaudreuil ; embrasse tous mes amis pour moi et compte sur ma vive tendresse à la vie et à la mort.

LE COMTE D'ARTOIS A M. DE YAUDREUIL

Plaisir causé par les nouvelles de la santé de M'"'^ de Polignac. — IVouvelles plus rassuianles de Paris.

Ilamm, ce 23 août 17t)3.

J'ai reçu avant-hier ta lettre du 9, mon ami. Les nouvelles que tu me donnes de M"^" de Polignac me font un vrai plaisir. Du moment que les accidents diminuent, il est plus que probable qu'ils s'éteindront tout à fait; juge combien cette espérance me fait de bien. Je suis charmé

aussi que la colonie s'abrite à Vérone, nous serons plus près et plus à portée Je nous communiquer. Cela mo charme sous plus d'un rapport.

Tu apprendras en même temps que j'ai fait une petite course, qui pouvait être bien longue et bien bonne, et que je suis revenu ici. J'étais parti sur une fausse nouvelle qui paraissait bien vraie ; mais je commence à être accoutumé à être trompé dans mes attentes.

L'horizon, comme tu le dis, est toujours bien embrouillé. Les nouvelles de Paris sont cependant plus rassurantes pour la Reine, et cela nous donne de l'espoir.

Mon amie se porte bien; j'aime à te le dire, parce que je compte tant sur toi.

11 est possible que ma lettre ne te trouve plus à Vienne, mais on te l'enverra sûrement.

Mille choses bien tendres à tous mes amis ; je t'aime et t'embrasse de tout mon cœur.

LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL

Nouvelles alarmantes sur le compte de la Reine. — Echec du duc d'York en Hollande. — Toulon. — Lyon. — La Vendée.

Hanun, ce 18 septembre 1793.

Camille est arrivé il y a quelques jours, mon cher ami, et vous croirez facilement à la satisfaction que j'éprouve de te voir plus tranquille sur la santé d'i>ne amie que j'aime prescjue autant que toi-même. Tiens, cela me donne de l'espoir pour tout et me lait croire que le Ciel ne sera pas contre nous.

Je ne me pardonne pas d'avoir manqué l'occasion du courrier pour te parler à cœur ouvert et, quand je veux

t'écrire par la poste, je me sens toujours arrêté, et cela m'impatiente.

Les nouvelles de Paris sont toujours bien cruelles et

bien alarmantes sur le compte de la Reine; cependant il y

a du retard, et cela me donne un peu d'espoir. Cependant

les arrestations se multiplient, et Dieu sait où les crimes

s'arrêteront.

J"ai un motif particulier et assez puissant dans ce moment-ci pour regretter que mes amis n'aient pas suivi un de leurs projets de voyage : tu en sauras bientôt la cause. M. de Maligne n'est plus ici; j'ai eu la bêtise de ne pas lui demander son chiflre, et cela me gêne beaucoup.

Je ne te parle pas des nouvelles des armées, tu les sais aussi bien que moi ; la défaite des Hollandais et l'écbec du duc d'York me font de la peine et m'inquiètent pour plus d'une raison; tu sauras encore cela avec le temps.

Si tu as vu les conditions auxquelles la ville de Toulon a ouvert ses portes, tu n'en auras pas été enchanté (1); mais néanmoins cet événement doit être heureux, et Lyon résiste toujours aux scélérats. La Vendée existe toujours de même; elle sera bien utile avec le temps.

Adieu, mon ami; dans peu tu seras content de moi.

Dis mille choses de ma part à nos amis. Je t'embrasse comme je t'aime, du plus tendre de mon cœur.

Je viens d'apprendre que le pauvre Achille de Laval a reçu trois blessures au camp de M. le prince de Condé; il a une jambe cassée, et on craint qu'il ne la perde. Cela me fait une vive peine.

Je souhaite plus vivement que jamais que les désirs du comte Jules puissent être bientôt satisfaits.

(■l)TouIon avait ouverlsa rade etscs fortsàramiral anglais IIood,lo28aoii 4793. Dans la déclaration de la ville de Toulon, remise à l'amiral anglais avant cette prise de possession, il avait été dit que le vœu unanime de tous les habitants était d'adopter le gouvernement monarchique, tel qu'il avait clé organisé par l' Assemblée constituante de 1789 . (Pons, Mémoires pour servir à l'histoire de la ville de Toulon en 171)3, p. G9.)

DU COMTE DE VAUDREU1L.-1793 loi

LE COMTE D'ARTOIS A M. DE YAUDREUIL

Réception d'une lettre importante. — Tinléni^jc. — Cruelle position de lu Reine.

Hamni,"ce H octobre 1793.

Il y a plus de trois semaines que je ne t'ai écrit, mon ami, mais je n'en rougis pas; j'ai trop de clioses dans la tète pour écrire par la poste, et il y a plus de trois semaines que nous sommes au moment de faire partir un courrier. Tu en sauras les raisons, et tu les approuveras.

Mais aujourd'hui il n'y a pas de poste qui tienne, et il faut que je t'envoie la copie exacte de la précieuse et honorable lettre que j'ai reçue il y a trois jours seulement.

Flaclislanden écrit officiellement au duc de Polignac; il lui envoie le rapport du chevalier de Tinténiac (1) et une copie de ma lettre, dans laquelle on a retranché ce qui pouvait compromettre les ministres anglais. En conséquence tu ne laisseras pas prendre de copie de celle que je joins ici; mais tu la montreras d'abord à Las Casas et tu la liras à tous mes bons amis, en les embrassant de ma part.

Voilà la première vraie consolation que j'aie reçue depuis cette infernale révohition; mais elle n'est pas pure, puisque je suis encore ici. Je te hiisse deviner ce que je sens, ce que je pense et à quoi je travaille. Mais je ne dirai rien de plus, sinon que le rideau se lève un peu pour moi et que je veux que mes amis en jouissent.

(1) Tinténiac {Le chovalier Vincent de), ancien clnnan légi^r de la garde du Roi, a joiiù un r(Mo important dans les f,'ucrres du la Vendue. Il fut d'abord aiil.- de camp du marquis de La Houarie (30 janvier [~\K]) et remplit avec in(ellij,n>iice et hardiesse les missions les plus (lifliciles. Lors de l'expédition de Quiberon, il fut tué au château de Goéllo;,'on, le Ki juillet l79o. (PuiSAYE, Mémoires, t. VI, p. 423.)

152 CORRESPOxNDANCE IISTIME

La position du la Ruine est toujours bien cruelle; cependant j'espère plus que jamais qu'elle ne sera pas sacrifiée.

Adieu, mon ami, mon bon Yaudreuil ; soigne ta santé et celle de ton amie. Nous aurons encore du bonheur, mais je finis bien vite pour me taire. Je t'embrasse du plus tendre de mon cœur.

CXXXYII M. DE YAUDREUIL AU COMTE D'ANTRAIGUES

Dil'ticullés (le correspondance. — M'"^ de Poligiiac. — Effacement des Priucts. — Nouveaux coopérateurs.

A Vienne, en Autriche, ce 14 octobre 1793.

Il faut que le ditible ait entrepris d'arrêter notre correspondance, mon cher comte : mais, fût-il plus diable encore, il ne parviendra pas à refroidir l'amitié que je vous porte. Je vous ai écrit deux fois à votre Mendrisio; mais, soit qu'on aime et qu'on laisse mes lettres à la poste, soit que je mette mal votre adresse, le fait est qu'elles ne vous parviennent pas, puisqu'elles restent sans réponse- Je remets celle-ci à M. do ^Las Casas pour qu'elle vous parvienne sûrement.

Je suis d'autant plus étonné et affecté de votre silence que vous devez savoir les cruelles inquiétudes que j'ai éprouvées relativement à M"^'' de Polig-nac. J'ai cru perdre la plus parfaite des femmes et la plus tendre des amies. Elle est depuis ^un an dans un état vraiment alarmant. Ses 'peines do tous genres ont avancé l'époque de son temps critique, et ce passage dangereux lui a occasionné des accidents graves et des douleurs aiguës. Ce n'est que depuis peu de temps que le mieux s'est établi de manière à nous rassurer. Les grands accidents sont cessés (sic), mais il lui reste un fond de vapeurs et de mélancolie que le temps et le bonheur pourront seuls guérir. Yous

me connaissez assez pour juger combien j'ai souffert de ce spectacle de douleurs. Aussi ma santé se ressent-elle de l'état de mon cœur et des suites de la maladie grave que j'ai essuyée il y a dix mois. Je crois que j'en sentirai toute ma vie les efïets.

Je ne suis content par aucun côté, malgré les apparences d'un mieux prochain. Quand le bien ne s'opère pas bien, il n'est jamais complet ni durable. Tant queje verrai qu'on prolonge la nullité de nos Princes, qu'on ne sait pas ou qu'on ne veut pas faire marcher leur pouvoir légitime et civil à l'appui de la force militaire, je ne croirai ni aux bonnes intentions ni à un résultat tout à fait heureux. Il est vrai qu'en s'enterrant dans les boues de la Wcstphalie ils se sont bien annulés eux-mêmes; il est vrai qu'en éloignant Galonné, l'évêque d'Arras, et en dégoûtant d'autres encore, ce qui leur reste ne peut fournir ni de grandes idées ni de grandes ressources. Je l'avais prévu, je l'ai dit; mais la faiblesse a prévalu sur mes conseils, et je me suis éloigné comme les autres, faisant les vœux les plus ardents pour leur succès, mais ne voulant pas partager le mépris qu'on porte à leui's conseillers. Depuis l'époque du départ de Galonné, toute idée, toutes ressources, toute énergie ont disparu.

La dernière lettre que j'ai reçue de notre preux me donne cependant quelque espoir. Il me mande : « Dans peu de temps tu seras content de moi. » Mais il s'est tant bercé, il m'a tant bercé d'illusions que j'ai perdu une grande partie do ma confiance. Assurément la circonstance est belle, s'il sait en profiter. Lyon, la Vendée, Toulon ou la tombe, voilà ce qui lui convient; tout le reste ne vaut rien. Je vous transcris la piu-ase que je lui écris dans toutes mes lettres. Il me répond qu'il pense comme moi, et je le crois; mais combien de causes secondes arrêtent son énergie naturelle! Il a eu un moment brilhmt, héroïque, qu'on lui a envié, et on a posé l'éteignoir sur cette llainmo naissante. Je ne m'en consolerai jamais.

Dites-moi donc pourcpioi. au milieu des efforts cpie plu-

15'i CORRESPOND A XCK INTIME

sieurs départements font pour la bonne cause, il n'estplus question de Jalès? Je comptais beaucoup sur ce rassemblement, et tout ce que nous en avons appris, c'est que 300 hommes de ces cantons ont percé jusqu'aux Lyonnais.

On me mande (mais ce n'est pas de Hamm) que d'Auticliamp, François d'Escars et M. de Ponllabbé sont en Suisse, et qu'ils y préparent des moyens à notre preux qui les y suivra de près. Ah! ceux-là sont honset très bons! Voilà les excellents coopérateurs que je lui souhaite toujours près de lui, et il les aura quand il volera de ses propres ailes. Mais on avait mis trop longtemps de la glace à ces ailes, et il ne volait plus, il se traînait. Puisset-il reprendre son élan et obtenir autant de gloire que de bonheur! Je donnerais bien ma vie pour cela. Il est bon, aimable, attacbant, et je l'adorerai tant que mon cœur palpitera. S'il se rapproche de vous, vos talents et votre énergie lui seront utiles, mon cher comte, et je n'ai pas besoin de vous le recommander.

Mes amis vous disent mille choses tendres, et moi je vous embrasse du fond de mon cœur.

CXXXYIII LE COMTE D'ARTOIS A M. DE VAUDREUIL

Mort de la Reine. — Gorrespontlance avec la Vendée. — Toulon.

Hamm, ce 24 octobre 1793.

Je commence par te prévenir, mon ami, que nous ferons partir Armand dans deux jours. Ce courrier-ci n'est que pour notifier le cruel événement du meurtre de la Reine. Tu sais les torts que je pouvais avoir à reprocher à cette trop malheureuse femme : mais dans ce moment-ci j'ai tout oublié, et mon cœur a plus souffert que je ne puis te

l'exprimer. Je l'ai tant aimée, et elle fut si aimable pour moi ! Mais ce qui augmente encore ma douleur, c'est de penser à celle que ton amie éprouvera. Pauvre petite! je ne Jui écrirai que par son fils; je lui ferai mal, mais dislui que mon cœur est bien digne du sien.

Armand devait partir ce soir; mais dos nouvelles très importantes reçues d'Espagne, et la lettre du duc de Polignac ont suspendu l'envoi des courriers.

Mais, mon ami, ce courrier d'Espagne ne me concernant point, ma position reste la même, et je t'envoie les pièces ci-jointes :

1° La lettre de l'armée catboliquc, que tu as déjà;

2° Les pièces apportées parle chevalier de Tinléniac;

3° Ma lettre à l'armée catholique ;

4° Ma lettre au duc d'Harcourt ;

5° Ma lettre au duc d'Havre ;

6" Une lettre qui détaille les maliieurs de Lyon.

Quand tu auras lu tout cela, tu seras au fait de ma position et de mes projets. Tu communiqueras le tout au duc de Polignac et à Las Casas, mais pas à un autre.

D'Havre mande à 3Ionsieur qu'il peut aller à Toulon ; mais il paraît que l'Angleterro s'y oppose. Ce grand objet va être discuté, et, lorsque la résolution sera prise, nous ferons partir Armand, et le courrier d'Espagne partira en même temps. Je t'enverrai la copie de ce que j'ajouterai à d'Havre, et je te dirai encore bien des choses. Mais le courrier va partir ; embrasse tous mes tristes amis de ma part, et crois que je ne songe qu'à la vengeance.

Adieu, mon ami, tu sais si je t'aime.

J'écrirai sùremenL à Las Casas par Armand; mais il m'excusera aujourd'hui.

156 CORRESPOxNDANCE LMIME

Le régent partira pour Toulon. — Projets du comte d'Artois. — Emprunt. — Galonné. — Courvoisier.

Hamin, ce 27 octobre 1793.

C'est enfin aujourd'hui qu'Armand partira, mon ami, et ce qu'il te portera sera assez intéressant pour calmer au moins un peu la trop juste douleur qui nous afïecte tous. Non, jamais il n'a existé d'horreurs comparables, et juge à quel point je dois frémir à présent pour ma pauvre sœur; mais écartons pour le moment ces images trop déchirantes, trop accablantes; l'âme finirait par en être affaiblie, et nous ne devons songer uniquement qu'à la vengeance.

Monsieur adresse à Las Casas la copie des lettres qu'il a reçues du duc d'Havre ; mais comme l'Espagne a recommandé le plus absolu secret, il est possible, il est même probable qu'il ne t'en parle pas, ni à Jules non plus. Mais je connais mes amis et leur discrétion; ainsi je te confie que l'Espagne approuve que Monsieur aille à Toulon y exercer la régence ; qu'il faut qu'il ait l'air de prendre son parti de lui-même; enfin, qu'il faut qu'il n'en prévienne les cours d'Angleterre, de Vienne et de Berlin qu'au moment oii il partira pour aller s'embarquer à Gênes. Tout cela est excellent, mais doit rester dans le plus grand secret. Tu verras par la copie de la lettre que j'ai reçue du duc d'Havre qu'il n'est pas encore question de moi; mais j'en suis bien aise, car absolument je ne puis avoir qu'une seule destination, et l'Espagne me donnera les moyens de m'y rendre, car je ne compte guère sur l'Angleterre. Cependant je veux aussi te confier pour toi seul la démarche que j'ai faite auprès de M. Burke.

Je t'envoie la copie de la lettre que je lui ai écrite, et je suis sûr que mon ami l'approuvera.

Tu approuveras encore que je remets absolument le sort de mes enfants entre les mains de l'Espag-ne.

Le régent partira d'ici du 15 au 20 novembre; alors, si je n'ai pas de réponse favorable d'Ang-leterre, je me porterai momentanément au camp de M. le prince de Condé, ou bien à Turin. Cela dépendra des dispositions que je trouverai dans l'Empereur; mais je sais que M. de Mercy désire que j'y aille, et peut-être sera-t-il bien que j'y paraisse.

Enfin, pour t'achever ce qui me regarde, je te confierai que l'emprunt ne va pas aussi mal que je l'avais craint; on y porte doucement, mais il y a déjà des fonds.

Je t'envoie aussi, mon ami, une grande lettre de Galonné. L'évêque l'a lue au maréchal de Castries, et ce dernier a été à merveille; on fera exactement ce qu'il demande. Je lui ai écrit deux fois depuis son arrivée à Vivau ('?), et tu méconnais assez pour savoir que je n'abandonne pas mes amis.

Je n'écris pas à Jules aujourd'hui; tu pourras lui dire tout ce que je te mande.

Le bon Courvoisier m'est très utile ici, et on enverra un autre homme à Bruxelles.

Il est très vrai, mon ami, que j'ai reçu très peu de tes lettres; celles que tu as écrites à mon amie sont arrivées plus exactement. Elle t'écrit elle-même par Armand. Grâce au ciel, elle se porte bien, et nous t'aimons tous les deux de tout notre ca^ur.

Sois sûr que j'aurai soin do tes cousins et que mes amis no seront pas oubliés d'abord (jue nous aurons des fonds disponibles.

Je reçois dans l'instant ta lettre du 12 ochibro. Je ne me lâche pas de tes reproches, mais je m'inquiète de noire amie. Ses accidents sont malheureusement naturels, et ils passeront bientôt; mais je treml)le du coup (|ui va lui être porté. .le hii écris un mol par son lils, (jiii ne

le lui remettra que si elle sait le cruel événement.

Adieu, mon ami, je t'embrasse encore, je t'aime du plus tendre de mon cœur.

Tu remettras à Las Casas la première partie demalettre à d'Havre ; je t'envoie une copie tout entière, que tu garderas pour toi.

Sur toutes choses, ne parle à personne de ma lettre à M. Burke.

LE COxMTE D'ARTOIS A M. DE YAUDREUIL

Inquiétudes pour Madame Elisabeth. — Projet de marier Madame à un sans-culotte. — Prétendue victoire des Bleus en Vendée.

Hamm, ce 6 novembre 1793.

Je n'ai reçu (ju'aujourd'hui ta lettre du 22 octobre, mon cher ami ; tu peux juger par là l'exactitude de la poste ; cela n'est ni commode, ni agréable. Mais, malgré cela, ta lettre m'a fait un vrai plaisir; tu juges bien ton ami sous tous les rapports, et c'est un vrai bonheur pour moi.

Les paquets que tu as reçus par Armand et par le courrier t'auront prouvé que les choses ne marchent pas aussi vite que tu le pensais, et qu'on a un cruel besoin de patience, quand il est entièrement impossible de se passer des autres. J'ai cependant à présent plus d'espoir que jamais de parvenir au but où j'aspire; mais je n'ai encore rien de solide ni de positif.

Paris est un gouffre plus exécrable que jamais; il est impossible de se faire une idée de tout ce qui s'y fait et de tout ce qui s'y invente. Je vous envie si vous ne recevez pas tous les papiers infernaux aussi exactement que nous. II faut cependant les lire pour être au courant, mais ils

sont déchirants. Mes inquiétudes sur ma sœur sont loin de diminuer; enfin imag-ine-toi que ces infâmes pensent à marier la petite Madame (1) avec un sans-culotte. Tout cela est une suite de crimes qui étaient inconnus aux démons. La vengeance céleste éclatera sur ces monstres; mais rien ne réparera les atrocités qui se commettent tous les jours.

Les papiers ont parlé d'une grande victoire remportée sur nos braves de la Vendée ; mais la manière même dont les scélérats ont raconté leurs prétendus succès, les inconséquences qu'ils ont mêlées dans leurs récits et le silence qu'ils gardent maintenant sur cette partie, prouvent suffisamment qu'ils ont menti impudemment. Mais nous n'avons point de détails directs depuis ceux dont je t'ai parlé; nous en attendons tous les jours.

Oui, mon ami, c'est du tond du cœur que j'approuve tes projets et ta conduite; sois sûr et bien sur que je te tiendrai au courant des nouvelles fort exactement, dès qu'elles seront réellement intéressantes, et si je vais oiî tu crois, je me servirai d'un des moyens que tu m'indiques.

Je recevrai et lirai avec le plus grand intérêt l'ouvrage dont lu me parles ; j'espère que tu me l'enverras par le courrier.

Ton amie sera bien malheureuse, bien tourmentée, bien affectée ; cela augmente mes peines ; la vengeance sera donc notre vraie consolation.

Adieu, mon ami, je t'aime et t'embrasse du plus tendre de mon cœur.

Mille choses à tous nos amis.

Je dois t'ajouter qu'il est plus important (jue jamais de dire très peu de choses par la poste.

(1) La petite Madione, la fille de Louis XVI, plus tanl duchesse d'Angoulènie.

160 COKRESPOXDAXCE LXTIME

Départ de Monsieur. — Bises arrêtées entre les deux frères. — Désir d'amener à l'armée royale quelques-uns des régiments émigrés.

Hamni, ce 19 novembre 1793.

Monsieur part ce soir, mon ami. Je suis accablé d'affaires, d'écritures; il est bien instant que le courrier pour Vienne parte très promptement ; aussi ne t'écrirai -je qu'un mot. Jules te montrera ma lettre; elle est abrégée, mais claire, et elle te prouvera que mes affaires vont bien, en te mettant au fait do la position actuelle.

Ta grande lettre m'a fait du bien. Ah ! oui, je compte plus que jamais sur toi ! Crois que ta place est toujours marquée auprès de ton ami, et ([u'elle est immuable. Je dirai ce que tu désires, et tout le monde t'approuvera comme moi. La santé de ton amie se rétablira pour notre bonheur, et tu me conserveras mon excellent Yaudreuil.

Je désire connaître l'ouvrage dont tu me parles, et, si tu peux me l'envoyer, crois que je l'examinerai avec la plus grande attention. Mais tu penseras facilement qu'avant de quitter mon frère nous sommes convenus de toutes les bases, et je te réponds qu'elles sont bien prises.

J'écris à Jules de te montrer ma lettre ainsi qu'à Las Casas; mais il faut que tout cela reste encore le plus grand secret qu'on le pourra.

Dis mille choses plus tendres que jamais à mes bons amis: le Ciel nous réunira, et nous retrouverons le bonheur.

On ne parle plus du tout de ma malheureuse sœur; cela me calme, mais sans me rassurer.

Je demande qu'on m'envoie un chiffre; mais, si les dispositions de l'Angleterre se soutieiment toujours aussi

bonnes, comme je l'espère, je renverrai promptement un courrier.

Je désirerais que tu avises avec Jules et Las Casas sur le désir que j'aurais de pouvoir amener à l'armée royale les rég'iments de Saxe, de Bercliény et de Royal-Allemand; mais il ne faut pas encore en parler au ministère. D'ailleurs nous n'avons pas encore un écu ; mais j'ai bien l'espoir que le départ de Monsieur et le mien feront renaître la confiance et porter à l'emprunt. Crois que mes amis ne seront pas oubliés.

Adieu, mon bon Yaudreuil : mon amie est cruellement agitée de tout ceci, mais elle se porte bien. Je t'aime et t'embrasse du plus tendre de mon cœur.

Je ferai ce que tu désires pour le comte O'Gorman.

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